L. -Henry de Bourbon
A cette lettre était jointe la pièce à laquelle le Duc faisait allusion dans sa lettre au Roi :
28 avril 1725.
Je sais, Monsieur, les relations que vous avès avec M... qui vous donnent un accès facile pour lui parler. Je me reprocherais de ne pas faire passer jusqu'à lui ce que le hasard m'a fait apprendre dans mon voyage, touchant la princesse Stanislas. Une personne de probité, qui n'a aucun intérêt dans tout ceci, m'a assuré que cette princesse tomboit du haut mal ; qu'elle en avoit vu toutes les consultations écrites même de la main de la reine, sa mère, à une religieuse qui avoit la réputation de guérir de cette maladie. Je lui ai fait écrire les noms de l'abbaye et de la religieuse qui a donné les Jremèdes, et de l'abbesse d'à présent qui ne l'étoit pas dans ce temps-là. Je frémis si ceci est vrai, comme je n'en puis douter par le caractère de la personne qui me l'a dit, du danger où le Roy seroit exposé et de l'horreur où M. le Duc setrouveroit d'avoir
* Revue rétrospective ^ t. XV, p. 193-194.
COMMENT MARIE LECZIMSlvA 1...VI.M- REINE DE FRANCE 2l\'i
fait ce mariage, n'ayant d'autre intention que le bien du Roi et de l'Etat, en ayant même donné des marques dans tout ceci, et que son intérêt personnel n'y avoit aucune part. Par bien des raisons mon attachement est grand pour M. le Duc. Si le hasard m'a fait apprendre à R. ce que je viens de vous dire, il n'est pas possible que cela ne transpire à d'autres qui pourroicnt peut-être un jour et dans la suite des temps rendre par là de mauvais offices à M. le Duc, s'il n'a par devers lui des preuves certaines de rinforniation qu'il aura faite sur la santé de cette princesse. Je m'adresse à gens sages qui n'ont d'autre intérêt que celui de M. le Duc, bien de l'esprit, et par conséquent je n'ai rien de plus sur cela à vous dire.
Vous me ferez, s'il vous plaît, réponse par cette même voie, c'est-à-dire si cette lettre vous a été remise en main *.
En même temps qu'il écrivait au roi Stanislas, le duc de Bourbon prenait des informations auprès du maréchal Dubourg, à qui il adressait l'épitre suivante :
6 mai 1735, à Versailles.
Le roi ayant pris le parti de rompre ses engagements avec l'Infante, vous jugez bien. Monsieur, que c'est pour se marier promptement ; et, comme la princesse Stanislas est une de celles qui pourraient le mieux convenir, vous ne serez pas surpris que je vous demande des éclaircissements, sachîint la conflance que j'ai en vous. Je vous prie donc premièrement de me garder un secret exact, et de me mander. ce que vous
. * Archives nationales, K. 189, n* 24.
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en savez, surtout sur sa santé qui est le principal point, le Roi ne se mariant que pour avoir promplement des enfants bien conditionnés. Comme je sais que vous avez à Strasbourg tm très habile médecin, il y a apparence qu'il aura été consulté plusieurs fois sur la santé de la princesse, et par conséquent il doit connaître son tempérament et savoir si elle a une bonne santé, et si elle a quelques incommodilés ou si elle en a eu dans sa jeunesse, et de quelle espèce. C'est ce que je vous prie d'approfondir avec la dextérité dont vous êtes plus capable qu'un autre, et de me mander tout ce que vous en savez, ou ce que vous en appréhendez. Vous sentez bien que, dans une pareille matière, il ne faut point de ménagement, mais qu'il faut parler naturellement. Vous n'en devez pas être inquiet, car il n'y a cpie moi qui verrai votre lettre, et pour cela vous n'aurez qu'à mettre deux enveloppe.s, en marquant sur la seconde que c'est pour moi seul ; au moyen de quoi il n'y aura que moi qui la lirai. J'ai pris le parti de vous écrire de ma main, pour que cela fût encore plus secret. Je vous prie de me faire réponse le plus tôt que vous pourrez. Il ne me reste. Monsieur, qu'à vous assurer que personne ne vous estime plus, etc.
Louis-Henry de Bourbon.
Le chirurgien ordinaire de la reine, « le sieur Duphénix », recevait, lui aussi, une mission confidentielle, qui lui était exposée dans le « Mémoire instructif secre/ », dont le texte suit :
Depuis que le Roi a jeté les yeux sur la princesse ^l.i ie, fille du roi Stanislas, pour éoo'.iso. l'on a rcii; si la santé de
cette princesse un avis qui mérite une attention particulière, et qui ne permet de prendre aucune mesure pour l'accomplissement du mariage de S. M., jusqu'à ce que l'on soit entièrement instruit à cet égard. Le sieur Duphcnix, que Monseigneur le Duc choisit pour prendre toutes les informations nécessaires . dans une chose aussi importante, verra par la lettre dont on joint ici la copie, que l'on suppose que la princesse, fille du Roi Stanislas de Pologne, est sujette à tomber du haut mal et que même la reine de Pologne, sa mère, a, par plusieurs de ses lettres, consulté siu- cette matière une reli"^ieuse de Trêves, que l'on prétend avoir des remèdes contre cette infirmité. Le sieur Duphénix trouvera dans la copie ci -jointe le nom de la religieuse, celui du couvent de Trêves où elle est, et celui de l'abbesse. C'est pourrclaircir ce mystère important que Monseigneur le Duc souhaite que le sieur Duphénix parte sans retardement, et qu'observant le plus grand secret à tous égards, il se rende à Trêves par Châlons, Metz et Thionville. Il sera de l'intelligence du sieur Duphénix de s'informer, lors de son arrivée à Trêves, s'il n'y a pas, dans le couvent dont il trouvera le nom dans la lettre cijointe, une religieuse connue par plusieurs remèdes qu'elle a contre différentes maladies, et, après avoir pris à cet égard toutes les premières informations qu'il pourra, il se rendra au couvent en question, et, après s'être adressé à la religieuse dont il s'agit, il s'instruira, sans découvrir de quelle part il vient, sur le tempérament de la princesse Marie, fille du Roi Stanislas. Il cherchera le moyen de savoir, dans le cours de la conversation, si elle n'est pas sujette à aucune infirmité principale, et si la reine de Pologne ne l'a pas consultée quelquefois sur la santé de la princesse sa fille. Enfin, il se tournera
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de tous les sens qu'il pourra imaginer, sans découvrir l'origine de sa mission, pour savoir quel peut avoir été le fondement de l'avis qui a été donné à Monseigneur le Duc, et si effectivement l'infirmité que l'on attribue à la princess3 Marie a lieu ou non.
Comme il pourrait être que la religieuse à qui le sieur Duphénix doit s'adresser ne parlerait pas français, il faudrait ' que, dans ce cas, il tâchât de suppléer à cet inconvénient, soit f par le moyen de l'abbesse, soit par quelque autre religieuse du même couvent. Après que le sieur Duphénix aura exécuté ce que ^Monseigneur le Duc lui confie, il partira de Trêves pour se rendre par la inême route à Metz, d'où il pourra rendre compte par lettre à Monseigneur le Duc de ce qu'il aura appris dans son voyage. Il se rendra ensuite de Metz, par Sarrclouis, à Weissembourg.
Comme le mariage de S. M. n'a point encore été déclaré, le sieur Duplicnix ne doit s'ouvrir avec personne qu'avec le Chevalier de Vauclioux, à qui il s'adressera d'abord, et à qui il remettra la lettre que Monseigneur le Duc lui fait écrire, et à laquelle S. A. S. en joint une pour le roi Stanislas, concernant l'avis en question.
Après qUe le sieur Duphénix se sera instruit, par le che- / valier de Vauchoux, de toutes les circonstances qui regardent j la santé de la princesse, il lui demandera de le présenter secrètement au roi de Pologne, comme un de ceux qui ont été i choisis pour veiller à la sanlé de la princesse, sa fille, îors^ ' qu'elle sera en France. Comme le Chevalier de Vauchoux remettra en même temps au roi Stanislas la lettre de Monseigneur le Duc, le sieur Duphénix pourra paraître instruit ; il est probable que la question sera agitée sur le champ. Le
sieur Duphénix aura soin alors de s'expliquer avec tous les ménagements possibles, et avec toutes les expressions propres à faire connaître au roi Stanislas que, quoique S. A. S. n'ait ajouté aucune foi à l'avis qui lui a été donné, elle a cru, et pour le roi Stanislas et pour elle-même, ne pouvoir chercher avec trop de soins tous les éclaircissements propres à confondre ceux qui auraient donné des avis faux sur la santé de la prmcesse. Il ajoutera que Monseigneur le Duc n'a voulu chercher ces éclaircissements que dans la bonne foi et la sincérité du roi Stanislas lui-même, persuadé que, s'il en était quelque chose, son intérêt personnel, qui ne serait alors que passager et momentané, céderait à ce qu'il doit au bonheur du Roi et à celui du Royaume. Le sieur Duphénix écoutera alors la manière dont le roi Stanislas s'expliquera sur la santé de la princesse sa fille ; il rassemblera toutes les circonstances qui pourront le faire juger non seulement sur la vérité de l'avis qui a été donné à Monseigneur le Duc, mais encore sur la santé de la princesse en général, sur les incommodités auxquelles elle a été plus sujette dans le cours de sa vie et sur le fond de son tempérament.
Il pourrait être que, pour donner au sieur Duphénix des éclaircissements plus détaillés et plus précis, le roi de Pologne ferait appeler son premier ministre, et dans ce cas ce serait à son rapport que le sieur Duphénix devrait toujours voir et entretenir le premier médecin du Roi de Pologne, et, en observant le plus grand secret sur le véritable sujet de son voyage, il prendrait pour prétexte avec lui qu'il a eu ordre de s'instruire par lui du tempérament de la princesse, des légères incommodités auxquelles elle a été le plus sujette, des remèdes qu'on lui a donnés le plus ordinairement, de ceux
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qui sont les plus convenables à son tempérament et des autre» détails dont la connaissance peut être nécessaire pour gouverner sûrement une santé aussi précieuse que celle de la princesse. Le sieur Dupliénix observera de régler ses questions de manière que les réponses le mettent en état de juger de la vérité du secret qu'on lui confie, du tempérament de la princesse et des espérances que l'on peut en augurer pour la postérité du Roi.
Comme le sieur Duphénix verra la princesse le plus souvent et le plus particulièrement qu'il lui sera possible, il sera en état de juger par lui-même du véritable état de sa santé et de son tempérament.
11 est inutile de recommander au sieur Dupbénix le plus grand secret sur le voyage qu'il aura fait à Trêves ; il en sentira aisément la conséquence ; et, après qu'il aura pris, sur l'importante affaire que Monseigneur le Duc lui confie, toutes les notions qu'il aura pu rassembler, il se rendra auprès de S. A. S. pour lui en rendre compte.
Le sieur Duphénix s'acquitta de sa mission en conscience, ainsi que nous l'apprend cette lettre du chevalier Vauchoux :
A Weissembourg, 12 mai 1725,
Monseigneur,
Le sieur Duphénix arriva hier sur les sept heures du soir et me remit la lettre de Votre Altesse Sérénissime ; je fus aussitôt la porter au roi Stanislas. Ce prince n'est point étonné qu'un bonheur comme le sien lui attire les derniers
traits de la calomnie. Toute l'Europe en doit être jalouse, et il n'a point douté qu'on ne fît les efforts nécessaires pour le troubler. Grâce au Ciel, il met Votre Altesse Sérénissimc en état de confondre l'imposture, ayant mis les sieurs Mougne et Duphcnix en situation de juger par eux-mêmes de la santc de la princesse Marie.
Le certificat ci-joint instruira mieux Votre Altesse Sérénissimc que tout ce que je pourrais lui en dire. Le roi Stanislas ne m'a paru touché dans cette conjoncture que des inquiétudes qu'il juge que vous pouvez avoir.
Le sieur Duphénix rendra compte à Votre Altesse Sérénissime de ce qui a donné lieu au bruit qu'on répand sur la santé de la princesse.
J'ai l'honneur d'être avec un très profond respect, etc.
Vaucuoux.
Certificat des Médecins,
Nous soussignés, conformément aux ordres dont Son Altesse.Sérénissime nous a honorés, certifions nous être transportés à la cour de Sa Majesté polonaise, pour prendre connaissance de la constitution de Son Altesse Royale la princesse Stanislas, de sa santé ou de ses infirmités, si elle était atteinte de quelqu'une. Après avoir eu l'honneur de voir Son Altesse Royale, examiné sa taille et ses bras, le coloris de son visage et ses yeux, nous déclarons qu'elle est bien conformée, ne paraissant avoir aucune défectuosité dans ses épaules ni dans ses bras dont les mouvements sont libres ; sa dent saine, ses yeux vifs, son regard marquant en même temps beaucoup de douceur. A l'égard de sa santé, M. Kast, son médecin, natif
a5o LE CABINET SECRET DE l'hISTOIRE
de Strasbourg, nous a déclaré que depuis deux ans qu'il a l'honneur d'être à la Cour, elle n'a eu d'autres maladies que quelques accès de fièvre intermittente en deux difTérentes saisons, qui ont été terminés chaque fois par une légère purgation et un régime.
La vie sédentaire de Son Altesse Royale et le long espace de temps qu'elle passe dans les églises dans une situation contrainte, lui ont aussi causé quelques douleurs dans les lombes, produites par une sérosité échappée des vaisseaux, gênés par la tension des fibres musculeuses, laquelle sérosité nous jugeons être toute extérieure, la moindre friction ou le mouvement la dissipant de même que la chaleur, ce qui fait que pendant l'été elle n'en n'a point été attaquée. Nous devons ajouter qu'il nous a été rapporté par le dit sieur Kast que la princesse est parfaitement réglée, ses règles d'une louable couleur et ne durant qu'autant qu'il est n'.essaire. On peut juger de la vérité de ce fait par son coloris qui, quoique un peu altéré par les derniers accès de fièvre qu'elle a eus récemment, ne paraît cependant que très légèrement changé ; la carnation étant naturelle et assez animée pour juger de son rétablissement et de la régularité de ces mouvements périodiques.
En témoignage de quoi nous avons signé le présent certificat, ce 12 mars 1735, à Weissembourg.
DuPHÉNIX,
MouGUE, médecin, inspecteur des hôpitaux du Roi.
Enfin un sieur Delaborde, qui habitait Metz, fut chargé par M. le Duc d'aller interroger la religieuse
COMMENT MARIE LECZINSRA DEVINT REINE DE FRANCE a5l
qui, disait-on, avait livré à Marie Leczinska des remèdes contre l'épilepsie.
La réponse de Delaborde ne fit que confirmer les renseignements donnés par Duphénix et les médecins :
A Metz, c« g mai 1738.
Monseigneur,
Les noms de l'abbaye, de l'abbcsse et de la religieuse de Trêves se sont trouvés conformes à ceux que V. A. S. m'a donnés. Hier au matin, j'ai eu une conversation de plus de deux lieuies avec la religieuse en question, par le secours d'une interprète, aussi religieuse du même couvent. Après lui avoir fait toutes les questions nécessaires, elle m'avoua qu'il y avait quelques années qu'elle avait été consultée par la Reine de Pologne, au sujet d'une indisposition qu'avait alors une demoiselle qui lui était attachée, et qu'elle aimait infiniment ; cette indisposition était ce qu'on appelle le haut mal. La reine ne lui a point écrit elle-même, parce qu'elle ne savait point écrire en allemand, mais elle lui a fait écrire par un chanoine qui lui était attaché, et en qui elle avait beaucoup de confiance. La religieuse me dit aussi qu'elle avait encore beaucoup de ses lettres. Je la priai instamment de vouloir bien m'en faire expliquer rpaelques-unes par notre interprète. A force de sollicitations, elle se détermina à en aller chercher deux, écrites et signées par le chanoine dont je marquerai le nom ci-après. Ces deux lettres sont de 1716, dans l'une desquelles il y a un détail des symptômes et accidents qui paraissent confirmer le caractère du mal marqué ci-dessus. Il est aussi marqué dans cette lettre que la denioj-
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selle pour qui on consulte était âgée pour lors de trente ans', et qu'il y en avait sept qu'elle avait eu les premières attaques ; que cependant elle ne tombait que très rarement dans cet accident. La religieuse dit qu'elle lui a fait l'espace de deux ans des remèdes contre cette indisposition, et une faiblesse d'estomac dont elle est, à ce qu'elle prétend, entièrement guérie. Pendant les années 1716 et 1717, elle a reçu à ce sujet au moins vingt lettres de la part de la Reine de Pologne, toutes écrites et signées par le chanoine.
Delabordk.
Nom du Chanoine : Ludovicus Mabiszenski. L'endroit d'où les lettres sont écrites : Zweybruck.
Le Duc de Bourbon, éclairé par tous ces renseignements concordants, s'empressa de faire part de la bonne nouvelle au cardinal de Rohan, qui s'était montré inquiet :
A M. LE Cardinal de Rohan
10 mai 1725, à Versailles.
Je suis très obligé, Monsieur, à Votre Eminence du détail qu'elle veut bien me faire, par la lettre du i" de ce mois, de ce qu'elle a vu à Weissembourg et de ce qu'elle me marque
' Cet âge ne pouvait s'appliquer à ^larie Leczinsta, alors âgée de i3 ans. Cela n'a point empêché certain de nos confrères d'en tirer argument en faveur de l'épilepsie de Marie Leczinska (Cf. le chapitre : Marie Leczinska était-elle cpileptique ? dans nos Indiscrétions de l'Histoire, première série).
COMMENT MARIE LECZLNSKA DEVINT REINE DE FRANCE a53
des sctilimciils où clic a trouvé le roi Stanislas et sa famille. Tout le bien que Votre Eminence dit du caractère et de la figure de la princesse me fait un sensible plaisir, et je ne saurais trop remercier Votre Eminence d'avoir bien voulu entrer dans une parfaite connaissance de toutes les particularités que contient sa lettre, et principalement sur l'article de la prétendue incommodité qu'on m'avait dit comme à vous que cette princesse avait à une main. La fausseté de ce bruit donne assez lieu de connaître la malice qui l'a fait naître ; mais je ne suis plus en doute sur ce sujet, puisque, après l'examen que vous en avez fait, vous avez vérifié qu'il était imaginaire.