CHAPITRE X
CORRESPONDANCE DU DOCTEUR WARDEN
A bord du Northumberland. — Portrait de Napoléon. — Les impressions du comte et de la comtesse Bertrand. — Compagnons d'exil. — Ney à Waterloo. — Fouché et l'abdication de l'Empereur.
De onze heures à midi tout se trouva prêt pour
recevoir Napoléon à bord. Lord Keith, par égard, je pense, pour la situation et la disposition d'esprit où il devait être, refusa le cérémonial qui appartenait à son rang, et ne voulut permettre d'autres honneurs que ceux qu'on allait rendre à l'ex-Empereur comme général, ce titre mettant tout ce qui est militaire au même niveau de gouvernement à gouvernement. Les gardes de la marine anglaise attendaient en bataille sur la poupe avec ordre de présenter les armes, et aux tambours de faire trois roulements, — salut d'usage pour tout officier général dans le service britannique.
Ma chaloupe joignit le Northumberland peu de minutes après avoir quitté le Bellérophon, Notre tillac était
couvert d'officiers et même d'une foule d'individus de toutes classes, que la curiosité avait amenés. La chaloupe portait, — outre l'objet de l'attention générale, — lord Keith et sir George Gockburn, le maréchal Bertrand qui avait partagé toutes les chances de fortune de l'Empereur son maître, et les généraux Montholon et Gourgaud, qui avaient été ses aides de camp, et en conservaient le titre.
A l'approche de la chaloupe, on distingua sur-lechamp la figure de Napoléon, que tout le monde reconnaissait pour l'avoir vue, toujours très ressemblante, étalée aux vitrines des marchands d'estampes. A l'arrivée, il régna un silence universel, et à la poupe, où étaient en bataille les gardes-marine, et sur le tillac, où étaient les officiers. Tous les spectateurs avaient une contenance grave mais étonnée, ce qui, dans mon opinion et dans celle de bien d'autres, n'ajoutait pas peu à ce que cet événement avait d'importance.
Le comte Bertrand monta à bord le premier, il s'éloigna de quelques pas pour faire place à celui qu'il ne cessait de regarder comme son maître, et à qui il rendait toujours les hommages respectueux qu'il lui croyait dus. Tout l'équipage était dans une attention extraordinaire, personne ne respirait. Lord Keith sortit le dernier de la chaloupe, et je ne puis mieux faire, pour vous donner une idée juste de l'attention exclusive qui se concentrait sur la figure et sur la personne de Napoléon, que de vous assurer que personne de nous ne regardait le moins du monde lord Keith, quel-
que haute que fût sa dignité dans Tarmée navale, tout amiral qu'il était de la flotte du Canal, en grande tenue, et revêtu de tous ses ordres. On ne voyait que Napoléon I
Bonaparte monta lentement à bord, et quand il eut pris pied sur le tillac, il salua en ôtant son chapeau : Les gardes de la marine lui présentèrent les armes, et le tambour battit. Les officiers du Northumberland se tenaient en avant, la tète nue ; il s'approcha d'eux et les salua avec la plus grande politesse. Il s'adressa ensuite à sir George Cokburn, et, sur-le-champ, voyant qu'il ne parlait pas français, s'adressa successivement à plusieurs autres, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à un officier d'artillerie qui lui répondit dans cette langue. On lui présenta lord Lowther et M. Littleton. Au bout de quelques instants, il témoigna le désir d'être conduit dans la cabine qui lui était destinée; il y resta environ une heure.
Il avait l'habit de général d'infanterie française en activité, un uniforme vert avec des revers blancs, veste et culotte blanche, des bas de soie blancs, des souliers bien faits, et des boucles ovales en or. Il portait pour décorations un cordon rouge, une étoile et trois ordres suspendus à sa boutonnière : la couronne de fer et les deux grades de la Légion d'honneur. 11 était pâle : on voyait qu'il n'avait pas dû bien reposer la nuit précédente. Sa tète était couverte de cheveux. Ils sotit noirs, et l'on ne distingue pas un cheveu blanc. Il a les yeux gris, continuellement en mouvement, et se portant rapidement sur tous les objets l'un après l'autre.
Ses dents sont belles et bien rangées, et ses épaules sont de la plus belle proportion, quoiqu'il ait un peu trop d'embonpoint; sa figure est vraiment remarquable par sa beauté.
On trouvera peut-être que je suis minutieux dans les détails qui concernent un si célèbre personnage, mais j*ai pensé que c'est ce que vous attendez de moi, et que je devais satisfaire à la curiosité que je vous connais
Mettez que j'aie fait avec vous le petit Lavater au sujet du ci-devant empereur de France et roi d'Italie ; je ne vous ennuierai plus de mes observations oiseuses.
Bonaparte, revenu sur le tillac, causa une heure avant le dîner avec lord Lowther, M. Littleton, et sir George Bingham. On dit qu'il se plaignit de la sévérité avec laquelle on le traitait, — le condamner à passer ses jours sur le roc de Sainte-Hélène^ battu par les vents et au milieu d'un océan immense I II ne comprenait pas la politique et les craintes de l'Angleterre, refusant un asile à un homme dont la carrière politique était finie. 11 parla avec beaucoup de vivacité sur ce ton, s'adressant surtout à M. Littleton : mais toujours fort poliment, comme on devait l'attendre de sa part.
Dans une conversation que j'eus personnellement avec le comte Bertrand le lendemain, il se plaignit aussi avec beaucoup de force de la vie cruelle qui les attendait. « Car enfin, me dit-il, l'Empereur — toute sa suite lui donnait toujours ce titre, — l'Empereur ne
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s'est mis à la discrétion de TAngleterre que sur la pleine el entière confiance qu*il trouverait chez elle un asile. » Il me demanda ce qui serait arrivé de pire à son maître, s'il avait été pris sur le vaisseau américain à l'aide duquel il aurait pu essayer de se sauver. Il motivait ensuite toutes les probabilités du succès qu'aurait eu cette entreprise, et ajoutait : «Faut-il que nous ayons sujet de nous repentir de n'avoir pas couru cette chance? »
Il allait plus loin.
— L'Empereur, disait-il, ne pouvait-il pas aller se mettre à la tête de l'armée de la Loire? Doutez-vous qu'elle eût mis sa gloire à se ranger sous ses drapeaux? N'est-il pas possible, n'est-il pas probable, que nous aurions été rejoints par nos nombreux amis du Nord, du Midi et de l'Est* ? On ne peut donc pas nier
1. C'était montrer beaucoup de confiance. Napoléon n'a pas été seulement trahi par la fortune , déçu dans ses illusions sur la générosité de ses ennemis, mais encore trahi par Murât, son propre beau-frère, abandonné par ceux qui lui devaient tout.
M. Pasquier m'a conté à roccasion de la querelle de Orouchy et de Berthyem ce qui suit :
Après Waterloo, il était de la plus haute importance de faire déclarer pour le roi l'armée de Grouchy , de sorte qu'on aurait pu arrêter les étrangers en leur disant que, le roi rétabli sur son trône, leur marche sur Paris était sans objet.
Je partis avec Girardm (Alex.) pour aller trouver Grouchy, dont nous connaissions les dispositions favorables. Nous comptions le trouver à Soissons.
Sur la route, Girardin, apercevant un courrier de l'armée allant de Paris au quartier . général de Grouchy, l'appelle et se fait remettre les dépêches.
Elles annonçaient que Grouchy n'avait plus le commandement. — Alors, il fallut renoncer à notre projet, et pour ne pas rentrer
qu'il ne dépendait que de lui de se mettre dans une position à dicter d'autres conditions que celles qu'on lui impose.
« C'est pour éviter Teffusion du sang que l'Empereur s'est jeté dans vos bras ; il a cru à Thonneur d'une nation justement célèbre pour sa générosité et sa justice, et ce n'aurait pas été un déshonneur pour l'Angleterre d'admettre au rang de citoyen Napoléon Bonaparte. 11 ne demandait qu'à être reçu dans la dernière de vos corporations. Il ne demandait que votre ciel pour abri, et votre sol pour y reposer sa tête en sûreté. Est-ce donc trop pour un si grand homme? Assurément non. Un si grand homme n'aurait jamais pu penser que dans l'adversité, si par impossible l'adversité l'avait atteint, une pareille place lui serait refusée. N'eût-ce pas été plutôt un motif d'orgueil pour les Anglais de penser que celui qui avait conquis presque toute l'Europe, en exceptant l'Ajigleterre, ne formait d'autre désir dans son malheur que de passer le reste d'une vie qui avait formé l'époque la plus brillante du siècle, retiré dans le coin le plus reculé de son territoire, si elle daignait le lui accorder? »
Il convenait que Napoléon l'avait consulté pour
à Paris au jour, nous nous dirigeâmes vers Ermenonville, où nous passâmes le reste de la journée pour ne rentrer que dans la nuit.
M. Pasquier avait déjà reçu les pouvoirs de Grouchy.
La chose a été complètement secrète. — Ce devait être le 28 ou le 29 juin. M. Pasquier ajoute que le matin même de sa rentrée à Paris, il trouva Grouchy chez Vitrolles. Grouchy assista à la séance de la Chambre du /«' juillet.
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savoir s'il pouvait compter sur la magnanimité du gouvernement anglais, et que sur ses instances, il lui avait répondu :
— Je me refuse à donner mon opinion à Votre Majesté, non pas que je sois prévenu d'une manière injurieuse contre la nation anglaise* ; pour la première fois je ne puis vous obéir. Je n'ai pas la hardiesse d'oser vous donner des conseils dans une circonstance aussi critique, qui doit avoir une si grande influence sur votre sort et l'honneur de votre nom. Ce n'est nullement l'idée de ce qui peut m'advenir personnellement qui m'effraye; je n'ai pas l'ombre de
1. Je rappeUe ici les termes de la lettre qu'écrivit TEmpereur, et n'ai pas besoin d'appuyer sur la générosité que montrèrent en effet les Anglais en conséquence d'une politique que lord Chatham exposait cyniquement ainsi :
« Si nous agissions de bonne foi et avec justice envers la France, V Angleterre n'aurait pas un quart de siècle d'existence. »
Rochefort, 18 juillet 1815.
Altessb Royale.
En batte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus grandes Puissances de FEurope, j'ai terminé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m^asseoir sur les foyers du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale comme le plus puissant, le plus constant et le plus généreux de mes ennemis.
Il est au moins curieux de constater encore le fait suivant rapporté par M. de Laizer au baron Mounier :
Dumouriez, qui depuis son bannissement de France s'était fixé en. Angleterre et recevait une pension du gouvernement britannique, Dumouriez, qui devait livrer des plans aux Anglais pendant la guerre d'Espagne et aux Alliés en 1814, — se rendit dans le plus grand incognito, la veille de la bataille d'Austerlitz, à l'état-major de l'armée russe. M. de Laizor était alors aide de camp de Berningtea.
crainte à cet égard; mais je pense que vous pouvez compromettre votre liberté par la résolution que vous allez prendre...
« Et, en effet, la voici compromise.
« J'étais si agité tour à tour par mes craintes et par mes espérances, que je me bornai à lui demander de recevoir le serment sincère que je le suivrais partout; mais c'était à lui seul de décider dans quel chemin il voulait qu'on le suivît. Je ne saurais vous exprimer combien je me félicite de n'avoir point donné le conseil que l'Empereur a pris de lui-même. Car si j'avais été pour quelque chose dans la démarche qui l'a réduit au déplorable état où je le vois, je ne trouverais de ma vie un moment de repos. »
Les expressions dont il se servait et les inflexions de sa voix venaient à l'appui de tout ce qu'il éprouvait intérieurement. Il avait dans son langage une manière toute militaire, qui montrait qu'il avait pris son parti; mais je voyais percer la profonde affliction de son cœur. Etant aussi loyal que je le suis, comme Anglais; étant aussi fier que doit être tout homme né dans notre glorieuse patrie, quoique je n'entrasse nullement dans les sentiments et les opinions que son enthousiasme lui faisait manifester, je ne pus refuser mon admiration à ce fidèle et sensible Frenchman,
Les lamentations de M"*® Bertrand n'avaient pas le même caractère ni le même langage que les regrets de M. le comte, son mari. Son maintien et ses manières affligées admettaient quelques moments de distraction.
— Que pensez-vous, me dit-elle un jour, de ma triste position? Peut-on être plus à plaindre? Puis-je trouver des mots pour rendre tout ce qu'a de pénible ce que j'éprouve? Quel contraste pour une jeune femme qui a tenu le premier rang dans la Cour la plus gaie et la plus brillante de TEurope ! Moi qui voyais mille adorateurs attendre un sourire de moi, et se vanter quand ils l'avaient obtenu I... Moi, la femme du comte Bertrand, grand maréchal du palais de l'Empereur de France, me voir aujourd'hui avec trois enfants, condamnée à accompagner dans son exil mon mari, et dans une île déserte encore, où les agréments de la société, tous mes rêves de plaisir, vont être remplacés par une vie de prison, avec les ennuis qui l'accompagneront, malgré les attentions et les bontés qu'on nous promet... Et toute cette perspective au milieu d'un Océan sans bornes I
Elle était curieuse de savoir ce que les Anglais pensaient de son mari. Je lui dis alors, qu'autant que j'en pouvais juger on avait meilleure opinion de lui que de tous les autres maréchaux, que son dévouement à Napoléon avait quelque chose de romanesque qui trouvait des apologistes en Angleterre.
Il résulta des inquiétudes de M""® Bertrand qu'il lui prit une velléité de suicide. Elle offrit dans son désespoir de s6 jeter à la mer. Il paraît que ce fut le soir du jour où Bonaparte apprit que son sort était fixé, et au moment où cet affligeant arrêt parvint à sa connaissance.
Les petits Bertrand sont des enfants intéressants. Le
plus jeune a trois ou quatre ans. L*aîné est né àTrieste, pendant que son père était gouverneur des provinces Illyriennes; l'autre est une petite fille vive et qui annonce de la disposition à être violente. Les inclinations militaires dominent déjà dans le caractère de ces petits hérissons. Ils sont occupés depuis le matin jusqu'au soir à faire des armes, à faire Texercice, à marcher ou à galoper comme s'ils étaient à cheval, le tout sous le commandement d'un petit garçon français qui paraît être né sous quelque tente.
Lorsque je dis à M™® Bertrand qu'on croyait généralement qu'elle avait le projet de rester en Angleterre pour l'éducation de ses enfants, elle me répondit avec une espèce de sécheresse qui ne lui était pas habituelle, mais qui inspirait quelque intérêt :
— Pourquoi, monsieur, laisserais-je mon mari dans une circonstance pénible? C'est un sacrifice qui coûterait trop à mon cœur. Peut-être dans un an me déciderai-je à revenir.
Gomme je lui dis alors qu'elle pourrait profiter du retour du Northumberland, il me parut qu'elle ne repoussait pas la proposition éventuelle.
Ni le comte ni la comtesse de Montholon ne parlent anglais. C'est un joli homme, petit, et elle une très jolie femme. Ils ont une consolation commune, à laquelle ils sont très sensibles, ce sont leurs charmants petits enfants.
Quand Bonaparte quitta le Bellérophon, on l'avertit de désigner les trois personnes dont il désirait être accompagné à Sainte-Hélène. On croyait alors que
Bertrand serait nominativement exclu par le gouvernement anglais; mais il paraît que lord Keith prit sur lui de faire comprendre un ami si fidèle au nombre de ceux qui accompagnaient Tex-Empereur. Les autreg furent le comte de Las Cases, officier de Tancienne marine et homme de lettres ; le général Montholon et le général Gourgaud, les deux aides de camp de Bonaparte qui s'étaient attachés à sa fortune. Ces deux derniers l'avaient suivi en Russie, et racontaient toutes les horreurs de cette campagne d'hiver*. Ils portaient aux nues la cavalerie russe ; ils disaient que les Cosaques se mettaient facilement en fuite. Ils ne parurent pas faire grand cas des Prussiens, mais ils les mettaient cependant au-dessus des Autrichiens, Ils ne dissimulaient pas Tétonnement que leur avait causé l'infanterie anglaise à Waterloo^ ; mais ils décidaient que la cavalerie s'abandonnait trop; ils l'a-