CECIDIT UT FLOS, VIII JUNII MDCCLXXXXV
(// est tombé comme une fleur, S juin 1795.)
Seulement l'artiste a eu bien soin de représenter une fleur qui n'est pas morte, qui est au contraire absolument vivante, et qui, loin de vouloir mourir, cherche à se redresser.
Les fleurs s'étiolent et se dessèchent, mais rien ne justifiait dans la mort apparente du Dauphin, que les certificats des médecins attribuèrent aux scrofules, le caractère violent que représente une fleur brisée. L'artiste avait besoin de cette composition pour conserver à son sujet, qui devait représenter officiellement la mort, une vitalité symbolique.
Dire que le Dauphin est mort, se faire payer pour cela par Louis XVIII, et graver une médaille qui prouve le contraire, — la tâche n'était pas facile. Voici com-
LA CLEF DL MYSTÈRE. 4l
ment s'en est tiré l'artiste pour la médaille suivante : Il a représenté, toujours bien entendu la tête du fils de Louis XVI; et sur le revers une composition d'un caractère plutôt franc-maçonique. Trois inscriptions séparées semblent avoir chacune un sens distinct, quoique la traduction littérale en soit impossible. La première, sur la face : Regni tantum jura; les deux autres, sur le revers, au-dessus et au-dessous d'un génie qui s'envole de la prison du Temple avec une couronne : 1° Quam reddat hœredi; 2° Ludovicus XVII in vinculis occumbit.
Réunies, ces inscriptions donnent :
LUDOVICUS XVII IN VINCULIS OCCUMBIT QUAM REDDAT HŒREDI REGNI TANTUM JURA
La seule traduction possible de cette légende au point de vue grammatical est : « Louis XVII meurt en prison plutôt qu'on rende à son héritier seulement les droits royaux. »
Il en résulte clairement qu'à l'époque où fut frappée la médaille — 1815, — Louis XVII, vivant et emprisonné, avait offert de renoncer à ses droits, pourvu qu'on rendît à son fils jura regni. le droit de régner, — offre qui fut refusée.
L'artiste a placé sur le monument funéraire trois lis morts, qui représentent trois victimes royales; il en aurait mis quatre, s'il avait voulu indiquer que Louis XVII était mort aussi. Ce sont les trois victimes pour lesquelles est élevée la Chapelle Expiatoire, sans que, dans cette dernière non plus, il soit
question de Louis XYII. Enfin Depaulis, le graveur royal, a résumé toute l'étrangeté de la médaille qu'il avait ordre d'exécuter, en plaçant, sur le sarcophage où est censé Louis XVII, les armes de France en ordre faux. C'est absolument comme si, chargé de représenter le Fluctuât nec mergitur de l'écusson des armes de Paris, il eût mis les mâts en bas et la quille en l'air. Depaulis a eu soin de dissimuler sa flèche du Parthe à l'œil nu, et il faut le désir sincère de découvrir la vérité pour l'apercevoir.
Plusieurs cours d'Europe ont dans leurs archives secrètes la preuve incontestable de l'évasion de Louis XVII. Pie VII savait fort bien à quoi s'en tenir, et si l'on y était autorisé, il seraitdu plus haut intérêt d'examiner, à Rome, la curieuse correspondance qui s'échangea au sujet de la Chapelle Expiatoire, lorsque sur la proposition de Chateaubriand les Chambres décidèrent, en janvier 1816, l'érection d'un monument en mémoire de la mort de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de Madame Elisabeth, et de Louis XVII. J'ai demandé plusieurs fois, dans la capitale du monde chrétien, sans pouvoir l'obtenir, la permission de jeter un coup d'oeil profane dans le sanctum sanctorum. Je souhaite qu'un autre soit plus heureux.
Le pape fit quelques observations à Louis XVIII, qui, de son autorité privée, modifia par un décret royal les décisions de la Chambre. Le décret consacre la Chapelle Expiatoire exclusivement à la mémoire de Louis XVI, de Marie- Antoinette et de Madame Elisabeth.
Rien dans cemonumentcommencé sous Louis XVIII,
terminé sous Charles X, ne fait allusion à Louis XVII. Le pape aurait dit qu'il n'entendait pas autoriser la célébration de prières mortuaires en faveur d'un vivant. Passent les compromissions politiques, mais il ne pouvait permettre une comédie sacrilège.
La cour de Berlin a possédé, et possède encore sans aucun doute, les preuves irrécusables de l'évasion du Dauphin. Elle a certain coffret qui fut soustrait à Louis XVIII lors de son départ de Mitau, dans lequel se trouvent toutes les preuves requises, ainsi que celles de l'existence du malheureux enfant qui était alors devenu un homme.
C'est lorsqu'il était à Mitau que celui qui devait être un jour Louis XVIII tâchait de soudoyer, d'acheter et de poussera la trahison le plus grand nombre possible de généraux français. Les bâtons de maréchaux, qu'il promettait généreusement, étaient dans son esprit les degrés de l'échelle qui lui permettrait d'escalader le trône. Le duc d'Avaray était la cheville ouvrière de toutes ces négociations, de ces machinations; je reproduis ici quelques lettres, dont j'ai les originaux entre les mains, qui disent plus dans leur laconisme qu'un volume entier d'appréciations personnelles. M, Perlet, leur signataire, en savait, lui aussi, très long sur Louis XVII, et on lui a fermé la bouche vraiment à bien bon compte.
A Son Excellence Monsieur le comte Shnéon, ministre de l'Intérieur.
Monsieur le Comte,
J'ai l'honneur de vous adresser franc de port par ce courrier, une brochure imprimée contenant ma justification complète ; si vous vous donnés la peine de la lire, vous serez convaincu de ma parfaite innocence, et vous verres que je suis entièrement victime de mon constant dévouement pour le Roi et pour son auguste famille.
Aucune puissance sur la terre ne peut révoquer en doute que c'est moi seul qui ai sauvé d'une mort certaine l'infortunée fille de Louis XVI : Madame, duchesse d'Angoulême, me doit le jour qu'elle respire ! Ayez l'extrême bonté, Monsieur le comte, de lire la lre note, page 30, contenant l'article que j'ai publié dans mon journal du 16 juin 1795 : la Convention nationale, forcée par l'opinion publique manifestée avec force par cet article, rendit 14 jours après un décret qui a amené la liberté à cette princesse et aux autres personnes de sa famille, dont Madame la duchesse d'Orléans Douairière faisait partie. Le Roi n'a connu ce dévouement qu'au mois de mai 1806. Sa Majesté me fit écrire alors par M. le comte d'Avaray à ce sujet en me communiquant ces paroles sacrées du Roi : qu'il conservait dans son cœur le souvenir d'un pareil service jusqu'au jour des récompenses. Le Roi m'a confirmé ces promesses royales de sa propre bouche à Gorfield Sussex, en ajoutant qu'il prendrait soin de ma famille si j'étais victime de mon zèle : par quelle fatalité suis-je oublié, et pourquoi mes justes réclamations ne peuvent-elles parvenir jusqu'à sa personne? Je n'ai reçu aucune récompense, je n'en réclamerais pas si je n'étais pas dans le besoin; ma conduile a toujours été loyale et désintéressée, j'en ai donné des preuves.
Lorsque je me suis dévoué pour sauver Madame, je n'ai
consulté que mon zèle, j'ai éprouvé à cet égard les plus grandes persécutions, et si je n'ai pas succombé, c'est un miracle. On a accordé des récompenses royales à toutes les personnes qui ont concouru à arrêter l'exécrable assassin de Monseigneur le duc de Berry, et celui qui a réellement
sauvé Madame reste dans l'oubli ! Je suis si fortement
convaincu que le Roi n'est pas instruit de cet oubli dont je suis victime, que je suis prêt à lui sacrifier le reste de ma vie, et peut-être lui en donner ai- je des preuves avant peu!
Malgré la pénurie extraordinaire où je me trouve et les pressantes sollicitations qui me sont faites, je n'ai pas voulu encore rendre publique la brochure imprimée que j'ai l'honneur de vous adresser ; tous les exemplaires sont dans un lieu secret, et rien ne pourra en empêcher la publicité si j'y suis forcé : il y a plus, je suis possesseur de toute la correspondance de M. le comte d'Avaray et autres seigneurs, dans laquelle se trouvent en entier toutes les pièces émanées du Roi relatives à la négociation secrette qui eut lieu alors pour gagner le prince Berthier : si mon attachement pour le Roi n'était pas poussé jusqu'à l'excès, j'aurais publié toutes ces pièces qui peuvent former un fort volume in-8 dont on m'a oifert une bonne somme ; cela ne peut vous étonner, Monsieur le comte.
Il faut enfin que mon sort se décide.
J'offre de remettre toutes ces pièces et tous les exemplaires de mes mémoires imprimés, si on veut me faire compter de suite, c'est-à-dire dans quinze jours, une modique somme de six mille francs : je m'en rapporterai ensuite à la justice du Roi, qui ne peut me refuser des moyens d'existence, puisque j'ai perdu, par mon dévouement à son auguste personne, une très grande fortune et la santé ; que j'ai été condamné à mort à l'époque du 43 vendémiaire; déporté à Gayenne le 18 fructidor, emprisonné, etc., etc., et que j'offre de justifier toute ma conduite qui n'a jamais eu d'autre but que le service du Roi. Qu'on y fasse attention, Monsieur le comte, cette affaire
n'est pas une affaire ordinaire, elle est de la plus haute importance dans les circonstances présentes, je ne me pardonnerais jamais d'avoir donné lieu de servir les ennemis du Roi!
Je m'honore, Monsieur le comte, d'avoir partagé avec vous la proscription du 18 fructidor, vous avés eu le bonheur de vous soustraire à l'exécution du décret, moi j'ai été conduit à Cayenne où je suis resté vingt mois. J'ai l'honneur d'être avec un profond respect,
Monsieur le Comte,
De Votre Excellence, Le très humble et très dévoué serviteur.
PERLET
rue des Belles-Filles, n° 12, à Genève. Genève. 31 mars 1820.
P. S. — Si je suis honoré d'une réponse vous pourrez, Monsieur le comte, la faire adresser chez MM. Sestié fils et Cie, imprimeurs-libraires de Genève, à Ferney-Voltaire.
Lettre à M. le comte Simeon, ministre de l'Intérieur.
Monsieur le Comte,
Il y a huit jours que j'ai eu l'honneur de vous écrire une lettre de la plus haute importance, accompagnée d'un mémoire imprimé, franc de port par la poste ; je sais que je ne puis encore espérer de réponse ; mais je suis tourmenté par deux fortes raisons : la première par le besoin d'argent où je me trouve, la seconde par la crainte de faire quelque chose qui puisse nuire au Roi; car si je livre les manuscrits dont je suis possesseur, dont une partie émane du Roi pendant son séjour à Mittau, il n'y a nul doute qu'on en fera un mauvais usage, surtout dans la crise où
nous nous trouvons ! je résiste autant qu'il est en moi, mais, Monsieur le comte, je me trouve dans une position extraordinaire : les personnes qui m'ont secouru depuis quatre ans que, par la plus grande injustice, j'ai été obligé de me réfugier dans cette ville, me sollicitent vivement de m'acquitter, ou de leur livrer mes mémoires et manuscrits! La somme qu'il me faut est bien légère, elle évitera un désagrément qui deviendra irréparable ! J'aurais des choses de la plus haute importance à vous communiquer, mais... J'ai obtenu avec bien de la peine douze jours de délai. J'ai l'honneur d'être avec un profond respect,
Monsieur le Comte,
De Votre Excellence, Le très humble et très dévoué serviteur,
PERLET
Chez M. Sestié fils et Cie, imprimeurs-libraires de Genève, à Ferney-Voltaire.
Genève, 7 avril 1820.
Lettre à M. Cathelin,logé aux Balances, n° 7, à Genève.
Genève, le 19 avril 1820.
Monsieur,
J'ai à vous remercier en particulier de la manière honnête avec laquelle vous vous êtes présenté chez moi, et de la bonté que vous avés bien voulu avoir de m'écouler dans mes justes réclamations. Le ministre ne pouvait pas confier une mission aussi importante à un homme plus convenable pour la remplir : puisque vous avés été envoyé par Son Excellence le ministre comte Siméon, je devais m'attendre que vous me compteriés six mille francs; je ne m'en serais pas départi sans la discussion que nous avons eue
ensemble, et sans ma répugnance invincible à faire quelque chose qui soit déplaisant au Roi, pour lequel je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang : je vous ai remis deux cahiers de la plus haute importance, et qui auraient fait la base d'un gros volume qui aurait été publié avant un mois ; je vous ai remis de plus tous les exemplaires de mon mémoire et la notice concernant M. Pasquier. J'ai bien voulu accepter les quinze cents francs que vous m'avés offerts ; en les acceptant j'ai sacrifié 6000 francs qui m'étaient offerts pour livrer les papiers que je vous ai remis! le dénuement absolu où je me trouve me forçait d'accepter cette somme, malgré ma répugnance; c'aurait été la première fois que j'aurais fait quelque chose contre les intérêts du Roi, mais la nécessité et l'oubli dont je suis victime, étaient mon excuse ! vous avés combattu cette idée et vous m'avés gagné, j'ai cédé ! j'ai reçu les quinze cents francs et j'ai signé un engagement que je tiendrai : mais, Monsieur, dans quelle position me laissés-vous? en proie à des créanciers avides, qui savent que je pouvais m' acquitter en livrant mes manuscrits! que leur dirai-je? rien au monde n'est plus pénible que ma position ; je crois parfaitement que vous n'avés pu faire mieux, il serait pénible pour moi de penser autrement! mais en vous aidant à remplir votre mission de la manière la plus avantageuse pour le Roi. je n'ai point renoncé à faire de justes réclamations. Vous allés partir, vous rendrés compte à Son Excellence, de votre mission, vous lui remettrez les pièces très importantes que je vous ai remises, et j'espère qu'Elle me fera passer de suite le complément des 6000 francs que vous ne vous êtes pas cru assés autorisé à me compter ; en vous remettant ces pièces j'ai fait un nouveau sacrifice au Roi, car en les livrant aux personnes qui m'en offraient 6000 francs, je donnais matière aux ennemis du Roi à publier un ouvrage je vous ai fait voir
ma répugnance : mais si Son Excellence ne me fait pas passer ce complément, que deviendrai-je?
Vous m'avés dit que ce sacrifice serait apprécié, je l'espère ! vous avés eu la bonté de vous charger de tous les papiers qui me concernent personnellement ; j'ose espérer que Son Excellence confiera à une personne de son choix tous ces papiers qui composent ma justification entière, et qu'après une entière conviction, elle voudra bien en parler au Roi, de qui je ne réclame aucune grâce, mais qui me doit justice.
Toute ma vie a été employée à donner des preuves de mon dévouement pour le Roi et son auguste famille, rien n'a pu ébranler ce dévouement. Il est maintenant à la plus rude épreuve !
Vous avés eu la bonté de me dire que mon sort allait changer, il est nécessaire que cela arrive promptement. Je compte, Monsieur, sur les promesses que vous m'avés faites, et vous prie de croire que j'en suis d'avance très reconnaissant.
J'ai l'honneur d'être bien sincèrement votre dévoué serviteur.
PERLET
Cette lettre est annotée de la façon suivante de la main de M. Cathelin :
J'ai promis à M. Perlet d'intéresser en sa faveur (autant
qu'il serait en moi) l'autorité dont je tenais ma mission, en
mettant sous ses yeux l'assurance réitérée qu'il m'a donnée
de son dévouement aux intérêts de Sa Majesté ; je lui ai
dit que la loyauté qu'il mettrait clans cette circonstance,
me paraissait être le meilleur moyen de lui ménager des
protections, mais je n'ai eu garde de lui promettre autre
chose.