L. H. de Bourbon
1 Les dames de la Halle, vinrent haranguer les jeunes époux ; ce fut une dame Gellé qui porta la parole, dans la chambre de la Reine, qui les écouta debout. Voici comment elle s’exprima.
« Madame, j’apportons nos plus belles truffes à Votre Majesté ; je souhaiterions en avoir davantage. Mangez-en beaucoup, et faitesen manger beaucoup au Roy ; car cela est fort bon pour la génération. ÎSous vous souhaitons une bonne santé, et j’espérons que vous nous rendrez tous heureux. » Henri Gauthier-Villàus, Le mariage de Louis XV, p. 4oq.
LE CABINET SECRET DE l’hïSTOIRE
ment que le Roi a témoignés de l’arrivée de la Reine ; tout ce que je puis dire à V. M. est que cela a surpassé mes espérances, et, s’il se pouvait, mes désirs. C’est la plus forte peinture que je puisse faire de la manière dont s’est passée l’entrevue. La Reine a charmé le Roi et comblé tous les sujets de bontés. Quant à moi, je ne sais de quels termes me servir pour exprimer à Y. M. ma reconnaissance des bontés dont elle m’honore, et dont, depuis son arrivée, elle a cherché tous les moyens de me donner des marques. J’en suis si pénétré, que ma seule inquiétude est de savoir comment m’en rendre digne, et je voudrais pouvoir sacrifier mon sang et ma vie, pour lui prouver mon zèle pour son service, et mon attachement pour sa personne. Le Roi a passé toute la journée d’hier chez la Reine, où il me fit l’honneur de me dire qu’elle lui plaisait infiniment, et Y. M. n’en doutera pas, si elle me permet d’entrer dans un détail sur lequel je sais mieux que personne qu’il faut garder le silence, et dont je ne rends compte à V. M. que pour lui prouver que ce n’est point langage de courtisan, quand j’aurai l’honneur de lui dire que la Reine plaît infiniment au Roi. Cette preuve est donc, si V. M. me permet de le lui dire, que le Roi a pris quelques amusements comme comédie et feu d'artifice, s’est allé coucher chez la Reine, et lui a donné pendant la nuit sept preuves de tendresse L C’est le Roi lui-même qui, dès qu’il s’est levé, a envoyé un homme de sa confiance et de la mienne pour me le dire, et qui, dès
i « Le Roi, nous apprend Barbier, se jeta dans le lit avec une vi» vacité extraordinaire. La conduite du Roi a trompé tout le monde. » Cependant, à en croire Maurepas (Mémoires, t. II, p. 7), le maripge du Roi n’aurait été consommé que cinq à six mois après.
COMMENT MARIE LECZINSKA DEVINT REINE DE FRANCE 2 5y
que j’ai entré chez lui, me l’a répété lui-même, en s’étendant infiniment sur la satisfaction qu’il avait eue de la Reine. Je demande encore pardon à Y. M. de ce détail, mais je lui avouerai que je suis si transporté de la manière dont cela se tourne, qu’il m’est impossible de n'en pas témoigner ma joie à V. M. Enfin voilà cette importante affaire totalement. conclue, et voilà la princesse votre fille Reine de France, et par conséquent, voilà le bonheur de mon maître et de ma patrie assuré i.
Comme ses prédécesseurs, Louis XV devait être l’esclave de l’étiquette, cette servitude dont les souverains ne peuvent s’affranchir et qui est comme l’expiation de leur pouvoir absolu. Le maréchal de Villars rapporte que, « le soir du mariage, le Roi, après s’être mis un moment dans son lit, alla dans celui de la Reine, suivi de M. le Duc, du premier gentilhomme de la chambre, du grand-maître de la garde-robe » et du narrateur.
Nous sommes entrés, ajoute le maréchal, le lendemain dans la chambre, pendant que ia Reine était au iit : les compliments ont été modestes ; ils montraient l’un et l’autre une vraie satisfaction de nouveaux mariés.
1 Revue rétrospective, t. XV, p. 2i2-2i4.
Lejeune roi fut d’abord très empressé auprès de sa femme; il était aimable et galant, plein d’attentions et d’égards b Gela ne dura point. Peu à peu les deux époux se détachèrent l’un de l’autre ; bientôt le lien fut complètement rompu 2.
Ce que les courtisans n’avaient pas réussi à obtenir par leurs manœuvres et leurs intrigues, la froideur d’une femme, « qui n’admettait le plaisir que par devoir » 3, allait sans peine le provoquer. Si la vertu
4 Ces égards étaient d’un genre particulier, si nous savons lire entre les lignes du Journal cle Marais (t. JII p. 35g) :
« La Reine n’a pas un moment de repos (le jour), et les récits ne nous apprennent pas que les nuits soient plus tranquilles. »
2 La rupture ne paraît pas devoir être imputée au Roi, qui resta longtemps épris de la Reine, au point de fréquenter le lit conjugal, même quand les médecins le lui interdisaient. Le 28 juillet 1728, ia reine accoucha d’une fille. Au mois de septembre suivant, « on dit que, contre les ordres de la Faculté, le Roi a couché avec la Reine ». Journal de Barbier , t. II, p. 49.
3 La Reine ne souffrait le Roi qu’avec douleur et, dès 1787, elle lui témoignait une grande répugnance (Cf. Journal de Narbonne , aux dates de 1787, 1788, 1789, et Mémoires de Richelieu , t, V, p. 64), affectant de lui dire que « ses règles duroient beaucoup plus de temps qu’elles ne duroient en effet ».
« Bachelier ayant été la prévenir un soir que son mari allait arriver chez elle, cette princesse répondit qu’elle était désespérée de ne pouvoir le recevoir. Le Roi jura qu’il ne lui demanderait plus le devoir (1d., t. Y, p. 82),.. Si elle n’était pas couchée, elle affectait d’allonger ses prières, jusqu’à ce que le Roi s’endormît ou qu’il s'impatientât...» (Id., ibid, p. 83). Ce qui ne les empêcha point d’avoir huit enfants : ceci pour répondre aux personnes qui prétendent que la mutuelle inclination est nécessaire pour assurer la conception.
de Louis XV a fini par sombrer *, il faut bien reconnaître que l’attitude de la reine y a largement contribué 2.
1 S’il faut en croire de la Ferté-Imbault, Stanislas aurait
complètement approuvé la conduite de son gendre.
« Quand le roi de France venait dans la chambre de ma fille, au rait-il raconté, il y trouvait un accueil si maussade que sa seule distraction était de tuer des mouches contre les vitres... Il en eut à lî fin la jaunisse, et ses médecins, ayant eu une consultation à ce sujet, ne trouvèrent point de meilleur remède que de lui conseiller d< prendre une maîtresse comme l’on prend une médecine. »
Sa froideur était connue de tout le monde à la Cour ; les Mémoires de Richelieu nous édifient suffisamment là-dessus, ainsi que ceux de Montbarey, toujours indulgent, il est vrai, pour Louis XV. u II est dans la nature, écrit ce dernier, qu’un jeune roi, marié presque enfant à une princesse plus âgée que lui, d une vertu et d’une pureté de mœurs exemplaires, mais qui n’apporte dans le mariage qu’une obéissance passive, en soit bientôt distrait au milieu d’une Cour composée de plus jeunes et de plus aimables personnes. » Mémoires, p. 34 1. Pour connaître le véritable caractère de Marie Lcczinska, Cf. les ouvrages suivants : Lettres inédites de la reine Marie Leczinska et de la duchesse de Luynes au président Hénault , par M. Des Diguères. Paris, 1886, in-8° ; P. de Nolhac, Marie Leczinska et Louis XV ; P. Boyé, Lettres inédites du roi Stanislas à Marie Leczinska , Paris et Nancy, 1901 ; Lettres des Leczinski à la comtesse d’Andlau et au maréchal du Bourg (Revue rétrospective , 1901) ; sans préjudice des Mémoires du Duc de Luynes , des Mémoires du Président Hénault , des Mémoires du maréchal de Villars , des Souvenirs du comte de Tressanf etc.
2 Nous n’avons pas cru devoir conserver, dans cette édition refondue de notre Cabinet secret, l’appendice qui fait suite au chapitre qu’on vient de lire, dans le. premier tirage (V. Le Cabinet secret de V Histoire, quatrième série, p. i54-i5g). On le retrouvera, du reste, intégralement dans le Livre des singularités , de G. I eiüjnot, d’QÙ nous l’avions extrait.
LES MALADIES DE LOUIS XV
a LouisXV a douze ans. II porte son chapeau comme le feu roi et c’est tout ce qu’il aura de Louis XIV 1 ». Lejeune roi a aussi hérité du grand aïeul son profil bourbonien et « cette lèvre charnue et de race où s’éveille la malice ».
Dès ses premières années, il avait manifesté ses dispositions héréditaires pour la table 2 et les exercices du corps. « Louis XV mangeait à étonner », dit le chroniqueur Barbier. Mais l’estomac a beau être complaisant, quand on lui fait violence, il proteste à sa façon. Toutes les maladies d’enfance de Louis XV sont amenées, ou par un abus de nourriture, ou par la fatigue excessive d’une journée de chasse. Presque
1 De Goncourt, Portraits intimes da xvme siecle.
8 Les Mémoires da Duc de Luynes nous apprennent que les dépenses de sa table étaient augmentées tous les ans d’une façon sensible. Fixées d’abord à 7 ou 8.000 livres par mois, elles étaient, en 1760, de 20.000 livres ; en 1752, elles atteignaient So.ooo livres.
2Ô2 LE CABINET SECRET DE l’hISTOIRE
tous les mois on est obligé de le purger pour évacuer le trop-plein.
Enfant frêle et souffreteux, il n’était pas sans inspirer de sérieuses inquiétudes à son entourage. Avec cela, mélancolique à . l’excès, boudant au travail, prompt à la fatigue, il laissait entrevoir l’homme qui ferait le plus vilain métier, le métier de Roi, le plus à contre-cœur possible K
Dans les cours étrangères on jasait ferme sur ce roitelet de douze ans, majesté ennuyée et déjà lasse de vivre en venant au monde. Pour dissiper ces impressions, le premier ministre Dubois écrivait aux agents de la France à l’extérieur : « Soyez certain que tout ce que vous entendrez débiter malignement sur la faiblesse du tempérament du roy et sur sa mélancolie, est entièrement faux. Sa santé est parfaite. Il se fortifie tous les jours, et il n’y a aucune de ses journées, où après avoir donné la matinée à ses études, il ne prenne quelque nouveau divertissement l'après midy ; entre un très grand nombre de jeunes seigneurs qui sont autour de Sa Majesté, il n’y a personne qui ait plus de gayeté quelle...» De ces démentis officieux on sait ce qu’il faut croire.
Un peu plus tard, le jeune roi est affecté d’un mal étrange, dont il s’alarme fort, dans sa candide ignorance : la virilité le tourmente pour la première fois.
1 De Goncouut, op. cil., p. 4.
LES MALADIES DE LOUIS XV
« Le roi a eu un mal fort plaisant, et qu’il n’avait point encore senti — note sur ses feuilles volantes Mathieu Marais K — Il s’est trouvé homme. Il a cru être bien malade et en a fait confidence à un de ses valets de .chambre, qui lui a dit que cette maladie-là était un signe de santé. Il en a voulu parler à Mareschai, son premier chirurgien, qui lui a répondu que ce mal n’affligerait personne, et qu’à son âge, il ne s’en plaindrait pas. On appelle cela, en plaisantant, le mal du Roi . »
La première vraie maladie de Louis XV date de 1726 2. Jusque-là, on l’avait quelquefois saigné, des bras et du pied, mais pour des indispositions légères, qui n’avaient présenté aucun caractère de gravité.
Le 31 juillet 1726, le roi se réveille avec un fort mal de tête et de gorge. Des rumeurs d’empoisonnement commencent à circuler. Le 1er août, un frisson
1 Journal de Mathieu Marais , t. I.
2 Au mois d’août 1721 , le jeune roi fit cependant une courte maladie, qui donna des alarmes d'autant pli*» vives, que Ton crut à un empoisonnement, dont les ennemis du Régent ne manquèrent pas d’accuser ce dernier. Saint-Simon écrivit, sous cette impression, à son ami, le cardinal Gualterio, une lettre dans laquelle il donne des détails très précis sur la maladie du roi (V. la Revue des Documents historiques , 2e année, d. i A4 et suivantes),
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survient, et, dans l’après-midi, le mal de tète et de gorge ne faisant qu’augmenter, le roi se met au lit. Les médecins, réunis à son chevet, proposent une saignée. Mareschal s’y oppose énergiquement, mais, sur l’intervention d’Helvétius, qui déclare que « si c’était son fils, il le saignerait à l’instant », la Faculté, représentée par Dumoulin, Sylva et Falconet, décide qu’on piquera la veine.
Le lendemain, quand l’abbé de Fréjus, devenu plus tard cardinal de Fleury, vint annoncer au roi qu’on allait lui faire une seconde saignée au pied : « Quoi, lui dit Sa Majesté, effrayée et changeant de couleur, serais-je en danger ? — Non, réplique M. de Fréjus, il n’y a plus rien à craindre, mais c’est pour hâter la guérison de Votre Majesté. — Eh ! bien, riposta le roi, qu’on me saigne ! »
Le jour suivant, les symptômes ne s’amendant pas, les médecins commencent à perdre la tête. Après la saignée, on donne à l’auguste malade deux verres de marne, avec un grain d’émétique dans chaque, puis un lavement avec du tabac... Mais voici venir Saint- Simon, qui a ses grandes et ses petites entrées et qui va nous dire ce qui se passe dans la chambre royale.
Je la trouvai fort vide, conte le mémorialiste. M. le duc d’Orléans, assis au coin de la cheminée, était fort esseulé et fort triste. Je m’approchai de lui un moment, puis j’allai au lit du roi. Dans ce moment, Boulduc,’ un de ses apothi
LES MALADIES DE LOUIS XV
caîres, lui présentait quelque chose à prendre. La duchesse de la Ferté qui, par la duchesse de Ventadour, sa sœur, avait toutes ses entrées comme marraine du roi, était sur les épaules de Boulduc, et, s’étanjt tournée pour voir qui approchait, elle me vit, et tout aussitôt me dit entre haut et bas : « Il est empoisonné, il est empoisonné. » — « Taisez-vous donc, Madame, lui répondis-je, cela est horrible. » Elle redoubla si bien et si haut que j’eus peur que le roi l’entendit. Boulduc et moi, nous nous regardâmes et je me retirai aussitôt d'auprès du lit et de cette enragée, avec qui je n’avais nul commerce... La maladie ne fut pas longue et la convalescence fut prompte.
Grâce à Helvétius, qui prescrivit une dose assez forte d’émétique, le roi eut une terrible évacuation par en haut et par en bas, qui le soulagea incontinent.
Comme Sa Majesté avait tout rendu dans son lit, n’ayant pas voulu se lever pendant sa maladie pour aucune de ses nécessités, la reine qui entra dans le moment, et « qui vit le roy dans toutes ces ordures », Crut que Sa Majesté baignait dans son sang, « de sorte qu’elle se mit à pleurer extrêmement, pendant que les autres se réjouissaient, regardant l’évacuation que venait d’avoir le roy comme sa délivrance. »
Le roi allait de mieux en mieux et la convalescence s’annonçait favorablement, quand un accident des plus minimes faillit tout remettre en question. Comme on avait remarqué une tache rouge au visage du roi,
LE CABINET SECJIET DE i/lUSTOIRE
trois des médecins qui le soignaient étaient d’avis que c’était la variole, trois autres que ce ne l’était point ; à y regarder de plus près, on constata qu’il s’agissait simplement d’une piqûre de cousin I
Quand le bruit se répandit du rétablissement du roi, ce fut un débordement de TeDeum et de réjouissances populaires : Te Deum à la Sainte-Chapelle où assista tout le Parlement; Te Deum à Notre-Dame, prescrit par le Prévôt des marchands et des échevins, tandis que le lieutenant de police ordonnait des feux de joie dans tous les quartiers de la capitale A.
11 faut arriver à l’année 1744 pour trouver signalée par les historiens, avec quelques détails, une nouvelle maladie du roi 1 2„ On lit bien, à la date du 26 no-
1 Pour la relation de cette maladie de 1726; nous avons mis à profit : Jobez, La France sons Louis XV, t. II, p. 3qo et suiv,; Saint-Simon, Mémoires , t. XVII, p. 25g ; Revue rétrospective , 1886, t, III, p. 253-207, etc.
2 Pour la maladie de 1744, nous avons consulté : Jobez, déjà cité, « et surtout Guerlin, Amiens pendant la maladie de Louis XV ; A/ém c!"** dp. la duchesse de Brancas , pp. 86-gp et gg*iQ2.
Il a été vendu, le 23 mars 1888, à l’hotel Drouot, par les soins d’Etienne Gharavay, un lot do i4 lettres autographes écrites par Verneuil, introducteur des ambassadeurs, à sa femme, datées de Metz,
tËS MALADIES DE LOUIS XV
yembre 1728, dans le Journal de Barbier : « Voici une nouvelle qui fait oublier les autres. Hier, la lièvre a pris au roi à Fontainebleau, et aujourd’hui on apprend que c’est la petite vérole qui s’est déclarée; » mais le mal suivit son cours et c’est à peine s’il en fut fait mention h
6-18 août 1744, et donnant, à en juger par la note qui en accompagnait la mention, des détails circonstanciés sur ia maladie de Louis XV. Voici, du reste, cette note : « M. de Verneuil instruit sa femme de toutes les particularités de la maladie de Louis XV depuis le 7 août 1744, jour où le roi ressentit les premières atteintes de la fièvre maligne qui faillit l’emporter. Il nous fait assister aux progrès du mal, à l’eflarement des médecins, à la consternation des courtisans. Le i3 août, l’évêque de Soissons fit sortir de Metz les dames, c’est-à-dire la duchesse de Ghâteauroux et sa sœur, et administra le viatique au Roi. La nuit du 14 au i5, le malade fut à l’agonie ; il demanda et reçut l’extrême onction, puis il fit amende honorable du scandale qu’il avait donné au public et à toute sa cour avec Mme de Ghâteauroux^ et il ordonna que celle-ci partît pour Paris. Les médecins ne pouvant plus rien, on a amené un vieux chirurgien-major retraité. Le 16, un mieux se produisit. Le médecin Molin arriva de Paris et reconnut que la maladie était une fièvre maligne. Le 17, arriva la Reine et, le 19, M. de Verneuil annonce à sa femme que le Roi est hors de danger. »
1 M. Lemasle, libraire, quai Malaquais, d’une obligeance toujours empressée, a bien voulu nous communiquer, à ce sujet, le billet suivant, adressé par le cardinal de Fleury à M. le comte de Tavannes :
A Fontainebleau, ce 5 novembre 1728.
J’ay veu avec plaisir. Monsieur, ce que vous avès bien voulu me marquer de la joye qui a paru dans le peuple lorsque vous Pavés asseuré de la bonne santé du Roy qui Dieu mercy continue autant bien qu’on peut le désirer. Il fut purgé hier et changera demain de lit et de chambre. Je serai toujours très aise, je vous asseure, lorsque
En 1744, Louis XV était, depuis quelques jours à peine, arrivé à Metz, où il était venu rejoindre son année, quand, à la suite d’un repas copieux, il se sentit pris d’un malaise vague, accompagné d’un état fébrile prononcé L
je pourrai vous donner des marques de la sincérité des sentimens avec lesquels. Monsieur, je vous honore.
Le Gard, de Fleury.
(M. le Comte de Tavannes.)
1 La date du premier jour de la maladie se trouve implicitement et très précisément indiquée dans cette épître du maréchal de Richelieu, que M. Et. Charavay nous a fait connaître, ainsique les autres documents qui suivent :
« Metz, le 8 août 17/^.
« Le Roy s’est trouvé incommodé ce matin : il a eu un petit mouvement de fièvre ; je lui ai touché le poulx qui est ( mot illisible)... et ce n’est presque rien. Un peu de constipation qu’il a laissé venir sans remède a causé cette émotion que des lavements et du lavage emporteront. La circonstance est seulement bien fâcheuse, mais j’espère que cela ne dérange rien et que le Roy sera en état d’aller après demain. »
Quatre jours après, le premier chirurgien du Roi, La Peyronie, écri vait (à un grand personnage, sans doute) ce court, mais significatif billet :
« Voilà, Monsieur, la suite de bulletins qui ont esté donés depuis le commencement de la maladie du Roy, ils vous instruiront de tout ce que vous me demandés pour l’usage que vous voulez en faire.
« J’ay l’honneur d’être avec tout l’attachement et le dévouement possible, Monsieur, vostre très honorable et très obéissant serviteur.
« Lapeyronie.
« A Metz, ce mercredi 12 août iqhh, »
(Cf. la Chronique médicale , i5 septembre 1897, p. 599-600, et Ja~ geniens sur quelques ouvrages nouveaux, t. VIII, p. 10 et suiv.).
LES MALADIES DE LOUIS XV 269
Les médecins étaient divisés sur la natuie de la maladie : était-ce une fièvre putride, ou un abcès du cerveau ? Les deux hypothèses furent tour à tour discutées, sans qu’on parvînt à tomber d’accord. Une saignée au bras fut décidée et une purgation pour le lendemain. La médecine avait produit d’abondantes évacuations, mais le mal de tête et la fièvre persistaient. Une saignée au pied et un second purgatif furent alors prescrits par les médecins.
Le même jour, 11 août, à 8 heures du soir, une nouvelle saignée au pied est pratiquée. La nuit et les jours suivants survient une transpiration abondante; le pouls est plus calme, la céphalalgie s’atténue, il ne reste qu’une douleur localisée à la tempe droite.
Le 12, les évacuations continuent. Le 13, à 3 heures du matin, la fièvre redouble : troisième saignée du pied à 7 heures. La fièvre ayant repris le roi vers 6 heures, on ordonne une quatrième saignée du pied.
Même médication, le 14, à 6 heures du matin, tandis qu’on cherche à maintenir la liberté du ventre à l’aide de purgatifs. Une application de sangsues est faite le même jour à la tempe droite. La fièvre redouble à 10 h. 1/2 du soir ; le malade est fortement agité. Au matin, on lui applique les vésicatoires. Dans l’après-midi, une légère amélioration se manifeste.
Le 15, le mieux se maintient, l’accès de fièvre re-
LE CABINET SECRET DE LÙlISTOlRE
paraît, mais beaucoup plus tard quà l’heure où il survient d’ordinaire. Le roi entre en convalescence le 19. Le 24, il a pu prendre deux potages, et est resté levé, le lendemain, pendant près de quatre heures.
Bien que cette maladie ait été de courte durée, ses péripéties n’en avaient pas moins été alarmantes.
Cédant aux instances de son entourage, le roi avait éloigné sa favorite, Mme de Châteauroux h
A un moment, la situation était devenue tellement critique, que le roi, se croyant aux approches de la mort, avait fait appeler son confesseur et son aumônier et reçu le même jour l’Extrême-Onction. Le lendemain, 011 récitait les prières des agonisants, et les médecins, La Peyronie en tête, déclaraient unanimement que tout espoir était perdu.
Ce fut une explosion de douleur dans tout le royaume. La foule assiégeait les bureaux de poste;
1 Renvoyée le i4 août 1 744, la duchesse de Ghàteauroux mourut subitement le 8 décembre suivant, le jour même où Louis XV la rappelait auprès de lui (Gf. Poisons et sortilègesf par les Dr Cabanes et N ass, deuxième série.)
« Le jour de la mort de Mme de Châteauroux, raconte Gbamfort, Louis XV paraissait accablé de chagrin ; mais ce qui est extraordinaire, c’est le mot par lequel il le témoigna : « Etre malheureux « pendant quatre-vingt-dix-huit ans, car je suis sûr que je vivrai « jusque-là ! » Je l’ai ouï raconter, ajoute Chamfort, par Mme de Luxembourg, qui l’entendit elle-même, et qui ajoutait : « Je n’ai raconté ce trait que depuis la mort de Louis XV ». Ge trait méritait pourtant d’être su, pour le singulier mélange qu’il contient d’amour et d’égoïsme (Guerlin, op. cil., p. 8j*
LES MALADIES DE LOUIS XV
les employés placardaient les bulletins sur les murs de l’hôtel et aux portes des ministres. Partout on faisait dire des messes pour la santé du roi. Le casuel des curés avait atteint un chiffre inconnu jusqu’alors h
O11 ne comptait plus que sur la divine Providence, quand on apprit soudain que le roi était rétabli. Un empirique avait réussi, là où les bonnets carrés avaient piteusement échoué ; ce qui n’empêcha pas La Peyronie de se faire gloire de cette guérison comme d’un succès personnel. Le premier chirurgien écrivait, au procureur général du Parlement de Paris 1 2 :
Depuis 9 heures que j’ay écrit, par un courrier de M. le comte d’Argenson, le détail de la nuit du roy, le sommeil de Sa Majesté a continué et dure encore : il n’a esté interrompu que pour prendre un bouillon et deux tasses de thé pour entretenir une douce transpiration qui a commencé de le prendre il y a environ une heure. La tête est libre et sans la moindre douleur, le poulx est presque dans son état naturel. Mon assiduité auprès du roy et le départ précipité des courriers qui ont esté chargés des bulletins, ne m’ont pas permis de les signer tous, mais ils ne sont pas moins vrais.
Je profite du retour de M. Dufranc pour écrire ce petit
1 Jobez, op. cit t. III, p. 38 r.
2 Revue des Documents historiques , 1880, p. 167.
LE CABIiNET SECRET DE L’HISTOIRE
mot de consolation qui doit rendre la vie à tous les sujets du roy.
Lapeyronte.
A Metz, ce mercredi 19 aoust 1744, à midi.
Le post-scriptum portait : « Il est une heure, et le roi dort encore ».
On se félicita généralement de l’heureuse issue de la maladie royale. Dès qu’on fut assuré que le roi était hors de danger, des transparents reproduisirent en lettres de feu le surnom de Bien- Aimé , dont un courtisan avisé venait de gratifier le souverain.
Trente ans plus tard h
Louis XV est obèse et presque impotent. Il con-
1 Dans l’intervalle, nous ne relevons, dans le dossier pathologique de Louis XV, qu’un accident, dont Mme de Pompadour, dans une lettre a son frère, datée du 6 août 1761, parle en ces termes :
« On vous fera peut-être un monstre de la chute que le Roi a faite hier. Ce n’est heureusement rien : il s’est un peu écorché le bras, la teste et le fusil a fait contusion à la cuisse, mais il n’y a eu nul mal ny étourdissement. Enfin, c’est sy peu de chose, que la Faculté n’a pas jugé à propos de le saigner... »
Le lendemain elle annonce à son correspondant que le Roi « se porte à merveille... il a chassé hier à cheval cinq heures, malgré ses meurtrissures; les Parisiens en ont pensé devenir foux... » Elle écrit.
ÏiES MALADIES DE LOUIS XV
tinue à prendre part aux chasses, mais il tombe fréquemment de cheval et s’évanouit à chaque instant. Son affection dyspeptique le tourmente de plus en plus.
Il s’est d’abord soumis au régime de l’eau de Vichy ; puis il a modifié l’heure de ses repas : il en est arrivé à ne plus manger qu’une fois par jour. La maladie n’en suit pas moins son cours. C’est que le roi n’est plus de la première jeunesse : il vient d’atteindre sa soixante-troisième année, une année que la médecine du temps regarde comme une date climatérique et fatale aux vieillards l.
une dizaine de jours plus tard, que « le Roi continue à se bien porter... et ne se sent nullement de sa chute. » Catalogue of lhe collection of aulograph lelters and hislorical documents by Alfred Morrison. Printed for private circulation, 1891, vol. V.
1 Anecdotes sécrétés sur la comtesse Du Barry , 1775. A rapprocher de ce passage des Nuits attiques , d’A.ulu-Gelle (édition Panckouke), t. III. p. 63 ; « On a constaté, et l’expérience remonte très haut, que, chez presque tous les vieillards, la soixante-troisième année de la vie amène avec elle quelque péril ou quelque catastrophe, ou une grave maladie pour le corps, ou des chagrins pour Pâme, ou la mort. Aussi ceux qui font un objet d’étude des faits et des paroles qui se rapportent à cette particularité, appellent climatérique cette année de la vie. L’avant-dernière nuit, je lisais les Lettres d’Auguste à son petit-fils Caïus, et je me sentais entraîné par la beauté d’un style simple et facile qui ne respirait ni la morosité, ni l’inquiétude, Je rencontrai dans une lettre l’allusion suivante à cette année redoutable (je copie textuellement cette lettre) :
« Le neuvième jour avant les calendes d’octobre. — Salut, mon cher Caïus, mon doux ami, toi dpnt l’absence est toujours pour moi un sujet de
LE CADINEt SÈCtlEÎ tîE l’hISTOIUE
Malgré de fréquentes indispositions, il n’a rieil voulu changer à son train de vie, dédaigneux des sages conseils de son chirurgien La Martinière, qui l a engagé à ne pas se contenter « d’enrayer, mais à
franchement dételer ».
Le 27 avril 1774, Louis XV, qui a couché la nuit précédente à Trianon, se trouve, au réveil, « incommodé de douleurs de tête, de frissons et de courbature ». Une chasse est projetée pour l’après-midi, il décide d’y prendre part ; mais, incapable de la suivre, il s’y fait transporter en carrosse.
Vers 5 heures et demie, il est de retour à Trianon. Mine Du Barry, qu’on a prévenue, court lui prodiguer ses soins. Les médecins, craignant que ce fût une indigestion, lui ont ordonné la diète. S. M. se met cependant à table, mais n’y prend que deux verres d’eau. Au second service, le roi se lève, et prie Mme Du Barry de faire ses excuses et d’engager les seigneurs à continuer de souper. Quant au roi, il se retire avec précipitation dans ses appartements. Mme Du Barry, qui l’a suivi de près le trouve en proie aux vomisse-
tegret ; dans de* jours tels que celui-ci surfe ut, mes yeux cherchent partout mon Caïus ; en quelque lieu que tu sois, j’espère què tu as célébré le soixante quatrième anniversaire de ma naissance. J’ai, comme tu le vois, échappé à la soixante-troisième année, année climatérique, écueil ordinaire des vieillards. J’ignore quel temps il me reste à vivre ; mais je prie les dieux de faire en sorte que vous trouviez après moi la république florissante et digne de passer entre vos mains qui, je l’espère, en sauront prendre les rènsà avec fer mêlé. »
1ËS MALADIE» i>E LOtî
tnents. On fait du thé, puis on administre au malade quelques clystères, qui n’amènent aucun soulagement h La Du Barry, qui ne veut pas croire à la gravité du mal, recommande à ses gens la plus complète discrétion, conservant l’espoir que le roi n’a qu’un malaise, qui ne peut tarder à se dissiper,
La nuit suivante, les douleurs, que le roi a ressenties pendant le jour, reparaissent, en même temps que le malade se plaint de souffrir des reins. Le Monnier, premier médecin ordinaire, est appelé, et, sans se montrer très affirmatif, met sur le compte de la pusillanimité du roi l’exagération des symptômes dont il se plaint.
Le chirurgien La Martinière, envoyé par le Dauphin, se rendait-il un compte plus exact de la situation, ou avait-il seulement le dessein de contrarier les vues de la favorite? En tout cas, il décida qu’on conduirait, ce jour-là même, le roi à Versailles, sans s’inquiéter des protestations de l’entourage. A 4 heures, les voitures étant arrivées, le roi est transporté en robe de chambre à Versailles. La distance de Trianon à Versailles aurait été franchie en trois minutes 2. Le duc de Liancourt dit, avec plus de
4 D’après le bulletin de santé, signé des médecins du Roi, et publié par le D1’ Mauriget (de Vann:s) : La maladie et la mort du roi Louis XV. Typographie Oberthur. Rennes, 1892.
2 D’après le journal de Hardy. Quelques extraits de ce journal, dont nous donnons plus loin le titre détaillé, ont été publiés dans la
LE CABINET SECftET DE l’hISTOIRE
vraisemblance, que le carrosse marcha au pas, durant tout le trajet
Les médecins étaient désemparés. Le Monnier, tout à l’heure si optimiste, était maintenant disposé à faire appel aux lumières de ses confrères. D’accord avec La Martinière, il avait prescrit une saignée, en attendant l’arrivée de Lorry et de Bordeu, qu’on avait prévenus en toute hâte : le roi avait désigné Lorry, à l’instigation du duc d’ Aiguillon, lame damnée de la Du Barry.
Quant à Bordeu, une des gloires scientifiques de l’époque, c’est surtout le médecin de Mmc Du Barry, celui qui la soigne depuis l’enfance, qui l’a vue aux différentes époques de sa vie, bel-esprit autant que docte praticien, qui sait amuser la maîtresse royale, « par ses contes et par sa gaieté, et a encore plus de crédit que personne sur la hautaine comtesse ».
Bouvard, lui, a été écarté; à peine a-t-011 autorisé Lassone, médecin de Mrae la Dauphine, à se joindre
Nouvelle Revue encyclopédique , édition Didot, t. V, 1 848, in-8, p. 276- 287 ; d’autres fragments ont paru dans la Revue des Documents histo tiques , ire année, p. Ï52 et suivantes.
1 Le duc de Croy, dans sa relation, publiée par la Nouvelle Revue rétrospective , du 10 mars 1896, dit que le roi, en montant en voiture, cria : « À toutes jambes ! » et qu’on alla, « de la cour de Trianon à celle de Versailles en trois minutes juste. » Le roi « descendit sous la voûte de l’appartement de Mme Adélaïde, pour donner le terops de faire son lit, et il se coucha tout de suite. »
LES MALADIES DE LOUIS XV
aux consultants, sur la proposition de Le Monnier, qui a insisté pour faire admettre son collègue à ce conseil suprême.
Midi vient de sonner aux horloges de Versailles. Les médecins sont tous arrivés. Après l’examen du malade, ils se concertent et prononcent sentencieusement que le roi est atteint de « fièvre humorale catarrheuse », et qu’une saignée, la seconde depuis le matin, est indiquée. On arrête qu’elle sera pratiquée à 3 heures et demie, et, s’il est nécessaire, qu’on en fera une troisième dans la nuit ou dans la journée du lendemain, si le mal de tête persiste.
« Une troisième saignée ! C’est donc une maladie ! s’écrie Louis XV atterré; ne pourrait-on se dispenser de cette troisième saignée? » Les médecins, un instant ébranlés par cette attitude du roi, hésitaient. « On les entoura, on les chambra, on fit envisager aux honnêtes, ou à ceux qu’on croyait tels, combien le roy avait été frappé de l’idée de cette troisième saignée, combien il se croirait malade s’il se la voyait faire... A ceux que l’on croyait moins honnêtes on montrait que la troisième saignée allait faire recevoir les sacrements, renvoyer Mmc Du Barry, et, par conséquent,
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qu’ils s’en feraient, en l’ordonnant, une ennemie irréconciliable, car on ne mettait jamais en doute quelle revînt bientôt après... » Le résultat de ces conciliabules fut l’adoption d’un moyen terme: on s’en tiendrait à la deuxième saignée, mais on la pratiquerait copieuse.
Le roi perdit a peu près la valeur de quatre grandes palettes, ce qui ne manqua pas de l’affaiblir beaucoup Comme son mal de tête était aussi violent, il se mit à apostropher les médecins, leur reprochant de lui cacher la vérité, geignant et sè lamentant, se raccrochant désespérément à la vie qui le quittait.
La Faculté était là au grand complet. Pas moins de quatorze médecins, chirurgiens ou apothicaires entouraient le roi. Les quatorze assistants devaient, dans l’esprit du roi, former un rempart contre la mort qui le guettait. Par ordre de préséance, chacun d’eux s’approchait du lit, ouvert de telle sorte qu’un seul pouvait y accéder, et chacun donnait son avis sur l’état du précieux malade. Pendant que s’effectuait le défilé; le roi tenait ses mains appuyées sur les yeux, pour les préserver de la lumière qui l’aveuglait. Il continua à observer la même précaution quand les docteurs furent appelés, à tour de rôle, à lui tâter le ventre. Un garçon de la chambre était spécialement chargé de cet office : il s’employait à 11e laisser arriver les rayons que sur la partie que l’on voulait éclairer. Il remplissait même son rôle avec
LES MALADIES DE LOUIS XV
tant de zèle, qu’il provoqua, inconsciemment, une scène d’une hilarité bouffonne, que le duc de Liancourt, « grand-maître de la garde-robe en survivance », a racontée en termes fort divertissants.
Il fut question, dit le duc de Liancourt, de donner un lavement au roy. On le traîna à grand’peine sur le bord de son lit, et là on le porta dans l’attitude convenable à la circonstance, c’est-à-dire le visage enfoncé dans l’oreiller et le derrière à découvert et en position. La Faculté, rangéeautour du lit, fit place, en se mettant en baye, au maître apoticaire qui arrivait, la canule à la main, suivi du garçon apoticaire qui portait respectueusement le corps de la seringue, et du garçon de la chambre, qui portait la lumière destinée naturellement à éclairer la scène. M. Forgeau (c’est le nom du maître apoticaire), placé avantageusement, allait poser et mettre en place la canule quand, tout à coup, le garçon de la chambre, voyant que la lumière qu’il porte donne en plein sur le derrière royal, et imaginant apparemment que son effet peut être dangereux pour la santé ou au moins la commodité de Sa Majesté, arrache avec précipitation de dessous le bras d’un médecin, un chapeau, et le place entre la bougie et le lieu où M. Forgeau dirigeait toute son attention. J’aurais peine à peindre la colère servile et méprisante de l’apoticaire, à qui cette éclipse avait fait manquer son coup, l’étonnement des médecins, l’indignation du petit garçon apoticaire et l’envie de rire de la partie de l’assemblée, heureusement placée pour être témoin de cette scène h.,
i fievue rétrospective , 1 885, 2e semestre, p. 19-20.
LE CABINET SECRET DE l’hISTOIRE
Une scène, en effet, du plus haut comique !
Les médecins, persistant dans leur erreur, croyaient le roi atteint de fièvre humorale. Bordeu, chez Mme Du Barry, Lorry, chez M. d’Aiguillon, n’avaient pourtant pas dissimulé leur inquiétude. Tout Versailles était persuadé que le roi avait une « grande maladie ». La famille royale s’était rapprochée, prête à toute éventualité.
Comme des rougeurs commençaient à apparaître, on laissa croire au roi qu’il avait un « érésipèle boutonné 1 ».
Vers 10 heures du soir, le 29 avril, une lumière, approchée par hasard du visage du malade, fit voir des boutons déjà saillants, à fleur de peau, sur la nature desquels il n’était plus possible de se méprendre. Le cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier de France et de la Cour, fut chargé d’annoncer le premier au roi qu’il était atteint de la variole.
Les médecins se montraient néanmoins rassurée Maintenant qu’ils savaient à quelle affection ils avaieu? affaire, ils espéraient que la maladie suivrait son cours normal et que, si des complications ne survenaient point, tout irait pour le mieux.
Sans doute, le roi était très âgé. « On ne revient
1 Correspondance entre Marie-Thérese et Mercy-Argenteau, t, II,
LES MALADIES DE LOUIS XV
pas, à mon âge, de cette maladie », avait-il dit dès les premiers moments. Mais n’avait-on pas l’exemple de gens de soixante et même soixante-dix ans, qui avaient été guéris de la variole 1 ?
Presque tout le monde répétait autour du roi : « Voilà qui va bien ; c’est l’affaire de neuf jours et d’un peu de patience ». Comme quelqu’un disait à Bordeu : « Ecoutez ces messieurs qui sont charmés parce que le roi a la petite vérole ! — Sandis ! dit Bordeu, c’est apparemment qu’ils héritent de lui. La petite vérole à soixante-quatre ans, avec le corps du roi, c’est une terrible maladie ! 2. »
Comment Louis XV, qui avait déjà été attaqué de la variole en 1728, en fut-il de nouveau atteint?3 Où
1 Dans l’entourage du roi on se récria contre l’inoculation qui, disait-on, répandait le germe de la maladie dans l’air. Et cependant, comme le fait judicieusement observer le duc de Crôy, « cela aurait dû faire l’effet contraire, car hors la maison de Bourbon, les maisons royales de l’Europe se mettaient au-dessus de toute inquiétude par l’inoculation. »
2 Revue rétrospective , loc. cit., p. 25.
3 Les récidives de variole sont relativement rares ; on en cite cependant quelques exemples historiques (Cf. Chronique médicale, Ier décembre 1900, p -717).
avait-il pris les germes du mal? C’est ce qu’il n’est peut-être pas oiseux de rechercher.
Une des versions les plus répandues est rapportée par Voltaire dans une brochure intitulée: Louis XV et la fatalité . D’après cet historien, Louis XV aurait rencontré, à la chasse, un enterrement de jeune tille. Comme il demandait de quoi elle était morte, on lui répondit : de la variole. Très superstitieux et très pusillanime1, le roi en aurait été très frappé, et dès lors, aurait incubé la maladie à laquelle il devait succomber. Voltaire ajoute que le dentiste du roi, Bourdet, en visitant la bouche royale, aurait reconnu à l’aspect des gencives, les approches d’une maladie grave et qu’il aurait fait part de ses pressentiments à un ministre d’Etat.
Pour d’autres auteurs, la mort au roi aurait eu une cause moins noble. « Les derniers jours d’avril, conte l’abbé Baudeau, le roi était à Trianon avec la Du Barry. En se promenant, ils virent une petite vachère, qui cueillait de l’herbe pour sa vache. On lui trouve de très beaux yeux. On approche, on lui relève la coiffe et les cheveux, on la débarbouille, et 011 décide quelle serait saunante si elle était habillée en belle dame. « Eh bien ! habillons-la. » Voilà leur petite paysanne habillée en demoiselle avec du rouge et avec des mouches. Elle est vraiment sannaniel
* Voir, à cet égard, les Mémoires de Mme du Hausse t.
LES MALADIES DE LOUIS XV
« Faisons-la souper avec nous; son embarras nous « amusera. » On soupe, on rit, on s’enivre. La petite est mise dans un bain, puis dans un lit... Cependant son frère se mourait de la petite vérole. Elle l’eut le lendemain et en mourut, dit-on, le samedi. Et voilà le conte ou l’histoire. »
Le même récit est fait, avec une légère variante, par Pidansat de Mairobert. r< On avait arrêté, dit-il, un voyage à Trianon, où l’on se livrerait plus à l’aise à tout ce que la liberté du lieu inspirerait. On s’aperçut que le roi avait vu avec admiration et concupiscence une petite tille d’un menuisier. On fit venir cette enfant, on la décrassa, on la parfuma, on l’introduisit dans le lit de ce paillard auguste. Le morceau aurait été de dure digestion pour lui, si on ne l’eût aidé par des conforta tifs violents... On ignorait alors quelle eût le germe de la petite vérole, qui ne tarda pas à se développer chez elle de la manière la plus cruelle, puisqu’elle en mourut promptement. Le venin s’était communiqué au roi et, dès le lendemain, Sa Majesté se trouva incommodée h »
Soulavie dit à son tour : « Le roi se livra cette fois à l’aventure à une petite fille qui lui plut, et qui, depuis quelques heures, avait la petite vérole; elle l’inocula une seconde fois dans le sang de ce prince
1 Vatel, Mme du Barry ; G. d’Heilly, Maladie et mort de Louis XV ; Chroniques de VOEil-de-Bœu) , t. VIII, etc,
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qui, dans sa jeunesse, avait eu cette maladie. Le roi, de son côté, lui donna en échange la maladie mal guérie qui le détruisait lentement depuis quelques années et qui avait résisté à tous les remèdes possibles. » Un indiscret chroniqueur rappela à ce propos le mot de Saint-Simon sur le duc de Duras, pendant la campagne de Flandre : « Il est mort de la petite vérole et de beaucoup d’autres ». « Il n’y a rien de petit chez les grands », avait dit le supérieur de Saint- Sulpice, Le Gallick, à qui ce mot coûta sa place.
Ainsi, les uns ont parlé d’une paysanne, comme étant l’agent de contagion; les autres, d’une jeune fille, sans plus d’indications. En réalité, ce sont là fables suspectes» On ne saurait davantage affirmer si c’est la Du Barry qui aurait procuré au roi la fille du jardinier de Trianon, ou de Louvcciennes 1 ; ou la fille de son intendant et secrétaire Montvallier, comme l’assure Métra ; ou encore la fille d’un boulanger de Versailles 2.
11 y a apparence que ia cause au mal était beaucoup plus naturelle. On signalait déjà quelques cas de variole à Versailles ou aux environs, quand Louis XV
1 Comte cTHézecqües, Souvenirs d'un page, p. 108.
2 Une quatrième version disait : la fille d’un meunier. M. Vatel. qui a fait de consciencieuses recherches dans les registres mortuaires de Versailles et de Louveciennes, n’a rien trouvé qui confirmât ces diverses légendes. « On ne rencontre, dit-il, sur les registres, le décès d'aucun enfant dans les conditions voulues. »
LES MALADIES DE LOUIS XV
fut pris à son tour h La comtesse de Provence en avait été atteinte, quelques jours à peine après son mariage. Le chancelier d’Espagne en était mort. Plus de cinquante personnes gagnèrent la maladie pour avoir seulement traversé la galerie de Versailles ; dix en moururent1 2.
M. de Létorières en fut atteint, rien que pour avoir entrouvert la porte de la chambre du roi, afin de le regarder deux minutes 3*
Les médecins, tout en prenant de grandes précautions pour eux-mêmes 4, avaient prescrit l’éloignement de tout ce qui ne tenait pas au service du roi.
1 Notre hypothèse se trouve entièrement confirmée par le récit du duc de Grôy, publié depuis notre première édition. Voici, en effet, ce que narre le duc : « On fit courir des bruits sur la manière dont il avait gagné cette maladie, mais le fait est que quelques enfants lavaient eue dans le voisinage de Trianon, et qu’une petite fille de deux ans en mourut dans un grenier, au bout du parc, et fut emportée, la nuit, dans un drap ; il paraît certain que c’est là ce qui en répandit le venin dans les jardins, où il allait souvent. Louis NV aurait donc pris son mal dans les belles serres et le jardin bola«» nique. »
2 Mémoires de Mmt> Campan, i858, p. 85
3 Mme de Genlis, Souvenirs de Féiicie,
4 Souvenirs de Féiicie , auct. cil ,
Mmcs Sophie, Adélaïde et Victoire restèrent seules à soigner leur père h
Le 30 avril, dès le matin, les médecins, réunis en consultation, faisaient appliquer des vésicatoires au malade 2. A l’hôtel de ville, rue Cassette, chez le gouverneur, le maréchal de Brissac, on faisait afficher, vers la même heure, le premier bulletin de santé du monarque.
Le libraire Hardy 3, dans une relation manuscrite? nous a laissé les détails les plus circonstanciés sur la maladie du roi b Dès les premiers jours, celle-ci avait présenté un caractère d’une extrême malignité. L’affaissement du malade était tel, qu’il fut à peine affecté, lui d’ordinaire si impressionnable, de savoir qu’il était gravement atteint.
Cependant, les médecins dissimulaient, sous un optimisme de commande, leur inquiétude et leur dé-
4 Elles contractèrent d’ailleurs la variole au chevet du lit royal.
2 V. le bulletin de maladie, du 3o avril 1774, dans l’opuscule du Dr Mauricet.
3 Ce journal intitulé : Mes loisirs , ou journal d'événements tels quils parviennent à ma connaissance , est conservé à la Bibliothèque nationale. Fonds français, 6681. Ce manuscrit est presque entièrement inédit. Grâce à lui, nous pourrons suivre, heure par heure, la dernière maladie de Louis XV.
4 Nous avons, en outre, consulté : la Correspondance inédite da prince François-Xaxier de Saxe , comte de Lusace, éditée par Thévenot, p. 19 et suiv. ; les Correspondances des agents diplomatiques étrangers en France, recueillies par le regretté Fiammermont ; les Souvenirs de Job-Nicolas Moreau, Plon, éditeur, 1898; etc.
Les maladies de louis xv
Côuragement. Le premier bulletin de la maladie du roi, daté du 30 avril, à 7 li. 3/4 du matin, portait que « Sa Majesté avait passé une nuit orageuse, que la petite vérole s’était déclarée la veille, à 11 h. 1/2 du soir, que l’éruption se faisait avec progrès, qu’il n’y avait de la fièvre que ce qu’il en fallait, qu’on allait lui appliquer les vésicatoires, que, d’ailleurs, le roi était aussi bien au’il mouvait être pour sa situation présente. »
Personne ne s’y trompait ; la situation était des plus critiques. Le public n’en était pas autrement impressionné. L’efïet était bien différent dans le peuple que trente ans auparavant, où le même roi, malade à Metz, aurait réellement trouvé dans sa capitale un millier d’hommes assez fous pour sacrifier leur vie, afin de sauver la sienne. On ne voyait point de gens inquiets courir, s’empresser, s’arrêter, pour savoir de ses nouvelles. Tout avait Pair calme et tranquille, tous étaient joyeux et contents \ Un fait témoigne plus que tout autre de Pindifïérence générale dans cette circonstance : un chanoine de l’église de Paris disait qu’en 1744, époque de la maladie de Metz, on avait payé six cents messes pour le rétablis' sement de Louis XV ; en 1757, après l’attentat de Da. miens, également six cents ; à l’occasion de la maladie actuelle, seulement trois 2*
* Relation du duc de Liancourt .
* Journal de Hardy, t. II,
LE CABINET SËCRET DE L*HISTOmfi
A défaut de manifestations spontanées, il y eut deà manifestations officielles. A 8 1/4 du soir, les bourdons de Notre-Dame sonnèrent à toute volée. L’abbé de Sainte-Geneviève fit découvrir la châsse de la sainte, par les pieds, comme le prescrivait le rituel. De leur côté, les comédiens français et italiens annonçaient, après le premier acle, qu’il leur était enjoint, par ordre, d’interrompre le spectacle, et que l’argent serait rendu à qui le réclamerait.
Le dimanche 1er mai au matin, les nouvelles n’étaient guère plus rassurantes. « La fièvre a beaucoup augmenté... L’éruption a fait beaucoup de progrès. S. M. a eu quelques moments de sommeil interrompu ; les urines coulent abondamment, les vésicatoires ont eu tout l'eftet désirable b »
On avait répandu le bruit que les princes et princesses de la famille royale s’étaient retirés dans leur château de Meudon, alors qu’ils n’avaient pas quitté Versailles, s’attendant à une issue fatale d'un instant à l’autre.
A 7 heures du soir, « l’éruption a fait encore quelques progrès, surtout sur le corps et sur les membres. Les boutons grossissent, la fièvre est d’un degré plus modéré. L’assoupissement est beaucoup moindre, les urines sont louables en quantité et qualité ».
* Mauricet, op. citf
LES MALADIES DE LOUIS XV
Qu’importait au public la quantité ou la qualité des urines royales? Il s’en moquait autant qu’il s’intéressait peu aux « prières des quarante heures », ou à l’exposition du Saint- Sacrement, que l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, avait donné l’ordre de préparer « dans toutes les églises de la ville et des faubourgs ». On répandait le bruit que le prélat s’était présenté le jour même à Versailles pour voir le roi malade et qu’il avait été consigné dans l’antichambre par le maréchal de Richelieu. Une autre version courait, tout aussi mortifiante pour l’amourpropre de l’archevêque : Christophe de Beaumont était entré dans la chambre du roi, qui lui aurait simplement dit : « Monsieur l’archevêque, j’ai appris que vous étiez tourmenté de votre colique, je vous souhaite du soulagement1. » Le vrai est qu’on avait obtenu de l’archevêque qu’il ferait au roi une visite de politesse, et qu’il se garderait, pour 11e pas l’effrayer, de lui parler de sacrements 2.
1 L’archevêque de Paris était atteint de la pierre. Le samedi précédent, il avait eu une hématurie et il avait rendu deux grosses pierres. Les coliques dont il se plaignait étaient vraisemblablement des coliques néphrétiques. Faisant allusion à son état morbide et aussi à son manque d’énergie, on dit de lui, quand on connut l’issue de sa démarche, « qu’il pissait le sang à Paris, et ne faisait que de l’eau claire à Versailles. » Mcm. secrets , t. VII, p. 170.
2 A entendre le duc de Crôy, (d’archevêque avait été fort méconent de sa réception : on l’avait d’abord retenu dans la salie des Sardes ; Mesdames n’avaient pu, qu’avec une peine infinie, le faire
LE CABINET SECRET DE l/iJISTOIRÉ
C’était un triomphe pour la faclion Du Barry, mais ceux qui avaient dessein d’éloigner la favorite ne se tenaient pas encore pour battus.
Un grand nombre d’évêques, vertueusement indignés du scandale, allèrent trouver le premier aumônier, le cardinal de la Roche -Ay mon, et lui représentèrent avec fermeté qu’il lui fallait user de son pouvoir, pour obtenir du roi la rétractation de ses fautes, le renvoi de la favorite et l’accomplissement de ses devoirs religieux. Le rusé cardinal s’y prit de façon à ménager toutes les susceptibilités : lorsqu’il allait chez le roi, ce qui lui arrivait plusieurs fois par jour, il avait soin de lui parler souvent à voix basse, de telle sorte que personne ne pût l’entendre. Par ces moyens, il se procurait la facilité de donner dans ses propos la version qui convenait à chacun h
entrer. M. le duc de Richelieu l’avait d’abord retenu longtemps k causer, pour lui faire sentir le danger de tuer le Roi en l'effrayant ; enfin le prélat,. avançant vers Sa Majesté, avait été frappé de trouver Mm3 Du Barry qui sortait, et qui, à ce que l’on prétend, s’évanouit à sa vue. Le Roi ne dit presque rien, se retourna de l’autre côté, et on lit entendre à Monseigneur qu’il fallait qu'il se retirât. »
1 D’Heilly, Morts royales, p. jo3.
LËS MâLADÎÉS £>Ë LOUÎâ xV
Cependant le roi allait de plus en plus mal, mais les bulletins continuaient à être rassurants L A peine avouait-on que le roi avait eu de l'insomnie.
Mardi 3 mai, 8 heures du malin.
La fièvre n’a presque pas augmenté celte nuit ; pendant le temps qu’elle a duré, la peau a conservé de la moiteur. Sa Majesté n’a pas dormi, à cause des démangeaisons importunes du nez et du menton, les boutons sont bien nourris par tout le corps, et les premiers se disposent favorablement à la suppuration. Les urines sont belles et les vésicatoires continuent à faire un bon effet.
Le premier bulletin du 4, 5 heures du matin, n’annonce pas d’aggravation.
La nuit a été tout aussi bonne qu’elle pouvait être, quoique sans sommeil. Le roi n’a pu dormir à cause de ses yeux qui lui faisaient mal. 11 a été agité et a eu une petite augmenta-
1 Voici les deux bulletins du 2 mai, tels que nous les trouvons dans le manuscrit de Hardy ;
7 heures du matin — La fiehvre a eu le meme cours que la nuit précédente, mais elle a été plus modérée ; le sommeil de Sa Majesté a été plus ion g et plus tranquille, les .pustules sont plus abondantes ; on est content des urines et des vésicatoires qui font beaucoup d’effet.
8 heures du soir. — La fiebvre a été beaucoup moindre aujourd'hui ; les boutons grossissent et quelques uns des premiers commencent à blanchir, ta tète et la respiration sont très libres. Sa Majesté a beaucoup de part à la conversation. Lés urines et les évacuations du ventre sont toujours tics louables. Les vésicatoires continuent toujours leur bon effet. Signé : Le* monnier, Lassone, etc. (Cf. les bulletins publiés dans la brochure du Dr Mauricet, dont le texte est une variante légère de celui de Hardy.)
tion de fièvre qui est tombée actuellement. Sa Majesté ne peut être mieux dans les circonstances présentes. Voilà la nuit du 5 passée heureusement ; les urines sont belles et coulent bien.
Le roi ayant manifesté, dans la soirée, le désir de voir une dernière fois sa maîtresse, le valet de chambre Laborde introduisit la DuBarry auprès du monarque. Le moribond, bien que très abattu, eut encore la force de saisir les mains et le sein de sa maîtresse, en témoignant le regret de perdre tant de beautés h ((Madame, lui dit-il d’une voix éteinte, je suis tort mal ; je sais ce que j’ai à faire. Je ne veux pas que la scène de Metz recommence. Allez à Rueil, chez le duc d’Aiguillon, attendez-y mes ordres, et soyez toujours assurée de mon affection. » La courtisane se retira en chancelant ; elle venait d’entendre son arrêt d’exil.
A partir de ce momen', la maladie ne fit qu’empirer, sans que la rédaction des bulletins en fût sen-
1 Sollavie, Mém. hist. et polit, du règne de Louis XV I, t. II.
LES MALADIES DE LOÜIS XV 2g3
siblement modifiée *, et qu’on en pût inférer autre chose que le mal suivait son cours.
Cependant il fut décidé qu’on ferait un nouvel appel à la bienheureuse protectrice de la ville et du roi. Le 4 mai, vers 11 heures du soir, on découvrait en entier la châsse de sainte Geneviève 2 ; le lendemain,
1 Le bulletin du mercredi 4 mai, 7 heures du soir, était ainsi libellé :
La suppuration, qui avait paru languir pendant quelques heures, a repris son cours et a fait un progrès sensible ce soir. Sa Majesté est fort tranquille et a peu dormi cet après midi. Les évacuations du ventre et des urines sont complètes ; le pouls continue d’être bon ; il n’y a point encore d’apparence de redoublement.
Celui du 5 mai, 7 heures du matin :
La suppuration se soutient par tout le corps et commence à gagner les extrémités; sa marche n’est pas rapide; la fièvre n'a point augmenté cette nuit, le sommeil a été fréquent et coupé sans aucune agitation ; les urines ont bien coulé, les vésicatoires font rendre beaucoup de pus.
2 « Les moines, pour piquer davantage la curiosité du public, lisons-nous dans les Mémoires secrets (t. VII, p. 170), ont formé une espèce de chambre noire, dans l’enceinte où est enfermée la châsse, pour mieux faire ressortir l’éclat des pierreries qui enrichissent la relique. » Pendant toute la journée, au dire de Hardy, la foule se pressa à Sainte -Geneviève, les uns s’y rendant en bandes séparées, les autres avec le clergé de leur paroisse. Notre bon bourgeois, en vrai badaud parisien qu’il était, s’était joint au clergé de la paroisse Saint-André-des-Arts. Ayant eu l’adresse de se placer à la suite d’un de ses confrères, marguillier en charge, il put approcher de la châsse vénérée, qui lui parut « fort riche en pierreries ». Il la vit gardée par les premiers et principaux magistrats du Châtelet, en robe rouge, par le lieutenant civil, le lieutenant criminel, quatre commissaires ou huissiers, et un détachement du guet, dont deux soldats, baïonnette dehors, étaient placés de chaque côté de l’autel.
011 commençait une neuvaine pour le rétablissement du roi.
Tout le corps de ville assista à la grand’messe qui se dit à Sainte- Geneviève. Messieurs des six corps des marchands de Paris distribuèrent, pendant h cérémonie, des billets d’invitation imprimés, pour une messe solennelle qu’ils se proposaient de faire célébrer, le lendemain vendredi, à 11 heures du matin, en l’église des prêtres de l’Oratoire de la rue Saint- Honoré, à l’effet de demander à Dieu le rétablissement de la saiité du roi h
Malgré ces démonstrations officielles, le gros de la population restait indifférent1 2. Les spectacles demeuraient suspendus, mais 011 se réjouissait ailleurs. La police dut défendre à tous les traiteurs de recevoir chez eux aucun joueur d’instrument. Toutes ces mesures 11’étaient pas faites pour raviver les sympathies populaires. O11 continuait à lire les bulletins 3,
1 Journal de Hardy : Mémoires secrets , t. II, p. 33o.
2 La police était d’autant plus vigilante, que l’indifTérence s’accentuait davantage. Une dame fut arrêtée pour avoir fait quelques réflexions sur un bulletin de santé. « Tout Paris, consigne Hardy sur son journal, était rempli de mouches, qui épiaient les discours de& citoyens, et les forçaient d’user de la plus grande circonspection dans leurs paroles. »
3 Le 6 mai, il en fut publié jusqu’à 4 : à 3 heures du matin, à ( heures du matin, à 7 heures du matin et à 7 heures du soir. On lu- trouvera rapportés dans le travail du Dr Mauricet, dont nous n’avons eu connaissance que postérieurement à notre première publication.
LES MALADIES DE LOUIS XV
niais dans le secret espoir que le dénouement qu’on souhaitait tout bas ne se fît pas trop longtemps attendre *.
Tandis que Paris évitait de se passionner, à Versailles les intrigues allaient leur train. Un des amis
1 Nous continuons à donner, à titre de documents, les bulletins de la santé du Roi ;
Bulletin du 5 mai, 7 heures du soir. — La suppuration continue ses progrès sur tout le corps. iLes poignets et les mains commencent à se gonfler, tandis que quelques boutons du visage commencent à se dessécher. La fièvre est au degré convenable, et il y a eu quelque temps de bon sommeil. L’évacuation procurée par un lavement simple a été facile et de bonne qualité. Les urines sont belles, et les vésicatoires vont suivant nos désirs.
Bulletins du 6 :
7 heures du matin. — Le redoublement a été, comme on s’y attendait, plus marqué que les précédents ; il y a eu quelques moments de délire et beaucoup d’agitation ; à 4 heures, le redoublement a décliné, il y a eu, par intervalle, trois heures de bon sommeil ; le dessèchement continue au visage ; la gorge est en meilleur état; la suppuration sur le corps se soutient; les urines sont belles, les vésicatoires continuent toujours leur bon effet.
7 heures du soir. — La journée du 7 a été assez tranquille ; la fièvre s'est fort modérée depuis ce matin ; il y a eu plusieurs reprises de sommeil très doux et quelques bonnes moiteurs. A la faveur de ce calme, la suppuration a fait beaucoup de progrès, il n’y a eu aucune apparence de délire. La respiration, le pouls, les évacuations du ventre et les urines n’ont rien que de satisfaisant. Les vésicatoires tirent toujours beaucoup.
Ce bulletin était signé : Lemonnier, Lassône, Lorry, Bordeu et de Lassaigne, médecins ; LamartinièrB, Andouillé et LàmàkçïîKj chirurgiens,
les plus dévoués de MmeDu Barry, le duc de Fronsac, alla jusqu’à menacer le curé de Versailles de le ((jeter par la fenêtre », s’il osait parler de la confession, du viatique ou de rextrême-onction. Mais le samedi # 7 mai, à 3 heures du matin, le roi se sentit si déh faillant, qu’il réclama son confesseur, l’abbé Maudoux. Il dut le demander jusqu’à trois fois et se fâcher pour qu’on le lui envoyât. La confession dura tout au plus un quart d’heure ; dix-sept minutes, au dire du consciencieux Hardy.
Comme les ducs de La Vrillière et d’Aiguillon voulaient retarder le viatique, La Martinière dit au roi 1 : « Nous pensons au temporel, pensez au spirituel... J’ai vu Votre Majesté dans des circonstances bien intéressantes, mais jamais je ne l’ai admirée comme aujourd’hui ; si elle me croit, elle achèvera de suite ce qu’elle a si bien commencé. » Le viatique fut administré au roi le même jour, à 7 heures du matin. En
1 La Martinière avait toujours conservé son franc-parler vis-à-vis du roi. Un jour, pendant sa dernière maladie, Louis XV s’étant plaint de la douleur provoquée par quelques pansements, La Martinière lui aurait répondu : « Quand Votre Majesté sera en santé, elle nous commandera, nous lui obéirons, mais actuellement il faut qu’elle fasse ce que nous lui prescrivons. » Hardy, loc. cita
L’abbé Maudoux, qui était un prêtre très âgé et aveugle, et qui connaissait le roi depuis de longues années, avait aussi sur le monarque un très grand ascendant. « Il faut prendre ce que les médecins vous ordonnent, lui disait-il, dans un esprit de pénitence. » x A. h ! la pénitence est trop douce, » répliquait le roi.
LES MALADIES DÊ LOUIS XV
voyant arriver Jes sacrements, Louis XV, redevenu pieux, parce qu’il se sentait en danger, se releva à mi-corps, jeta son bonnet de nuit au pied du lit et joignit les mains avec ferveur h II eut grand’peine à prendre l’hostie qu’on lui présentait. On dut lui ouvrir la bouche, et il s’y prit à plusieurs fois pour absorber les espèces saintes.
La maladie était entrée dans la phase la plus critique. On ne s’entretenait que de la mort prochaine du roi. Des bulletins 1 2 imprimés étaient affichés à la porte des boutiques, dans les différents quartiers de Paris. On sentait, à la Cour, que l’ère des dissimulations était close.
La famille royale était plongée dans la consternation. L’affolement était tel, qu’on eut recours, comme dernière ressource, aux empiriques. Un Anglais du nom de Sutton, dont l’oncle possédait, dit-on, un spécifique infaillible contre la variole, fit ses offres de service. Il envoya à Versailles une poudre dont il demandait à faire l’essai. Les médecins, incapables d’analyser le mélange, ou plutôt redoutant de voir le roi sauvé par d’autres mains que les leurs, refusèrent de laisser expérimenter Sutton. Ils le traitèrent de
1 Pour la cérémonie du viatique, voir Archives nationales , K, 1 38, no 3 22 et Revue des documents historiques , ire année, p. 1 64 et suiv.
2 Nous publions plus loin unfac simile de ces Bulletins imprimés, portant a leurs quatre angles la fleur de lys et au milieu l’écu do France.
charlatan et d’imposteur et firent tout pour obtenir contre lui une lettre de cachet, qui l’éloignât à tout jamais du royaume.
Quand 011 vit que le roi n’en reviendrait pas, on fit rechercher partout l’empirique, pour lui acheter son secret. Le duc d’Orléans, Mme Adélaïde, lui firent offrir 100.000 écus pour qu’il consentît à le livrer ; il répondit qu’il ignorait la formule de la composition du remède et qu’au reste il était trop tard.
O11 racontait qu’il avait parié 25 louis que le roi n’en reviendrait pas h La vérité commençait à se faire jour. Les bulletins 2 contenaient l’aveu à peine
1 V. Correspondance de Métra , t. I, pp. i4, i5, 26 ; Mémoires secrels , t. VII.
2 Nous reprenons les bulletins à la date du 7 mai :
8 h 1/2 du matin. — Le redoublement de la nuit a été moins fort et moins long que celui de la nuit précédente. Il y a eu quelques intervalles de bon sommeil ; Ja suppuration étend ses progrès sur tout le corps, tandis que les pustules du visage continuent à se dessécher; les urines sont bonnes, les vésicatoires vont toujours bien.
7 heures du soir. — La journée s’est passée fort tranquillement ; la fièvre a été modérée et le sommeil a été assez suivi ; l’évacuation du ventre, procurée par un lavement, a été copieuse et de bonne qualité ; la suppuration des boutons et celle des vésicatoires continue sa marche favorablement.
Bulletins du 8 mai :
7 heures du matin. — Le redoublement a commencé plus tard hier au soir, et a augmenté pendant la nuit, sa marche a été modérée et Sa Majesté a bien dormi jusqu’à 5 h. 1/2, auquel temps le pouls s’est fort élevé ; la chaleur a augmenté et il est survenu quelques moments de délire ; les accidents ont diminué à la suite de plusieurs efforts pour vomir et de mouvements d’entrailles La suppuration ne parait pas avoir été ralentie et les vésicatoires vont bien.
7 heures du soip. — On a profité ce matin d’un moment de rémission
LES MALADIES DE LOUIS XV
voilé de l’état désespéré du roi. Partout se répandait Je bruit que le roi était fort mal; d’autres allaient jusqu’à dire qu’il était mort et qu’on le cachait pour des motifs politiques, « attendu qu’il était question à la cour de prendre des arrangements, pour lesquels on avait besoin d’un intervalle de trente-six heures de temps 1 ».
On affirmait que tous les équipages étaient prêts et les chevaux bridés pour conduire la famille royale en différents endroits. « On assurait que la boëte dans laquelle devait être renfermé le cœur du roi était déjà commandée chez l’orphèvre. On rencontrait dans les rues des crocheteurs chargés de pièces d’étoffes noires qu’ils portaient dans différentes maisons 2. »
Le premier bulletin du 9 mai annonçait la persistance de la fièvre et un état semi-comateux. Les boutons se desséchaient et l’éruption commençait à s’étendre aux muqueuses pharyngée et laryngée. Les vésicatoires ne rendaient plus 3.
pour faire passer un minoratif dont l’effet a été considérable. Cependant la fièvre a repris avec l’accablement et s’est soutenue à un degré plus fort que les jours précédents ; la langue et le palais sont extrêmement secs ; la suppuration n’a pas fait de progrès depuis ce matin ; les vésicatoires ont moins rendu qu a l’ordinaire.
1 Journal de Hardy, t. II, p. 333,
2 Idem , ibid.
3 Bulletin du 9 mai :
7 heures du matin. — La fièvre, cotte nuit, s’est maintenue au môme degré qu’hier ; Sa Majesté a passé une partie de la nuit dans rassoupissç**
3üO LE CABINET SECRET DE l’hISTOIRE
On ne se gênait pas pour exprimer tout haut l’opinion qu’on avait du roi. La police, toujours en éveil, arrêtait journellement nombre de personnes, qui s’en* {retenaient avec trop de liberté de la maladie du souverain. C’est ainsique, rue Saint-Honoré, on arrêta, sortant du jardin du Palais-Royal, un particulier, qui avait eu l’imprudence de dire à un de ses amis, lui annonçant que le roi était fort mal, à peu près ces mots : « Qu’est-ce que cela me fait? Nous ne saurions être pis que nous ne sommes. »
N’est-ce pas le rôle de la police ae tous les temps de faire montre d’un excès de zèle?
Le lundi 9 mai *, l’agonie commençait. Le corps du
ment; mais, au réveil, la tête a toujours paru nette. Les boutons se dessèchent au lieu de suppurer ; la langue et le gosier sont toujours très arides. On aperçoit au palais et dans le fond du gosier quelques escarres ; il y a eu peu d’urines et point d’évacuations. Les vésicatoires ont moins rendu que ces jours passés.
1 Bulletins du 9 :
7 heures du soir. — La fièvre et l’assoupissement ont continué pendant toute la journée ; la tèle, la bouche et le gosier sont en même état que ce matin ; la respiration est un peu gênée, les urines ont mieux coulé, les vésicatoires ont plus rendu.
Le roi reçoit l’extrême-onction ; la nuit est des plus agitées ; le lendemain matin, le bulletin de 7 heures est aussi insignifiant quo les jours précédents.
La fièvre s’est soutenue très fort toute la nuit ; la respiration, qui commençait à être -gênée hier au soir, est devenue très précipitée vers neuf heures et a continué dans cet état, avec quelques variations, jusqu’à ce matin; il n’y a eu aucun délire. Sa Majesté a conservé toute sa connaissance, Les vésicatoires ont peu rendu. Les urines coulent bien.
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