‹ Le cabinet noirChapitre 38 sur 58 · Manuel du Libraire, in · texte numérisé non relu

Manuel du Libraire, in

« N. B. — Le conservateur de la bibliothèque de Fontainebleau enverra un état plus détaillé. « Je suis, etc.

« Pour copie conforme

« BARBIER, h Bibliothécaire de la Couronne. »

Il paraît qu'en effet les palais impériaux étaient alors au pillage. Prenait qui voulait ce que bon lui semblait : le Conservateur du palais de Fontainebleau se plaint amèrement dans ses lettres que le premier venu pût pénétrer jusque dans le cabinet de l'Empereur, et que les objets les plus précieux disparrssent sous ses yeux sans qu'il daignât le remarquer ni tenter d'arrêter le pillage.

Les intérêts et l'esprit de l'Empereur étaient ailleurs qu'à ce désordre précurseur de la fin ; et il avait trop l'habitude des champs de bataille pour s'étonner de voir apparaître les oiseaux de proie avant même que les blessés ne fussent morts.

Napoléon devait reprendre encore une fois posses-

sion de tous ses palais; mais pour si peu de temps, que c'est à peine s'il y laissa des traces de sa présence. Louis XVIII, rentrant aux Tuileries, se félicita que rien n'y fût changé. Il retrouvait son appartement tel qu'il l'avait quitté. Sur diverses tables étaient encore les objets qu'il se rappelait y avoir laissés.

— Cet homme, dit-il plus tard, n'avait touché à rien, ni à mes livres, ni à mes papiers. Mon modeste bureau d'Hartwel était encore dans un coin de mon cabinet. J'eus peu de peine atout remettre en ordre. J'aurais voulu que, dans le reste de la France, il fût aussi facile de remédier aux maux causés par son rapide et funeste passage.

Voici un curieux Rapport de police sur le baron de Vitrolles, où l'on relate comment la nouvelle du débarquement à Cannes fut portée à la connaissance du Roi.

Rapport de Police sur le baron de Vitrolles.

« On en était là lorsque la conversation a tout

à coup changé de direction; à propos de prétendues nouvelles d'Angleterre venues par la voie du télégraphe, M. le baron de Vitrolles a raconté un fait et des circonstances se rapportant au 20 mars, et dignes en quelque sorte de l'intérêt de l'histoire.

« Il a dit qu'étant chargé à cette époque de recevoir et d'ouvrir toutes les dépêches télégraphiques, il vit arriver un matin, sur les onze heures, le sieur

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Chappe, directeur du télégraphe, tout essoufflé et la figure altérée, qui lui dit: Je vous cherche depuis plus d'une heure, monsieur le baron, voici une nouvelle de la plus haute importance et qu il ne faut pas laisser ignorer une seule minute au Roi.

a — Vous avez l'air de la savoir, reprit M. de Vitrolles. Est-ce que le traducteur vous l'aurait dite ?

« — Non, répondit le sieur Chappe. Mais il ne ni a pas laissé ignorer qu'il y allait de la sûreté du Roi et de sa famille, et qu ainsi il n'y a pas un moment à perdre.

« Sur ce M. de Vitrolles, ignorant lui-même le contenu de la dépêche, se rendit de suite dans le cabinet du Roi et la lui remit : Sa Majesté l'ouvrit, la lut sans que sa figure éprouvât la moindre altération, et la rejetant sur une table qui était devant lui, se borna à dire avec calme :

a — Bonaparte est débarqué en France , lisez vousmême la nouvelle.

« M. de Vitrolles s'écria alors :

« — Sire, c'est une position qu'un seul fait doit décider : si à la première rencontre les soldats français tirent sur Bonaparte, il est perdu. Dans le cas contraire, il arrivera jusqu'à Paris.

u — Voyez de suite, reprit le Roi, le ministre de la Guerre : qu'on avise à ce qu'il y a à faire, et qu'on garde jusqu'à nouvel ordre le silence le plus absolu sur cet événement.

« M. de Vitrolles se rendait en toute hâte au ministère de la Guerre, lorsqu'il rencontra le ministre luimême (le maréchal Soult) sur le pont Royal, se ren-

dant à pied aux Tuileries. 11 fait arrêter le maréchal, ouvre la portière de sa voiture, et lui présentant la dépêche télégraphique qu'il tenait à la main, la lui fait lire; le maréchal doute de la nouvelle, monte dans la voiture, et tous deux arrivent chez le Roi. Le maréchal entre seul dans le cabinet, en ressort au bout de quelques minutes et remet à M. de Vitrolles une réponse à la dépêche qu'il a écrite d ms le salon qui précède le cabinet du Roi ; cette réponse portait qu'on doutait de la nouvelle, qu'on en attendait la coniirmation, mais que dès le lendemain on ferait passer des ordres ; la dépêche était adressée au général Brayer, qui commandait la division du côté de Lyon.

« M. de Vitrolles alla ensuite auprès de Monsieur, non pour lui donner la nouvelle, mais pour savoir si Son Altesse l'avait apprise de la bouche du Roi.

«. Monsieur était en ce moment à vêpres. M. de Vitrolles l'attendit environ une demi-heure ; enfin Monsieur arriva et fit entrer M. de Vitrolles dans son cabinet. La conversation roula pendant un assez long temps sur des objets indifférents ; enfin Monsieur, comme rappelant ses souvenirs, dit à M. de Vitrolles:

« — Vous savez la nouvelle? Bonaparte est débarqué en France...

« — Oui, Monseigneur, je le sais. Et là-dessus M. de Vitrolles explique tous les dangers que court la famille royale, à quelle espèce d'ennemi l'on a affaire ; combien il est actif, dangereux ; combien il est nécessaire de prendre des mesures ; qu'il serait même nécessaire que Monsieur marchât à sa rencontre et

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fît prononcer les troupes. Monsieur écoutait depuis quelques minutes et ne répondait rien ; enfin il dit : « Oui, je conçois qu'il faut graisser mes bottes. — Plus que cela, Monseigneur, il faut à l'instant même partir, après avoir pris les ordres du Roi. — Hé bien! je vais chez le Roi, reprit Monsieur; vous, Monsieur de Vitrolles, faites tout préparer pour mon départ. »

Si Napoléon laissa dans ses palais peu de traces matérielles de son règne des Cent Jours, il ne devait guère en laisser davantage de son exil à l'île d'Elbe. En 1827 mon père, visitant cette île, le constatait dans les pages que j'extrais de ses nombreux manuscrits.

« Nous sommes reçus par M. Mellini, natif de l'île. Cet officier supérieur du génie a concouru à l'édification de la forteresse d'Alexandrie, dont il a été longtemps l'inspecteur. Il défendit vigoureusement Bastia contre les Anglais en 1815, quitta Fîle d'Elbe avec Napoléon, le suivit jusqu'à Waterloo, et ne parle de son héros, qui de tout temps fut son bienfaiteur, que les larmes aux yeux.

« Nous allons prendre de bonne heure le café chez M. Bonbillet, dans la maison que Napoléon avait fait arranger pour ses courses à Torre di Rio; un contrôleur de village ne s'en accommoderait pas.

« Le colonel Mellini est un vieux républicain, qui raconte avec enthousiasme les prodiges des armées

françaises pendant les premières campagnes d'Italie. Puis son amour de la liberté, qui n'avait pas de basebien solide, se convertit en admiration pour Napoléon, dont les bienfaits produisirent chez lui un dévouement de cœur des plus purs. Il était à l'expédition de l'île d'Elbe, lorsque, après une captivité de treize mois dans ce misérable pays, l'Empereur fît sa merveilleuse conquête de la France. Ce vieux soldat, couvert de blessures, mais encore beau sous ses cheveux blancs, nous raconte avec tant de feu, d'expression et d'attendrissement, la première rencontre que Napoléon fit à Sisteron d'un régiment qui s'opposa quelques minutes à son passage, mais dont le colonel ne put soutenir la présence de l'Empereur sans trembler et tomber évanoui, — que mon compagnon de voyage pleure comme une biche, et moi...

« M. Mellini nous montre un charmant portrait de son grand patron, miniature ravissante qu'il tient de Madame Mère. L'empereur est représenté en son temps du Consulat, et ce portrait est si parfait, qu'il lui ressemble même dans les derniers temps de sa puissance impériale, plus qu'aucun de ceux que j'ai jamais vus. Il est d'Augustin.

« Enfin nous quittons ce brave homme, qui nous dit adieu en faisant des vœux pour la liberté ou pour un Napoléon, et par un signe expressif montrant ses cheveux blancs, il regrette de ne point être de ceux qui jouiront de ses bienfaits.

« Porto-Ferrajo m'a inspiré une tristesse et un ennui que je n'ai pu vaincre, peut-être parce que les

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idées que j'avais se sont trouvées fausses. J'espérais y voir je ne sais quoi, et je n'ai rien vu. L'Empereur n'y a laissé quasi trace de son passage, et la ville, qui ne fait aucun commerce, a par elle-même un air de tristesse qui se communique facilement.

« San Martino, villa à trois milles de Porto-Ferrajo, que Napoléon fit construire, est une petite maison des plus simples, de laquelle on a enlevé tout ce qui pourrait rappeler son séjour. Il y a seulement dans le salon un buste en marbre de l'insignifiant marchand Bacciochi, et un pendant de la Bacciocha, sœur de l'Empereur. Ils sont sur une cheminée des plus communes, dont le dessus est en mauvais bois, mal peint, et par un contraste assez piquant, les chambranles et le manteau sont en mosaïque de Rome fort bien faite, qui représente des oiseaux, et d'autres oiseaux sur des feuillages qui s'enlacent avec assez de grâce. « La grande salle est peinte à fresque ; quelques petites figures sont touchées avec esprit; elles représentent des sujets pris dans les mœurs égyptiennes. Toutes les gravures qui sont restées au Palais Impérial de Porto-Ferrajo rappellent aussi l'Egypte. Il semble que Napoléon voulût se préparer, par le souvenir de son hasardeux retour d'Egypte, à celui qu'il méditait.

« Plus d'une fois, en regardant ces peintures, il a dû sourire à sa fortune, pensant qu'elle ne l'abandonnerait pas dans une occasion si solennelle. Elle fut constante; mais pour en recueillir tous les fruits, il fallait autre chose que de la témérité: revenir de l'île d'Elbe républicain, comme républicain il était revenu

d'Éçypte, et ne pas tromper aussi lâchement un peuple qui l'accueillit en 1815, non comme un empereur et roi, mais comme un souverain qu'une année de réflexions dans une telle solitude aurait dû éclairer sur la seule divinité à laquelle les Français veulent sacrifier.

« Cette propriété, dont dépendent des vignes et plusieurs collines qui ne produisent que des arbustes et des plantes sauvages, fut achetée, embellie des deniers de l'Empereur, et appartient à son fils. Cette campagne qui n'a point de jardin, pas un arbre, — si, un olivier sur la terrasse, — et cependant deux mille arpents de terrain; qui remplaçait Versailles, Saint- Cloud, Rambouillet, Compiègne, Saint-Germain, Fontainebleau, Trianon, — est louée à M. Corsi, dePorto- Ferrajo, moyennant 300 écus du pays.

« En repassant à Porto-Ferrajo, nous retrouvons le colonel, qui nous raconte :

« J'étais à côté de Napoléon lorsque, après le passage du ïagliamento, pouvant renverser à tout jamais les souverains d'Autriche, au lieu de poursuivre vigoureusement l'armée vaincue, il se rendit en partie aux prières du prince Charles, et dit:

« — Je donnerai seulement ordre que mon armée s'avance doucement. »

« Adieu la République ! — n'ai-je pu m'empêcher de dire à mon tour. Gela m'a valu un an d'une espèce de disgrâce.

« Nous avons entendu avant de partir un amusant étymologiste qui veut tout expliquer. Il prétend que

Napoléon vient en droite ligne à' Apollon: « En effet disait-il, mettez un point après l'N; effacez seulement la tête de l'E, pour ne laisser qu'une seconde L; vous aurez N. Apollon, c'est-à-dire Nicolas Apollon, dont les ignorants bedeaux d'Ajaccio ont fait Napoléon. »

« Il ajoutait encore : « Si l'on écrit Napoléon en caractères grecs, prenant soin de faire disparaître progressivement la première lettre, on a les mots suivants : NairoAstov , A7toA£a)v , IIoàso)v, 0).£0>v, Aeoov, Eov, ûv, qui peuvent être ainsi traduits : Napoléon étant le lion des peuples, allait détruisant les cités. »

La police, encore composée des hommes qui avaient servi Bonaparte, fit sous Louis XVIII, comme je l'ai déjà dit, un service des plus actifs. Tout ce qui provenait d'abord de l'île d'Elbe, plus tard de Sainte- Hélène, — lettres, papiers, etc., — était intercepté et livré au Cabinet noir. Si quelque chose échappait aux investigations, c'était un véritable désespoir; et le 10 avril 1820, le comte Angles exprimait ses regrets d'avoir manqué l'année précédente le courrier d'O' Méara, de Balcambe et de la famille Bonaparte.

10 avril 1820.

Mon cher ami,

Voici une note relative à la surveillance exercée sur A. de Lafayette. Elle renferme un fait digne de toute votre attention. L'officier de paix Benard est un employé que Foudras assure être véridique et incapable de tromper l'autorité. Il a eu le billet de Cointereau, qui est évidemment un des agents de correspondance du parti.

Il est très vraisemblable qu'il emportera les lettres de Benjamin Constant, de Sauquière Souligné et de Lafayette, car tout le parti est dans le travail de l'enfantement du plan révolutionnaire, à l'heure qu'il est.

Laisserons-nous échapper cette occasion d'avoir quelque chose de positif et des preuves de conviction, comme on a laissé échapper l'année dernière l'Anglais Holmer, ayant la correspondance d'O'Méara, de Balcambe, et de la famille Bonaparte?

Foudras pense, — je partage son opinion, — qu'il faut, sous quelque prétexte, faire la saisie de tous les papiers de Cointereau au moment où il montera en voiture. Écrivezmoi le plus tôt que vous pourrez ; consultez votre voisin, il est de si bon conseil et il a si bien le tact de ce qui peut être utile.

Mon domestique attendra votre réponse, ou envoyez-la moi, si vous ne pouvez la faire tout de suite, par quelqu'un de très sûr.

Renvoyez-moi le rapport.

Comte ANGLES.

Manquer la correspondance d'O'Méara! C'était grave; on n'était pas habitué à de tels insuccès, et tout ce qui émanait de ce médecin, familier de l'Empereur, était l'objet de convoitises toutes spéciales. Des agents français résidant en Angleterre guettaient l'arrivée des bateaux de Sainte-Hélène, s'attachaient avec persistance aux passagers. Lorsque 0' Méara revint en Europe, il fut, lui aussi, espionné, traqué; une trame habile fut ourdie afin de lui soustraire les précieux documents dont il était porteur.

Voici comment s'exprime sur ce retour la Bibliographie universelle :

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« Partez, dit Napoléon, le crime se consommera plus vite ; j'ai vécu trop longtemps pour eux. Votre ministère est bien hardi : quand le pape était en France, je me serais plutôt coupé le bras que de signer un ordre pour éloigner son chirurgien. Quand vous serez arrivé en Europe, vous irez vous-même trouver mon frère Joseph; vous lui direz que je désire qu'il vous donne le paquet de lettres particulières et confidentielles qui m'ont été écrites par les empereurs Alexandre et François, le roi de Prusse, etc., que je lui ai confié à Rochefort; vous les publierez pour couvrir de honte ces souverains, et découvrir au monde les vils hommages que ces vassaux me rendaient lorsque j'étais puissant. Ils briguaient alors ma protection et l'honneur de mon alliance; ils léchaient la poussière de mes pieds. Maintenant ils m'oppriment lâchement et me séparent de ma femme et de mon enfant

« Faites ce que je vous recommande ; publiez leur infamie »

Dès qu'il fut de retour en Europe, 0' Méara s'empressa de suivre les ordres de Napoléon et de les faire connaître à son frère; mais il n'était plus temps, la précieuse correspondance avait été confiée à des mains infidèles , et déjà elle était livrée aux divers souverains, qui avaient tant d'intérêt à la faire disparaître.

L'ambassadeur de Russie près la Cour de Londres avait donné à lui seul, pour son maître, une somme de deux cent cinquante mille francs, les autres

avaient payé dans la même proportion, de manière que rien n'en était resté, ce qui est très fâcheux pour l'histoire.

Je tiens à transcrire maintenant une série de lettres envoyées de Sainte-Hélène, non signées, et attribuées par les uns à O'Méara, par les autres au docteur Stoke ; on s'est rallié plus généralement à la dernière opinion, ainsi que l'indique la note de la page 205, que j'ai copiée textuellement sur l'une d'elles.

Ces lettres, fort peu connues, sont en réalité de Mr. Warden, docteur du Northumberland, qui accompagna Napoléon jusqu'à Sainte-Hélène.

J'ai cru devoir les reproduire, réunies et classées par chapitres, après avoir rectifié les incorrections et les négligences de la traduction, tout en respectant le style primitif. Elles me semblent écrites avec un laisser-aller, une simplicité qui inspire la plus entière confiance dans la véracité et la bonne foi de leur auteur.

Les notes qui les accompagnent ne figurent pas sur le manuscrit. Elles sont presque toutes de la main du baron Mounier, secrétaire de l'Empereur.

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