POUR EXTRAIT CONFORME
Delft, le 10 décembre 1886.
L'officier de l'État civil,
(Signé) A. Y AN DER LEEUW.
POUR TRADUCTION CONFORME AUDIT EXTRAIT : Paris, le 13 décembre 1886.
Le consul des Patjs-Bas, VAN LIER.
Si l'on était convaincu que Nauendorff fût un imposteur, pourquoi n'avoir pas accordé la fameuse enquête? pourquoi n'avoir pas fait ainsi entrer à tout jamais sa légende dans le domaine de l'oubli? A-t-on craint, donnant officiellement tort au gouvernement hollandais, de le pousser à produire certaines pièces qui établissaient d'une façon péremptoire les droits de Nauendorff à la succession de Louis XVI? C'est sur la connaissance de ces pièces, de ces documents, que la Hollande avait sans aucun doute assis sa conviction, et admis parmi les officiers de son armée, sous le nom de Bourbon, des membres de cette famille.
En tout cas, il est évident que l'on n'a pas voulu tirer les choses au clair; toute personne impartiale et de bonne foi le reconnaîtra aisément.
Lorsque les Nauendorff sont venus tout dernièrement à Paris, j'ai comme bien d'autres désiré les voir. Le fils de celui qui repose à Delft a hérité de la ressemblance paternelle avec le « roi martyr ». Il est
bien entendu que je n'ai ni la prétention ni le désir de plaider la cause des Nauendorff ; je raconte simplement ce que j'ai vu et ce qui m'a frappé. Peu m'importe au reste que ce que j'ai vu et ce qui m'a frappé plaise ou déplaise à tel parti politique.
Je n'ai qu'un but : dire la vérité.
Avoir dans sa famille le type bourbonien, ressembler à Louis XVI, cela ne veut pas dire grand'chose. Qui n'a remarqué, faisant son service il y a quelques années autour du lac du Bois de Boulogne, un gardien qui ressemblait d'une façon surprenante à Napoléon III? Ce souverain avait également un sosie parmi les babitués de la Bourse. Aucun des deux, que je sache, n'avait la prétention d'appartenir à la famille impériale : les ressemblances les plus frappantes sont souvent un effet du hasard.
Notre dernier empereur a eu deux fils naturels : le comte de la Benne, mort depuis peu, et le comte d'Orx, aujourd'hui fort bien portant. Tous deux ressemblaient trait pour trait à leur père, et le comte d'Orx n'a pas seulement sa figure, mais sa tournure, sa démarche et sa voix. Si les enfants étaient naturels, la ressemblance était légitime ; d'autre part le hasard a voulu que le prince impérial, pour qui cette ressemblance eût été si précieuse, n'eût rien en lui qui rappelât son père *.
Je me disais donc, en regardant Nauendorff, que sa
i. L'Empereur aimait beaucoup le comte d'Orx; l'enfant venait journellement aux Tuileries, jusqu'à la naissance du prince impérial. A dater de ce moment, l'Impératrice fit cesser les visites.
ressemblance, à lui aussi, pouvait bien être toute fortuite. Mais ce qui devient une coïncidence bien étrange, c'est que la fille de celui qui s'est dit le Dauphin, — la princesse Amélie, comme on l'appelle dans son entourage, — ressemble de son côté d'une façon extraordinaire, non pas à Louis XVI, mais à Marie-Antoinette, — un tout autre sang, celui de sa prétendue grand'mère. Dans certains cas, le hasard peut perdre son nom d'aventurier, et devenir une manifestation de la Providence.
Quels que soient ses ancêtres, la princesse Amélie est une femme instruite, très distinguée ; elle parle plusieurs langues, et ses manières sont nobles, majestueuses, pleines de grâce et de bienveillance. Les yeux, qu'elle a dû avoir fort beaux dans sa jeunesse, sont fatigués par les larmes ; elle a beaucoup souffert.
Jules Favre m'avait parlé de certaines lettres curieuses produites au cours de sa plaidoirie, qui avaient été adressées à la duchesse d'Angoulême par d'anciens serviteurs de la famille royale.
Ces lettres avaient pour but d'engager la duchesse à recevoir, ne fût-ce qu'un instant, celui qui se disait son frère. En les lisant, on est surpris qu'elle soit restée impassible devant les prières qu'on lui adressait. En effet, la duchesse d'Angoulême, — ceci est du domaine de l'histoire, — n'a pas vu au Temple son frère mort. Elle pouvait donc tout supposer. Elle apprend qu'un homme se dit son frère ; que loin de craindre d'être confronté avec elle, il sollicite la grâce, la faveur d'être admis en sa présence : « Que ma sœur
« me dise elle-même que je ne suis pas son frère, et « je me relire à jamais dans une profonde retraite ; « mais qu'elle me le dise en face... »
Et la duchesse, qui d'un mot peut démasquer l'intrigue et faire rentrer sous terre l'imposteur, s'agite, s'émotionne, écrit au Roi, mais en dépit des instances de ceux qui ont élevé le Dauphin et qui l'ont reconnu, se refuse à le recevoir.
Madame Marco de Saint-Hilaire lui adresse la lettre qu'on lira plus loin ; elle reste sans effet. Madame de Rambaud ne se contente pas d'écrire ; malgré son âge, malgré ses infirmités, elle trouve, dans l'amour de la vérité que stimule sa conscience, la force d'entreprendre un voyage qui, à l'époque dont nous parlons, était bien autrement difficile et dangereux que de nos jours.
Elle veut se jeter aux pieds de la duchesse d'Angoulême ; elle n'a qu'une grâce à lui demander, — recevoir l'enfant chéri qu'elle a bercé sur ses genoux, qu'elle a retrouvé homme, qu'elle a reconnu. Mais la duchesse ne tient aucun compte de sa démarche. Non seulement elle ne recevra pas celui dont on vient lui parler, mais elle ne veut même pas admettre en sa présence cette pauvre vieille femme, toute tremblante d'émotion, de faiblesse et de fatigue. Bien plus, elle lui fait consigner sa porte, et le lendemain un ordre de la police lui enjoint de quitter Prague dans les vingt-quatre heures.
Que pouvait faire de plus la duchesse d'Angoulême pour laisser croire qu'elle craignait véritablement de
LES NAUENDORFF. il
se trahir, en présence de celui qui l'aurait dominée par toute la force de la vérité, et qu'elle aurait peutêtre été obligée, malgré sa volonté contraire, malgré, tous les intérêts en jeu, toutes les convenances politiques, de reconnaître comme son frère, l'héritier légitime du trône?
Voici les déclarations et les lettres de M. et de Mme Marco de Saint-Hilaire, ainsi que celles de Mme de Rambaud.
Déclaration de Madame Marco de Saint-Bilaire.
A l'époque où le bruit de la mort du fils de Louis XVI s'était répandu dans Paris, j'en fus d'autant plus surprise qu'à peine si j'avais entendu dire qu'il fût malade. Une de mes amies, dont l'espace de temps qui s'est passé m'a fait oublier le nom, vint me prévenir de n'ajouter aucune espèce de foi ni confiance à la mort du fils de Louis XVI; qu'elle avait la certitude qu'il avait été enlevé, que je le reverrais un jour, mais d'en garder le secret. Depuis cette époque j'avais donc conservé dans mon cœur le sentiment de son existence. Toutes les faussetés qui ont été mises en avant ne pouvaient être faites sans but; et selon ma pensée, c'était la certitude de l'existence du dauphin ; mais que l'on avait l'intention de faire disparaître et d'entortiller la vérité de manière à ce qu'elle ne pût jamais être connue, en s'emparant de tout ce que le véritable fils de Louis XVI pouvait avoir en sa possession ; ce qui, d'après les impostures des divers pouvoirs, devait nécessairement rendre la reconnaissance impossible ; ce qui arrive aujourd'hui.
J'avais souvent entendu parler de différens faux dauphins résidant à Paris, sans que j'aie jamais eu un seul instant
le désir de les connaître, persuadée comme je l'étais que la première chose que ferait le fils de Louis XVI serait de rechercher ceux qui avaient été attachés à son père et à sa mère, et qui avaient pu le connaître dans son enfance.
lorsque M. Geoffroy, habitant Niort, vint me voir le 14 août 1833, il m'annonça qu'il existait à Paris dans ce moment un individu se disant fils de Louis XVI ; qu'il s'informait à tout le monde des personnes qui pouvaient exister encore, ayant appartenu à sa famille, et désirait ardemment trouver Pauline de Tourzel, avec qui il avait été élevé. Cette dame est aujourd'hui Mme de Béarn, et sa mère était à la cour de Louis XVI gouvernante des Enfants de France. Ce désir me parut mériter attention ; et pour réussir dans le projet que j'avais, sans vouloir néanmoins me compromettre dans une intrigue ou une fausseté, j'écrivis un petit mot à Mme de Rambaud mon amie, pour accompagner M. Geoffroy et juger par elle-même de la vérité du personnage; personne plus qu'elle ne pouvant s'en assurer, puisqu'elle ne l'avait pas quitté depuis sa naissance jusqu'au 10 août.
Mmc de Rambaud le reconnut, lui parla de nous, et me "l'amena, le 19 août 1833, me donnant l'assurance que c'était bien lui. Elle entra chez moi la première, en m'annonçant qu'il me serait impossible de ne pas le reconnaître.
Effectivement, mon mari et moi nous ne tardâmes pas à reconnaître dans ce personnage, malgré une grande timidité, un peu de gêne, et sa difficulté à parler le français, qu'il avait tous les traits réunis de son père et de sa mère, particulièrement le regard de Louis XVI, tellement frappant que pour nous il nous semblait avoir le roi en notre présence.
Plus tard, le prince ayant pris plus de confiance, ayant trouvé des amis sûrs, dévoués, sa timidité et sa gêne disparurent entièrement; alors toutes les manières de son père se déployèrent chaque jour plus visiblement.
Il était facile de reconnaître, dans sa structure physique, ce même enfant que j'avais vu jouer si souvent sur la ter-
rasse où donnaient les fenêtres de la princesse à laquelle j'avais l'honneur d'appartenir. J'engageai mon prince à venir me voir, et à prendre ma maison pour asile, jusqu'cà ce qu'il eût trouvé mieux : c'est là, dans des conversations particulières, longues et réitérées souvent, que le prince m'a rappelé des situations, des circonstances d'intimité entre sa famille seule, et que je savais par le rapport que m'en faisait ma princesse.
Le prince m'a rappelé tout l' ameublement de l'appartement de sa mère ; les meubles et leur position ; la structure et la couleur des instruments de musique dont la Reine se servait, enfin de ces détails qui n'ont pu cire sus ni connus de personne que de ceux qui approchaient intimement la famille royale, et qui n'ont plus été à même de les revoir eux-mêmes depuis les 5 et 6 octobre.
Après la certitude entière, l'examen le plus scrupuleux, je ne pus douter un seul instant de la vérité tout entière; c'est alors que je crus devoir écrire à Mme la Dauphine, pour la prévenir que nous avions eu le bonheur de retrouver son frère. Notre famille était trop connue de Charles X, pour risquer une démarche semblable. Si nous n'avions pas été persuadés, M. de Saint-Hilaire et moi, de la vérité que j'attestais, nous n'eussions pas risqué de tromper la famille royale dans une affaire aussi importante; et ils pouvaient eux-mêmes être bien convaincus que nous étions incapables d'entrer dans une intrigue.