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L.-H. or. Bourbon

3 Les dames de la Halle vinrent haranguer les jeunes cpoux; ce fut une dame Gellé qui porta la parole, dans la

Le Duc en fit part à son royal correspondant, et dans la lettre qu'il lui envoyait, il révélait même ce qui s'était passé dans l'alcôve du Roi, pendant la première nuit de noces; ce n'est pas la partie la moins piquante de son récit.

AU ROI STANISLAS

6 septembre 1725, à Fontainebleau.

Monseigneur,

Je n'aurais pas manqué de dépêcher un courrier à V. M. aussitôt après la cérémonie du mariage qui se fit hier, si la Reine ne m'avait pas défendu d'en envoyer avant qu'elle eût écrit à V. M. Je ne répète pas à V. M. la joie et l'empressement que le Roi a témoignés de l'arrivée de la Reine ; tout ce que je puis dire à V. M. est que cela a surpassé mes espérances, et, s'il se pouvait, mes désirs. C'est la plus forte peinture que je puisse faire de la manière dont s'est passée l'entrevue. La Reine a charmé le Roi et comblé tous les sujets de bontés. Quant à moi,

chambre de la Reine, qui les écouta debout. Voici comment elle s'exprima :

« Madame, j'apportons nos plus belles truffes à Votre Ma. jesté ; je souhaiterions en avoir davantage. Mangez-en beaucoup, et faites-en manger beaucoup au Roy; car cela est fort bon pour la génération. Nous vous souhaitons une bonne santé, et j'espérons que vous nous rendrez tous heureux. >» Henry Gauthier-Villars, Le Mariage de Louis AT, p. 409.

je ne sais de quels termes me servir pour exprimer à V. M. ma reconnaissance des bontés dont elle m'honore, et dont, depuis son arrivée, elle a cherché tous les moyens de me donner des marques. J'en suis si pénétré, que ma seule inquiétude est de savoir comment m'en rendre digne, et je voudrais pouvoir sacrifier mon sang et ma vie, pour lui prouver mon zèle pour son service, et mon attachement pour sa personne. Le Roi a passé toute la journée d'hier chez la Reine, où il me fit l'honneur de me dire qu'elle lui plaisait infiniment, et V. M. n'en doutera pas, si elle me permet d'entrer dans un détail sur lequel je sais mieux que personne qu'il faut garder le silence, et dont je ne rends compte à V. M. que pour lui prouver que ce n'est point langage de courtisan, quand j'aurai l'honneur de lui dire que la Reine plaît infiniment au Roi. Cette preuve est donc, si V. M. me permet de le lui dire, que le Roi a pris quelques amusements comme comédie et feu d'artifice, s'est allé coucher chez la Reine, et lui a donné pendant la nuit sept preuves de tendresse '. C'est le Roi lui-même qui, dès qu'il s'est levé, a envoyé un homme de sa confiance et de la mienne pour me le dire, et qui, dès que j'ai entré chez lui, me l'a répété luimême, en s'étendant infiniment sur la satisfaction qu'il avait eue de la Reine. Je demande encore pardon à V.M. de ce détail, mais je lui avouerai que je suis si trans-

1 « Le Roi, nous apprend Barbier, se jeta dans le lit avec une vivacité extraordinaire. La conduite du Roi a trompé tout le monde. » Cependant, à en croire Maurepas (Mémoires, t. II, p. 7), le mariage du Roi n'aurait été consommé que cinq à six mois après.

porté de la manière dont cela se tourne, qu'il m'est impossible de n'en pas témoigner ma joie à V. M. Enfin voilà cette importante affaire totalement conclue, et voilà la princesse votre fille Reine de France, et par conséquent, voilà le bonheur de mon maître et de ma patrie assuré1.

A l'instar de ses prédécesseurs, Louis XV devait être l'esclave de l'étiquette, cette servitude dont les souverains ne peuvent s'affranchir et qui est comme l'expiation de leur pouvoir absolu. Le maréchal de Villars rapporte que, « le soir du mariage, le Roi, après s'être mis un moment dans son lit, alla dans celui de la Reine, suivi de M. le Duc, du premier gentilhomme de la chambre, du grand-maître de la garde-robe » et du narrateur.

Nous sommes entres, ajoute le maréchal, le lendemain dans la chambre, pendant que la Reine était au lit ; les compliments ont été modestes ; ils montraient l'un et l'autre une vraie satisfaction de nouveaux mariés.

Le jeune roi fut d'abord très empressé auprès de sa femme ; il était aimable et galant, plein d'attentions et d'égards 2. Gela ne dura point. Peu à

1 Revue rétrospective, t. XV, p. 5U2-214.

2 Ces égards étaient d'un genre particulier, si nous savons lire entre les lignes du Journal de Marais (t. III, p. 359) : « La Reine n'a pas un moment de repos (le jour), et les récits r.e

peu les deux époux se détachèrent l'un de l'autre ; bientôt le lien fut complètement rompu *.

Ce que les courtisans n'avaient pas réussi à obtenir par leurs manœuvres et leurs intrigues, la froideur d'une femme, « qui n'admettait le plaisir que par devoir2» , allait sans peine le provoquer.

nous apprennent pas que les nuits soient plus tranquilles. » Non seulement, les mémoires parlent unanimement de l'ardeur du Roi, mais un rapport de la police secrète, retrouvé dans les archives de la Bastille, nous confirme que le jeune prince « s'évertua trop souvent avec la Reyne et qu'il s'est même échauffé avec elle ». S'il faut en croire, d'ailleurs, Maurepas, « le roi n'aimoit que sa femme et n'en voyoit point d'autre, quoi qu'on l'agaçât. Ce ne fut que dans une orgie qu'il se vanta d'une petite maîtresse : il était alors (24 janvier 1732) âgé de 22 ans. » Sans doute est-il fait allusion à son aventure avec Mme d'Estrades, dont il est question dans les Mémoires de Madame du Hausset (p. 86), citées par M. Raoul Vèze dans son intéressant ouvrage : La Galanterie parisienne au xviii' siècle, p. 99.

1 La rupture ne paraît pas devoir être imputée au Roi, qui resta longtemps épris de la Reine, au point de fréquenter le lit conjugal même quand les médecins le lui interdisaient. Le 28 juillet 1728, la reine accoucha d'une fille. Au mois de septembre suivant, « on dit que, contre les ordres de la Faculté, le Roi a couché avec la Reine ». Journal de Barbier, t. II, p. 49.

2 La Reine ne souffrait le Roi qu'avec douleur et, dès 1737, elle lui témoignait une grande répugnance (cf. Journal de Narbonne, aux dates de 1737, 1738, 1739, et Mémoires de Richelieu, t. V, p. 64), affectant de lui dire que« ses règles duroient beaucoup plus de temps qu'elles ne duroient eu effet ». Bachelier ayant été la prévenir un soir que son mari allait arriver chez

Si la vertu de Louis XV a fini par sombrer *, il

elle, cette princesse répondit qu'elle était désespérée de ne pouvoir le recevoir. Le Roi jura qu'il ne lui demanderait plus le devoir (Id., t. V, p. 82)... Si elle n'était pas couchée, elle affectait d'allonger ses prières, jusqu'à ce que le Roi s'endormît ou qu'il s'impatientât... (Id., ibid, p. 83). Ce qui ne les empêcha point d'avoir huit enfants : ceci pour répondre aux personnes qui prétendent que la mutuelle inclination est nécessaire pour assurer 'la conception.

1 S'il faut en croire Mme de la Ferté-Imbault, Stanislas aurait complètement approuvé la conduite de son gendre. « Quand le roi de France venait dans la chambre de ma fille, aurait-il raconté, il y trouvait un accueil si maussade que sa seule distraction était de tuer des mouches contre les vitres... Il en eut à la fin la jaunisse, et ses médecins, ayant eu une consultation à ce sujet, ne trouvèrent point de meilleur remède que de lui conseiller de prendre une maîtresse, comme l'on prend une médecine. >» Sa froideur était connue de tout le monde à la Cour; les Mémoires de Richelieu nous édifient suffisamment là-dessus, ainsi que ceux de Montbarey, toujours indulgent, il est vrai, pour Louis XV. « 11 est dans la nature, écrit ce dernier, qu'un jeune roi, marié presque enfant à une princesse plus âgée que lui, d'une vertu et d'une pureté de mœurs exemplaires, mais qui n'apporte dans le mariage qu'une obéissance passive, en soit bientôt distrait au milieu d'une Cour composée de plus jeunes et de plus aimables personnes. » Mémoires, p. 311.

Pour connaître le véritable caractère de Marie Leczinska,on pourra consulter les ouvrages suivants : Lettres inédites de la reine Marie Leczinska et de la duchesse de Luynes au président Uénaull, par M. Des Diguères, Paris, 1886, in-8 ; P. de Noliiac, Marie Leczinska et Louis XV ; P. Boyé, Lettres inédiles du roi Stanislas à Marie Leczinska, Paris et Nancy, 1901 ; Lettres des Leczinski à la comlessye d'Andlau et au maréchal du Bourg {Revue rétrospective, 1901) ; sans préjudice des Mémoires du Duc de

faut bien reconnaître que l'attitude de la reine y a largement contribué *.

Luynes, des Mémoires du Président Hénault, des Mémoires du maréchal de Villars, des Souvenirs du comte de Tressan, etc.

1 Nous n'avons pas cru devoir conserver, dans cette édition refondue de notre Cabinet secret, l'appendice qui faisait suite au chapitre qu'on vient de lire, dans le premier tirage (V. Le Cabinet secret de l'Histoire, première édition, quatrième série, p. 154-159). On le retrouvera, du reste, intégralement dans le Livre des singularités, de G. Peignot, d'où nous l'avions extrait.

LOUIS XV, enfant (Musée du Château de Blois)

« Louis XV a douze ans. Il porte son chapeau comme le feu roi et c'est tout ce qu'il aura de Louis XIV '. » Le jeune roi avait aussi hérité du vieil aïeul son profil bourbonien et « cette lèvre charnue et de race où s'éveille la malice ».

Dès ses premières années, il avait manifesté ses dispositions héréditaires pour la table 2 et les exercices du corps. « Louis XV mangeait à étonner », dit le chroniqueur Barbier. Mais l'estomac a beau être complaisant, quand on lui fait violence, il proteste : toutes les maladies d'enfance de Louis XV sont amenées, ou par un abus de

1 De Goncourt, Portraits intimes du dix-huitième siècle.

2 Les Mémoires du Duc de Luynes nous apprennent que les dépenses de sa table étaient augmentées tous les ans d'une façon sensible. Fixées d'abord à 7.000 ou 8.000 livres par mois, elles étaient, en 1750, de 20.000 livres ; en 1752, elles atteignaient 30.000 livres.

nourriture, ou par la fatigue excessive d'une journée de chasse. Presque tous les mois, on est obligé de le purger pour évacuer le trop-plein.

Enfant frêle et souffreteux, il n'était pas sans inspirer de sérieuses inquiétudes à son entourage. Avec cela, mélancolique à l'excès, boudant au travail, prompt à la fatigue, il laissait entrevoir l'homme qui ferait le plus vilain métier, le métier de Roi, le plus à contre-cœur possible.

Dans les cours étrangères, on jasait ferme sur ce roitelet de douze ans, majesté ennuyée et déjà lasse de vivre en venant au monde. Pour dissiper ces impressions, le premier ministre Dubois écrivait aux agents de la France à l'extérieur :

Soyez certain que tout ce que vous entendrez débiter malignement sur la faiblesse du tempérament du Roy et sur sa mélancolie, est entièrement faux. Sa santé est parfaite. Il se fortifie tous les jours, et il n'y a aucune de ses journées, où, après avoir donné la matinée à ses études, il ne prenne quelque nouveau divertissement l'après midy ; entre un très grand nombre déjeunes seigneurs qui sont autour de Sa Majesté, il n'y a personne qui ait plus de gayeté qu'elle...

De ces démentis officieux on sait ce qu'il faut croire.

l'n peu plus tard, le jeune roi est affecté d'un mal étrange, dont il s'alarme fort, dans sa can-

Jide ignorance : la virilité le tourmente pour la première fois.

Le Roi a eu un mal fort plaisant, et qu'il n'avait point encore senti, note sur ses feuilles volantes Mathieu Marais '. Il s'est trouvé homme. Il a cru être bien malade et en a fait confidence à un de ses valets de chambre, qui lui a dit que cette maladie-là était un signe de santé. Il en a voulu parler à Mareschal, son premier chirurgien, qui lui a répondu que ce mal n'affligeait personne, et qu'à son âge, il ne s'en plaindrait pas. On appelle cela, en plaisantant, le mal du Roi.

La première maladie véritable de Louis XV date de 1726 2. Jusque-là, on l'avait quelquefois saigné, des bras et du pied, mais pour des indispositions qui n'avaient présenté aucun caractère de gravité.

1 Journal de Mathieu Marais, t. I.

2 Au mois d'août 1721, le jeune roi fit cependant une courle maladie, qui donna des alarmes d'autant plus vives que l'on crut à un empoisonnement, dont les ennemis du Régent ne manquèrent pas d'accuser ce dernier. Saint-Simon écrivit, sous cette impression, à son ami le cardinal Gualterio, une lettre dans laquelle il donne des détails très précis sur la maladie du roi {Revue des Documents historiques, 2a année, p. 144 et suiv). Le 20 février 1725, rapporte Marais dans son curieux Journal, « il y a eu une grande alarme : le Roi est tombé malade d'une grosse fièvre. On l'a saigné du bras et du pied le même jour; le lendemain 21, il s'est trouvé sans lièvre, et le troisième jour tout à fait bien. C'était un effort qu'il s'était donné en rompant un arbre à la chasse. »

Le 31 juillet 1726, le roi se réveillait avec un fort mal de tête et de gorge. Des rumeurs d'empoisonnement commencent à circuler. Le premier août, un frisson survient, et, dans l'aprèsmidi, le mal de tête et de gorge ne faisant qu'augmenter, le roi se met au lit. Les médecins, réunis à son chevet, proposent une saignée. Mareschal s'y oppose énergiquement, mais, sur l'intervention d'Helvétius, qui déclare que « si c'était son fils, il le saignerait à l'instant », la Faculté, représentée par Dumoulin , Sylva et Falconet, décide qu'on piquera la veine. Le lendemain, quand l'abbé deFréjus, devenu plus tard cardinal de Fleury, vint annoncer au roi qu'on allait lui faire une seconde saignée au pied : « Quoi, lui dit Sa Majesté, effrayée et changeant de couleur, serais-je en danger ? — Non, de répliquer M. de Fréjus, il n'y a plus rien à craindre, mais c'est pour hâter la guérison de Votre Majesté. — Eh bien, riposta le roi, qu'on nie saigne ! »

Le jour suivant, les symptômes ne s'amendant pas, les médecins commencèrent à perdre la tête. Après la saignée, on donna à l'auguste malade deux verres de manne, avec un grain d'émétique dans chaque, puis un lavement avec du tabac.

Mais voici Saint-Simon, qui, ayant ses grandes et ses petites entrées, va nous dire ce qui se passait dans la chambre royale.

Je la trouvai fort vide, conte le mémorialiste. M. le duc d'Orléans, assis au coin de la cheminée, était fort esseulé et fort triste. Je m'approchai de lui un moment, puis j'allai au lit du Roi. Dans ce moment, Boulduc, un de ses apothicaires, lui présentait quelque chose à prendre. La duchesse de la Ferté qui, par la duchesse de Ventadour, sa sœur, avait toutes ses entrées comme marraine du Roi, était sur les épaules de Boulduc, et, s'étant tournée pour voir qui approchait, elle me vit, et tout aussitôt me dit entre haut et bas : « Il est empoisonné, il est empoisonné !» — « Taisez-vous donc, Madame, lui répondisse, cela est horrible. » Elle redoubla si bien et si haut que j'eus peur que le Roi l'entendît. Boulduc et moi, nous nous regardâmes et je me retirai aussitôt d'auprès du lit et de cette enragée, avec qui je n'avais nul commerce... La maladie ne fut pas longue et la convalescence fut prompte.

Grâce à Helvétius, qui prescrivit une assez forte dose d'émétique, le roi eut une terrible évacuation par en haut et par en bas, qui le soulagea incontinent. Gomme Sa Majesté avait tout rendu dans son lit, n'ayant pas voulu se lever pendant sa maladie pour aucune de ses nécessités, la reine qui entra dans le moment, et « qui vit le roy dans toutes ces ordures » crut que Sa Majesté baignait dans son sang, « de sorte qu'elle se mit à pleurer extrêmement, pendant que les autres se réjouissaient, regardant l'évacuation que venait d'avoir le roy comme sa délivrance ».

Le roi allait de mieux en mieux, la convalescence s'annonçait favorablement, quand un accident des plus minimes faillit tout remettre en question. Comme on avait remarqué une tache rouge au visage du roi, trois des médecins qui le soignaient étaient d'avis que c'était la variole, trois autres que ce ne l'était point ; à y regarder de plus près, on constata qu'il s'agissait simplement d'une piqûre de cousin!

Quand le bruit se répandit du rétablissement du roi, ce fut un débordement de Te Deum de réjouissances populaires : Te Deum à la Sainte-Chapelle où assista tout le Parlement ; Te Deum à Notre-Dame, prescrit par le prévôt des marchands et des échevins, tandis que le lieutenant de police ordonnait des feux de joie dans tous les quartiers de la capitale !.

Il faut arriver à l'année 1744 pour trouver signalée par les historiens, avec quelques détails, une nouvelle maladie du roi 2. On lit bien, à la

4 Pour la relation de cette maladie de 1726, nous avons mis à profit : Jobez, La France sous Louis XV, t. II, p. 300 et suiv. ; Saint-Simon, Mémoires, t. XVII, p. 259 ; Bévue rétrospective, 1SS6, t. III, p. 253-257, etc.

* Pour la maladie de 1744, nous avons consulté: Jobez, déjà cité, et surtout Guerlin, Amiens pendant la maladie de Louis XV ; Mémoires de la duchesse de Brancas, p. 86-90 et 99-102 ; L'Anjou historique, juillet-août, 1909. Il a été vendu.

date du 26 novembre 1728, dans le Journal de Barbier : « Voici une nouvelle qui fait oublier les autres : hier, la fièvre a pris au roi à Fontainebleau, et aujourd'hui on apprend que c'est la petite vérole qui s'est déclarée » ; mais le mal suivit son cours et c'est à peine s'il en fut fait mention *.

Il en fut de même quatre ans plus tard: les nouvellistes mentionnèrent, comme un fait divers

le 23 mars 1888, à l'hôtel Drouot, par les soins d'Etienne Charavay, un lot de 14 lettres autographes, écrites par Verneuil, introducteur des ambassadeurs, à sa femme, datées de Metz, 6-18 août 1744, et donnant, à en juger par la note qui en accompagnait la mention, des détails circonstanciés sur la maladie de Louis XV. Voici cette note : « M. de Verneuil instruit sa femme de toutes les particularités de la maladie de Louis XV depuis le 7 août 1744, jour où le roi ressentit les premières atteintes de la fièvre maligne qui faillit l'emporter. Il nous fait assister aux progrès du mal, à l'effarement des médecins, à la consternation des courtisans. Le 13 août, l'évêque de Soissons fit sortir de Metz les dames, c'est-à-dire la duchesse de Chàteauroux et sa sœur, et administra le viatique au Roi. La nuit du 14 au 15, le malade fut à l'agonie ; il demanda et reçut l'extrème-onction, puis il fît amende honorable du scandale qu'il avait donné au public et à toute sa cour avec Mme de Châteauroux, et il ordonna que celle-ci partit pour Paris. Les médecins ne pouvant plus rien, on a amené un vieux chirurgien-major retraité. Le 16, un mieux se produisit. Le médecin Molin arriva de Paris et reconnut que la maladie était une fièvre maligne. Le 17, arriva la Reine et le 19, M. de Verneuil annonce à sa femme que le Roi est hors de danger. >- 4 M. Lemasle, libraire, quai Malaquais, d'une obligeance

sans importance, une légère indisposition du roi1. En 1744, Louis XV était, depuis quelques jours à peine, arrivé à Metz, où il était venu rejoindre son armée, quand, à la suite d'un repas copieux, il se sentit pris d'un malaise vague, accompagné d'un état fébrile prononcé2.

toujours empressée, a bien voulu nous communiquer, à ce sujet, le billet suivant, adressé par le cardinal de Fleury à M. le comte de Tavannes :

« A Fontainebleau, ce 5 novembre 1728.

« J'ay veu avec plaisir, Monsieur, ce que vous avès bien voulu me marquer de la joye qui a paru dans le peuple lorsque vous l'avès asseuré de la bonne santé du Roy qui Dieu mercy continue autant bien qu'on peut le désirer. Il fut purgé hier et changera demain de lit et de chambre. Je serai toujours très aise,je vous asseure, lorsque je pourrai vous donner des marques de la sincérité des sentimens avec lesquels, Monsieur, je vous honore.

« Le Card. de Fleury. »

* On lit, dans le « Journal de la Cour et de Paris, depuis le 28 novembre 1732 jusqu'au 30 novembre 1738 », à la date du 2S novembre 1732 : « Le Roi n'est point encore retourné à la chasse, et n'est point aussi bien rétabli de son indisposition qu'on l'avait cru ; l'on s'aperçoit avec douleur qu'il est encore maigri depuis le voyage de Fontain bleau. Le 5 décembre suivant, « le Roi se porte de mieux en mieux ; il monte à cheval et retourne à la chasse ». Le 12, « Sa Majesté est en meilleur santé que jamais... <>

(M. le Comte de Tavannes.)

a La date du premier jour de la maladie se trouve implicitement et très précisément indiquée dans cette épitre du cardinal de Richelieu, que M. Et. Charavay nous a fait connaître, ainsi que les documents qui suivent:

Les médecins étaient divisés sur la nature de la maladie : était-ce une fièvre putride, ou un abcès du cerveau ? Les deux hypothèses furent tour à tour discutées, sans qu'on parvînt à tomber d'accord.

Une saignée au bras fut décidée et une purgation pour le lendemain. La médecine avait produit d'abondantes évacuations, mais le mal de tète et la fièvre persistaient. Une saignée au pied et un second purgatif furent alors prescrits par les médecins.

« Metz, le 8 août 1744.

« Le Roy s'est trouvé incommodé ce matin : il a eu un petit mouvement de fièvre ; je lui ai touché le poulx qui est (mot illisible)... et ce n'est presque rien. Un peu de constipation qu'il a laissé venir sans remède a causé cette émotion que des lavements et du lavage emporteront. La circonstance est seulement bien fâcheuse, mais j'espère que cela ne dérange rien et que le Roy sera en état d'aller après demain. » Quatre jours après, le premier chirurgien du Roi, La Peyronie, écrivait (à un grand personnage, sans doute) ce court, mais significatif billet : « Voilà, Monsieur, la suite de bulletins qui ont esté donés depuis le commencement de la maladie du Roy, ils vous instruiront de tout ce que vous me demandés pour l'usage que vous voulez en faire.

« J'ay l'honneur d'être avec tout l'attachement et le dévouement possible, Monsieur, vostre très honorable et très obéissant serviteur.

« Lapevronie.

« A Metz, ce mercredi 12 août 1744. »

(Cf. la Chronique médicale, 15 septembre 1897, p. 599-600, et Jugemens sur quelques ouvrages nouveaux, t. VIII, p. 10 et suiv.).

Le môme jour, 11 août, à 8 heures du soir, une nouvelle saignée au pied est pratiquée. La nuit et les jours suivants, survient une transpiration abondante; le pouls est plus calme, la céphalalgie s'atténue ; il ne reste qu'une douleur localisée à la tempe droite.

Le 12, les évacuations continuent. Le 13, à 3 heures du matin, la fièvre redouble : troisième saignée du pied à 7 heures. La fièvre ayant repris le roi vers 6 heures, on ordonne une quatrième saignée du pied.

Même médication, le 14, à 6 heures du matin; tandis qu'on cherche à maintenir la liberté du ventre à l'aide de purgatifs. Une application de sangsues est faite le même jour à la tempe droite. La fièvre redouble à 10 heures et demie du soir; le malade est fortement agité. Au matin, on lui applique les vésicatoires. Dans l'après-midi, une légère amélioration se manifeste.

Le 15, le mieux se maintient, l'accès de fièvre reparaît, mais beaucoup plus tard qu'à l'heure où il survient d'ordinaire. Le roi entre en convalescence le 19. Le 24, il a pu prendre deux potages, et est resté levé, le lendemain, pendant près de quatre heures.

Bien que cette maladie ait été de courte durée, ses péripéties n'en avaient pas moins été alarmantes.

Cédant aux instances de son entourage, le roi avait éloigné sa favorite, Mme de Châteauroux1. A un moment, la situation était devenue tellement critique, que le roi, se croyant aux approches de la mort, avait fait appeler son confesseur et son aumônier et reçu le même jourPExtrême-Onction. Le lendemain, on récitait les prières des agonisants, et les médecins, La Peyronie en tête, déclaraient unanimement que tout espoir était perdu.

Ce fut une explosion de douleur dans tout le royaume. La foule assiégeait les bureaux de poste ; les employés placardaient les bulletins sur les murs de l'hôtel et aux portes des ministres. Partout on faisait dire des messes pour la santé du roi. Le casuel des curés avait atteint un chiffre inconnu jusqu'alors2.

1 Renvoyée le 14 août 1744, la duchesse de Châteauroux mourut, subitement, le 8 décembre suivant, le jour même où Louis XV la rappelait auprès de lui (V. Poisons et Sortilèges, par les docteur Cabanes et Nass, deuxième série). « Le jour de la mort de Mme de Châteauroux, conte Chamfort, Louis XV paraissait accablé de chagrin; mais ce qui est extraordinaire, c'est le mot par lequel il le témoigna : « Être mal- « heureux pendant quatre-vingt-dix-huit ans, car je suis sur « que je vivrai jusque-là ! » Je l'ai ouï raconter, ajoute Chamfort, par Mme de Luxembourg, qui l'entendit elle-même, et qui ajoutait : « Je n'ai raconté ce trait que depuis la mort de « Louis XV. » Ce trait méritait pourtant d'être su, pour le singulier mélange qu'il contient d'amour et d'égoïsme. (Cf. Guerlin, op. cit., p. 8.)

• Jobez, op. cit., t. III, p. 381.

On ne comptait plus que sur la Providence, quand on apprit soudain que le roi était rétabli. Un empirique avait réussi, là où les bonnets carrés avaient piteusement échoué ; ce qui n'empêcha pas La Pevronie de se faire gloire de cette guérison comme d'un succès personnel.

Le premier chirurgien écrivait, au procureur général du Parlement de Paris1 :

Depuis 9 heures que j'ay écrit, par un courrier de M. le comte d'Argenson, le détail de la nuit du Roy, le sommeil de Sa Majesté a continué et dure encore : il n'a esté interrompu que pour prendre un bouillon et deux tasses de thé pour entretenir une douce transpiration qui a commencé de le prendre il y a environ une heure. La tête est libre et sans la moindre douleur, le poulx est presque dans son état naturel. Mon assiduité auprès du Roy et le départ précipité des courriers qui ont esté chargés des bulletins, ne m'ont pas permis de les signer tous, mais ils ne sont pas moins vrais.

Je profite du retour de M. Dufranc pour écrire ce petit

mot de consolation qui doit rendre la vie à tous les sujets

du Roy.

Lapeyronie.

A Metz ce mercredi 19 aoust 1747, à midi.

Le post-scriptum portait : « Il est une heure, et le Roi dort encore. »

1 Bévue des Documents historiques, 1880, p. 167.

On se félicita généralement de l'heureuse issue de la maladie royale. Dès qu'on fut certain que le roi était hors de danger, des transparents reproduisirent en lettres de feu le surnom de Bien-aimé, dont un courtisan avisé venait de gratifier le souverain.

Trente années se passent sans incident notable1. Louis XV est obèse et presque impotent. Il continue à prendre part aux chasses, mais il tombe fréquemment de cheval et s'évanouit à chaque instant»

Pour dissiper ces vertiges, il s'est d'abord soumis au régime de l'eau de Vichy ; puis il a modifié l'heure de ses repas : il en est arrivé à ne

' Dans l'intervalle, nous ne relevons, dans le dossier pathologique de Louis XV, qu'un accident, dont Mme de Pompadour, dans une lettre à son frère, datée du 9 août 1751, parle en ces termes : « On vous fera peut-être un monstre de la chute que le Roi a faite hier. Ce n'est heureusement rien: il s'est un peu ccorché le bras, la teste et le fusil a fait contusion à la cuisse, mais il n'y a eu nul mal n'y étourdissement. Enfin, c'est sy peu

t'e chose, que la Faculté n'a pas jugé à propos de le saigner

Le lendemain, elle annonce à son correspondant que le Roi « se porte à merveille... il a chassé hier à cheval cinq heures, malgré ses meurtrissures ; les Parisiens en ont pensé devenir foux... » Elle écrit, une dizaine de jours plus tard, que « le Roi continue à se bien porter... et ne se sent nullement de sa chute. » Catalogue of the collection of autograph letters and historical documents, by Alfred Morisson ; printed for private circulation, 1891, vol. V.

318 LE CABINET SECRfcT DE L HISTOIRE

plus manger qu'une fois par jour. La maladie n'en suit pas moins son cours.

C'est que le Roi n'est plus de la première jeunesse , il vient d'atteindre sa soixante-troisième année, une année que la médecine du temps regarde comme une date climatérique et fatale aux vieillards1.

Malgré de fréquentes indispositions, il n'a rien voulu changer à son train de vie, dédaigneux des sages conseils de son chirurgien La Martinière, qui l'a engagé à ne pas se contenter « d'enrayer, mais à franchement dételer ».

Le 27 avril 1774, Louis XV, qui a couché la nuit précédente à Trianon, se trouve, au réveil, « incommodé de douleurs de tête, de frissons et de courbature ». Une chasse est projetée pour l'après-midi, il décide d'y prendre part; mais,

* Anecdotes secrètes sur la comtesse du Barry, 1775; à rapprocher de ce passage des Nuits alliques, d'Aulu-Gelle (édition Panckouke), t. III, p. 63 : « On a constaté, et l'expérience remonte très haut, que, chez presque tous les vieillards, la soixante-troisième année de la vie amène avec elle quelque péril ou quelque catastrophe, ou une grave maladie pour le corps, ou des chagrins pour lame, ou la mort. Aussi ceux qui font un objet d'étude des faits et des paroles qui se rapportent à cette particularité, appellent climatérique cette année de la vie. L'avant-dernière nuit, je lisais les Lettres d'Auguste à son petit-fils Caïus, et je me sentais entraîné par la beauté d'un style simple et facile qui ne respirait ni la morosité, ni l'inquié-

incapable de la suivre, il s'y fait transporter en carrosse. Vers 5 heures et demie, il est de retour à Trianon.

Mme Du Barry, qu'on a prévenue, court lui prodiguer ses soins. Les médecins, craignant que ce soit une indigestion, lui ont ordonné la diète. S. M. se met à table, mais n'y prend que deux verres d'eau. Au second service, le roi se lève, et prie Mme Du Barry de faire ses excuses et d'engager les seigneurs à continuer de souper. Quant au Roi, il se retire avec précipitation dans ses appartements.

Mme Du Barry, qui l'a suivi de près, le trouve en proie aux vomissements. On lui donne une infusion de thé, puis on administre au malade quelques clystères, qui n'amènent aucun soulagement1.

tude. Je rencontrai dans une lettre l'allusion suivante à cette année redoutable (je copie textuellement cette lettre) :

« Le neuvième jour avant les calendes d'octobre. — Salut, mon cher Caïus, mon doux ami, toi dont l'absence est toujours pour moi un sujet de regrets ; dans des jours tels que celui-ci surtout, mes yeux cherchent partout mon Caïus; en quelque lieu que tu sois, j'espère que tu as célébré le soixante-quatrième anniversaire de ma naissance. J'ai, comme tu le vois, échappé à la soixante-troisième année, année climatérique, écueil ordinaire des vieillards. J'ignore quel temps il me reste à vivre; mais je prie les dieux de faire en sorte que vous trouviez après moi la république florissante et digne de passer entre vos mains qui, je l'espère, en sauront prendre les rênes avec fermeté. »

1 D'après le bulletin de sanlé, signé des médecins du Roi, et

La Du Barry, qui ne veut pas croire à la gravité du mal, recommande à ses gens la plus complète discrétion, conservant l'espoir que le Roi n'a qu'un malaise, qui ne peut tarder à se dissiper.

La nuit suivante, les douleurs, que le roi a ressenties pendant le jour, reparaissent, en même temps que le malade se plaint de souffrir des reins. Le Monnier, premier médecin ordinaire, est appelé, et, sans se montrer très affirmatif, met sur le compte de la pusillanimité du roi l'exagération des symptômes dont il se plaint.

Le chirurgien La Martinière, envoyé par le Dauphin, se rendait-il un compte plus exact de la situation, ou avait-il seulement le dessein de contrarier les vues de la favorite? En tout cas, il décide qu'on conduira, ce jour-là même, le Roi à Versailles, sans s'inquiéter des protestations de l'entourage.

A 4 heures, les voitures étant arrivées, le Roi est transporté en robe de chambre à Versailles. La distance de Trianon à Versailles aurait été franchie en trois minutes1; le duc de Liancourt

publié par le docteur Mauricet (de Vannes): La Maladie et la Mort du roi Louis XV; Typographie Oberthur, Rennes, 1892.

1. D'après le journal de Hardy; quelques extraits de ce journal, dont nous donnons plus loin le titre détaillé, ont été publiés dans la Nouvelle Revue encyclopédique édition Didot, t. V, 1848, in-8, p. 276-287; d'autres fragments ont paru dans la Revue des Documents historiques, 1" année, p. 152 et suivantes.

dit, avec plus de vraisemblance, que le carrosse marcha au pas, durant tout le trajet *.

Les médecins étaient désemparés. Le Monnier, tout à l'heure si optimiste, se montre disposé à faire appel aux lumières de ses confrères. D'accord avec La Martinière, il prescrit une saignée, en attendant l'arrivée de Lorry et de Bordeu, qu'on a prévenus en toute hâte.

Le roi avait désigné Lorry à l'instigation du duc d'Aiguillon, l'âme damnée de la Du Barry. Quant à Bordeu, c'est le médecin de Mme Du Barry, celui qui la soigne depuis l'enfance, qui l'a vue aux différentes époques de sa vie; bel esprit autant que docte praticien, qui sait amuser la maîtresse royale « par ses contes et par sa gaieté, et a encore plus de crédit que personne sur la hautaine comtesse ».

Bouvard a été écarté ; à peine a-t-on autorisé Lassonne, médecin de la Dauphine, à se joindre aux consultants, sur la proposition de Le Monnier, qui a insisté pour faire admettre son collègue à ce conseil suprême.

1 Cependant le duc de Croy, dans sa relation, publiée par la Nouvelle Revue rétrospective, du 10 mars 1896, dit que le roi, en montant en voiture, cria : « A toutes jambes ! » et qu'on alla « de la cour de Trianon à celle de Versailles en trois minutes juste ». Le roi « descendit sous la voûte de l'appartement de Mme Adélaïde, pour donner le temps de faire son lit, et il se coucha tout de suite ».

Midi vient de sonner aux horloges de Versailles. Les médecins sont tous arrivés. Après l'examen du malade, ils se concertent et prononcent : que le Roi est atteint de « fièvre humorale catarrheuse », et qu'une saignée, la seconde depuis le matin, est indiquée. Ils arrêtent qu'elle sera pratiquée à 3 heures et demie, et, s'il est nécessaire, qu'on en fera une troisième dans la nuit ou dans la journée du lendemain, si le mal de tête persiste.

« Une troisième saignée ! C'est donc une maladie! s'écrie Louis XV atterré; ne pourrait-on se dispenser de cette troisième saignée ? » Les médecins, un instant ébranlés par cette attitude du Roi, hésitaient. « On les entoura, on les chambra, on fit envisager aux honnêtes, ou à ceux qu'on croyait tels, combien le Roy avait été frappé de l'idée de cette troisième saignée, combien il se croirait malade s'il se la voyait faire. A ceux que l'on croyait moins honnêtes, on montrait que la troisième saignée allait faire recevoir les sacremonts, renvoyer Mme du Barry, et, par conséquent, qu'ils s'en feraient, en l'ordonnant, une ennemie irréconciliable, car on ne mettait jamais en doute qu'elle revint bientôt après... »

Le résultat de ces conciliabules fut l'adoption d'un moyen terme : on s'en tiendrait à la deuxième saignée, mais on la pratiquerait copieuse.

Le Roi perdit à peu près la valeur de quatre grandes palettes, ce qui ne manqua pas de l'affaiblir beaucoup. Comme son mal de tête était aussi violent, il se mit à apostropher les médecins, leur reprochant de lui cacher la vérité, geignant et se lamentant, se raccrochant en désespéré à la vie qui le quittait.

La Faculté était au grand complet. Pas moins de quatorze médecins, chirurgiens ou apothicaires entouraient le roi. Les quatorze assistants devaient, dans la pensée du Roi, former un rempart contre la mort qui le guettait.

Par ordre de préséance, chacun d'eux s'approche du lit, ouvert de telle sorte qu'un seul pouvait y accéder, et chacun donne son avis sur l'état du précieux malade. Pendant que s'effectuait le défilé, le Roi tenait ses mains appuyées sur les yeux, afin de les préserver de la lumière qui l'aveuglait1. Il continua à observer la même précaution, quand les docteurs furent appelés, à tour de rôle, à lui tâter le ventre. Un garçon de la chambre était spécialement chargé de cet office ; il s'employait à ne laisser arriver les rayons que sur la partie que l'on voulait éclairer. Il remplissait son rôle avec tant de zèle, qu'il provoqua, inconsciemment, une scène d'une hilarité bouffonne,

1 La photophobie est un symptôme qui a été maintes fois noté dans la période d'invasion de la variole.

que le duc dé Liancourt, « grand maître de la garde-robe en survivance », a racontée en termes des plus plaisants.

Il fut question, dit le duc de Liancourt, de donner un lavement au roy. On le traîna à grand'peine sur le bord de son lit, et là on le porta dans l'attitude convenable à la circonstance, c'est-à-dire le visage enfoncé dans l'oreiller et le derrière à découvert et en position.

La Faculté, rangée autour du lit, fit place, en se mettant en haye, au maître apoticaire qui arrivait, la canule à la main, suivi du garçon apoticaire qui portait respectueusement le corps de la seringue, et du garçon de la chambre, qui portait la lumière destinée naturellement à éclairer la scène. M. Forgeau (c'est le nom du maître apoticaire), placé avantageusement, allait poser et mettre en place la canule quand, tout à coup, le garçon de la chambre, voyant que la lumière qu'il porte donne en plein sur le derrière royal, et imaginant apparemment que son effet peut être dangereux pour la santé ou au moins la commodité de Sa Majesté, arrache avec précipitation de dessous le bras d'un médecin, un chapeau, et le place entre la bougie et le lieu où M. Forgeau dirigeait toute son attention. J'aurais peine à peindre la colère servile et méprisante de l'apoticaire, à qui cette éclipse avait fait manquer son coup, rétonnement des médecins, l'indignation du petit garçon apoticaire et l'envie de rire de la partie de l'assemblée, heureusement placée pour être témoin de cette scène l.i.

' Revue rétrospective, 1885, deuxième semestre, p. 19-20.

Quelle scène, en effet, de haut comique !

Les médecins, persistant dans leur erreur, croyaientle Roi atteint de fièvre humorale. Seuls, Bordeu, chez Mme Du Barry, Lorry, chez M. d'Aiguillon, n'avaient pas dissimulé leur inquiétude.

Tout Versailles était persuadé que le Roi avait une « grande maladie ». La famille royale s'était rapprochée, prête à tout événement.

Comme des rougeurs commençaient à apparaître, on laissa croire au roi qu'il avait un « érésipèle boutonné { ». Vers 10 heures du soir, le 29 avril, une lumière, approchée par hasard du visage du malade, fit voir des boutons déjà saillants, à fleur de peau, sur la nature desquels il n'était plus possible de se méprendre. Le cardinal de laRoche-Aymon, grand aumônier de France et de la Cour, fut chargé d'annoncer le premier au Roi qu'il était atteint de la petite vérole2.

Les médecins se montraient rassurés, maintenant qu'ils savaient à quelle affection ils avaient affaire; ils espéraient que la maladie suivrait son cours et que, si des complications ne survenaient pas, tout irait pour le mieux.

1 Correspondance enlre Marie-Thérèse et Mercy-Argenleau, t. II, p. 144.

3 Dans le cas de Louis XV, l'incubation n'a guère dépassé 48 heures ; bien que rares, il existe des observations de cas où l'incubation n'a pas été d'une plus longue durée (Cf. Kelsch, Traité des maladies épidémiques, 1905, t. II, p. 45).

Sans doute, le Roi était très âgé. « On ne revient pas, à mon âge, de cette maladie », avait-il dit dès les premiers moments. Mais n'avait-on pas l'exemple des gens de soixante et même soixantedix ans, qui avaient été guéris de la variole1 ?

Presque tout le monde répétait auteur du Roi : « Voilà qui va bien : c'est l'aflaire de neuf jours et d'un peu de patience. » Comme quelqu'un disait à Bordeu : « Ecoutez ces messieurs qui sont charmés parce que le Roi a la petite vérole ! — Sandis ! dit Bordeu, c'est apparemment qu'ils héritent de lui. La petite vérole à soixante-quatre ans, avec le corps du Roi, c'est une terrible maladie ! »

Comment Louis XV, qui avait eu la petite vérole en 1728, en fut-il de nouveau atteint'2? Où avait-il pris les germes du mal ? C'est ce qu'il n'est peutêtre pas oiseux de rechercher.

Une des versions les plus répandues est celle que rapporte Voltaire3.

1 Dans l'entourage du roi, on se récria contre l'inoculation qui, disait-on, répandait le germe de la maladie dans l'air. Et cependant, comme le fait judicieusement observer le duc de Croy, « cela aurait dû faire l'effet contraire, car hors la maison de Bourbon, les maisons royales de l'Europe se mettaient audessus de toute inquiétude par l'inoculation ».

* Les récidives de variole sont relativement rares : on en cile, cependant, quelques exemples historiques (Chronique médicale, 1" décembre 1900, p. 717); cf. V Asepsie, avril 1908, p. 12, note 3).

' Louis XVI et la fatalilé.

Louis XV aurait rencontré, à la chasse, un enterrement de jeune fille. Comme il demandait de quoi elle était morte, on lui répondit : de la variole. Très superstitieux et très pusillanime1, le Roi en aurait été très frappé, et dès lors aurait incubé la maladie à laquelle il devait succomber. Voltaire ajoute que le dentiste du Roi, en visitant la bouche royale, aurait reconnu, à l'aspect des gencives, les approches d'une maladie grave et qu'il aurait fait part de ses pressentiments à un ministre d'État.

Pour d'autres, la mort du Roi aurait eu une cause moins noble. Les derniers jours d'avril, conte l'abbé Baudeau, le Roi était à Trianon avec la Du Barry. En se promenant, ils rencontrent une vachère, qui cueillait de l'herbe pour sa vache. On lui trouve de très beaux yeux. On approche, on lui relève la coiffe et les cheveux, on la débarbouille, et on décide qu'elle serait sarmanie, si elle était habillée en belle dame. « Eh bien ! habillonsla ! » Voilà leur petite paysanne habillée en demoiselle avec du rouge et avec des mouches. Elle est vraiment sarmante! « Faisons-la souper avec nous; son embarras nous amusera. » On soupe, on rit, on s'enivre. La petite est mise dans un bain, puis dans un lit... Cependant son frère se

* Voir, à cet égard, les Mémoires de Mme du Hausset.

mourait de la petite vérole. Elle l'eut le lendemain et en mourut, dit-on, le samedi.

Et voilà le conte ou l'histoire.

Le môme récit est fait avec une légère variante, par Pidansat de Mairobert. Soulavie dit à son tour :

On avait arrêté, dit-il, un voyage à Trianon, où l'on se livrerait plus à l'aise à tout ce que la liberté du lieu inspirerait. On s'aperçut que le Roi avait vu avec admiration et concupiscence une petite fille d'un menuisier. On fit venir cette enfant, on la décrassa, on la parfuma, on l'introduisit dans Je lit de ce paillard auguste. Le morceau aurait été de dure digestion pour lui. si on ne l'eût aidé par des confortatifs violents... On ignorait alors qu'elle eût le germe de la petite vérole, qui ne tarda pas à se développer chez elle de la manière la plus cruelle, puisqu'elle en mourut promptement. Le venin s'était communiqué au Roi et, dès le lendemain, Sa Majesté se trouva incommodée '.

Le Roi se livra cette fois à l'aventure à une petite tille qui lui plut, et qui. depuis quelques heures, avait la petite vérole ; elle l'inocula une seconde fois dans le sang de ce prince qui, dans sa jeunesse, avait eu cette maladie. Le Roi, de son côté, lui donna en échange la maladie qui le détruisait lentement depuis quelques années et qui avait résisté à tous les remèdes possibles.

' Vatel, Mme du Barry ; G. D'Heilly, Maladie et mort de Louis XV ; Chroniques de l'Œil-de-Bœuf, t. VIII, etc.

Un indiscret chroniqueur rappela, à ce propos, le mot de Saint-Simon sur le duc de Duras, pendant la campagne de Flandre : « Il est mort de la petite vérole et de beaucoup d'autres. » « Il n'y a rien de petit chez les grands », avait dit le supérieur de Saint-Sulpice, Le Gallick, à qui ce mot coûta sa place.

Ainsi, les uns ont parlé d'une paysanne, comme étant l'agent de contagion; les autres, d'unejeune fille, sans plus d'indications. En réalité, ce sont fables suspectes. On ne saurait davantage affirmer que la Du Barry ait procuré au Roi la fille du jardinier de Trianon, ou de Louveciennes1 ; la fille de son intendant et secrétaire Montvallier, comme l'assure Métra; ou la fille d'un boulanger de Versailles2. Il est probable que la cause du mal était beaucoup plus naturelle.

On signalait déjà quelques cas de variole à Versailles ou aux environs, quand Louis XV fut pris du même mal3. La comtesse de Provence en avait

1 Comte (I'Hézecques, Souvenirs d'un page, p. 108.

* Une quatrième version dit : la fille d un meunier. Ch. Valel. qui a fait de consciencieuses recherches dans les registres mortuaires de Versailles et de Louveciennes, n'a rien trouvé qui confirmât ces diverses légendes. « On ne rencontre, dit-il, sur les registres, le décès d'aucune enfant dans les conditions voulues. »

3 Notre hypothèse se trouve entièrement confirmée par le récit du duc de Croy publié depuis nôtre première édition. Voici ce que narre le duc : « On fit courir des bruits sur la

été atteinte, quelques jours à peine après son mariage. Le chancelier d'Espagne en était mort. Plus de cinquante personnes gagnèrent la maladie pour avoir seulement traversé la galerie de Versailles; dix en moururent1. M. de Létorières en fut atteint rien que pour avoir entr'ôuvert la porte de la chambre du Roi, afin de le regarder deux minutes2.

Les médecins, tout en prenant de grandes précautions pour eux-mêmes, avaient prescrit l'éloignement de tout ce qui ne tenait pas au service du roi. Mmes Sophie, Adélaïde et Victoire restèrent seules à soigner leur père3.

Le 30 avril, au matin, les médecins, réunis en consultation, faisaient appliquer des vésicatoires au malade4. A l'Hôtel de Ville, rue Cassette, chez le gouverneur, le maréchal de Brissac. on

manière dont il avait gagné cette maladie, mais le fait est que quelques enfants l'avaient eue dans le voisinage de Trianon, et qu'une petite fille de deux ans en mourut dans un grenier, au bout du parc, et fut emportée, la nuit, dans un drap ; il parait certain que c'est là ce qui en répandit le venin dans les jardins, où il allait souvent. Louis XV aurait donc pris son mal dans les belles serres et le jardin botanique. »

• Mémoires de Mme Campan, 1858, p. 85. - Mme de Genlis, Souvenirs de Félicie.

s Elles contractèrent la variole au chevet du lit royal.

* V. le bulletin de maladie, du 30 avril 1774, dans l'opuscule du docteur Mauricet.

faisait afficher, vers la môme heure, le premier bulletin de santé du monarque.

Le libraire Hardy1, dans une relation manuscrite, nous a laissé les détails les plus circonstanciés sur la maladie du Roi2.

Dès les premiers jours, celle-ci avait présenté un caractère d'une extrême malignité. L'affaissement du malade était tel, qu'il fut à peine affecté, lui d'ordinaire si impressionnable, de savoir qu'il était gravement atteint.

Cependant, les médecins dissimulaient mal, sous un optimisme de commande, leur inquiétude et leur découragement. Le premier bulletin de la mala die du Roi, daté du 30 avril, à 7 heures trois quarts du matin, portait que « Sa Majesté avait passé une nuit orageuse, que la petite vérole s'était déclarée la veille à 11 heures et demie du soir, que l'éruption se faisait avec progrès, qu'il n'y avait de la fièvre que ce qu'il en fallait, qu'on allait lui appli-

' Ce journal intitulé : Mes loisirs ou journal d'événements tels qu'ils parviennent à ma connaissance, est conservé à la Bibliothèque nationale, fonds français, 6681. Ce manuscrit est presque entièrement inédit. Grâce à lui, nous pouvons suivre, heure par heure, la dernière maladie de Louis XV.

* Nous avons, en outre, consulté : la Correspondance inédite du prince François-Xavier de Saxe, comte de Lusace, éditée par Thévenot, p. 19 et suiv. ; les Correspondances des agents diplomatiques étrangers en France, recueillies par Flammermont; les Souvenirs de Job-Nicolas Moreau, Pion, éditeur, 1898; Y Asepsie, avril 1908 ; enfin, la Chronique médicale, 15 avril et 1er mai 190S.

quer les vésicatoires, que, d'ailleurs, le Roi était aussi bien qu'il pouvait être pour sa situation présente. »

Personne ne s'y trompait ; la situation était des plus critiques. Le public n'en était pas autrement impressionné. L'effet était bien difïérent dans le peuple que trente ans auparavant, où le même Roi, malade à Metz, aurait réellement trouvé dans sa capitale un millier d'hommes assez fous pour sacrifier leur vie, afin de sauver la sienne. On ne voyait point de gens inquiets courir, s'empresser, s'arrêter, pour savoir de ses nouvelles. Tout avait l'air calme et tranquille, tous étaient joyeux et contents *. Un fait témoigne plus que tout autre de l'indifférence générale dans cette circonstance : un chanoine de l'église de Paris disait qu'en 1744, époque de la maladie de Metz, on avait payé six cents messes pour le rétablissement de Louis XV ; en 1757, après l'attentat de Dainiens, également six cents ; à l'occasion de la maladie actuelle, seulement trois '-.

A défaut de témoignages spontanés, il y eut des manifestations officielles. A S heures *-X quart du soir, les bourdons de Notre-Dame sonnèrent a toute volée. L'abbé de Sainte-Geneviève fit decou-

1 Relation du duc de Liancour?.

* Journal de Hardy, t. II.

vrir la châsse de la sainte, par les pieds, comme le prescrivait le rituel.

De leur côté, les comédiens français et italiens annonçaient, après le premier acte, qu'il leur était enjoint, parordre, d'interrompre lespectacle, etque l'argent serait rendu à ceux qui le réclameraient.

Le dimanche 1er mai au matin, les nouvelles n'étaient pas plus rassurantes.'

La fièvre a beaucoup augmenté... L'éruption a fait beaucoup de progrès. S. M. a eu quelques moments de sommeil interrompu ; les urines coulent abondamment, les vésicatoires ont eu tout l'effet désirable !.

On avait répandu le bruit que les princes et les princesses de la famille royale s'étaient retirés dans leur château de Meudon, alors qu'ils n'avaient pas quitté Versailles, s'attendant à une issue fatale d'un instant à l'autre. A 7 heures du soir,

L'éruption a fait encore quelques progrès, surtout sur le corps et sur les membres. Les boutons grossissent, la fièvre est d'un degré plus modéré.. L'assoupissement est beaucoup moindre, les urines sont louables en quantité et qualité.

Qu'importait au public la quantité ou la qualité des urines royales? Ii s'en moquait, autant qu'il s'intéressait peu aux « prières des quarante heu-

' Maukicet, op. cit.

res », ou à l'exposition du Saint Sacrement, que l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, avait donné l'ordre de préparer « dans toutes les églises de la ville et des faubourgs ».

On répandait le bruit que le prélat s'était présenté le jour même à Versailles pour voir le Roi malade et qu'il avait été consigné dans l'antichambre par le maréchal de Richelieu1.

Une autre version courait, tout aussi mortifiante pour l'amour-propre de l'archevêque. Christophe de Beaumont était entré dans la chambre du Roi, qui lui aurait simplement dit : « Monsieur l'archevêque, j'ai appris que vous étiez tourmenté de votre colique, je vous souhaite du soulagement 2. » La vérité est qu'on avait obtenu de l'archevêque qu'il ferait au Roi une visite de politesse, et qu'il se garderait, pour ne pas l'effrayer, de lui parler de sacrements3.

1 Cf. les dépèches de l'ambassadeur anglais à la Cour de France (Athenaeum français, 6 mai 1854, p. 421).

* L'archevêque de Paris était atteint de la pierre. Le samedi précédent, il avait eu une hématurie et il avait rendu deux grosses pierres. Les coliques dont il se plaignait étaient des coliques néphrétiques. Faisant allusion à son état morbide et aussi à son manque d'énergie, on dit de lui, quand on connut l'issue de sa démarche, « qu'il pissait le sang à Paris, et ne faisait que de l'eau claire à Versailles ». Mém. secrcls, t. VII, p. 170.

3 A entendre le duc de Croy, « l'archevêque avait été fort mécontent de sa réception : on l'avait d'abord retenu dans la salle dos Gardes ; Mesdames n'avaient pu, qu'avec une peine

C'était un triomphe pour la faction Du Barry, mais ceux qui avaient formé le projet d'éloigner la favorite ne se tenaient pas pour battus.

Un grand nombre d'évèques, vertueusement indignés du scandale, allèrent trouver le premier aumônier, le cardinal de la Roche-Aymon, et lui représentèrent avec fermeté qu'il lui fallait user de son pouvoir, pour obtenir du roi la rétractation de ses fautes, le renvoi de la favorite et l'accomplissement de ses devoirs religieux. Le rusé cardinal s'y prit de façon à ménager toutes les susceptibilités : lorsqu'il allait chez le Roi, ce qui lui arrivait plusieurs fois par jour, il avait soin de lui parler souvent à voix basse, de telle sorte que personne ne pût l'entendre; par ces moyens, il se procurait la facilité de donner dans ses propos la version qui convenait à chacun *.

Cependant le roi allait de plus en plus mal, que les bulletins continuaient à être rassurants2. A

inlinie, le faire entrer. M. le duc de Richelieu l'avait d'abord retenu longtemps à causer, pour lui l'aire sentir le danger de tuer le Roi en l'effrayant ; enfin le prélat, avançant vers Sa Majesté, avait été frappé de trouver Mme Du Barry qui sortait et qui, à ce que l'on prétend, s'évanouit à sa vue. Le Roi ne dit presque rien, se retourna de l'autre côté, et on fit entendre à Monseigneur qu'il fallait qu'il se retirât. »

' D'IJeilly, Morts royales, p. 103.

* Voici les deux bulletins du l" mai, tels que nous ies relevons dans le manuscrit de Hardy :

« 7 heures du matin. — La ficbvrc a eu le même cours que la

peine avouait-on que le roi avait eu de l'insomnie.

Mardi 3 mai, 8 heures du matin.

La fièvre n'a presque pas augmenté cette nuit ; pendant le temps qu'elle a duré, la peau a conservé de la moiteur. Sa Majesté n'a pas dormi, à cause des démangeaisons importunes du nez et du menton, les boutons sont bien nourris par tout le corps, et les premiers se disposent favorablement à la suppuration. Les urines sont belles et les vésicatoires continuent à faire un bon effet.

Le premier bulletin du 4, 5 heures du matin, n'annonce pas d'aggravation.

La nuit a été tout aussi bonne qu'elle pouvait être, quoique sans sommeil. Le Roi n'a pu dormira cause de ses yeux qui lui faisaient mal. Il a été agité et a eu une petite augmentation de fièvre qui est tombée actuellenuit précédente, mais elle a été plus modérée ; le sommeil de Sa Majesté a été plus long et plus tranquille, les pustules sont plus abondantes ; on est content des urines et des vésicatoires qui font beaucoup d'effet.

« 8 heures du soir. — La fiebvre a été beaucoup moindre aujourd'hui; les boutons grossissent et quelques-uns des premiers commencent à blanchir, la tête et la respiration sont très libres. Sa Majesté a beaucoup de part à la conversation. Les urines et les évacuations du ventre sont toujours très louables. Les vésicatoires continuent toujours leur bon effet. Signé : Lemonnier, Lassone, etc. » (Cf. les bulletins publiés dans la brochure du docteur Mauncet, dont le texte est une variante légère de celui de Hardy.)

ment. Sa Majesté ne peut être mieux dans les circonstancesprésentes. Voilà la nuit du 5 passée heureusement; les urines sont belles et coulent bien.

Le Roi ayant manifesté, dans la soirée, le désir de voir une dernière fois sa maîtresse, le valet de chambre Laborde introduisit la Du Barry auprès du monarque. Le moribond, bien que très abattu, eut encore la force de saisir les mains et le sein de sa maîtresse, en témoignant le regret de perdre tant de beautés *. « Madame, lui dit-il d'une voix éteinte, je suis fort mal; je sais ce que j'ai à faire. Je ne veux pas que la scène de Metz recommence. Allez à Rueil, chez le duc d'Aiguillon, attendez-y mes ordres, et soyez toujours assurée de mon affection. »

La courtisane se retira en chancelant; elle venait d'entendre son arrêt d'exil.

A partir de ce moment, la maladie ne fit qu'empirer, sans que la rédaction des bulletins en fût sensiblement modifiée 2, et qu'on en pût inférer autre chose que le mal suivait son cours.

1 Soclavie, Mém. hisl. et polit, du règne de Louis XVI, t. II.

2 Le bulletin du mercredi 4 mai, 7 heures du soir, était ainsi libellé:

« La suppuration, qui avait paru languir pendant quelques

heures, a repris son cours et a fait un progrès sensible ce soir.

Sa Majesté est fort tranquille et a peu dormi cet après-midi

Les évacuations du ventre et des urines sont complètes ; le

Il est décidé qu'on fera un nouvel appel à la bienheureuse protectrice de la ville et du Roi. Le 4 mai, vers 11 heures du soir, on découvre en entier la châsse de sainte Geneviève.

Les moines, afin de piquer davantage la curiosité du public, ont formé une espèce de chambre noire, dans l'enceinte où est enfermée la châsse, pour mieux faire ressortir l'éclat des pierreries qui enrichissent la relique1.

Pendant toute la journée, la foule se presse à Sainte-Geneviève : les uns s'y rendent en bandes séparées, les autres avec le clergé de la paroisse. Le libraire Hardy, en vrai badaud parisien qu'il était, s'était joint au clergé de la paroisse Saint- André-des-Arts. Ayant eu l'adresse de se placer à la suite d'un de ses confrères, marguillier en charge, il put approcher de la châsse vénérée, qui lui parut « fort riche en pierreries ». Il la vit gardée par les premiers et principaux magis-

pouls continue d'être bon; il n'y a point encore d'apparence de

redoublement. »

Celui du 5 mai, 7 heures du matin :

■ La suppuration se soutient par tout le corps et commence à gagner les extrémités ; sa marche n'est pas rapide ; la lièvre n'a point augmenté cette nuit, le sommeil a été fréquent et coupé sans aucune agitation ; les urines ont bien coulé, les vésicatoires font rendre beaucoup de pus. ■»

' Mémoires secrels, etc., t. Vil, p. 17o.

trats du Châtelet, en robe rouge, par le lieutenant civil, le lieutenant criminel, quatre commissaires ou huissiers, et un détachement du guet, dont deux soldats, baïonnette dehors, étaient placés de chaque côté de l'autel.

Le lendemain, on commençait une neuvaine pour le rétablissement du Roi.

Tout le corps de ville assista à la grand'messe qui se dit à Sainte-Geneviève. Messieurs des six corps des marchands de Paris distribuèrent, pendant la cérémonie, des billets d'invitation imprimés, pour une messe solennelle qu'ils se proposaient de faire célébrer, le lendemain vendredi, à 14 heures du matin, en l'église des prêtres de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré, à l'effet de demander à Dieu le rétablissement de la santé du Roi1.

Malgré ces démonstrations officielles, le gros de la population restait indifférent2.

Les spectacles demeuraient suspendus, mais on se réjouissait ailleurs. La police dut défendre à

' Journal de Hardy ; Mémoires secrets, t. II, p. 330.

2 La police était d'autant plus vigilante, que l'indifférence s'accentuait davantage. Une dame fut arrêtée pour avoir fait quelques réflexions sur un bulletin de santé, ce Tout Paris, consigne Hardy sur son journal, était rempli de mouches, qui épiaient les discours des citoyens, et les forçaient d'user de la plus grande circonspection dans leurs paroles. »

tous les traiteurs de recevoir chez eux aucun joueur d'instrument.

Toutes ces mesures n'étaient pas faites pour raviver les sympathies populaires. On continuait à lire les bulletins1, mais dans le secret espoir que le dénouement qu'on souhaitait tout bas ne se fit pas trop longtemps attendre.

Tandis que Paris évitait de se passionner, à Versailles les intrigues allaient leur train. Un -des amis les plus dévoués de la Du Barry, le duc de Fronsac, alla jusqu'à menacer le curé de Versailles de le « jeter par la fenêtre », s'il osait parler de la confession, du viatique ou de l'extrême-onction.

Mais le samedi 7 jnai, à 3 heures du matin, le Roi se sentit si défaillant, qu'il réclama son confesseur2. Il dut le demander jusqu'à trois fois et se fâcher pour qu'on le lui envoyât. La confession dura tout au plus un quart d'heure ; dix-sept minutes, au dire du consciencieux Hardy.

Comme les ducs de la Vrillière et d'Aiguillon

• I.c G mai, il en fut publié jusqu'à 4 : à S heures, à 6 heures et 7 heures du matin et à 7 heures du soir. Ils sont rapportas dans le travail du docteur Mauricet.

2 L'abbé Maudoux, qui était un prêtre très âgé et aveugle, et qui connaissait le roi depuis de longues années, avait sur le monarque un très grand ascendant. « Il faut prendre ce que los médecins vous ordonnent, lui disait-il, dans un esprit de pénitence. — Ah ! la pénitence est trop douce », répliqua le roi.

voulaient retarder le viatique, La Martinière dit au Roi 1 :

Nous pensons au temporel, pensez au spirituel... J'ai vu Votre Majesté dans des circonstances bien intéressantes, mais jamais je ne l'ai admirée comme aujourd'hui ; si elle me croit, elle achèvera de suite ce qu'elle a si bien commencé.

Le viatique fut administré au Roi le jour même, à 7 heures du matin. En voyant arriver les sacrements, Louis XV, redevenu pieux, parce qu'il se sentait en danger, se releva à mi-corps, jeta son bonnet de nuit au pied du lit et joignit les mains avec ferveur2. Il eutgrand'peine à prendre l'hostie qu'on lui présentait. On dut lui ouvrir la bouche, et il s'y prit à plusieurs fois pour absorber les espèces saintes.

La maladie était entrée dans la phase la plus critique. On ne s'entretenait que de la mort prochaine

1 La Martinière avait toujours conservé son franc parler visà-vis du roi. Un jour, pendant sa dernière maladie, Louis XV s'étant plaint de la douleur provoquée parquelques pansements. La Martinière lui aurait répondu : « Quand Votre Majesté sera en santé, elle nous commandera, nous lui obéirons, mais actuellement.il faut qu'elle fasse ce que nous lui prescrivons. » Hardy, toc. cit.

- Pour la cérémonie du viatique, voir Archives nationales, K 138, n° 122 et Revue des Documents historiques, lre année, p. 164 et suivantes.

du Roi. Des bulletins1 imprimés étaient affichés à la porte des boutiques, dans les différents quartiers de Paris. La famille royale était plongée dans la consternation. L'affolement était tel qu'on eut recours, comme dernière ressource, aux empiriques.

Un Anglais, du nom de Sutton, dont l'oncle possédait, dit-on, un spécifique infaillible contre la variole, fit ses offres de service. 11 envoya à Versailles une poudre dont il demandait à faire l'essai. Les médecins, incapables d'analyser le mélange, ou redoutant peut être de voir le Roi sauvé par d'autres mains que les leurs, refusèrent de laisser expérimenter Sutton. Ils le traitèrent de charlatan et d'imposteur et firent tout pour obtenir contre lui une lettre de cachet, qui l'éloignât à jamais du royaume 2.

Quand on vit que le Roi n'en reviendrait pas, on fit rechercher partout l'empirique, pour lui acheter son secret. Le duc d'Orléans, Mme Adélaïde, lui firent offrir 100.000 écus, pour qu'il consentît à le livrer; il répondit qu'il ignorait la formule de la composition du remède et qu'au reste il était

1 Nous avons publié un fac-similé de ces bulletins, imprimé et manuscrit, dans les Morts mystérieuses de VHisloire, dernière édition, t. II, p. 121 et 129.

* Sur les Sutton, le Dr André Fasquelle a donné de très intéressants détails dans le travail qu'il a écrit, en collaboration avec le Dr Max Billard, et qui a paru dans V Asepsie, 1908, p. 15, note 1.

trop tard. Il avait parié, disait-on, 25 louis que le Roi n'en reviendrait pas1.

La vérité commençait à se faire jour. Les bulletins contenaient l'aveu à peine voilé de l'état désespéré du Roi. Partout se répandait le bruit que le Roi était fort mal; d'autres allaient jusqu'à dire qu'il était mort et qu'on le cachait pour des motifs politiques, « attendu qu'il était question à la Cour de prendre des arrangements, pour lesquels on avait besoin d'un intervalle de trente-six heures de temps2 ».

On affirmait que tous les équipages étaient prêts et les chevaux bridés pour conduire la famille royale en différents endroits. « On assurait que la boëte dans laquelle devait être renfermé le cœur du Roi était déjà commandée chez l'orphèvre. On rencontrait dans les rues des crocheteurs chargés de pièces d'étoffes noires qu'ils portaient dans différentes maisons3. » •

Le premier bulletin du 9 mai annonçait la persistance de la fièvre et un état semi-comateux. Les boutons se desséchaient et l'éruption commençait à s'étendre aux muqueuses pharyngée et laryngée. Les vésicatoires ne rendaient plus.

• Correspondance de Métra, t. I, p. 14, 15, 26 ; Mémoires secrets, t. VII.

1 Journal de Hardy, t. II, p. 333.

3 Id., ibîd.

On ne se gênait pas pour exprimer tout haut l'opinion qu'on avait du Roi. La police, toujours en éveil, arrêtait journellement nombre de personnes, qui s'entre: onaient avec trop de liberté delà maladie du souverain. Rue Saint-llonoré on arrêta, sortant du jardin du Palais-Royal, un particulier, qui avait eu l'imprudence dédire à un de ses amis, en lui annonçant que le Roi était fort mal : « Qu'est-ce que cela me fait? Nous ne saurions être pis que nous ne sommes. »

Le lundi 9 mai, l'agonie commençait. Le corps du monarque se détachait en lambeaux; il se dégageait dans la chambre une odeur d'une fétidité repoussante.

Le spectacle était affreux. A peine le moribond put-il prononcer le mot Amen, quand les prières furent terminées... « Les croûtes l'empêchaient de voir... Le roi avait un masque comme du bronze et grossi par les croûtes... la bouche ouverte, sans que le visage d'ailleurs fût déformé, ni montrât de l'agitation, enfin, comme une tête de More, de nègre, cuivreux et en/lé », dit en propres termes le duc de Croy.

Les bulletins étaient toujours rédigés dans le même esprit de servilité. Rien n'y laissait prévoir que le Roi était aux portes de l'éternité.

Le mardi 10, à 3 heures 20 minutes, après midi, selon la relation d'un contemporain, Louis XV avait cessé de souffrir1.

A cet instant, on vit une bougie s'éteindre : c'était le signal convenu- par les chefs des écuries avec les gens qui se trouvaient dans la chambre du Roi, pour annoncer la fin du monarque.

Louis XV étant mort d'une maladie contagieuse3, la nécessité s'imposait, dans l'intérêt général, de supprimer toutes les formalités observées d'ordinaire après la mort des souverains.

Comme le disait une feuille anglaise de l'époque,

1 D'après le docteur Mauricet, qui a eu sous les yeux les pièces originales, le roi serait mort « le II, à trois heures et quart du matin, après un vomissement ». Le lendemain était le jour de la fête de l'Ascension.

2 Mémoires de Mme Campan.

3 Voici quels furent les ordres donnés par Louis XVI, dès son avènement, pour dissiper le « venin », comme on désignait alors l'élément infectieux : « A l'égard de l'appartement du Roi, l'intention de S. M. étant que l'on remédie aux pièces qui ont pu contracler du venin, il convient de lessiver la pièce du Conseil, en conserver les fonds, autant que faire se pourra pour être blanchie. En faire de même de la pièce de la pendule et de la petite antichambre des chiens et de la petite salle à manger. Quant à la petite chambre à coucher, il convient de remettre un parquet neuf, de refaire le plafond qui est lézardé, lessiver et regratter nu vif les corniches et lambris pour être blanchis et réparés pendant Compiègne et être dorés ensuila quand S. M. l'ordonnera. » Bulletin delà Société des sciences morales, des lettres el des arts de Seine-el-Oise, 1S9.Ï, n° 1, p. 14.

Louis XV devait être inhumé privalely, c'est-à-dire en simple particulier1.

On avait bien pensé un moment à l'embaumer; le premier gentilhomme de la chambre, le duc de Villequier, avait donné l'ordre au chirurgien Andouillé d'ouvrir le corps de Louis XV et de procéder à l'embaumement, mais celui-ci ayant répliqué : « Je suis prêt, vous tiendrez la tête, pendant que j'opérerai, votre charge vous l'ordonne », le duc n'avait pas insisté.

Le vide n'avait pas tardé à se faire autour du cadavre. A l'exception de ceux que le devoir retenait au palais, tout le monde avait pris la fuite.

Une heure après la mort du Roi, le valet de chambre Luborde lui avait passé une chemise blanche. Au bout d'un assez court espace de temps le corps était devenu aussi blanc que la chemise; on n'y apercevait plus trace d'éruption. « parce que tout était rentré en dedans ,>.

On ensevelit le cadavre dans un cercueil de plomb, « enduit d'un mastic composé de chaux, de vinaigre et d'eau-de-vie camphrée, qu'on avait soudé sur-le-champ et enfermé dans un double cercueil de bois de chêne2 ». Les deux cercueils étaient séparés par un lit de son.

* Gentleman s Magazine, mai 1774.

* Journal de Hardy, p. 337.

Le convoi se fit le 12, à la lueur des flambeaux; il n'était composé que de trois voitures de la Cour à huit chevaux, dans l'une desquelles était le cercueil, couvert du manteau royal et surmonté de la couronne. Les coins du poêle étaient portés par les grands officiers de la Couronne.

Dans la seconde voiture étaient les évêques ou ecclésiastiques nécessaires à cette pompe funèbre ; et, dans la troisième, M. le duc d'Orléans avec quelques seigneurs. Le tout était accompagné d'un détachement de différents corps de la maison du Roi et des valets de pied avec des flambeaux1.

Au moment où on emportait le cadavre, dans les allées de Versailles, le peuple criait : « Tayaut! Tayaut! », tandis qu'à Saint-Denis l'on chantait : « Voilà le plaisir des dames, voilà le plaisir2 ! »

La mort du Roi provoqua une pluie d'épitaphes satiriques3; celles que nous allons citer suffiront à donner le ton. Commençons par la moins méchante :

Cy-gist Louis le quinzième

Du nom de Bien-Aimé le deuxième.

Dieu nous préserve du troisième !

1 Extrait d'une lettre datée du 14 mai 1774 et dont nous devons la connaissance au docteur Mauricet.

2 Revue rélrospective, t. III (1834), p. 42.

3 Sophie Arnould dit, faisant allusion à la mort du Roi et à l'exil de la Du Barry : « Nous voilà orpheline de père et de mère. »

Les trois qui suivent sont plus malicieuses :

Cit git le bien-aimé Bourbon, Monarque d'assez bonne mine, Et qui paye sur le charbon Ce qu'il gagnait sur la farine.

Ami des propos libertins, Buveur fameux et roi célèbre, Par la chasse et par les catins:

Voilà ton oraison funèbre !

Louis termina sa carrière Et remplit ses nobles destins; Fuyez, voleurs, pleurez, catins.

Vous avez perdu votre père.

Les bienfaits du règne étaient résumés dans cette épigramme :

Cy-gist un roi tout-puissant.

D'abord, à son peuple, en naissant.

Il donna papier pour argent.

Plus d'une pierre en grandissant, Puis la famine en vieillissant.

Puis enfin la peste en mourant , Priez pour ce roi bienfaisant !

Mais voici le bouquet :

La v par un bienfait

A mis Louis XV en terre, En dix jours la petite a fait Ce que, pendant vingt ans, la grosse n'a pu faire.

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