CHAPITRE XX
Carbonari piémontais. — L'Internationale. — Un manifeste pa triotique. •— Vaterland, — Pour et contre la France. — Dé • vouement de dupes. — Tel valet, tel maître.
La confédération des Carbonari n'était pas moins puissante en Piénaont qu'à Naples et à Rome : elle avait Turin pour siège principal. Un des premiers chambellans du prince Camille Borghèse était le chef de cette venta. Le banquier Nigra, Sciolla Revello, le consul milanais Cometti ; del Pozzo, président de la cour impériale de Gênes; le Sarde Azuni, juge à la même cour; l'avocat général Lagrave, l'avocat Ferrari, MH. Buongiovani, Mansuero, Viganego, Bisso, Balbi, et le docteur Yacanezza, étaient à Gênes les chefs de la venta, quoique presque tous aux gages du gouvernement français. Le docteur Amarea présidait à Savone, le juge de paix Vassallo à Ancone.
Les Carbonari du Piémont étaient chargés de corres*
pondre avec les sociétés françaises qui partageaient leurs principes de libéralisme avancé. Ils cherchaient à établir entre la venta de Turin et les Philadelphes français, une double confraternité.
Au premier grade de réception, on faisait à l'adepte italien les questions suivantes.
D. Chisiete*?
R. Emilio.
D, Dove siete ?
R. Nelle Ténèbre.
D. Chivi libérera?
R. Il fuoco.
Avant d'admettre le récipiendaire au deuxième grade, on lui demandait :
D. Da dove venite?
R. Dal monte Ida.
D. Che cercate voi ?
R. ALHON.
D. Da chi rinascerete ?
R. Dall'oro e dal mercurio.
On est tout étonné, au troisième grade, qui n*esl que \Q premier des hauts grades, de remarquer une similitude frappante entre les questions posées et celles du der Tugendbund prussien au degré précédent; on y
1. Qui étes-vous? — Emile. — Où étes-vous? — Dans les ténèbres. — Qui vous délivrera? — Le feu.
D'où venez-vous? — Du mont Ida. — Que cherchez- vous? — Aluon. — De qui renaiirez-vous ? — De Tor et du mercure..
trouve aussi quatre des sentences du grade d*Épopte de Yilluminisme, Il faut en conclure que toutes ces Sociétés n'en formaient qu'une seule dans les arrièregrades, et que les Garbonari n*ont peut-être pas eu pour unique objet la liberté et l'indépendance de l'Italie, mais ont pris part à l'essai d'organisation, plusieurs fois renouvelé depuis, du socialisme international.
Cette confédération de toutes langues, de toutes nations, formait la coalition fraternelle européenne secrètement opposée par les peuples à la Sainte-Alliance des rois. En France un de ses sous-titres était : Société des Patriotes Européens.
C'est en Angleterre, dans l'île qu'on a nommée la terre classique de la liberté, que se réunissaient les délégués et qu'avaient lieu leurs agissements. Toutes les Sociétés secrètes de l'Europe ont constamment entretenu à Londres des émissaires, et lord Sydmouth, avec son alien ùill, n'a rien fait pour les empêcher de se réunir. Les agents supérieurs de la police anglaise faisaient eux-mêmes partie de l'association, dont les efforts tendaient sans cesse à l'afflliation universelle. Le prêtre napolitain Minichino représentait à Londres les Carbonari ; le drêtre espagnol Monteyro y représentait les Guelfes espagnols; le comte de F. et le baron de M. étaient les ambassadeurs du der Tugendbund prussien; le colonel Ellen représentait les Lithuaniens; autour de ces différents chefs se groupaient le Sicilien Romeo, le Silésicn Waltorf, le Ragusain Reliera et le Polonais Stanislaski.
Ces émissaires ne quittaient Londres que lorsqu'il y avait à fomenter quelque mouvement, quelque révolution en Europe; quand éclatèrent celles de Naples, d'Espagne et de Portugal, chacun d'eux était à son poste. Nous verrons plus loin que la Société Fraternelle Européenne en Prusse n'a pas été étrangère à l'unité du sol allemand. Pour ce qui est de la Pologne, ses généreuses aspirations d'indépendance et ses efforts n'ont pu affranchir son sol du joug de fer que lui impose la Russie.
On discutait dans des conciliabules secrets la politique internationale. L'Angleterre était représentée par les Frères Noirs et les Whigs Ludd, la France par les Philadelphes, Voici un spécimen du langage que parlait la Garbonaria à ses affidés. Cette proclamation fut publiée en Italie, et le comte Comelli fut chargé d'en remettre les épreuves à lord Castelreagh. Il est difficile d'exprimer en termes plus énergiques les sentiments de haiae qu'inspirait aux patriotes italiens la domination étrangère.
Adresse aux Italiens.
Depuis le siècle de Charlemagne nous avons toujours été trompés, quelquefois par les Allemands^ quelquefois par les Français ; et néanmoins ces peuples généreux prétendent que nous sommes des traîtres, eux qui depuis qu'ils ont cessé d'être nos tributaires, n'ont jamais, môme une seule fois, respecté leurs traités, leurs paroles, leurs engagements ; eux qui se
font un jeu des actes de perfidie qu'ils commettent Tun envers l'autre ; eux, ces Français et ces Allemands, qui ont été plus loin, qui ont dépassé en mauvaise foi les Vandales, les Sarrasins, les Maures et les nations les plus barbares ; eux qui, depuis la chute du grand Empire, n'ont fait que désoler et ravager l'Europe, et, sans remonter si loin, n'avons-nous pas à citer des preuves plus récentes de leur mauvaise foi et de leur turpitude?
Que dirons-nous? Pourquoi, après avoir couvert l'Europe de sang et de carnage, Tont-ils inondée de mille manifestes divers, proclamant tous l'indépendance des nations? Et, lorsqu'ils ont eu réussi dans leurs ténébreux complots, dans leurs trames odieuses, n'ont-ils pas eu l'impudence de nous répondre qu'ils n'avaient pas entendu dire par là que nous fussions libres de nous donner la constitution qu'il nous conviendrait d'adopter?
Méchants scélérats I ne valait-il pas mieux nous dire que les chaînes blanches que nous portions seraient simplement teintes en noir? Mais cette comparaison est encore trop honorable pour nous.
Hommes iniques !
Nos chaînes avaient été jusqu'à ce jour des chaînes trop légères ; nous touchions au moment de les voir tomber de vétusté ; nous allions en être débarrassés... Tandis que celles dont vous voulez nous charger aujourd'hui sont aussi lourdes que votre entendemem, aussi dures que la trempe de vos armes, aussi rudes que vos caractères sont barbares et grossiers.
Hommes infâmes! tyrans du Danubel
Quelle difîcrence faites-vous donc entre vous-mêmes et rhomme que vous appeliez naguère tyrariy oppresseur y despote?
Il voulait envahir tous les pays; il voulait tout soumettre à son sceptre de fer; il voulait tout posséder, — mais il le disait ouvertement et sans réserve. 11 l'a signifié mille fois à TEurope armée contre lui : et s*il eût mieux su prendre ses mesures, s'il avait connu assez les hommes pour ne s'entourer que d'agents courageusement dévoués, il eût infailliblement réussi dans ses projets.
Mais vous, misérables scélérats! en vous couvrant d'un masque de fer, n'avez-vous pas cherché à vous cacher de nous, à voiler votre noire hypocrisie, votre vile ambition, votre détestable avarice, car vous êtes à la fois aussi sanguinaires que cruels, et encore plus affamés de richesses que celui que son imprévoyance plutôt que vos armes a précipité du faîte des grandeurs. Et, si comme lui, vous n'aspirez pas à Tempiro universel, c'est parce que vous avez senti toute votre infériorité. Vous voudriez étendre vos champs de carnage aussi loin que celui qui plus d'une fois vous a vus humblement prosternés à ses pieds, et qui au lieu de vous pardonner comme il l'a fait, pouvait vous exterminer tous jusqu'au dernier.
Nous vous demandons maintenant si un état do guerre ouverte n'est pas préférable à ces embuscades secrètes contre lesquelles nul ne saurait se tenir en garde, si ce n'était quelques misérables de la môme trempe que vous, parce qu'ils supposent toujours
dans les autres les mêmes desseins que ceux qu'ils nourrissent au fond de leurs âmes vénales?
Levez-vous donc, amis et compatriotes, hâtez-vous, courez aux armes! Battez le fer tandis qu'il est chaud, et ne laissez pas à vos membres le temps de s'engour dir.'Il ne peut y avoir qu*une opinion, et on ne peut supposer de division :
\j' indépendance ou la mort^ voilà Tunique vœu de la nation italienne.
Non, nous ne vous le demandons plus, êtes-vous pour les Allemands? êtes-vous pour les Français? êtesvous pour telle ou telle religion? L*aigle est devenu notre dieu, le drapeau blanc et rouge notre couleur, les légions notre seul élément. Plus de tendresse paternelle, plus d'affection filiale, plus d'attachement pour nos voisins... Que la haine, la rage, la vengeance remplacent dans nos cœurs tous les sentiments de la naturel Des flots de sang éteindront ces passions.
Bientôt sera confirmé ce que nous avons prédit à ces despotes barbares s'ils persistent à nous assujettir, s'ils continuent à abuser de nos lois légitimes et de notre confiance, si par leurs continuelles perfidies ils persistent à nous enchaîner et à nous pousser à la dernière extrémité. Ce sera sur eux, et non sur nous que tomberont la foudre vengeresse et la malédiction des races futures...
Après avoir puissamment contribué au salut de l'Allemagne et de se^ princes, en inspirant aux diffé-
rentes nations germaniques toute Ténergie dont elles avaient besoin pour secouer le joug de Napoléon, les Sociétés secrètes devinrent après sa chiite, pour les gouvernements qu'elles avaient si bien servis, un sujet de vives inquiétudes : n'ayant rien perdu de leur influence et nourrissant toujours leurs projets de réformes, elles menaçaient nécessairement une grande partie de ce qui existait, ou du moins la forme sous laquelle se manifestait cette existence.
Elles embarrassaient plus particulièrement ceux de ces gouvernements auxquels elles avaient à rappeler des promesses faites au temps du péril, et que des obstacles sans doute imprévus n'avaient pas permis de réaliser.
Sans qu'il soit nécessaire de remonter jusqu'à Weisshaupt, qui, avec le baron de Knigge, fonda en Bavière la première société politique que l'Allemagne eût vue paraître depuis le moyen âge, on peut assurer que des débris de cette Société, dissoute et poursuivie judiciairement par l'électeur Charles-Théodore, sont sortis les Schwartzenbrûdery le Schwartzbund, le Tugendbundy et enfin le Bûrgemchaft.
Dans le midi do l'Allemagne, Bade, le Wurtemberg, et surtout la Bavière, les Sociétés ont spécialement cherché à ruiner le pouvoir décrépit du vieil Empire germanique, en attaquant les petits princes, les membres de l'Ordre équestre, tous les immédiats^ en cherchant à répandre le système de l'unité, et à former « la patrie allemande ». Travaillant sans relâche à atteindre leur objectif, elles ont été de puissants
auxiliaires entre les mains de M. de Bismarck, et Tont aidé à fonder TEmpire d'Allemagne. Sous leur impulsion, la guerre de 1866 a permis à la Prusse de reconnaître ses forces, de préparer le gro.upement autour d'elle de toutes les petites nations allemandes ; le sang si abondamment répandu en 1870 devait cimenter les intérêts divers et assurer Tunité.
Napoléon P', qui se croyait le moteur universel et unique, n'a été en Allemagne que Tinstrument inconscient des influencespatriotiquesoccultes; en réduisant de deux cent quatre-vingt-quatre à trente et une\Q nombre des petites principautés, il a permis que la couronne impériale de son neveu, perdue dans les champs de bataille de Sedan, fût ramassée par M. de Bismarck, afin d'en ceindre le front du nouvel Empereur.
Dans le nord, la Prusse, le Hanovre, le Brunswick, la Hesse et leurs enclaves, n'ont peut-être dû qu'à la société des Bûrgenschafty qui portait alors le nom de Tugendbund {Association de la Vertu), d'avoir pu s'affranchir de la domination française.
Les Biirgenschaft se divisaient en deux partis ou opinions principales, dont le but était commun : le renversement de l'ordre établi. L'un procédait par des motifs purement matériels et humains» l'autre appuyait ses doctrines sur des principes religieux, et formait une classe de fanatiques d'autant plus à craindre que toute mesure répressive prise contre eux leur paraissait à la fois inique et impie. 11 était aussi dangereux de les traiter avec rigueur que d'user envers eux d'indulgence.
La vie, l'activité, la force de ces Sociétés, provenait (le Texallation de la jeunesse allemande, si prodigue de son dévouement pour ce qu'elle croit être le bien de la patrie, si respectueuse de la religion du serment.
Des intérêts opposés étaient représentes par une association de patriotes cis-rhénans, qui, fondée au commencement du siècle, avait pris à tâche de fomenter toute espèce de troubles en Allemagne, afin d'arriver par là à faire de nouveau partie de la France.
Quoique ses principes et sa langue politique l'assimilassent aux Sociétés dont il a été parlé plus haut» elle travailla à favoriser la réunion de la rive gauche du Rhin à la France monarchique des Bourbons^ avec autant d'énergie et d'empressement qu'elle en avait mis à solliciter sa réunion à la France républicaine.
C'est dans l'intérêt du pays, non dans les systèmes politiques de ces cis-rhénans, qu'il faut chercher la raison d'un pareil état de choses. Entouré de douanes de toutes parts, il ne pouvait rien importer ou exporter sans être accablé de droits, par suite maintenu dans une espèce de misère qui rendait tout commerce impossible.
Mais ces alliés de la France étaient l'infime minorité; les sentiments nationaux se manifestaient de temps en temps par des brochures dans lesquelles les sectaires donnaient un libre coursa leurs aspirations, exprimaient hautement des vœux que, plus d'un demisiècle après, devait exaucer le chancelier de fer.
De ces brochures je ne veux citer qu'une : Arndt
publiait à Leipzig en mars 1831 : Die Frage ûher die Niederlande und die Rheinlanûe * .
Arndt entendait prouver que tous les Allemands devaient se réunir contre la France, qui voulait s'étendre jusqu'au Rhin sous prétexte de frontières naturelles. « Les fleuves, dit-il, ne sont pas des frontières. Ce qui distingue les peuples, ç*est la langue, et lès langues s'arrêtent aux obstacles tels que montagnes, mers et déserts. Lés limites de l'Allemagne sont le Jura, les Vosges et les Ardennes, qu'on a eu le tort de ne pas reprendre en 1814-15. »
« An Preussen hat es nîcht gelegen dass den Franzosen damais fur lange Zeit nicht Zaum und Gebiss angelegt ist, dass Metz und Strassburg mit Ëlsass und Lothringen jetzt nicht deutscbe Lande sind*».
Cette politique, vieille de cinquante-six ans, est encore celle qui passionne toute TAlIemagne, et qui pourrait bien un jour provoquer la fameuse revanche.
L'auteur dont je viens de parler peint avec énergie les Français sous de noires couleurs : ils sont «légers, cupides, orgueilleux » ; il ne leur reconnaît d'autre qualité que le courage militaire.
La France et les pays voisins étaient sillonnés, à l'époque qui nous occupe, d'agents bonapartistes cherchant à établir des communications entre les