‹ Le café-chantantChapitre 1 sur 1 · MONSIEUR RENÉ DOUMIC · texte numérisé non relu

MONSIEUR RENÉ DOUMIC

Cbeh Maître,

C'est à vous que je veux dédier ce livre de récits d'Afrique, qui ont paru dans la Revue des Deux Mondes. Je garderai, ineffaçable, le souvenir de raccueil que je reçus dans cette maison, alors que, pauvre petite Orientale, le coeur étreint d'angoisse, je me trouvais lancée à travers le Paris actuel, après que j'avais vécu jusqu'à mon âge parmi le calme des coteaux d'Alget la Blanche, le chant lointain de la mer, le souffle parfumé des brises dans les éventails des strelitzias. J'arrivais, n'ayant pour moi que l'ardent désir de conter en langue française mon pays. J'uvais alors présente à la mémoire la figure de ce beau vieillard qu'est notre ami Charles

de Gallandy maire de ma ville ^ qui, venant me dire adieu, parmi mes malles déjà prêtes :

a Chère amie, m'avait-il dit, vous voilà devenue nomade. . . Dieu vous accompagne !,.. » Et plus bas, le regard perdu dans le bleu du port où appareillaient les navires : « Oh! cet adorable et exécrable Paris. . . avec son fonds inépuisable de blague, de rosserie et de scepticisme L,. » Cher Maître, vous n'avez pas voulu que j'eusse à éprouver la cruelle vérité de cette parole, qu'avait seule inspirée la sollicitude craintive. Tout de suite, vous m'avez accueillie, et avec un beau courage dont mes éditeurs veulent vous remercier avec moi, vous m'avez ouvert toutes grandes les portes de votre Revus, qui est la Revue des premiers parmi les écrivains de France. Me voilà sauvée. Cher Maître et ami, daignez accepter l'hommage de ce livre.

E LISSA RHAIS.

^L CAHOUA DEZ ZAHOU

Blidah était en fête. Les Arabes célébraient le dernier soir du Ramadan. Pendant que sept heures sonnaient aux horloges, une salve de canon partait d'une des collines environnantes, se déployait en roulements sourds dans Tazur enflammé, et venait mourir sur la ville basse, déjà baignée d'ombre. Les maisons blanches de la ville haute, plus proches, s'ébranlaient. De toutes parts, des you-you éclataient, des cris de réjouissance, des invocations à la gloire d'Allah. Dans les rues étroites, des bandes d'enfants, en gandou-

rahs de soie bleues et roses, en babouches vernies, lançaient des pétards, applaudissaient de leurs petites mains rougies de henné jusqu'aux poignets, et entonnaient à tue-tête des refrains populaires. De loin en loin, le battement assourdi et cadencé d'un tambourin, la chanson aiguë et nasillarde d'une Tcûita annonçaient l'approche d'une procession de ziarine (pèlerins au marabout).

Entre les murs pleins des constructions menues, parmi les courettes badigeonnées à la chaux bleue, c'était une animation débordante. Les femmes, en costumes de satin et de dentelles, allaient et venaient, se hâtaient pour recevoir les Sidis au retour de la Mosquée, activaient la préparation du repas du soir, mettaient un dernier ornement à leur toilette, décoraient leurs têtes coiffées de foulards d'or avec des guirlandes de jasmin et de

mimosa, et parfois s'interrompaient pour exhaler de leurs poitrines un youyou de joie palpitante. Une odeur d'encens flottait depuis le midi, mêlée aux parfums des fleurs orientales, à la vapeur forte qui montait des marmites enfumées mijotant autour des vasques d'eau sur des feux de bois.

Toutes les maisons mauresques, toutes les ruelles et les placettes, tout le quartier arabe, toute la campagne alentour étaient en liesse...

Seule, cependant, une habitation très ancienne, s'élevant un peu à l'écart, montrant au flanc du coteau de Sid-El-Kebir sa façade orgueilleuse, semble ne pas prendre part à Tivresse unanime de tapage et de plaisir. C'est la demeure de Sid El Haloui, un caïd retraité, de noble souche.

Les épaisses murailles, décorées d'arabesques de plâtre et percées de lucarnes

en Ogives, demeurent immobiles, inébranlées. Dans le voisinage, comme par un respect instinctif de la foule, il s'est fait un silence tout de mélancolie. . .

A l'intérieur, un calme, une paix infinis tombent du firmament sur la tabia (1) brillante de vieilles mosaïques jaunes, où frissonne un saule gigantesque. Autour d'un puits, sur une margelle bleue, une multitude de petits pots de basilic de dimensions égales alternent avec des vases d'œillets « joues de vierge ». Au milieu de la tabia, une table basse est dressée. Sur un plateau de cuivre, la vaisselle de Goiirnah, à gros filets d'or, s'étale et miroite parmi les jasmins et les églantines.

Le maître de la maison est assis près de^ là, sur la hidoura{^) de fêtes, en peau de'

(1) Sorte de cour entourée d'une palissade, sur le derrière de la maison.

(2) Petit tapis de peau.

mérinos. Yétu d'une gandourah de soie, les pieds nus» ses sandales en cuir jaune déposées auprès de lui, il fume paisiblement un narguileh à Teau de fleurs d'oranger. Il suit d'un œil distrait la fumée grise et odorante* qui s'échappe de ses lèvres, et monte en spirales dans l'air bleu du soir. Il écoute les pas furtifs de sa femme qui va et vient dans la cuisine d'en face, occupée à accommoder le souper...

Les grondements du canon de Ramadan ont cessé. La voix du mtà^a qui consacre la fin du. long carême s'est tue tout à fait. Le calme retombe, plus absolu encore...

Soudain, dans ce silence, le hennissement d'un cheval à l'autre extrémité du jardin se fît entendre, et tira de sa rêverie le paisible fumeur. Le vieux caïd sourit.

s LE CAFÉ-CHANTANT

— Saïd s'ennuie et s'énerve, pensa-t-il.

Il y a deux jours que je ne l'ai fait sortir... Si j'allais faire un tour après souper? Je descendrais volontiers voir les rues bruyantes de ce soir de fête... Cela me divertirait un peu de ce silence des campagnes qui finit par m'oppresser. . .

Mais aussitôt la vision de sa femme se présenta à son esprij;. Il en éprouva quelque gêne, quelque honte peut-être...

— Elle restera seule! se dit-il. Elle qui est déjà si triste depuis une wmée, depuis que son cher Youssef est mort au pays des Roumis!...

Les traits de Sid El Haloui s'embrumèrent. Un soupir souleva sa large poitrine.

— Non, murmura-t-il, cela ne doit pas se faire... La laisser seule avec sa peine... Surtout ce soir... Car c'est aux jours de fête que la place du dispieiru semble plus

LS GàPÉ-GHANTANT 6

vide encore et que le chagrin de son absence étreint r&me...

Un second hennissement de Saïd, plus fort que le premier, retentit dans le jardin. Le sang du vieux cavalier bouillonna dans ses veines saillantes. Son œil noir s'alluma.

— Sur Allah, cet impatient de Saïd veut sortir, ce soiir... Son àme se serre aussi... [1 ne supporte plus le repos et la solitude. . . Enfin... nous verrons... Peut-être... Si Allah veut... après souper, je descendrai prendre un café, et je remonterai aussitôt...

Une bonne odeur de meqqetfa (1) assaisonnée de piments se répandit dans la cour.

La maltresse de maison parut, soulevant entre ses mains une soupière minuscule de porcelaine rose à fleurettes dorées.

(4) Soupe orientale aux pâtes, aux épices et aux herbes arokuatiques.

Ella Fathma était une femme d'un âge mûr. De taille moyenne, grasse, de teint pur, de traits fins et délicats, elle possédait un charme tout oriental. Son port était imposant, à Télégance native. De l'ensemble de sa personne se dégageait un air de mélancolie douce et de tristesse résignée.

Elle était toute vêtue de blanc. Ses pieds nus glissaient sur les mosaïques de la tabia reluisante de propreté malgré l'usure.

A ses doigts effilés et pâles, révélant sa race, une teinte de henné passé se distinguait encore. Elle portait au front un bandeau de tulle, signe d'un deuil encore frais. Ses paupières étaient bleuies. Elle avait beaucoup pleuré en effet, dans l'aprèsmidi, au cimetière de Sid-El-Kebir, sur la tombe du fils d'une vieille amie, à défaut de celle de son fils propre. Elle avait beaucoup pleuré, elle avait chanté, sur un air

higubre, des complaintes torturantes à r&me de son Youssef, mort en héros, et elle se serait déchirée les joues, si ce n'eût été offense à Allah, ce dernier soir de Ramadan...

Les bras tendus en avant, les yeux fixés sur sa meqqetfa rouge et fumante, Ella Fathma avança vers la table. Elle déposa avec précaution la petite soupière rose parmi les fleurs, puis, du môme pas de sultane triste, elle retourna à la cuisine, les mains vides.

Elle en ressortit presque aussitôt. Elle apportait cette lois une énorme pastèque, fendue parle milieu. Sous la peau verte et lisse, entre les lèvres blanches, le cœur du fruit, piqué de larges grains noirs, éclatait en chair rouge etuppélissante.

— La pastèque de cette année est sortie bonne, ma sœur? demanda Sid El Haloui à sa femme.

— Regarde seulement, ya sidi!... Cette année sera heureuse et bénie... Allah fera terminer cette guerre! implora Ella Fathma en levant les yeux vers le ciel déjà fourmillant d'étoiles. Car tes enfants, ô mon Dieu, ont assez souffert, les uns dans la mort, les autres dans la vie 1

Elle déposa la pastèque dans une terrine d'argile où elle versa un demi-seau d'eau fraîche qu'elle venait de puiser. Elle prit place devant la meïda en face de son mari, et, après un Bismi Allah des deux époux, après la prière un peu longue des soirs de fête, le repas commença.

Il fut entrecoupé de rares paroles, mais dont la guerre ne cessa d'être le sujet.

Questions et réponses étaient calmes, sans exu,bérance. Elles affirmaient toujours la foi profonde, le fanatisme intérieur, la soumission sans plainte aucune au Tout- Puissant Allah, de qui les volontés aux

mobiles inconnus sont supérieures et nécessaires aux agitations des hommes.

Le souper fut frugal et dura peu. La meqqétfa épicée, un peu de couscous au mouton, un plat de viande aux amandes, et Ton découpa la pastèque rafraîchie. Elle était douce et fondante (mremm/a). Le mari et la femme la savourèrent à Taise, désaltérant leurs bouches desséchées par la chaude journée de carême.

Déjà Ella Fathma, après avoir remercié Dieu d'un Hemdou Allah, s'essuyait les lèvres et s'apprêtait à se lever de table pour vaquer à son ouvrage, quand, du fond de son hangar, Saïd poussa un troisième hennissement, plus prolongé, plus nerveux que les deux premiers, et qui fit retentir les échos des montagnes...

Ella Fathma demeura interdite. Elle lança à son mari un regard d'inquiétude.

Elle était superstitieuse, comme toutes les

femmes de sa race. Comme toutes les Musulmanes, elle acceptait en signe de mauvais augure qu'un animal domestique ou bien imitât le cri d'un autre animal, ou bien, comme c'était ici le cas, criât luimôme à des heures inaccoutumées. Elle avait entendu de la cuisine le premiejr hennissement de Saïd, puis le second.

Elle avait voulu n'y point prendre garde.

Mais au troisième, son cœur se serra brusquement. Ces hennissements répétés, par ce soir de fête, lui faisaient mal. Le dernier surtout résonna dans son âme endolorie comme un présage de malheur. . .

— Saïd a envie de gambader ce soir, il a chaud dans sa litière!... risqua Sid El Haloui qui avait deviné les appréhensions de sa femme^ connaissant son excessive crédulité.

Il n'était pas crédule du tout, ni superstitieux, lui, le vieux et rude guerrier! Son

métier ne lui avait guère laissé de loisir pour ces choses-là! Il n'avait connu que l'ivresse des victoires remportées au Maroc, les joyeuses haltes guerrières, rimprévu des alertes, le crépitement de la poudre et le cliquetis des sabres. Sa vie tourmentée et pleine d'action ne lui avait point permis d'observer et d'approfondir certaines combinaisons du hasard, certaines coïncidences extraordinaires, que, dans sa race, on tenait pour des présages infaillibles. Il ignorait tous les dictons d'ancêtres, et il était entièrement dépouillé de tous les préjugés de l'Islam.

Ella Fathma ne desserrait point les lèvres. Un pénible silence se faisait. Tout à coup, voici qu'un quatrième hennissement du cheval éclata.

— - Qu'a-t-il, ce soir, Saïd? dit enfin Ella Fathma devenue blême. Il me taillade le cœur, avec cette façon de hennir,

dans cette soirée où les anges du ciel ont abandonné les hommes!... Allah! supplia-t-elle, conserve-nous ton appui et ta bénédiction ! . . .

— Bah! s'écria Sid El Haloui, comme tu te tourmentes pour peu de chose ! Saïd est jeune. Il y a deux jours 'que je ne Tai fait sortir. Avec cela, une abondante nourriture... Il est fatal que son sang s'échauflfe ! . . . Tiens, reprit-il après une seconde d'hiésitation embarrassée, pour l'apaiser... j'ai envie de descendre jusqu'à la ville et de remonter tout de suite. . . Cela lui brisera les jarrets, lui assouplira les nerfs...

Ella Fathma trouva toute naturelle cette idée de son mari. Au surplus, si Sid El Haloui avait lui-même le désir de faire un peu de cheval, elle ne tenterait point de l'engager à se départir d'une habitude qui avait été la passion de sa vie. Sid El Haloui

sortait assez souvent à cheval, le soir, surtout pendant les limpides nuits d'été, a Péché le sommeil, disait-il, par ces moments où Ton respire dans le souffle de Tair Todeur de la Djenna! » Et il sautait sur Saïd pour ne rentrer qu'au lever du soleil et venir conter à sa femme qu'il adorait les splendeurs nocturnes des campagnes endormies...

Ella Fathma approuva donc le dessein du sidi. Sid El Haloui se leva, rentra pour endosser une paire de burnous en beau drap luisant, se coiflfa de sa chéchia entourée de cordes et d'un voile blanc, chaussa ses bottes de filali brodées d'argent, et descendit aussitôt habiller Saïd qui frémit de joie et d'impatience en reconnaissant les pas de son maitre.

En un. clin d'œil, le fringant cheval arabe, à robe blanche, longue queue, museau effilé, fut revêtu de sa selle de cuir

gren^it à hauts arçons élevés d'arabesques, d'un poitrail et d'un frontal portant une main d'or, ainsi que d'un vieux kaïk marocain à rayures jaunes, rouges et bleues.

Cependant, la satisfaction de Sid El Haloui n'était point pure. U n'était pas content du simple Bqaï âla khir qu'il avait jeté à sa femme en s'éloignant d'elle. U s'en voulait de l'avoir ainsi abandonnée.

Avant de monter Saïd, il ne résista pas au besoin de retourner sur ses pas. Il fit zigzaguer de nouveau dans les allées obscures ses bottes neuves déjà garnies d'éperons d'argent.

U trouva Ella Fathma qui avait lestement débarrassé la table, et qui, ayant retroussé sur ses bras blancs les manches de son corsage de tulle, s'apprêtait à laver la vaisselle. Car depuis que la vieille négresse Dadda Merdjana était morte, Ella Fathma n'avait jamais voulu la rem-

placer, par fidélité à sa mémoire. Elle espérait aussi qu'en se donnant plus d'occupation, elle arriverait à oublier un peu la douleur de son fils chéri qui dormait là-bas parmi les Roumis, sans tombe ni visites pieuses.

Sidi El Haloui s'approcha d'elle, l'attira tendrement à lui, et lui murmura :

— Ma petite mère, ne t'ennuie pas : je rentrerai bientôt...

— Va, mon ami, va te distraire un peu.

Cela est nécessaire à l'homme. Moi, tu le sais bjen, je ne m'ennuie jamais...

Encore qu'elle fût sincère en ces paroles, Ella Fathma ne put s'empêcher de penser au vieux dicton : Le coeur de V homme est étroit comme le cœur du rossignol. . .

Il est étroit en effet, le cœur de l'homme, et égoïste, et impatient de jouissance, comme l'oiseau qui, avide de liberté, ne parvenant pas à rompre les barreaux de

sa cage, se donne la mort en s'étranglant de ses griffes...

... Tandis que le cœur de la femme est large, large comme le cœur de la vache qui donne son lait et son veau d^un œil paisible, car Allah versa la paix dans son âme. . .

— Lâche seulement Sloughi et laisse la porte entr 'ouverte, poursuivit Ella Fathma.

Nous n'avons rien à craindre lorsque lui veille...

Sid El Haloui hésitait en/core. C'était à regret qu'il quittait sa femme. Ella Fathma comprit ses scrupules.

— Allons, va, mon ami, lui dit-elle.

Qu'Allah soit avec toi !

Et elle ajouta :

— J'ai encore à tourner longtemps dans la maison avant d'aller me reposer. Je n'aurai pas le temps de songer à ma solitude que tu seras de retour. Vois tout ce qui me reste à faire, . ,

Ella Fathma compta sur ses dix doigts.

— A refaire mon levain pour le metlô (1) , à finir de mijoter la confiture d'oranges, à cribler la semoule pour \esktkat (2), à préparer notre linge pour notre ziara (3) de demain à Sid-El-Kebir...

Sid El Haloui sourit légèrement à cette énumération copieuse et naïve, qu'il savait surtout faite de grandeur d'&me. Il déposa sur le front de sa compagne un baiser affectueux, et lui dit :

— Qu'Allah t'aide, ô mon amie I

— Allah te protège, répondit Ella Fathma.

Et elle accompagna son mari jusqu'à la balustrade de pierre qui entourait la tabia.

Elle le vit se diriger vers la niche de bri-

(1) Pain de semoule fait à la maison dans des SOI tes de plats de terre cuite.

(2) Galettes en couronnes.

(3) Pèlerinage.

n LE CAFÉ-CHANTANT

ques au milieu du jardin, détacher de ses chaînes leur énorme chien kabyle, puis rejoindre Saïd qui, au pied d'un cyprès, trépignait et ruait, agitait frénétiquement son abondante crinière.

Et Sid El Haloui s'en alla, majestueux dans ses habits de fête, sur sa monture étincelante.

Ella Fathma écouta quelque temps le sabot de Saïd résonner dans le silence d'alentour. Les bruits de gaieté de la ville prochaine parvenaient confusément, comme en un rêve. Ella Fathma sentit à nouveau une, angoisse lui mordre la poi* trine. L'écho du piétinement du cheval s'évanouissait dans la nuit calme, sur la route qu'elle savait déserte. . .

Cependant, par le chemin national, large et bordé de platanes, Sid El Haloui descendait vers la ville. Il sentait son coursier magnifique piafler sous lui, frémir et se cabrer, comme pour une parade. La brise de la nuit, chaude, voluptueuse, frôlait le feuillage obscurci des grands arbres, promenait des senteurs de jasmins, d'orangers et de roses sous la féerie du ciel d'étoiles. A droite de la route, quelques villas européennes, avec leurs contrevents verts et leurs petites treilles de vigne, dormaient au clair de lune. A gauche, des rochers escarpés, aux découpures pittoresques, dévalaient vers le lit de rOued-El^Kebir, et Ton entendait en

bas, parmi des oliviers et des figuiers, le murmure étouffé du courant invisible. La nuit resplendissait.

Pourtant, Sid El Haloui ne goûtait pleinement ni la douceur embaumée de Tair, ni rharmonie tranquille du paysage familier. Il était mécontent de lui-même. Il se reprochait presque d'avoir quitté sa chère compagne. Elle lui avait puru ce soir plus triste, plus fatiguée que les autres jours.

Ses cheveux, qu'elle ne teignait plus depuis la mort de son enfant, — comme ses niiains et ses pieds, — étaient tout blancs déjà, quoiqu'elle fût assez jeune encore, de beaucoup plus jeune que son époux ! Et comme son front s'était ridé dans cette année de deuil!...

« pauvre femme, soupira Sid El Ilaloui, elle qui ne méritait que récompense, Allah l'a éprouvée durement! Plus elle va, plus elle déteint! De sa personne la moitié a

LE CAFÉ-CHANTANT n

diminué I Elle est devenue vieille entre les vieilles!...

Devant moi, je sens qu'elle contient ses lamentations et ses larmes. Elle me dissimule sa douleur qui la brûle. Elle feint de parler de choses insignifiantes, elle fait effort peut-être pour s'y intéresser ellemême. Mais moi, je sais bien que sa raison u'est qu'avec son fils. Il y a dans son cœur un trou qui se creuse, se creuse, saigne sans cesse. Elle entre patiemment tous les jours sous la terre. . . On dirait môme qu'elle aime sa souffrance, qu'elle s'y complaît, qu'elle éprouve comme une volupté à l'entretenir, à la prolonger. . . Elle était presque heureuse, tout à l'heure, que je m'éloigne d'elle.-. C'est mal à moi de l'avoir abandonnée à la solitude, qui est complice de la douleur. La malchanceuse va éteindre le feu par le feu !.. .

Perdre un fils unique en effet, un fils de

vingt ans... Et comment le perdre? Sans l'avoir vu malade, sans l'avoir pu veiller une nuit ou une heure, sans lui avoir tendu une gorgée d'eau!,.. Tombé là-bas... nous ne savons ni où ni comment, et puis couché dans une terre inconnue... sans une pierre de sépulture... sans un marabout pour le protéger. . .

Un fils unique, aimant et doux, qui me remplaça bien souvent auprès d'elle, qui combla le vide de mes longues absences, tandis que je devais voyager dans leSidouaçs lointains, que je faisais campagne dans les monts perdus du Maroc ou du Sud Tunisien...

Un fils de vingt ans! Le perdre, au moment où elle croyait le marier ! Elle lui avait choisi déjà sa femme parmi les plus dignes et plus belles vierges musulmanes de Blidah. Elle avait déjà préparé jusqu'aux petits fagots de bois pour allumer les feux

du repas de noces... La mort est venue le lui ravir, et c'est comme une fève grillée qui lui auraitsauté d'un tadjinn!. . . (1). A la vérité, si pareil malheur lui était apparu seulement en rêve, elle se serait éveillée épouvantée!

Nous autres hommes sommes bien moins à fdaindre. Nous sommes bien plus vite consolables, surtout lorsque nous avons la pensée que ce membre de notre famille a succombé sur un champ de guerre. La noblesse de la cause qu'il a défendue avec son cœur^ sa mort qui brille comme un diamant aux yeux d'AUah et des hommes, cela suffit à apaiser notre regret. . .

Mais une femme, une mère, peut-elle comprendre? Sa douleur est trop forte...

La brûlure de son cœur n'a ni remède ni

(4) Sorte de plat rond de terre cuite, seryant à gnUer les légumes secs, à faire le pain de maison, etc...

tS LE CAFÉ-CHANTANT

médecin. . . Elle rie regrette que son enfant, elle ne voit que son enfant perdu !

Ah! cette guerre ! cette guerre!... Allah maudisse ceux qui Tout voulue ! ... »

Tout à ses tristes réflexions, Sid El Haloui avait lâché les brides de son cheval.

Saïd, s'en donnant à cœur joie, gambadant, galopant tout à son aise, eut bientôt passé la route nationale. Et sans s'en rendre compte, Sid El Haloui se trouva devant les remparts de la ville. Il fut tiré de sa rêverie par une rumeur assourdissante, par des bruits de pétards, de tambourins et de castagnettes de cuivre. Il releva la tête, et fut tout surpris d'apercevoir les lumières de Blidah.

A mesure qu'il approchait, le brouhaha grandissait à ses oreilles. Maintenant, il percevait nettement les exclamations, les appels, des phrases entières de souhaits de fête, et au-dessus du tumulte, la voix traî-

nante et gutturale des petits Arabes qui criaient à qui mieux mieux :

— Aïaou el qbibate! Venez, voilà les qbibate!(l).

— Aï(iou el meqrote! Venez, voilà les meqrote! (2).

— Aïaou el khebz esskhoune! Venez, voilà le pain chaud !

— Aïaou el khettaf! Venez, voilà les khettaf! (3).

— Aïaou el yasmine! Venez, voilà le jasmin t.. .

Sid El Haloui se redressa, ramena sur ses épaules ses burnous qui lui avaient

(i) Sortes de petits dômes (qhihate) en cire de couleur, entourés de multiples petites bougies, que Ton apporte en offrandes aux marabouts pour les jours de fêle.

(2) Gâteaux de semoule en 'formes de losanges (meqrote) fourrés de dattes et d'amandes et arrosés de miel.

(3) Gâteaux de yermicelle imprégné de beurre et dçmiej.

glissé jusqu'aux coudes, et, tendant les rênes de sa monture, il franchit lentement la porte de Rahba.

Il traversa la place du Marché indigène.

Elle était encombrée de burnous et de gandourahs ndulticolores. Une odeur de chair humaine, de laine neuve, de tissu empesé flottait dans Pair chaud, alourdi par la fumée des narguilehs et des pipes de chira. Au fracas des tambourins et des castagnettes de cuivre, des groupes de nègres en furie exécutaient des djBinses barbares. La chaleur était intense, suflfocante. Les petits yaouleds ambulants $'égosillaient à crier leurs qbibate rouges, vertes, bleues, mauves, roses, blanches, qu'ils promenaient et balançaient dans la nuit / comme des lucioles. Les corbeilles des

vendeurs de jasmin envoyaient en passant des bouffées enivrantes. Des avalanches de ces fleurs en étoiles roulaient de main

LE CAFÉ-CHANTANT 3i

en main, et dans sa gandourah ou son burnous, pour deux ou trois sous, chacun en emportait une demi-douzaine de guirlandes, pendues à des branchettes de poivrier et artistement piquées de belles-denuit et de mimosas. Des négresses aussi, de plantureuses négresses du Sud, vendaient du pain chaud, des g&teaux aux amandes et aux anis. Mais elles offraient leur marchandise en silence... A tous les coins de la place, de petits étalages de pâtisseries au miel brillaient à la lueur de chandelles de suif sur des planchettes de bois...

Des parents, des amis se rencontraient, se jetaient dans les bras les uns des autres et se baisaient aux mains ou aux épaules.

Les cafés maures étaient bondés. Il se dégageait de ces boutiques flamboyantes une senteur acre de' cuivre, de thé, de cannelle, de girofle. Des enfants s'attrou-

paient à la devanture d'un mozabite qui faisait cuire des zlabïa (1) dans un four de mosaïques. Le relent de l'huile d'olives, de la pâte flasque à la friture prenait à la gorge...

Sid El Haloui étouffait. Il pressa les fïancs de son cheval, se fraya un passage à travers toute cette foule, et gagna la place d'Armes, le cœur même de la ville.

Elle était presque déserte. Les quelques bâtisses européennes qui la bordent se montraient à peu près toutes closes et endormies. Personne autour du kiosque de musique central à la chinoise, où chaque année, pour le mois de juin, au tintamarre des trombones et des clarinettes, de gros campagnards joufflus et rougeauds faisaient s'ébattre, en des pitreries fameuses, les colons espagnols et les

(1) GAteaux au miel faits d'une pâte croustillant^^ çn forme dç tujaux incurvés.

LE CAFÉ-CHANTANT Sa

rastaquouères de toute essence accourus à grafid cbariTari des quatre coins du département. PerçoDiie aussi sur les terrasses des cafés « modernes ». Quelques garçons sommeillaient contre le bord des tables nues. A peine, sur un banc isolé, aperceyait-on un vieux militaire à la jambe de bois, qui paraissait conter pour la centième fois, à un camarade tout aussi vieux et relativement distrait, quelque andenne histoire de bataille, et qui grattait son gosier à chaque phrase. . .

Dans la rue d'Alger, contiguë à la placette, le vide et le calme étaient déjà moindres. X)evant les portes des maisons, des lumlles européennes étaient installées sur des chaises à prendre le frais, à écouter, là-baùt, le bacchanal de la lëte arabe. Sur d'autres seuils, assises à terre, des Juives à foulards de soie et cafetans de velours tenaient entre leurs genoux des

tamis de paille et roulaient du cahoua (1) tandis qu'elles débitaient, de leur voix aiguë et chantante, quelque cancan du voisinage.

Sid El Haloui arriva ainsi au milieu de la rue dii Bey. Ici, l'animation reprenait un peu, l'on se trouvait de nouveau en quartier oriental. Quelques cafés maures étaient remplis d'Arabes en burnous de soie blanche et chéchias de cordes. Sur les terrasses, d'une natte à l'autre, des conversations s'échangeaient, discrètes et pondérées. Les devantures fraîchement arrosées étaient égayées de jolies escabelles de buis, autour desquelles couraient des pots de basilic enlacés de jasmins.

Dans les boutiques obscures, on. entrevoyait des guirlandes de papier rouge et bleu, des vasques d'eau miroitantes de

(4) Pâtes à la mode juive, en forme de grains de café {(iahoua).

mosaïques, la forme mouvante et léchée de reflets rouges d'un kaouadji (l) devant son four, et, plus au fond, contre le soubassement d'un mur rose, la silhouette alanguie d'un vieux rêveur en extase...

Les cafés maures dépassés, la rue du Bey contiliuait en pente rapide, plongeant dans l'ombre et la solitude. Sid El Haloui ralentit le pas de son cheval. Doucement, il commença de longer k reste des petites constructions blanches, aux abords moins bruyants. Il gagnerait la seconde extrémité de Blidah, sortirait par la porte Zaouïa, ferait le tour des remparts, et après un café chez Sid Slimann, il remonterait à sa demeure. . .

Cependant, comme il allait ainsi, paisible, dans la nuit étoilée, entre les maisons mauresques, il entendit à quelque

(4) Cafetier.^

distance les sons très doux d'un orchestre oriental... la plainte étoulTée p$irmi Tombre d'un violon... peut-être... d'une guitare... avec accompagnement de k derbouka et du tambour de basque. . .

D'où venaient ces sons? Cette manière de mélopée le saisit aussitôt, lui attendrit le^œur, caressa ses vieilles oreilles endurcies au fracas des balles. . .

i « De la musique!... De la musique!.., AUah! Allah! murmura-t41 en un soupir d'extase. Que de jours se sont couchés depuis que je n'en ai entendu ! . ; . »

A mesure qu'il avançait, il distingua uifô voix de femme. . . Une voix de maâllma (1), sans aucun doute... Quelques bribes seulement Im en parvenaient, au hasard du vent et des variations de Toi^chestre qui par moments la couvraient tout entière,..

(i) Maîtresse chanteuse.

LE GAPÉ*CHANTANT 17

Larôix était ample, puissante... Il reconnut qu'elle chantait le prélude de la Ckan- Sun delà Soirée (El Achoué), Et ses entrailles se fondirent, son épiderme se détendit, comme sous l'eau pure d'un bain de rivière ^parun soir d'été...

Il arrêta Saïd. Il écouta encore attentivement, anxieusement. Il scruta les alen- ' tours, essaya de saisir d'où montait cette harmonie...

Un Arabe vint à passer, solitaire.

— Sahha ideky ya Sid El HaUmil Que ta fête soit avec la santé, ô Sid £1 Haloui!

L'homme se courba, ramassa un pan du burnous du caïd et le porta à son front, puis à ses lèvres.

Sid El Haloui répondit par la formule d'usage :

— Alla ou alikî Sur moi et sur toi 1 Dans l'ombre, il ne distingua point les

traits du passant. Il ne le reconnut pas.

— Raïah tezha cbouïa? Tu vas te réjouir un peu? reprit celui-ci. ^

— Non, je me promène. Où est cette n'bita? Y a-t-ii une noce par là?

— Je ne crois pas. Ce que nous entendons d'ici, c'est la musique du café Beggar, qui vient de rduvrir ce soir. Qu'Allah le fasse triompher ! Il remue h ville ! . . .

— Tu y vas, toi?

— Hi'i'i'ik! s'écria l'inconnu. Que me manque-t-il, à moi qui louche? Une verrue sur ma paupière?... Tu te moques de moi, Sid El Haloui... Ne Va chQz Beggar, tu le sais bien, que le riche, le chéri fou le ârif! Moi, je ne suis qu'un fruitier pour mon sort... Que veux-tu que j'aille me déchirer les joues dans ces endroits?...

Sid El Haloui sourit finement, du haut de son cheval. L'Arabe lui souhaita encore :

— Terbah, ya sidi! Puisses-tu gagner, ô sidi!

Et il s'éloigna, d'un pas régulier.

La symphonie des instruments à cordes, la voix de la maâllma continuaient à monter par intervalles au milieu du silence, lentes, alanguies, enlaçantes, comme un concert de sources murmurantes dissimulées quelque part dans la nuit chaude... Une tentation à rendre fou un Musulman. . .

« Par Allah ! prononça tout à coup Sid El Haloui, mon àme est enterrée depuis cette guerre! Plus une fenêtre de joie depuis que cette malédiction est venue jeter son telliss{i)sxxT notre ville de lumière! Sur ma destinée noire, il faut que j'aille demander un coin dans cette maison de bonheur, que ce soit la maison du sultan ou du chitan ! ... »

Il n'y tint plus. Il piqua sa monture qui repartit au galop, atteignit en quelques instants le bas de la rue du Bey, puis, ayant

(i) Sorte de manteau marocain, de couleur ordinairement sombre.

M LE GAFÉ-GfiANTANT

pris à droite, il vint faire halte sur le derant d'un grand portail. Un portail ogival, bpis de chêne et clous de cuivre, dont les abords se trouvaient encombrés par de nombreux Arabes en costumes de fête.

C'était l'entrée du célèbre café-chantant Sid Mohammed El Beggar.

Sid El Haloui sauta de cheval, lança les brides à l'un des innombrables yaouleds qui, appuyés contre la muraille, fumaient des petite bouts de cigarettes abandonnés sur le seuil par les riches mercantis, et tout en dégustant la saveur de la fumée bleue^ s'enivraient gratuitement des lambeaux de musique et de chant qui pouvaient s'échapper des lourdes tentures de la salle du café.

Sid El Haloui n'avait jamais pénétré dans ce» mystérieux concerts de nuit, où, diton, la raison s'égare, où naît l'oubli de Dieu et des devpirs sacrés. Mais Sid El Haloui était vipux aujourd'hui! Une belle

L£ GAFÉ-GHANTàNT 44

danseuse ou une chanteuse, si passionnée qu'elle fût, ne risquait plus de le bouleverser dans son esprit et dans sa chair!...

II ne pouYa:it qu'admirer la souplesse d'un corps étincelant, les modulations d'une Tojx puissante...

Devant le grand portail, éclairé par un fonal enfumé à l'intérieur duquel vacillait une mèche à pétrole, le groupe des Arabes s'augmentait à chaque instant de nouveaux burnous blancs, surgis sans bruit des ruelles adjacentes, Tous venaient se presser sur le seuil, autour d'une table recouverte d'une fouta bariolée. Derrière cette table, un jeune Kabyle était assis. Très propre, rasé de frais, il tenait entre ses mains une petite boîte de tôle verte qui lui servait de caisse. Chaque client passait, fouillait dans âon tesdam^ et avançait sans rien dire une pièce de cinquante centimes que lui ramassait prestement et

i2 LE CAFÉ-CHANTANT

enfouissait dans la petite boite verte. Et aussitôt, après le portail entr'ouvert, un rideau de toile rouge s'écartait devant l 'homme qui avait payé son droit d'entrée . . . Sid El Haloui écoutait, de plus en plus émerveillé par la voix de femme qui lui parvenait moins distante, mais toujours en sourdine. Maintenant, les paroles chaudes lui poignaient l'âme. Il était à la fois secoué et brûlé par ces accents profonds, douloureux comme des sanglots. Malgré lui, une larme lui monta aux yeux...

— Qui chante ainsi? demanda-t-il au portier du café.

— Une femme! répondit l'autre, négligemment, pressé qu'il était de rendre de la monnaie et d'en recevoir de la nouvelle.

— Une femme! Je le sais bien, mulet!

Qui est cette femme? Quel est son nom?

— Eh! tu ne la connais pas encore, depuis le temps qu'elle travaille ici et

LE CAFÉ-CHANTANT 4a

qu'on parle d'elle? C'est Halima Fouad El Begri, originaire de Laghoual, bougonna le Kabyle dans un geste d'impatience.

Troublé par la curiosité de voir cette femme qui chantait avec tant de feu, Sid El Haloui risqua lui aussi sa petite pièce de cinquante centimes, et recommanda de nouveau Saïd à son yaouled, ce à quoi plusieurs voix à la fois lui' répondirent qu'il pouvait aller tranquille.

Toutefois, au moment de franchir le grand portail, Sid El Haloui se sentit rougir jusqu'aux tempes. Un flot de sang lui colorait le visage, comme une coulée de cochenille. Sa conscience grondait. Elle lui reprochait durement cette sorte d'impiété, après le long mois de carême austère. Ce n'était pas à lui, Sid El Haloui, le caïd vénéré, de lignée ancienne et vertueuse, d'aller chercher des distractions en ce lieu d'ivresse et de débauche...

Mais nul ne fait sa destinée soi-même, etSid El Haloui, comme les autres Musulmans qui se trouvaient là, fut poussé irrésistiblement à Tapp&t du fruit défendu. Et il s'engouffra à son tour derrière Tépais rideau de toile rouge...

Le café -chantant se composait d'une originale construction blanche, de vieux style mauresque, entourée d'un va^e jardin planté de fleurs arabes et de figuiers séculaires.

Par une porte basse, on avait accès dans la construction, et alors, Tœil était ébloui par les dorures, les soies, les glaces, les marbres, les enluminures artistiques.

C'était une salle unique, très longue. Les murs peints en bleu d'azur étaient décorés de grands miroirs biseautés, de larges panneaux montrant en relief des pavots rouges et des oiseaux imaginaires aux ailes d'or.

Le plafond, démesurément haut, formait

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un dôme allongé dans la concavité duquel se dessinait un firmament criblé d'étoiles.

Des tables nombreuses en marbre blanc, aux pieds massifs et ciselés, reposaient sur un parquet de mosaïques vertes et roses.

Autour de ces tables, qu'encombraient des verres, des bouteilles multicolores, des bouquets d'œillets roq|ges, des Arabes étaient assis. Us portaient des costumes de couleur^ vives ou des burnous de laine blonde. Ils étaient attentifs et silencieux.

Une profusion de jasmins et de roses, dans des corbeilles d'alfa, emplissait Tair d'une senteur qui frappait à la tête, Çà et là, des vases de cristal offraient leurs globes ventrus au travers desquels se tordaient des poissons rouges...

Puis, tout au fond de la salle, sous un âot de lumière rose, une petite scène se dr^essait, dans un chatoiement d'or et de aoimes tanisiennes, dans k splendeur

fascinante d'une vision des Mille et une Nuits. C'était le mddar. Là, sur un fond de broché grenat, le long d'un matelas jaune miel, s'alignait le petit orchestre oriental. Au centre, le chef d'orchestre, un violoniste, tenant son instrument à la mode arabe, le bouton contre le genou; aux deux extrémités, les deux guitaristes, et dans un coin, le tambour de basque, tous quatre habillés de velours bleu brodé d'argent.

' Enfin, accoudées à des coussins de soie, les chanteuses mauresques, au nombre de six, s'alanguissaient en des poses nonchalantes. Elles étaient comme ensevelies sous une orgie de satin, de rubans, de dentelles et de bijoux. Elles apparaissaient tour à tour toutes blanches sous les feux des diamants, toutes d'un jaune pâle sous Malignement moiré des perles fines; puis lorsque, sous la clarté des lampes japonaises, l'or des colliers, des bracelets et

des diadèmes venait à éclater, alors on eût dit que ces femmes s'éclipsaient entières dans une fulguration aveuglante. Leurs costumes vaporeux, de mousseline à paillettes et rayures de soie tendre, laissaient transparaître en lueurs furtives les chairs mates, les formes ondoyantes et somptueuses. Chacune avait devant elle un bocal de poissons de rivière et une gerbe de fleurs. Elles touchaient mollement, de leurs doigts chargés de bagues, des derboukiBLS à feuilles d'or. Et elles chantaient^'une après l'autre, d'une voix de complainte, en s'accompagnant de leurs tam-tam.

L'air était embaumé, lourd d'ivresse et de désirs. Une atmosphère de surexcitation sensuelle vibrait autour des assistants, dont les visages se crispaient en des frénésies contenues, dont les regards s'allumaient pour des griseries folles. Pourtant,

la foule se tenait encore immobile et recueillie, comme en une mosquée...

Au dehors, par les fenêtres Ogivales largement ouvertes, on apercevait dans le jardin des groupes d'hommes, des masses blanches parmi Tombre. C'étaient des Arabes d'un certain &ge, qui n'osaient pas pénétrer dans la salle, soit par scrupule de religion, soit par dignité d'À^, ou qui craignaient de faire la rencontre d'un fils, d'un jeune parent. Ils s'éloignaient d^ la salle le plus possible. Us ne se mêlaient en aucune façon aux musiciens, ou aux chanteuses. Ils ne les voyaient même pas. Assis sur des nattes à l'ombre des figuiers, un narguileh auprès d'eux, ils venaient simplement goûter à distance quelques instants de poésie et de rêve. . .

Dans un angle du jardin, très à l'écart, on distinguait aussi, sous un bosquet d'orangers, un brasier qui rougeoyait panni

des étagères de mosaïques et des petites tasses dorées. C'était le café maure attenant au café-chantant. Là, des Arabes aux goûts plus particuliers s'enivraient de confiture aux dattes et au haschisch (mddjonaj, dégustaient du thé à la cochenille et au bois dé santal, fumaient des narguilehs et des bouris (1) de kif put. A travers les fumées meurtrières, dans le mirage de Tivresse, les chants et la musique parviennent plus doux encore, plus harmonieux, entre les arbres sombres et les buissons parfumés. . .

Les nombreux serviteurs arabes, en chéchia rouge, pantalon blanc et gilet beige, sortaient d'un réduit invisible, soutenant dans leurs bras musclés des plateaux de cuivre rougé chargés de bouteilles et de verres de toutes formes. Ils glissaient nupieds, dans tous les sens, vers le café

(4) Narguilehs primitifs : deux tubes de roseau s'emmaachant eu angle droit sur une noix de coco.

maure, sous les figuiers, dans la salle, couraient satisfaire les clients assoiffés par la fièvre d^s chants d'amour.

Et de toutes parts s'envolaient en fusées les bouchons de bière, de limonade, de Champagne. Les émanations entêtantes du café, du thé du Maroc, des boissons vertigineuses, des jasmins et des roses montaient au-dessus des allées vers le grand ciel serein, qui recouvrait d'un manteau de velours à clous d'argent cette enceihte à l'écart des rumeurs de la ville.

Et les voix des Mauresques continuaient leurs mélopées langoureuses, arrachant de toutes les poitrines de passionnés soupirs, des Sahite (1) de satisfaction délirante...

Sid El Haloui avait cherché du regard un coin dans la salle, tout près de l'orchestre, et s'y était blotti.

(1) Interjection par laquelle les Arabes eiprimeut leur satisfaction sentimentale,

Halima Fouad El Begri était la prenïîère chanteuse du café Beggar, cette saison.

Depuis deux ans euTiron, elle était « Pœil »

de Blidah. On ne parlait que d'elle dans tous les cafés maures de la yille, et en peu de temps elle avait atteint une telle célébrité que, de la Tunisie et de l'Egypte, on voyait arriver pour l'entendre des Musulmans avides de pur chant arabe, devenu si rare dans tout l'Islam. Pourtant Halima n'était pas une chanteuse de profession.

Un beau matin, le tenancier du café, Sid El Beggar, avait vu arriver à lui une élégante Mauresque, dans unhaïk couvert de boue et de poussière, qui lui dit s'appeler Halima bent Izza, et être venue à pied de

Laghouat, d'où elle s'était enfuie nuitamment pour échapper aux tortures d'un mari jaloux jusqu'à l'obsession et férocement tyrannique. Et, ayant éprouvé sa voix superbe, on l'avait immédiatement engagée aux appointements de cent douros par mois, sans compter les offrandes somptueuses des galants beaux et riches qui ne manqueraient pas d'affluer.

Son vrai nom était bien Halima bent Izza. Mais, pour l'ampleur et la puissance de son chant, on l'avait surnommée Fouad El Begri (Poumons de Bœuf).

Ce fait d'attribuer un sobriquet aux artistes est une habitude invariable dans les cafés-chantants. Ces sobriquets sont toujours originaux, et quelques-uns méritent d'être révélés. Ils sont inspirés soit parla malice, soit par l'admiration des clients.

C'est ainsi qu'on avait connu Fa^Ama Calyptus, c'est-à-4ireFathp[)a à la taille longue

comme un eucalyptus, et aussi, par le choix d'une épithète empruntée au français, Ton faisait une allusion ironique à la sympathie que cette chanteuse nourrissait pour les Roumis (1); Khira bent el Foui, Khira la fille des Fèves, la chanteuse aux dents de devant si épaisses qu'elles ressemblaient à des fèves; Doudja bent el Djenn, Doudja la fille du Démon; Fifi el Hadja, Fifi la Hadja, qui est allée en pèlerinage à La Mecque; Doudja Degdeg, Doudja qui tremble (... pour avoir abusé de la boisson); Fathma el Ateq, Fathma la Vierge, arrivait tous les soirs au café accompagnée de sa mère, une vieille Bédouine qui faisait profession d'être excessive-

(i) Fathma Cal jptus, comme elle était surnommée à Blidah, devait plus tard yeuir s'installer à Alger, ouvrir un salon oriental, où elle reçut surtout dés touristes européens, et être universellement connue sous le nom de t la belle Fathma > . Elle est morte quelques semaines avant la guerre.

ment pointilleuse sur l'honneur et la vertu de sa fille, spectacle assez comique; Henna el Qemmara, Henna la Lunaire (belle comme la lune) ; Motmy fetlet ledjmel, Mouny atf regard lent et oblique du chameau, etc..

Halima Fouad El Begri était une de ces splendides Orientales qui réalisent, par la richesse des formes et l'harmonie des traits, la grâce voluptueuse des houris de légende. Elle possédait un corps puissant, des hanches grasses qui rebondissaient au delà de la cordelière du seroual, une poitrine très ample, aux deux pommes légèrement tombanteiS sous la fremla, ainsi que deux fruits trop lourds à la branche de l'arbre. Son teint était le teint de l'abricot mûri à l'ombre des treilles. Son visage montrait le bonheur, avec ses joues arrondies qui avaient la couleur de la rose épanouie au matin et la douceur de la lune

LE GAFÉ-GHANTAllîT 55

dans son premier soir, sa bouche brillante comme un sultani, et, de part et d'autre du nez fin, ses deux yeux longs qui pouvaient défier dans leur éclat toutes les comparaisons des poètes de l'amour. . .

Elle était habillée, ce soir, parmi la profusion des colliers et de$ sautoirs, d'un lourd costume de soie mauve brodé d'or.

Mauve aussi, le foulard lamé d'argent qui lui enveloppait les cheveux; mauves, ses escarpins sertis d'émeraudes, et ses bas ajourés le long de sa jambe fine, encerclée à la cheville par des khelkhal d'or massif.

Elle occupait la droite du madar.

Et lorsque ses compagnes, chacune à leur tour, eurent fini de chanter, lorsque, l'une après Fautrei, elles eurent porté graduellement l'auditoire jusqu'à un paroxysme d'exaltation haletante, alors, à l'accompagnement des guitares et des tam-tam, la tète renversée, les yeux clos,

le sein frémissant, Halima entonna pour la troisième fois :

Quand la soirée jaunit (1), J'ai le regret de raon douar...

Quand la soirée jaunit, J*ai le regret de tout ce que j'aîm§...

Le sommeil est devenu péché pour moi.

Maîtresse des grâces, Contre toi j'ai échangé tous les miens, Et je suis devenu pour toi l'esclave.

Et de mes larmes ma coupe a débordé. Et je vis sans nourriture.

Et le regret s'appesantit sur moi...

Quand la soirée jaunit...

Je languis de voir l'aimée.

Et j'ai peur du tyran I

Toute la soirée je sens mon cœur fondre

A l'étreinte de l'angoisse...

Réunion de mes amis,

Je passe mes soirées solitaires !

L'on ne vient plus me visiter

L'amour m'a trahi :

Il m'a jeté dans le désert...

Quand la soirée jaunit. I.

(i) El Aehouê, la Chanson de la Soirée.

(A travers l'espace, Taimée a répondu :)

Regarde la yiolette :

Solitaire, à l'écart, abandonnée...

Sur elle les feuilles yertes ont tissé un dôme. Comment le tyran me découvrirait-il?

Et au-dessus de la violette, les fleurs de l'oranger, Lorsqu'elles s'épanouissent, font courber encore leurs

[brancbes...

Allons, verse-moi à boire de ce que j'aime, Abreuve-moi de boissons de couleurs...

Quand la soirée jaunit...

La chanson d'amour s'apaisa et se perdit, comme un écho, dans le crépuscule des campagnes... La salle entière était soulevée d'une émotion frémissante, de sanglots voluptueux. L'ivresse atteignait le délire... Déjà des bras s'agitaient, l'on se dressait pour exhaler son admiration...

Mais à l'instant môme, à l'arrière-fond de la salle, il se produisit un léger mouvement; Quelques propos s'entendirent,

échangés sur un ton sourd, comme un bruit d'altercation étouffée. Des têtes se .retournèrent, des regards s'interrogèrent. . . Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il?

C'est tout simplement une chanteuse qui arrive en retard. Le tenancier du cafÔ, un Arabe de formidable corpulence et richement costumé, la réprimande. Il lui fait vingt-cinq francs d'amende ! C'est ce soir fête, et chaque minute, pour lui, est de l'or!...

La chanteuse, une femme de vingt ans, au déhanchement félin, visage menu, nez retroussé, est toute vêtue de tulle rose.

Elle risque vaguement quelques excuses.

Mais ses traits tirés, ses yeux lourds, à demi-clos, disent suffisamment la fatigue de la boisson et de la volupté.

— C'est Khoukhdïa l'Algéroise! murmure une voix.

— Maudit soit le chitane! grommelle

yGoOgl^

L£ GAFÉ-GHANTANT 59

une autre voix, celle d'un jeune homme dérangé dans son extase.

— Les Algéroises sont toujours les mêmes, ajoute une troisième voix, volages... et creuses comme des concombres bédouins!...

La jolie Khoukhdïa, rougissante, rase les murs pour gagner sa place à Torchestre. Son corps mince, sous les reflets des satins et des bijoux, ondule et frémit comme une panthère. Pourtant, il y a quelque chose de frôle dans sa joliesse, et d'un effet assez pâle auprès des autres artistes aux gr&ces majestueuses, aux gestes lents et harmonieux.

Le plus rapidement possible, les yeux baissés, elle atteignit le madar, et confuse, mécontente, vint s'asseoir à la turque parmi ses compagnes.

Le chef d'oychestre se pencha vers elle.

— Combien d'amende? lui soufiQa-t-il.

— Khamsa douro! Cinq flouros !

— Echchah! Bien fait! C'est peu encore.

Cela t'apprendra à être exacte!

— Eh! que la mer soit sur les douros!

fit Khoukhdïa en haussant les épaules.

J'ai rafraîchi mon cœur, et mon cœur rafraîchi vaut tous les douros du monde.

Je l'aurais diminuée de ma vie, l'heure de plus que je viens de passer avec la pupille de mon œil... Il part demain pour la guerre au pays des Roumis, et Dieu décidera si je suis pour le revoir jamais. . .

Ses yeux étaient mouillés de larmes...

Elle prit la petite derbouka qui marquait sa place, et de la paume de sa main, elle se mit à en frotter la peau jaunâtre, jusqu'à ce qu'elle l'eût bien réchauffée et tendue au point. . .

Ce petit incident avait été pour les spectateurs comme' une pluie d'eau froide après une pluie de vapeurs et de parfums.

L'exaltation générale était brusquement tombée, pour faire place à de Tagacement, de la contrariété, de Tirritation contre la nouvelle venue que, de toutes parts, on qualifiait d'intruse et de créature frivole.

Deux adolescents, à moitié retranchés derrière un rempart de verres et de bouteilles, échangeaient des réflexions.

— Tu la connais, celle-là, Hassan?

— Si je la ^connais? Elle ne sait pas chanter du tput. Elle n'a ni voix ni paroles. Mais elle est très douce, un passe-temps tendre et gracieux...

— Alors, elle aurait mieux fait de rester chez sa mère ! Ici, nous n'aimons pas les muettes...

— Chut! Chut! criait-on de tous côtés.

— Essektou, y a nass! Taisez-vous, ô gens ! Halima va encore chanter !

— Lai§sez-nous écouter Fouàd El Begri!

— Si VOUS voulez discuter, allez au hammam!

— Voici Halima qui commence ! Essenrir rot*/ Écoutez!...

En effet, l'orchestre se remettait en branle. Le violon, sur un ton grave, recommençait de gémir, les guitares de susurrer, les derboukas et le tambour de basque de nouveau bourdonnaient leur accompagnement monotone et lascif.

Et Halima, trônant au milieu de l'orchestre à la façon d'une sultane éplorée, les doigts crispés à son tam-tam, le corps tantôt ployant voluptueusement, tantôt se cabrants en des spasmes, soupirait d'une voix lente, la chanson de la Séparation des Aimés :

Ma patience agonise de la séparation de ceUe Qui ensorcelle avec ses regards...

Lorsqu'il a. serré avec force les flancs de son cheval entre ses genoux et qu'il s'est redressé pour diminuer le poids de son corps :

mpi^^BirnB- -- - -— . . .. >— >w » fc M * n

Je te conjure au nom d* Allah, ô conducteur de la carayane, dis-je,

Emportez-la lentement 1 Peut-être mon déchirement sera*t-il moins aigu...

Ma patience agonise de la séparation de celle Qui ensorcelle ayee ses regards...

Le guide m'a répondu : Je te conjure au nom d'Allah, pardonne-moi si je suis contraint de faire dili» gence 1

Et ils se sont éloignés, et moi je suis resté abandonné parmi les champs.

Berçant ma peine, ma souffrance, l'étreinte de ma douleur

Et le regret de cette colombe qui s'est enyolée dans un coup d'aile.

11 y a en moi des boules de feu dont la brûlure consume ma poitrine,

Mon corps est lacéré par des lames tranchantes...

Le chant cessa un instant. Lji symphonie de l'orchestre se ralentit et se déroula . La complainte passionnée se détendît en une ritournelle berceuse, attendrissante. Au roulement affaibli des derboukas et du tambour de basque, les médiators des guitares en plumes de paon

6i LE CAFÉ-CHANTANT

rendaient un son doux, fondu et mélancolique, comme un roucoulement de colombe...

Halima Fouad El Begri s'était tue. Son sein haletait. Son visage ruisselait de larmes. Des soupirs, des sanglots s'élevaient dé tous les coins de la salle, parvenaient aussi des jardins extérieurs. Les roses blanches, les jasmins, les mimosas pleuvaient sur la scène.

Et puis, presque aussitôt, l'orchestre se ranima, le grincement du violon, lés vibrations des guitares et des derboukas rapidement s'accentuèrent.

Halima se redressa, accorda son tan|Ltam. Elle se recueillit un moment, parcourut la salle des yeux. Elle s'apprêtait à s'élancer de nouveau dans sa mélopée, quand, tout à coup, on la vit se raidir, devenir livide. Ses paupières se dilatèrent.

On eût dit que son regard s'était subite*

ment figé à un endroit de la salle, tout près dé Torchestre, qu'elle fixait... là...

quelque spectateur. . . d'une façon étrange . . . La voix lui manqua. Sa bouche s'était entr'ouverte, mais il n'en sortit aucun son.

— A boire! A boire! Donnez-lui à boire! réclamèrent des voix.

Une main tendue lui présenta un grand verre. Halima y trempa les lèvres. EUe parut se ranimer un peu, revenir lentement d'un vertige à la réalité. Elle eut un faible sourire. Le sang lui remonta aux joues. Ses yeux se refermèrent, et dans le silence rétabli de Ja salle, sa voix de m«niar repartit, faisant courir sur l'auditoire un immense frisson :

Dis-lui et redis-lui mon salut, 6 guide, à cette lumière au milieu des mimosas !

Quand elle lèfe vers toi son regard, elle devient toute miel t

Son œil est un morceau d'ébène ouvragé parmi des signes,

Et sa flamme sous les sourcils bouleyerse les raisons...

Ma patience agonise de la séparation de c^le Qui ensorcelle avec ses regards...

Il ne me reste plus, dans son amour, à entendre sa parole profonde,

A la Toir fière dans son port et dans sa beauté et dans sa taille ondoyante.

Si elle a commencé à marcher, elle rappelle la branche trop lourde et qui ploie...

Ma patience agonise de la séparation de celle Qui encorcellç avec ses regards...

Allons, échanson, lèye-toi! Verse-nous du ehmoulek pur et fais déborder mon yerre !

Ajoutes-j de l'eau de sa salive saToureuse,

Apporte-moi la coupe pleine et dis-moi quelque chanson...

Le rabab crie dans ses notes aiguës...

Je le suis jusqu'à me loyer iyre...

Il est venu, il est venu... le jour du grand triomphe... de la rencontre de nostdeux voiles...

L'orchestre mourut. La voix sanglotante de Halima s'éteignit. Mais elle avait chanté avec tant d'&me» elle avait animé ces paroles de complainte d'un accent de sin-

cérité si profond et si poignant» qu'on eût dit que cette mélopée de la Séparation était l'expression de ses sentiments propres, la mise à nu frémissante et désespérée de son propre cœur meurtri, et comme l'œuvre même de sa pensée d'artiste.

Aussi tous les cœurs des assistants furent remués comme par le feu, et tous pleurèrent du tréfonds de leurs poumons.

Sous les burnous des ondées de larmes s'essuyèrent, des sanglots terribles secouèrent les poitrines. . .

La sensibilité est ainsi aiguisée de façon extraordinaire chez l'Arabe, en matière d'émotion musicale. Plus primitif que l'Européen, il vit beaucoup plus par le sentiment, par les passions, et la musique est entre ses passions la plus forte de toutes.

D'autre part, il a une faculté singulièrement vive d'adapter les paroles de la mé-

lopée orientale, déjà d'un relief si puissant, à Tétat de ses sentiments personnels. Une complainte d'amour arabe fait couramment sangloter des vieillards, et cela, parce que ces derniers trouvent spontanément, dans ces strophes d'un adolescent à une amante, la profondeur du chagrin qu'ils éprouvent eux-mêmes de la perte d'un enfant ou d'une femme...

Ce soir-là, jeunes et vieux pleuraient et sanglotaient à corps perdu. Tous en effet, en dehors des calamités naturelles, tous avaient été plus ou moins frappés par la guerre fatale. Et la Séparation des Aimés, c'était surtout, pour l'un la mort tragique d'un fils au pays des Roumis, pour l'autre la mort d'un frère, d'un ami arraché violemment à une affection fidèle et profonde...

Cependant, les voix des assistants, qui s'étaient contenues jusque-là, bientôt se

donnaient libre cours. C'était Iç repos. Des conversations s'engageaient, des appels se croisaient, des acclamations, des cris de toute sorte. On réclamait la chanteuse.

Les instrumentistes et les femmes s'étaient levés l'un après l'autre, descendaient du madar, et se répandaient dans la salle. Mais chacun des assistants ne demandait que Halima, chacun ne désirait que Halima ! Que Halima daign&t leur couler un sourire, un regard, s'arrêter un instant à leur table, goûter avec eux un minuscule verre bleu de tisane aux épices, ou simplement^ dé sa tête fière, leur adresser en passant un petit geste amical. . .

Parmi les admirateurs les plus ardents de Halima, se distingue un jeune homme, d'une trentaine d'années environ, grand, mince, à l'élégance nerveuse, sous un habit flottant de drap rouge, chéchia de cordes, hautes bottes de filali brodées d'argent.

C'est le caïd de D... Tandis que Halima chantait, il a beaucoup bu, il s'est enivré, il a dévoré l'artiste de ses yeux enflammés, et maintenant, il la désire, lui, il la réclame à pleine voix, des envies folles lui montent à la tête en bouffées avec les jasmins et les roses qui jonchent la salle. Il s'agite, il profère des exclamations échevelées. Il appelle un garçon.

— Abdel-Kader, lui dit-il avec une autorité impétueuse, va mettre sur le madar, devant la place de Halima, une douzaine de bouteilles de Champagne et cent guirlandes de jasmin I

C'est de cette façon que les galants témoignent leur admiration à la chanteuse, et aussi leur désir de terminer la nuit chez elle, après la sortie du café. Les galants riches offrent ordinairement du Champagne, auquel 4'ailleurs la chanteuse touchera à peine, et qui, payé d'avance,

reviendra presque entièrement, bouteilles intactes, bouchons cachetés, au tenancier de rétablissement. Les autres, plus modestes, offirent de la bière et de la limonade. La chanteuse fait savoir d'un murmure, par le garçon, si elle accepte ou repousse les propositions...

Mais Halima, à la question glissée à son oreille par Tenvoyé du caïd de D..., n'a même pas daigné répondre, n'a même pas détourné les yeux...

Alors le jeune homme, surexcité par ce tranquille dédain, sent sourdre en lui une colère sans bornes. Il se lève encore^ il gesticule, il appelle Halima par son nom, tout haut. Son cœur brûle, dit-il. Il demande encore à boire. Il ordonne au garçon qui le sert d'aller lui chercher Halima sans retard.

— Je veux que Halima vienne à ma table prendre un gobelet de ma mainl...

Je yeux Tavoir là, tout près de moil...

Et ses grands yeux bleus, noyés d'ivresse, flamboient, jetteht des menaces au garçon qui veut s'éloigner. Soudain, il le retient par le bras et lui glisse dans la main une pièce d'or.

— Tiens, lui dit-il en baissant la voix, voilà un « café » pour ta commission. Va me la chercher. Je la veux pour moi, à moi, cette nuit, tu m'entends?...

Le garçon hésite toujours. La pièce d'or est bien tentante, mais il sait Halima très fière et que jamais, dût-on lui verser aux pieds la fortune du monde, dût-on la menacer de la pendre par les cils, elle ne voudra de ce jeune fou et ivre mort pour galant. Néanmoins, sur l'insistance de l'amoureux, il finit par empocher la pièce, et s'esquive en promettant timidement de faire la commission.

Quant à HaUma, descendue la dernière

du madar, elle avance entre les tables. Elle paraii distraite, préoccupée. Parfois, elle frôle un assistant de son costume cliquetant d'or et de pierreries. La soie mauve de ses serouals crisse et frissonne en un froufrou délicat, comme une furtive caresse. Elle a Tair de ne rien entendre dans le brouhaha qui l'entoure. Les soupirs, les compliments la laissent indifférente. Silencieuse, elle passe, sans prendre la peine de lever son regard sur tout ce monde qui Tacclame etla désire.

— Mais qu'a cette femme? bougonnent quelques clients dépités. Ce n'est pas une chanteuse de café-chantant! Elle est orgueilleuse et prude comme une vierge de Mohovb!... (1).

Une autre voix :

— Regarde : tandis qu'elle marche, sa

(1) Famille arabe, au grand renom de richesse et de yertu.

taille se balance ainsi qu'un jasmin au vent du soir...

— Elle n'a sa sœur que dans les harems des beys, dans les palais des sultans!

— Elle ensorcelle, et qui l'a vue une seule fois ne peut plus sans mourir renoncer à la voir 1

— Ni renoncer à l'entendre !

— Houf! Stafir Allah! Ouf! Grâce à Allah!...

Halima glisse, glisse. Elle évite les groupes. A petits pas, elle longe les murs, puis, atteignant la porte basse de la salie, elle disparaît tout à coup dans le jardin...

De son œil de feu, elle avait déjà fixé son élu de ce soir... Sans doute un homme dont l'amour l'engage?. . .

Voyant la chanteuse qui lui échappe, le jeune caïd de D..., pris de fureur, lève son verre à nouveau rempli, le vide d'un trait, et brutalement, le repose au milieu

de la table qui s'ébranle. Dans une rage de démon, illève encore son verre, et d'un grand coup, le brise en miettes. Une poussière aiguë et scintillante se répand sur le marbre, tandis qu'à Tentour, des éclats volent. Il s'est blessé la main. Son sang coule. Il ne s'en aperçoit pas. Il se dresse péniblement sur ses jambes qui flageolent, et, au milieu du désarroi général, il quitte sa place en titubant. Halima a disparu!... Halima est sortie dans le jardin!... Quelqu'un doit l'attendre... sûrement... ou la rejoindre... Et il est jaloux, lui, de cette jalousie du Maure, redoutable, inspiratrice du Crime. Il veut voir l'heureux fils d'Adam qui remporte Halima sur lui ce soir, qui lui parle de près, qui respire son haleine musquée, l'air de son &me ardente, les senteurs de passion qui se dégagent de sa chair I... Et l'homme s^enflamme , s'exalte lui-même ...

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Autour de lui, ses compagnons d'irresse ont pris leur parti de Halima. . . Ils accaparent les autres chanteuses... Dépit ou admiration sincère, ils reulent leur prouver par raille fantaisies impossibles leur générosité et leur amour. . . Certains obtiennent de leurs favorites qu'elles se déchaussent, pendant qu'ils commandent des cuvettes d'argent et des bouteilles de Champagne.

Ils veulent leur baigner les pieds au Champagne!... Bientôt, les bas ajourés volent en l'air avec les escarpins, les mollets blancs a,pparaiss.ent sous les serouals de soie, les orteils aux ongles rougis plongent sous les doigts des galants dans des flots de liqueur pétillante... D'autres ont sorti de leurs tsademm des billets de banque, qu'ils roulent entre les paumes de leurs mains, puis enflamment au bout, pour allumer la cigarette aux lèvres des déesses;..

Et c'est ainsi, par toute la salle, des prpdi-

galités originales pour captiver le cœur de ces femmes, qui ont su tout à Theure « déchirer les foies, faire jaillir le torrent des douleurs passées »...

Le caïd de D..., lui, se dérobe et s'élance dans le jardin.

Dès les premiers pas dehors, il aperçoit flalima, très loin, parmi les arbres... Ici, encore, elle a évité les endroits fréquentés, les groupes des fumeurs de narguilehs étendus sous les figuiers... Elle recherche les coins obscurs et déserts. Elle s'isole.

On la voit aller, venir entre les orangers et les lauriers-roses, sous la mystérieuse clarté du croissant de lune... On la devine inquiète, nerveuse. Elle spnde du regard les longues allées tranquilles, les épais bocages silen'cieux... Elle se penche, ondule, tourne la tête... Elle s'arrête, elle hésite... et puis continue son investigation haletante...

Enfin, après de nombreux détours, voici que brusquement, elle s'arrête encore. Elle se redresse. Elle paraît satisfaite et résolue. Elle traverse alors d'un pas assuré un petit sentier qui s'enfonce entre les aubépines, et tout droit, gagne la partie extrême du jardin. Parvenue là, au pied du mur d'enceinte, elle fait halte pour une bonne fois, elle attend d'un pied ferme. Elle porte une main à son cœur. Pourquoi? Son cœur bat-il?...

Non... puisqu'elle est sûre d'être aimée de celui, quel qu'il fût, qu'elle aimerait elle-même... Debout ainsi, près d'un oranger en fleurs, dans l'ombre bleue des plates-bandes aux parfums d'Orient, tout illuminée des feux de l'or, des diamants et des satins qui composent sa parure, Halima est une mlaïka parmi les jardins éternels...

De son côté, le caïd de D... avait

marché jusqu'au milieu des figuiers. L'air de la nuit lui passa comme une éponge douce sur son cerveau brouillé des fumées énervantes de la salle. Il se sentit peu à peu dégrisé, mais non calmé dans sa colère. Il se tenait droit, sans plus bouger d'un pas, suivait de loin Halima dans son anxiété amoureuse, et, sa jalousie s'exaspérant, il grondait des injures, lançait à un fantôme invisible des regards chargés de haine...

Quelques instants s'écoulèrent... Soudain, le jeune caïd vit surgir de la salle du café un individu de haute taille, magnifiquement vêtu, un caïd aussi, à n'en pas douter, par sa chéchia volumineuse, ses bottes de filali, ses burnous luxueux et très amples, qu'il relevait fièrement sur se3 épaules. Mais ce caïd était vieux! Vieux... oui... certes... de beaucoup plus &gé que lui... mais plus dé-

coré... plus haut gradé... peut-être' plus riche surtout...

Ce dernier, sans hésiter, fendit les masses des fumeurs autour de la porte, et, en homme qui connaît son but, il prit la direction de l'extrémité du jardin, — la même direction que, tout à l'heure, la chanteuse...

Cependant, comme, sans y prendre garde, le vieillard venait de passer devant le jeune amoureux, celui-ci, crispant tout son être, lâcha une sorte de plainte sauvage, de rugissement rauque... Il venait de reconinaltre en ce vieillard... Sid El Haloui !

— Ah ! ricana le jaloux, et il tendit un poing vers son rival qui s'éloignait, ah!

c'est toi! Toujours toi, 6 vieillard des ténèbres, que je rencontre sur mon chemin! Toujours toi!... Dans la vie de la paix, comme dans la vie de la^ guerre,

toujours ton museau maudit sera^donc en avant pour me barrer la roule de la chance ! ... A l'armée, pendant que tu recevais les honneurs et les récompenses, vieux bouc, je recevais, moi, par ta faute, les réprimandes et les affirontsde nos chefs qui m'arrôtaient le sang à la face, au milieu des compagnons roumis qui se jouaient de moi ! Et toi, tu souriais sournoisement dans ta barbe pouilleuse!.. Et maintenant encore, chacal de malheur, voici que tu me viens, tu m'enlèves celle que je désire avec ma vie, tu me l'arraches de ma poitrine avec le môme sangfroid de poison, sans détourner la tête!...

Ah! mais ce. poison de ton sang-froid, sois-en sûr, servira à te consumer, cette huile de ton cynisme, par Allah, servira à te griller! J'ai assez de subir tes humiliations. Tout ce que j'ai souffert, tout ce que je souffre par toi, iJ faut que

je le refroidisse dans ta chair! Tant pis pour toi ! Ce qui pourra t'arriver, toi seul l'auras voulu!...

Pendant que Tivrogne, sourdement, crachait sa rancune, Sid El Haloui, le front bas et plissé, les mains croisées derrière le dos contre ses burnous, njarchait entre les orangers sur les pas de Halima.

Il était soucieux et intrigué. Que lui voulait cette femme, ce cyprès des jardins, cette étoile des nuits si splendide et ' si désirée?. . .

Il avait été vivement surpris lorsque, dans la salle, un garçon, tout en lui débouchant une limonade glacée, lui avait communiqué, comme en un souffle, le désir de la première chanteuse de l'entretenir un instant... tout au fond du jardin... au bout d'une haie d'aubépines... la plus écartée... Il avait répondu : Mdli!

BienI comme malgré lui, presque inconsciemment, tout ahuri d'une demande aussi inattendue...

Que lui voulait cette femme?... Une femme qu'il ne connaissait pas, qu'il n'ayait jamais yue, de qui il n'avait jamais même entendu parler jusqu'à ce soir...

Que pouvait-elle lui confier, à lui, un vieillard de soixante-dix ans?... A coup sûr, il ne s'agissait pas de propos d'amour...

Cette idée avait fait sourire le grand caïd.

Pourtant, que signifiait?... Sid El Haloui demeurait perplexe.

Le moment du repos arriva. Irait-il à cet étrange rendez-vous? DevaitTil n'y pas aller? Il en était encore à réfléchir, à conjecturer, à balancer, sans pouvoir s'arrêter à une détermination. Mais en passant près de lui, Halima, furtivement, lui avait adressé un regard qui lui rappelait sa promesse, un regard à la fois tondre, impé-

rieux et suppliant. Et Sid El Halouî, sous ce regard, s'était senti vaincu, dompté comme un enfant. Stimulé de plus par la curiosité, il s'était levé, souhaitant connaître enfin l'explication de ce mystère...

Lorsqu'il parvint à l'endroit indiqué, il trouva Halima qui l'attendait, immobile dans l'ombre. Elle se tenait presque raidie, telle une idole, sous la féerie de son costume. Toutefois, en s'approchant d'elle, Sid El Haloui fiA saisi de l'expression de douleur qui marquait à cet instant son visage pâli. Il resta frappé d'une beauté soudaine, singulière, comme d'un rayonnement qui enveloppait cette physionomie de prostituée d'une sorte de charme mélancoHque et poignant. A travers l'obscurité, il distingua que ses yeux Ujdirs, ses yeux de paon qui, tout à l'heure, avaient fasciné tant de raisons, bouleversé tant de cœurs, brillaient de larmes,

LE CAFÉ-CHANTANT i6

Le Musulman sentit sa vieille poitrine se gonfler de pitié. Il commença :

— Femme, fille d'Allah, que me veuxtu?

Elle parut mise à Taise par ce ton de simplicité affectueuse. Elle répondit tendrement, humblement :

— Ghir el khir, ya sidt! Rien que du bonheur, ô sidil Pardonne seulement à une profane malheureuse d'oser ouvrir les lèvres en face d'un cheikh tel que toi...

— Allah te pardonne, si tu dis la vérité !

Elle reprit :

— Tu ne me connais pas. Mais moi, un soir que je passais devant un café de la rue du Bey, je t'aperçus accoudé à une natte, un narguileh auprès de toi, et je te reconnus aussitôt, car Dieu avait mis sur ton visage des traits tellement semblables aux traits de.-^. ton fils... Sid Youssef (qu'Allah lui accorde son rehma!)... et

S6 LE CAFÈ-CHANTANT

plus tard, Sid Youssef me fixa dans la raison que c'était bien toi que j'arais vu. . .

— Tu as connu mon cher enfant, toi, créature d'Allah?

La chanteuse rougit, baissa la tête et ne répondit pas.

— Tout au moins, insista Sid El Haloui, as-tu quelque chose à me dire de lui, pour remuer la cendre sur le feu de mon cœur?

Elle hésita encore un moment, puis soudain :

— Ya sidi, cet après-midi, à l'occasion de la fin du Ramadan, je me suis rendue avec quelques compagnes au cimetière de Sid-El-Kebir. Et là, j^rès de la tombe sur laquelle j'étais assise, j'entendis s'élever des lamentations, des lamçntajions si pro-' fondes, si amères, si noires qu'elles me tailladèrent au cœur. Je m'informai auprès d'une amie. Qui pouvait être cette femme?

Elle tirait de sa douleur des chants plus

LE CAFÉT-CHANTANT 87

sombres que l'appel des corbeaux, et plus harmonieux que la plainte des med^ dahine (1) dans les soirs du désert...

C'était ta femme la sainte, et je ne m'étonnai plus. Cependant, j'ai retenu ces mots :

mon fils tendre à mon cœur, pourquoi es-tu couché là-bas, solitaire, unique, abandonné?... Allah ne me permet pas d'aller me pencher sur toi, de te demander chaque matin comment tu as dormi...

Allah ne m'a piême pas permis de recueillir sur ta lèvre lô souCQe dernier... Ah!

que n'ai-je au moins la chemise que tû portds à ce moment pour la sentir, pour la respirer avec la force de mon cœur ! Que n'ai-je ta chéchia pleine du parfum de ta chevelure; ou seulement l'amulette que tu avais au cou et dont je te fis présent quand tu étais petit, pour cesser de t'allaiter!...

(4) Aj^des arabes.

La voix de Halima tremblait, se voilait, s'entrecoupait.

— ^ Or, continua-t-elle, dans la vie qu'Allah m'a écrite sur le front... j'ai rencontré un homme... un seul... qui a conquis mon cœur... que j'ai aimé avec mon sang...

L'émotion l'étranglait. Les désespoirs ravivés, la pudeur d'avouer son amour à ce grand vieillard majestueux, lui comprimaient le souffle. Elle ajouta vivement, presque tout d'un trait :

— Mais tout finit sur ce monde... Il ne reste d'intact que Celui qui nous créa. . .

Un jour donc, d'entre ces jours oii nous nous étions associés pour le bonheur, il advint que je fus frappée à la tête par une violente douleur. Sid Youssef (qu'Allah donne la paix à son âme et lui prodigue dans l'autre monde tout ce qu'il n'a pu obtenir dans celui-ci!), Sid Youssef était

auprès de moi. Mon mal empirait, ma douleur se faisait de plus en plus aigûe et me fendait la tête... Il tira de son sein un sachet de cuir rouge, une amulette bénie, me dit-il, par le grand-père de Sid-El- Kebir, et qu'il portait sous son gilet depuis qu'il était enfant. Il me la passa autour du cou, en m'affirmant que, dans le temps d'une heure au plus, je serais soulagée, ce qui fut en effet.

Cette amulette, je Tai conservée. Sid Youssef négligea toujours de me la redemander. Il partit pour la guerre (départ sans retour!) et je ne la lui rendis pas.

Je pensa,is que Ce présent béni était devenu ma chose, que je pourrais le garder contre ma poitrine pendant la longueur de ma vie. Mais ce soir. Dieu m'a fait entendre ton épouse aux lamentations fortes et aux jpleurs cruels. Et la raison m'est revenue.

Cette amulette sur laquelle a prié le Pro-

phète ne peut pas m'appartenir... Je ne possède ni T&me ni la tête pour la conserver plus longtemps... Elle appartient à la mère, cette sainte qui pleure sept larmes à la fois de chacun de ses yeux et de qui le cœur est grillé par la privation de son agneau... Et la raison m'est revenue.

y Et je n'ai plus eu qu'un désir : faire parvenir à cette femme ce seul souvenir de son fils. Je ne croyais pas qu'Allah exaucerait mon vœu si promptement. Ce soir même, il était écrit que je. te rencontrerais. Je t'ai aperçu tantôt dans la salle du café, et en te reconnaissant, ma surprise a été si grande que, tu l'as vu, mon visage est devenu tout à coup jaune comme l'acacia, et qu'au milieu de ma chanson, la voix m'a trahie.

Donc, poursuivit-elle, la gorge secouée de sanglots, et sortant de dessous sa fremla

dorée la petite amulette de cuir rouge, tiens, rends à la mère ce qu'elle demandait aujourd'hui avec tant de ferveur au cimetière de Sid-El-Kebir. Dis-lui que Dieu Ta entendue, qu'il s'est adouci pour elle, et que, du haut du septième ciel, sa prière s'est accomplie !

Sid El Haloui, troublé, ému, admirant la magnanimité de cette courtisane, ne disait rien. Sa main ne se tendait pas pour accepter l'amulette. Mais Halima insista :

— Prends cela, sidi, prends-le. Moi, je ne puis le garder plus longtemps chez moi, ce don d'Allah. . .Cet objet sur lequel a prié le Prophète, moi je ne puis le garder plus longtemps...

Là, elle n'y tint plus. Un sanglot emplit sa voix. Les pleurs trop contenus éclatèrent.

Et Sid El Haloui se sentit tordu de compassion devant la douleur de cette beauté adorable, à laquelle eût convenu, hélas!

9Î LÉ CAFÉ-CHANTANt

mieux que les routes impures, l'ombre sacrée du harem, derant cette âme déchue, mais généreuse, et pour laquelle se séparer d'un objet cher, d'un vestige de bonheur, semblait un sacrifice qui, quoique volontaire, dépassait la mesure de ses forces...

A ce moment, vers l'autre extrémité du jardin, on entendit un bruit de violon. Dans la salle du café, l'archet du chef d'orchestre ronronnait pour rappeler à leurs places les musiciens éparpillés dans la campagne, les chanteuses assises ou errant à l'intérieur parmi les galants, parmi les rires, les propos amoureux et les compliments grossiers. L'intermède était fini.

Halima s'essuya hâtivement les yeux.

Le père de Youssef avait accepté enfin la petite amulette, encore qu'avec gêne et d'une main tremblante, conscient qu'il recevait en holocauste de. cette femme un lambeau de son cœur, tout son grand

cœur lacéré. Mais Halima, pour le con* vaincre, pour lui ôter définitivement tous ses scrupules d'honnête homme qu'elle devinait bien :

— Va, lui dit-elle encore, emporte ce souvenir à ton épouse. Cela dégagera son cœur. Moi, je ne puis plus le garder:

Chez moi, tu le sais, ce n'est ni une maison de Cherfa (1), ni une salle de mosquée. Je ne puis rien posséder de précieux. Regarde : sur moi, j'ai toute ma fortune. Je pourrais la perdre, cette amulette, régarer ou me la laisser dérober...

Car qui nous voue une affection du fond du cœur? Ce ne sont ni nos hommes d'une heure, ni nos vieilles Ma Settout (2)... Oui! acheva-t-elle en un soupir, nous sommes

(4) FamUle descendant du Prophète, célèbre pour rauatérité de ses mœurs.

(2) Nom consacré de la sorcière, dans les léj^ende^ orientale?.

les oubliées, les maudites d'Allah!...

— Allah te saura gré un jour de la noblesse de ton cœur! balbutia Sid El Haloui, les larmes aux yeux.

— Merci, sidi, n^erci! Que lé salut, que le bonheur plus grand soient sur toi et sur ton épouse ; et le rehma d'Allah à Tâme de votre Sid Youssef !

LWchet du chef d'orchestre de nouveau ronronnait au loin, mais cette fois pour Halima spécialement, car sa place seule était vide. Il y avait un mouvement d^humeur et d'impatience dans la monotonie grave de ce violon implacable...

Halima s'enfuit donc à travers les allées qui commençaient à se faire désertes, laissant après elle, entre les figuiers et les buissons d'églantines, le froufrou de soie de son costume étincelant et le cliquetis doré de ses khelkhal...

Sid El Halouî sortit du café-chantant. Il retrouva dehors son yaouled, accroupi devant le grand portail, dans l'attitude figée d'une borne. Saïd, retenu par les rênes, battait fiévreusement du sabot contre les cailloux. Sid El Haloui jeta une pièce de deux sous au petit Arabe, qui la ramassa lestement avec force salamalecs, puis, prenant sa monture par la bride, il s'en alla à pied. Il éprouvait le besoin de marcher.

Il descendit la rue de l'Orangerie, sombre, silencieuse, immobile. L'air était toujours calme et chaud. Le ciel demeurait pur, immense, comme au plus beau des nuits africaines. Une doticeur mon-

tait des paisibles maisons blanches, dont les dômes minuscules ou les terrasses crénelées offraient, sous le croissant de lune, des taches disséminées de féerique lumière.

Les orangers qui bordaient lajroute dégageaient de leurs touffes de fleurs des parfums de rêve oriental. . .

En quelques secondes, Sid El Haloui fut à la porte Zaouïa. Il sortit de la ville. Puis, prenant à droite, il commença de longer extérieurement les remparts. Il remonterait ainsi droit à sa demeure.

Maintenant, la route se faisait de plus en plus noire, complètement déserte. Un grand silence planait sur les campagnes, interrompu de distance en distance par les hurlements lugubres de quelques chiens kabyles...

Saïd le suivant, Sid El Haloui allait devant lui, la tête baissée, le front pensif. Il réfléchissait profondément à son étrange

aventure. Il se demandait surtout s'il en ferait part à sa femme. Serait-elle heureuse de recevoir ce souvenir de son fils? Heureuse. . . certes. . . mais de quel bonheur?. . . Du bonheur de mieux souflfrir, de sentir plus cruellement encore le regret de son cher enfant... Ne devait-il pas plutôt lui taire tout à fait la chose, garder pour lui seul ce carré béni de cuir rouge qu'il avait glissé là) sous son burnous, et laisser le temps accomplir en toute liberté son œuvre d'effacement et d'oubli?...

Sid El Haloui en venait à songer à son pauvre Youssef. Il évoquait tristement cette figure aimée, chérie, image affinée encore et adoucie de la sienne, sa seule affection au monde avec sa malheureuse femme, son seul orgueil! Il l'imaginait au pays des Roumis : enthousiaste à la bataille, alerte, débordant de vie, comme il l'était ici, pour les fêtes de Ramadan

OU du Mouloud, dans les somptueuses fantasias, brave comme son père, comme tous ses aïeux, comme tous ses frères musulmans, s'élançant à la charge avec la fougue d'un lion du Zaccar, et tombant frappé d'une balle en plein front, pour la cause de la France, cette mère tant aimée...

~ . Sid El Haloui songeait enfin à Halima Fouad El Begri, Cette physionomie imposante, ce corps superbe, cette âme large et haute l'avaient fortement impressionné. Il n'en voulait pas à cette femme d'avoir failli, il ne la méprisait nullement pour sa déchéance. En bon Oriental, il la plaignait au contraire, et s'en remettait au destin.

Elle était née certainement d'une mère digne et d'un père musulman^ car son cœur était droit, généreux, et ses paroles étaient consistantes comme la pierre de taille.

Elle avait dû faire goûter à son cher enfant

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quelques instants de pur bonheur, et Sid El Haloui, du fond de son être, lui en vouerait une tendre gratitude. Et cette voix!... Voix de charmeuse... Voix de rossignol parmi les jasmins dans les nuits de printemps... Sid El Haloui l'entendait encore résonner à son oreille charmée.

Quelques-uns des vers qu'elle avait chantés~lui remontèrent aux lèvres, harmonieux et poignants...

A mesure qu'il avançait, les bruits de la ville s'atténuaient, se mouraient. Onze heures sonnèrent nonchalamment à une horloge. Les lumières s'éteignaient. L^ fête arabe, grouillante et multicolore, était finie...

Sid El Haloui passa près du « Petit Drapeau », une maigre taverne espagnole, à l'aspect louche, crapuleux, dont la porte vermoulue s'entr'ouvrait sous la lueur d'un falot brisé, au-dessus duquel flottait, en

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guise d'oriflamme, un lambeau de chiffon crasseux... Puis, ce fut un humble cimetière arabe, s'étageant sur le penchant d'un coteau... Les menues pierres blanches, éparpillées dans la mousse, prenaient, sous les rayons de la lune, les contours dé petits spectres... Puis la campagne recommençait uniforme, rétendue noire, l'ombre épaisse, et dans les lointains, les hurlements lugubres des chiens kabyles...

Sid El Haloui, toujours pensif, la bride de son cheval à la main, continuait de fredonner le refrain nostalgique de Halima Fouad El Begri. Il ne prenait pas garde à^ ces aboiements prolongés et terribles. Tl n'entendait pas non plus, à intervalles, le cri saccadé du délicieux grillon des bois, ni la note fine, pareille à une vibration de cristal, des crapauds amoureux qui se répondaient au fond des ravins, ni même le

LE CAFÉ-CHANTANT iOi

sabot de Saïd, qui se mettait à sautiller, joyeux, flairant de ses naseaux Todeur de la maison proche, de la bonne litière molle...

En effet, ils étaient presque rendus. Ils atteignaient le haut du chemin national, et déjà s'apercevait la demeure d'ancêtres, ses moucfaarabiehs, ses arabesques, sa terrasse blanchie qui s'étalait sous la lune, parmi les cyprès... Ils doublaient le dernier détour de la côte, lorsque, tout à coup, Sid El Haloui se sentit violemment tiré en ^arrière par un pan de son burnous... Une main de fer lui étreignait la nuque... Une main invisible et brutale, comme la main d'Azraël... En môme temps, la lame d'un poignard lui troua les poumons...

Le coup fut terrible. Sid El Haloui chancela aussitôt. Une main sur sa poitrine, l&chant de l'autre la bride de son cheval,

il tourna un instant si^* lui même, tel un Aïssaoua brusquement abasourdi, et de tout son long, comme une masse, il alla s'effondrer contre le bord de la route. Il n'avait eu le temps ni de pousser une plainte, ni de reconnaître son meurtrier.

Les grands platanes du chemin et Saïd furent seuls témoins de la scènç tragique.

Ils virent un jeune caïd, son stylet ensanglanté aupoing, exhaler un rire féroce, rouler des yeux bleus flamboyants d'ivresse, et s'enfuir en titub£(nt vers la ville basse. . .

Saïd se pencha sur son maître, le flaira des pieds jusqu'à la tête. Étendu inerte> au pied d'un platane, dans l'ampleur luisante de ses burnous comme dans la soie d'un drapeau, Sid El Haloui paraissait raidi et fier, pareil à un vieux guerrier que la mort avait terrassé d'un coup, et qui ne s'était pas encore rendu... Mais lorsque le museau du cheval rencontra la chair du

visage, déjà glacée par le froid cadavérique, il recula, épouvanté. La bête fit entendre un hennissement long, sinistre, et puis, reprenant le chemin, tête basse, elle rentra seule à la maison...

KERKEB

KERKEB

C'était la fête du Marabout d'EHouali, sur les hauteurs du vieux Fès. Autour de la coupole blanche du grand saint» entre les rocs eit les aloès, des tentes innombrables dressaient leurs étendards. Les burnous noirs, rouges ouverts des hommes grouillaient parmi les gandourahs des femmes, blanches, frangées de sombre. On s'agitait au seuil du kiosque funéraire pour introduire son offrande au marabout... Des vmx âpres psalmodiaient des Fatiha... Sur le bord de Toued proche, on immolait des moutons par centaines. Les

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cadavres dépecés pendaient à des caroubiers, Toued coulait sanglant, des fumées d'encens s'élevaient sous les arbres. Partout des feux de joie, partout de la musique... Les femmes poussaient des youyou et s'interpellaient en chantant... Les kaouadjis aménageaient dans l'intérieur d'une grotte leur four, leurs étagères pour les cafetières à long manche et les petites tasses dorées. Les p&tissiers étalaient sur des haïks leurs cargaisons de pains aux dattes et de serpents aux amandes. Autour d'une cascade, des cavaUers s'équipaient pour la fantasia rituelle. La^ foule des pèlerins grossissait sans cesse. De nouvelles confréries arrivaient, escaladant les sentiers rocheux, précédées de joueurs de flûte, de'porteurs d'étendards, de yaouleds qui tenaient à la main des lustres de cire multicolore destinés au catafalque du marabout... Sur tout cela, la chaleur torride

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de juillet, la lumière aveuglante du grand ciel marocain...

A quelques lieues de Fès, dans un kser isolé de la plaine, le harem de Sid Hafid s'éveille. Les femmes dubach-agha se préparant aussi à la fête. Devant la porte aux fines ciselures d'argent, des mulets chargés de matelas de soie, de haïks de laine, de coffres à incrustations de nacre, attendent les lallate pour se mettre en marche.

Sid Hafid, le maître, est là sur le setiil, (Hans sa gandourah blanche et ses savates de cuir jaune. Il donne des ordres aux domestiques d'un ton cassant. Sid Hafid représente le type achevé du Marocain.

Long, maigre, tout en nerfs, tin visage osseux dont la barbe taillée en collier frémit au moindre commandement, des yeux perçants, tout fardés de khôl, un nez crochu qui dit à lui seul tout l'égoïsme sensuel, la fourberie, le dur orgueil de sa race. Il

iiO KERKEB

faut que chacun plie sous sa parole comme le dromadaire sous la flissa du guide. Il est le maître. Il va, vient, préoccupé, plus énervé encore que de coutume. Lorsqu'il a passé en revue la caravane entière, inspecté minutieusement le tassement- des objets, le ficelage des bardas au ventre des bêtes, qu'il a bousculé toute sa valetaille, il pénètre à nouveau dans la maison.

Il traverse le haut couloir sombre, les cours de mosaïques ornées de vasques de porphyre, les galeries à colonnades torses, à bas-relief en bois de cannelle ouvragé, tout un palais miroitant de richesses où règne une fraîcheur de puits.

Il s'arrête près d'une grande porte dont les deux battants sont écartés. Mais un épais rideau de velours est tendu dans tout l'encadrement. U dresse l'oreille, relient son souffle, cherche à deviner ce qui se passe à l'intérieur... Il pâlit, hume

KERKEB m

avec une sorte de rage cette odeur de musc et d'ambre qui l'atteint au cœur. . . Au bout d'un moment, il se décide enfin à soulever le rideau d'une main tremblante, et sans ôter ses savates, il entre chez Kerkeb.

Kerkeb était à demi allongée sur un divan de satin rouge, dfins la pénombre d'un appartement somptueux. C'était la préférée de ses femmes : une créature splendide, avec un teint couleur de safran, de grands yeux noirs fortement cerclés de khôl, un nez effilé, des lèvres amoureuses toujours entr'ouvertes pour laisser échapper sa respiration ardente. Elle tenait sur ses genoux un coffret rempli de flacons d'essences et de pastilles aromatiques, un de ces coffrets à la ciselure compliquée, minutieuse, que des sculpteurs ascètes emploient des années à travailler dans les taudis de la haute ville. Elle achevait de se passer les lèvres au brou de noix, sous

412 KERKEB

le demi-jour qui tombait d'une lucarne, quand Sid Hafid fit son apparition. Elle lui sourit gentiment, ses dents pointues s'alignèrent comme du corail dans le cœur d'une grenade éclatée. Et sans plus se soucier de la présence du maître, elle se regarda dans un miroir à manche d'or damasquiné d'argent.

— Ya Sidi, l'heure peut-être?...

Le maître la contempla de ses yeux perçants et ne daigna pas répondre.

Kerkeb ne s'inquiéta pas de ce silence.

Elle tira de son coffret un diadèine de brillants, l'attacha dans ses cheveux, lissés à l'huile de cumin. Elle s'admira mie dernière fois; 3atisfaite, sourit au miroir, et se leva lentement du divan. Elle était prête. Sous la gandourah blanche jaillirent librement sa taille puissante, ses seins durs, ses hanches voluptueuses autour desquelles venait se nouer une ceinture brodée de

KERKEB 113

soie noire, à grosse agrafe d'émeraude.

Enfin, le Sidi s'approcha d'elle. Maîtrisant son désir, la fixant dans les yeux :

— Ya Kerkeb,ne trahis pas mes ordres! . . .

Tu te rends au Marabout — que Dieu nous accorde sa bénédiction! — pour chanter seulement sa louange et lui porter ton offrande...

— Et pour mon cœur aussi... pour me réjouir un peu! repli qua-t-elle, avec une moue d'enfant gâtée qu'elle savait lui aller si bien.

Le Sidi lui saisit les poignets.

— Oui. . . mais tu ne danseras pas?. . .

Il savait qu'elle raffolait de la danse, cette fille des khimate montagnardes, et il se méfiait du danger qu'il courait en l'envoyant à cette fête. Une jalousie atroce le torturait. Ah ! cette danse qu'elle exécutait à rendre fou, les yeux perdus, les hanches ployées, le sein frémissant, sa physiono-

114 KERKEB

mie entière changée en une expression vivante de la passion humaine ! C'est ainsi qu'il Pavait rencontrée, certain soir de fête, dans un Marabout lointain des bords de la Seybouse, dansant au clair de lune, au milieu d'une foule recueillie et fascinée. C'est dans ces attitudes qu'elle lui avait brûlé les sens et le cœur, et depuis qu'elle était sa femme, il voulait qu'elle ne dani^ât plus que pour lui seul!

Sous le commandement brutal, la femme aimée se cabra. Elle essaya de se détacher de l'étreinte du maître. Mais le maître serra plus fort.

— Jure, Kerkeb, que tu ne danseras pas !

Il grinça des dents, la fixa plus profondément dans les yeux.

Kerkeb détourna la tête, lui abandonna ses mains et ne répondit pas.

Ah! cette résistance têtue et dédaigneuse! C'était la première fois qu'il la

KERKEB 115

ren€ontmt chez une femme!... Les huit autres épouses qui composaient son harem lui étaient aussi soumises que des servantes, toujours empressées à ses pieds, heureuses de pouvoir satisfaire ses moindres caprices, de lui curer les dents avec une épingle d'or, lui joncher sa couche de pétales de jasmin et lui masser les tdons, le soir, pour Tendormir!... Celle-là seule demeurait fière, comme le flanc de la montagne qui l'avait rejetée. Et cette fierté s'opposant à la sienne exaspérait le Marocain, tout en excitant son amour.

— Kerkeb, jure que tu ne danseras pas !

Sid Hafid, dans sa colère, serra encore

plus fort les poignets frêles. Un bracelet de diamants sauta. Kerkeb p&lit de douleur et dut ployer un genou à terre.

— Jure, répéta-t-il, ou malgré le blasphème qui pourrait retomber sur ma tête, tu ne sortiras pas d'ici!

116 KERKEB

Kerkeb se raidit plus que sous la meurtrissure de sa chair. Mais le serment exigé ne voulait point sortir de sa bouche.

^- Jure! hurla le maître à bout de patience.

Un gro^ement sourd lui répondit enfin.

— Neuhleuf!. . . Je jure ! . . .

Les regards de la favorite étaient pleins de flammes sournoises, qui démentaient sa parole dans le moment même qu'elle la donnait.

Sid Hàfid relâcha ses doigts maigres autour des poignets rougis. Il rejeta sa femme sur le divan, puis il sortit, hautain, la face blême.

— Ah! si ce n'était blasphème que je t'empêche de te rendre à ce pèlerinage, tu ne sortirais pas d'ici, fille qui me grille l'âme et le foie depuis l'instant où je t'ai connue!...

La nuit tombait sur Timmense espace de la fête. Les tentes s'illuminaient une à une, les lustres d'offrande brillaient comme des étoiles autour de la coupole du nûiarabout. Chacun s'était retiré. On apercevait par hasard le burnous flottant d'un homme cherchant un peu de fraîcheur sous les caroubiers, la silhouette d'une femme éteignant son feu de joie. Les voix humaines s'étaient tues. D'une tente éloignée s'élevait le bruit sourd et monotone d'un dembir...

Le harem de Sid Hafid avait passé un joyeux après-midi. On avait erré entre les étalages, mangé des pâtisseries, déposé des milliers de cierges de toutes couleurs

118 KERKEB '

autour du tombeau du saint, chaiité des fatiha, assisté à la fantasia sur un talus derrière la montagne. Puis, comme le soleil venait de se coucher, les jeunes femmes s'étaient rendues en pèlerinage à l'Arbre de la Fécondité, Sedjret El Habbala, un antique poivrier sauvage, qui se dressait à quelques centaines de mètres de la coupole. Elles allaient suspendre à ses branches des boucles de leurs cheveux, des pans de leurs ceintures, invoquer, en se prosternant, le djinn de cet arbre, pour qu'il les rendît mères et qu'elles s'attar chassent ainsi les faveurs du maître, Kerkeb ne les avait point suivies jusquelà. Cette cérémonie ne lui était pas nécessaire. Elle était bien sûre qu'elle avait conquis/le maître sur toutes les autres femmes, rien que par la passion que lui inspirait sa personne... Seule, au milieu de la tente, elle écoutait, là-bas, la voix du dembir :

KERKEB 119

— Dov! Dov! Dov!

Ce battement Tattirait, un instant la berçait, plutôt la faisait frémir tout entière. Oh! la réunion passionnée qu'il deyait y avoir sous cette tente d'où montait le bruit! Les jeunes hommes et les jeunes femmes retenant leur souffle, les vieilles secouant le tambour, les danseuses s'envolant dans la vapeur du benjoin vers des régions inconnues au commun des créatures...

— Dov! Dov! Dov!

Le battement s'accélérait. On dansait le djdib. Les danseuses tournaient sur elles-mêmes, tortillaient les hanches, balançaient furieusement la tête, possédées peu à peu du djinn, excitées par le cri des vieilles, par l'haleine embrasée des assistants.

— Dov! Dov! Dov!

Le dembir s'emportait. On entendait la

120 KEREËB

voix des inviîenrs qui criait : Ermiouelmharem ! Lâchez les foulards !

La danse tournait rapidement à la furie.

Les danseuses commençaient à flancher du buste > à tourbillonner comme des damnées dans toute la largeur de la tente, jusqu'au moment oii, à bout de nerfs, implorant grâce, elles allaient s'écrouler évanouies sur le sol...

— Dov! Dov! Dov!

L'instant de la crise approchait. Les inviteurs vociféraient : Ermiou el mharem !

Lâchez les foulards! Des femmes apportaient des amphores pleines d'eau, dont elles se disposaient à projeter le contenu à la face des danseuses...

Kerkeb s'était soulevée... Instinctivement, elle portait les mains à sa gandourah légère... Elle commençait à tourner lentoment, toute seule, dans sa tente...

— Dov! Dov! Dov!

KERKEB Itl

Oh! que cela était âpre, sauvage I Pour Kerkeb, c'était toute la majesté ardente des pays du Sud, c'étaient les nuits claires au bord des fleuves où elle dansait jusqu'à la p&moison dans la féerie des étoiles, le murmure des eaux, le son des louis d'or qui s'amoncelaient en couronne autour d'elle, les cris rageurs des hommes qui.se prosternaient à ses pieds, se ruaient dans le fleuve ou s'entre-poignardaient parmi les cactus . . .

Oh I ces nuits 1 ces nuits I . . . Elle n'avait qu'à faire un pas pour les revivre... Elle n'avait qu'à franchir ces quelques rochers dans l'ombre, et cette émotion puissante, elle la goûterait encore une fois avant la mort!...

... Gomme le dembir mourait là-bas, annonçant l'évanouissement de la danseuse, les hanches de Kerkeb tressautaient, sa lourde ceinture pesait à son ventre bondissant, son diadème s'était

in KERKEB

détaché, et tout le flot de sa chevelure roulait sur ses épaules... Le djinn l'avait prise elle aussi.

...Soudain, elle croit entendre des pas qui approchent... Un souffle glacé passe SUT son front... Elle se redresse toute haletante, essaie^ de se débattre contre le djinn... Elle se souvient, comme dans un brouillard, des yeux perçants du maître...

des poignets meurtris... du serment... La menace d'un châtiment terrible lui apparaît. . . Sa jeune chair réagit. Elle veut fuir, s'élancer hors de la tente. . .

A ce moment, la voix des inviteurs retentit de nouveau dans la nuit :

— Allons 1 à qui ce tour ! Celle qui ne danse pas pour notre Sid EUouali, Dieu lui envoie une cassure aux jambes !

— Dov! Dov! Dov!

Et le dembir recommence, appelle, attire, enveloppe irrésistiblement...

Dans le ^nd kser sonore, à travers les galeries inondées de lune, Sid Hafid erre soucieux, les mains derrière le dos, brisant entre les doigts un chapelet de vermeil.. . De temps à autre, il s'arrête contre un pilier, sa bouche se pince, son regard fixe s'allume à la pensée qui l'obsède. Une ride profonde coupe son front bas... Soudain, de sa voix sèche, il appelle son fidèle serviteur.

— YaKnettl

Knett venait de surgir comme une ombre du trou noir de l'escalier. C'était un petit homme trapu, aux larges épaules; un front bombé dénonçait Tériergie et l'humeur laborieuse, deux yeux gris

iî4 KËRK^B

répandaient sur sa face de mulâtre un rayon de bonté tranquille.

— Chien, fils de chien, où es-tu?

— Moi seul suis le chien, maître! Mes parents reposent dans la protection d'Allahi

— Mon cheval est prêt?

— Comme le veut le maître. Genoux et sabots sont badigeonnés d'alun et de henné, ses yeux sont passés au khôl comme les tiens!

Sid Hafid claqua des dents. Le petit homme partit comme un éclair.

Ils se retrouvèrent bientôt devant la porte. Sid Hafid avait passé un simple burnous. Knett tenait Zerdani par la bride, fardé comme pour le combat. Un mantelet de soie et d'or recouvrait sa robe noire reluisante ainsi qu'une glace. Le maître l'enfourcha, et sans laisser d'ordre, il piqua au galop par la plaine obscure.

KERKEB 125

Après avoir suivi son maître un moment du regard, Knett pensa :

— C'est vers le Marabout^ qu'il se dirige !

Il ne devait aller porter son offrande que dans trois jours cependant 1 Qu'est devenu l'usage de la maison?

Puis Knett haussa les épaules :

— Allah berk idref bel qlovb! Allah seul connaît les cœurs ! . . .

Et Knett referma la porte.

... Les lallate rentraient à peine de leur pèlerinage, quand le Sidi parut sur le seuil de la tente. Toutes se mirent à trembler.

Le Sidi avait son air terrible des mauvais jours. Sans répondre à leur salut, il cher-, cha aussitôt du regard sa préférée. Elle n'était point parmi les femmes. Il avait compris.

— Préparez-vous au retour! On va plier la tente 1 ordonna-t-il.

T— iVaw... Nâm.., Sidi! Bien... Bieij..,

126 EERKEB

Sidi ! balbutièrent les lallate que la frayeur faisait défaillir à demi.

Il avait déjà tourné les talons. Il revint au bout d'un instant, traînant Kerkeb par sa ceinture, Kerkeb, qu'il avait arrachée des cheveux à la danse infernale, les yeux hagards, les traits livides, la gandourah déchirée, ruisselante d'eau. La coupable n'avait pas le temps de reprendre connaissance que Sid Hafid tirait de dessous son burnous un grand foulard noir et blanc, et, la bave à Ja bouche, avec un rugissement de fauve, il lui lançait ce foulard au visage. Les femmes poussèrent un cri. Kerkeb iHait condamnée à mort.

Le sort en était jeté. Kerkeb allait périr.

Les trois jours avaient fui, que la religion prescri^ d'accorder aux condamnés.

Le soir fatal, une heure avant Texécu-tion, Knett ouvrit en pâlissant la porte du dahlis au fond du jardin, où la sacrilège était enfermée depuis le retour du Marabout. Ce n'était pas la première fois que le maître chargeait Knett de ces sinistres besognes. Mais les quelques têtes qui gisaient dans le puits sans fond (mtmch rablagâ) étaient celles de bandits qui avaient assailli le maître au milieu d'un bois, ou s'étaient vengés sur certains de ses serviteurs en leur tranchant nez et oreilles, en les abandonnant pieds et

Digitiz^d by

128 KERKEB

poings liés sous le jet d^une cascade!...

Alors Knett pouvait dire, en raffermissant son bras :

— Tu as fait mourir! Meurs à ton tour!

Mais Kerkeb, qu'avait-elle fait? De quoi s'était-elle rendue coupable? Knett n'avait pu le savoir. Ses mains ne s'étaient point souillées de sang... Il la connaissait loyale, fidèle à son époux... Sa faute ne devait pas être une faute grave. Le petit homme se doutait bien de quelque désobéissance. On ne désobéit pas au maître... Pourtant, cela suffisait-il pour qu'elle méritât la mort?...

Comme la porte du dahlis s'ouvrait, un rayon de lune éclaira la prisonnière.

Kerkeb était plus resplendissante que jamais, droite, pâlie par l'angoisse et le jeûne. Une chemise légère moulait ses formes. Une corde noire cei^ait sa taille,

KËRKEB 1S9

ses mains étaient liéeç derrière le dos.

A la vue de son geôlier, Kerkeb tressaillit, Ses grands yeux devinrent suppliants, mais sa gorge s'étrangla et elle ne put articuler une parole.

Knett détourna la tête. Il déposa aux pieds de la captive une terrine ronde pleine d'eau, détacha ses mains glacées, et d'une voix qu'il essayait de faire rude :

— Fille fles Musulmans! lui ordonnat-il. L'heure approche. Fais ton ablution.

Kerkeb suffoqua. Tous les muscles de sa face se tendirent dans un effort désespéré.

— Knett! Knett! put-elle crier enfin.

Mais l'esclave était déjà sorti, avait

refermé la porte à double tour.

Assis sur le seuil du dahlis, Knett écoutait, le cœur navré, les sanglots de la jeune femme. Il attendait avec terreur que la lune ait atteint la limite de la margelle

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du puits pour y précipiter sa victime...

Un petit fourneau d'encens était déposé près du puits. Knett devait y jeter le feu dès que r&me de la musulmane aurait rejoint Allah...

Le silence ^ régnait sur la maison, sur le jardin de palmiers maigres. Le kser

était vide. Le maître, prenant prétexte de la pleine lune, avait, ce soir, ordonné la fête des sloughis, afin d'éloigner tput le monde. La maisonnée entière s'en allait lentement par la plaine immense, dans la direction des rochers de la Moulouya.

Le maître ouvrait la caravane, monté sur Zerdani qui piaffait d'impatience, car on avait lâché les brides sur son cou et cela pour lui voulait dire : Compte tes pas! Tôte basse, le capuchon du burnous ramené sur les yeux, Sid Hafid paraissait abîmé dans une méditation sans fin...

Les femmes du harem venaient ensuite, à

KERKEB 131

pied, toutes vêtues de blanc... Sur leurs cheveux, des foulards d'or rayés de noir...

Les domestiques, blancs et nègres, suivaient, portant sur leurs têtes de /graùds plats en bois d'olivier qui contenaient le couscous rituel... Défilé fantastique d'un millier de sloughis noirs... Fête lugubre, où chacun pressentait là-bas l'horrible scène, où le maître sentait son foie se déchirer à chaque pas nouveau du cheval, puis se raidissait dans sa résolution, mais ne voulait pas entendre le cri de mort de la femme qu'il avait aimée...

tandis que les sloughis humaient l'air de la nuit en commençant à pousser des hurlements amoureux, et que la lune brillait là-haut, ronde, éblouissante, dans un ciel de velours!...

... C'était l'heure . Knett, près du gouffre, entraînait Kerkeb. Écroulée à ses pieds, elle se cramponnait aux cailloux, aux

133 KERKEB

racines de la main de terre qui les séparait du grand trou béant. La besogne eût dû être menée plus promplement.

Mais Knett avait laissé à la condamnée les poignets libres, comptant qu'il viendrait vite à bout d'une femme. La malheureuse résistait furieusement et bientôt ses cris emplirent la campagne.

— Knett, bon Knett! suppliait-elle. Ma jeunesse, aie pitié d'elle! Épargne ma vie verte! Dieu te gardera la tienne. Souviens-toi, quand j'étais la reine du harem. . . Quel mal t'ai-je fait? Knett, souvienstoi!...

Un combat violent se livrait dans la poitrine du^etit homme. Knett, l'honnête Knett, entendait la voix du maître qui lui ordonnait : Tue, fds de chien!... Et un.

ordre du maître est à exécuter sans réflexion... Et pourtant, il avait peur de Dieu aussi, Knett, peur de conduire à la

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mort une innocente! Il hésitait, ne connaissant point la faute. C'était la première fois que le maître lui dissimulait le crime d'un condamné...

Kerkeb claquait des dents. Tous ses nerfs grelottaient. La sueur de Tépouvante inondait son visage.

— Grâce, bonKnett! La vie, laisse-lamoi! Ma vie comme une mouche, plutôt que mon sommeil dans le puits sans fond 1 . . . Je m'en irai, je m'enfoncerai dans le noir des forêts de la Seybouse, et nul ne saura que j'existe sur la terre!...

Knett se raidit. La lune avait dépassé la margelle, gagnant déjà le mur d'enceinte. Dans un effort plus vigoureux, il saisit Kerkeb par les épaules et l'amena 6ur le bord du puits. Mais elle réussit à s'agripper à sa gandourah et lui enfonçant ses ongles dans la chair, elle le menaçait de l'entraîner dans le gouffre.

134 KERKEB

— Sur ta fille chérie, Knett, sur la tête de ta fille chérie!...

L'esclave eut un sursaut. En une vision qui crispa ses traits, il aperçut sa Bekhta, le cœur de son cœur, la prunelle de son œil, aux prises elle aussi avec un bourreau sans pitié. Sa conscience, plus impérieuse, réclama justice.

— Et toi, cria-t-il enfin, mais sans lâcher sa proie, et toi, dis-le sur cet instant sacré : qu'as-tu fait au maître?

— J'ai, répondit Kerkeb, j'ai... (et sa voix s'étoufiait sous l'étreinte) j'ai dansé le djdib au Marabout!...

Knett resta immobile. Juste le temps que la réponse de Kerkeb lui pénétrât le cerveau. Il recula aussitôt, tira un poignard de sa ceinture, et résolument trancha la corde à la taille de la condamnée.

Il ajouta, en baissant la voix :

— Regarde : ma tête et la tête de ma fille

KERKEB 435

et la tête de ma femme, je les joue avec la tienne. Si tu as fait ce que tu dis, tu nous sauveras...

Il porta une main à son menton dans un geste de menace.

— Mais si tu as menti, Dieu te rejoindra. Va-t'en!

Kerkeb s'était redressée. Elle s'éloigna du puits, le regard fixe, sans conscience, encore sous le coup de la surprise et de l'épouvante. Lorsqu'elle eut atteint à reculons le mur d'enceinte, sa voix s'éleva de nouveau, pour jurer à Knett, sur cette lune qui les éclairait, que ce qu'elle avait dit dans les affres de la mort était la 'vérités

Mais Knett la rappela. Il avait plongé une main dans le petit fourneau près du puits, et tendit à la condamnée une poignée de poudre d'encens.

— Pour les chiens, ai tu les rencontres. . •

186 KERKEB

Kerkeb mit un genou en terre, baisa la main de l'esclave avec ferveur.

— Dieu te le rendra, bon KnettI

Et poussant une petite porte pratiquée dans la muraille, elle s'enfuit à travers la plaine,..

Elle n'avait pas franchi une demi-lieue que les sloughis la flairèrent. Messaoud, Rabah, Soudani apparurent à l'horizon lumineux. Bientôt, toute la meyte se mit à sa poursuite. Kerkeb, aflfolée, avisa un grand caillou pointu et se mit à creuser vite, vite dans le sable un trou pour s'y engloutir. Mais les sloughis accouraient au triple galop de leurs jambes maigres.

Ils fonçaient sur Kerkeb et la taillaient en pièces, quand celle-ci, dans un éclair, se rappela la recommandation de Knett.

A toute volée, elle leur jeta la poudre d'encens. Les chiens firent un bond en arrière... L'odeur parut les avoir hypno-

KERKER 437

tisés brusquement... Au bout de quelques secondes, ils battirent en retraite, hurlant à la mort.

— C'est fait! se dit Sid Hafid, en tressaillant sur son cheval. Ils viennent d'apercevoir Azraël (1).

Il tourna la bride et donna le signal du retour.

11 trouva le puits bouché de sa dalle et Knett assis non loin de là, tête baissée, n'osant/lever les yeux vers lui.

; — Knett, qu'y a-t-il?

— Rien, mon maître. Rbd sadou Ma rahi feddet. Il y a un quart d'heure qu'elle a fui (2).

(1) L'ange de la Mort.

(2) Le mot arabe (feddet) est & double sens.

Des mois avaient passé. L'hiver, le dur hiver de Fès, faisait sentir son acre souffle. Les lourds brouillards tourbillonnaient audessus de la plaine, le chergi entonnait du fond des ravins ses hurlements de loup d'attaque. Sous le ciel glabre, dans des vapeurs qui s'irisaient de mauve, la neige couronnait déjà les sommets de Djniah-Meksour . . .

Depuis que n'était plus l'épouse qui

avait désobéi, Sid Hafid s'était retiré dans

ses appartements, plus taciturne, plus

farouche que jamais. Il demeurait tout le

jour enroulé dans une peau de tigre, l'œiF

sombre, à fumer un narguileh après son

frère, en face d'un brasero d'argile dont la

chaleur lisse se répandait à travers les

KERKEB 4S9

vastes salles aux tentures de Grenade, aux cuivres rouges, aux panoplies d'ancêtres.

Il ne s'engageait plus sous le corridor aux ramifications multiples, donnant accès dans les divers appartements de ses femmes. Sa voix sèche n'éclatait soudain que pour appeler Knett qui lui secouait la braise de son narguileh ou lui présentait un verre d'alcool. Quelquefois, il arrivait qu'il pass&t dans la galerie, devant la porte de la favorite, dont les deux battants avaient été refermés en signe de deuil.

Alors son pas ralentissait, les ailes de son nez crochu se dilataient comme pour saisir certain parfum, dont l'émanation tenace lui causait une volupté douloureuse. Et puis, brusquement, il détournait la tête, et h&taitlepas...

Le soir, quand tout le kser était endormi, il venait rôder aux parages du puits sinistre. Dans la belle clarté bleue des nuits

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hivernales, drapé de ses amples burnous, il tournait, tournait autour de rorifice où il croyait Kerkeb ensevelie pour toujours.

Il tournait, parfois la nuit entière, et par moment s'approchait si près' de la margelle que Knett, qui le suivait comme son ombre ^ croyait le voir soudain s'engloutir à son tour dans le puits sans fond.

Ce maître superbe, dont la bouche ne s'ouvrait que pour commander ou châtier, Knett l'entendait soupirer dans le silence... Certain soir, il l'entendit qui prononçait à mi-voix, au terme d'une expiration nerveuse jaillie du fond des entrailles :

— Ma merrha fi hiaha ou ma hlaha fi moutha!.., son amertume dans sa vie, et sa douceur dans sa mort!

Knett, devant cet homme rude que le remords travaillait, avait sur les lèvres le mot consolateur :

KERKEB 144

— Maître, réjouis-toi, Kerkeb n'est pas morte !

Mais Knett avait peur de courroucer le maître en lui faisant comprendre qu'il savait le secret de son cœur. Et Knett ravalait sa phrase, et il espérait qu'avec le temps s'apaiserait la douleur du maître...

Le matin d'une affreuse journée de décembre, une mendiante vint s'arrêter à la porte du kser. Elle était couverte de haillons informes, mangée de vermine, grelottante à la morsure du terrible chergi.

— Ya ntaoua Rebbi ya elmoummne!

vous qui appartenez à Dieu, ô Musulmans!

Fi khater Rebbi y a elmoumnine ! Pour la cause de Dieu, ô Musulmans!

Elle plongeait un regard angoissé à travers les fines ciselures d'argent, dans les allées du domaine. Tout à coup, elle aperçut le maître. Elle ramena vivement son voile sur son visage. E|i même temps,

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sa voix se fit plus humble, plus empressée :

— Pour la cause de Dieu, ya sidi ! Fais-le pour que Dieu protège tes chèrs morts!...

Et elle tendait sa petite main bleuie.

Sid Hafid revenait de son pèlerinage au fond du jardin, les traits pâles, les yeux creux de toute une nuit passée encore parmi les transes et la douleur. Les dernières paroles de la mendiante soulagèrent son cœur.

— Qu'on lui accorde les trois jours du Prophète! ordonna-t-il.

Et tandis qu'il regagnait ses appartements, la vagabonde fut introduite dans la grande salle des hôtes (bit eddiaf), au premier étage, où elle se trouva mêlée à quelques derviches et à des guides de caravanes.

Sid Hafid pénétra chez lui. Mais depuis quelques jours, l'aspect de sa maison avait changé. Les murs étaient entière-

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ment nus, le parquet aussi, les moindres objets d'ornement Rivaient disparu. A un angle, le narguileh du maître; à Tautre, les tapis, les tentures, les matelas de repos roulés en un monticule. Un* cou- Tant d'air glacial passait dans les grandes pièces ainsi dépouillées. C'était le deuil marocain sous sa forme austère, la pénitence du vivant qui veut s'imprégner jusqu'aux moelles d'un froid de désolation pareil à celui de la mort. . .

Sid Hafid s'assit à terre devant son narguileh. Seulement, la fatigue de plusieurs nuits de veille l'avait rompu. Le silence de cet immense sépulcre vide, le froid, l'humidité des dalles sous ses jambes, la fumée du tombak achevèrent de l'engourdir. Il ne tarda pas à laisser aller sa tête dans le capuchon de son burnous et ferma les yeux...

Il y avait une heure environ qu'il était a^insi plongé dans un demi-sommeil, quand

144 KERKEB

il crut entendre un léger bruit à travers la muraille. Il prêta l'oreille.,. Le bruit avait cessé. Sans doute un esclave qui passait dans la galerie... Peut-être une. hallucination de son cerveau en fièvre... Ses paupières battirent de nouveau, il se rendormit. Bientôt, le bruit recommença. Des pas furtifs allaient et venaient dans la pièce contiguë de droite.

— Allah protecteur! s'écria-t-il. Qui osera jamais pénétrer dans cette pièce!

Puis de nouveau, ce fut le silence.,.

Mais Sid Hafid avait secoué sa torpeur. Au bout d'un instant, un meuble venait d'être remué... Il se dressa sur ses coudes... On déployait un vêtement... Il ne voulut pas se lever encore. Il appuya l'oreille contre la muraille, pour se convaincre qu'il n'était pas le jouet d'un cauchemar. Quand tout à coup, nettement cette fois, il entendit la serrure du petit cofifret de toilette qui se

KERKEB 145

refermait avec le grincement sourd qu'il lui savait. Alors, d'un jet, il fut debout.

Qui avait le front de toucher à ces re- , ligues? Oh! le bruit de cette petite serrure!... Que d'ardents souvenirs n'évoquait-il pas en lui !... Devant ce meuble précieux, la favorite avait passé les meilleures heures de sa vie... Il gagna la portière, le cœur grondant de rage, décidé à punir cruellement l'audacieux, quel qu'il fût, qui profanait le sanctuaire de la morte!...

- A ce moment, la portière se souleva.

Une femme éblouissante de soie et de bijoux parut sur le seuil. Sid Hafid recula.

— Bi^mi Allah Sma Errahime! Au nom d'Allah le Miséricordieux !

Kerkeb regardait le maître de ses beaux yeux fascinateurs. Elle lâcha la portière et s'avança vers lui à petits pas craintifs.

146 KERKEB

— Kerkeb ! . . . Toi ici !.. . Toi sur la face de la terre!...

— Maître, pardon, murmurait-elle. J'ai tant souffert dans la forêt, au, milieu des lions, des loups, des serpents noirs, perchée sur les plus hautes branches des cèdres ! ... La neige, le vent, la faim, la solitude, après ton beau harem, ton nid d'or, tes caresses... Maître, j'ai plus souffert que cette nuit au bord du puits sans fond ! . . .

Mais à mesure que Kerkeb avançait, Sid Hafid reculait encore, hagard, effaré, ne sachant quelle attitude il devait prendre.

Son cœur bondissait d'une joie folle. 11 contemplait cette femme qu'il aimait et qu'il avait crue morte. Lui aussi, n'avait-il pas souffert? Et de la voir revenir à lui, repentante, briséB, enfin soumise, son orgueil de maître devait être satisfait... Seulement, il y avait le dépit que son ordre n'eût pas été exécuté,

KERKEB 147

— Mais comment, grommela-t-il, Knett, ce misérable Knett, tVt-il laissée partir?

II ne t'a pas précipitée dans le puits comme je le lui avais ordonné?

Kerkeb avait eu le temps de promener un regard sur Tappartement. Ces murs veuÉs de leurs cuivres et de leurs panoplies, ces objets tassés dans un coin, cet unique narguileh grelottant dans la sonorité des salles, tout criait le deuil pendant son absence. Et piïis, s'apercevant de cette maigreur du sidi, des cernes sombres autour de ses yeux battus, de cette pâleur répandue sur son visage desséché, elle comprit qu'elle était restée toujours la maltresse de son cœujr. Elle s'enhardit :

— Oui, maître... Pardonne à tes esclaves... Moi seule suis coupable... J'ai tant prié, j'ai tant pleuré, que le bon Knett m'a rendue libre...

A mesure, sa parole se faisait c&line,

148 KERKEB

son regard caressant... Sid Hafid détournait la tête, plus profondément troublé, voulant résister au charme. Il fronça le Sourcil et d'un ton impérieux, mâchonna encore :

— Et tu as osé te représenter devant moi, connaissant ta faute et celle de mon esclave ingrat?

Mais Kerkeb était déjà près de lui. Elle lui baisait ses doigts maigres. Le parfum de musc et d'ambre qui émanait de son costume, mêlé à celui de sa chair safranée, frappa le maître au cœur. Il eut un dernier effort pour se raidir. Puis ses narines se dilatèrent, et à pleins poumons, il huma l'air qui environnait la favorite... Maintenant, Kerkeb lui baisait les genoux...

— Maître, maître, soupirait-elle, Knett ne m'a pas tuée, car il savait que tu pa'aimais encore |.». ,

Un peu plus tard, vers le midi, Knett vint avertir le maître que la mendiante qu'il lui avait confiée pour les trois jours du Prophète avait disparu de la salle d'hospitalité. Kerkeb sourit, car Knett, qui parlait au maître du seuil de la pièce et les yeux baissés, ne l'avait point aperçue. Sid Hafid répondit à l'esclave, sur un ton flegmatique :

— La mendiante,, Knett? La voici. . .

— Nous sommes perdus ! pensa Knett en reconnaissant Kerkeb sous son costume de lalla du harem, assise auprès du Sidi. Le maître me la réprésente ainsi pour mieux me faire sentir la leçon!...

150 KERKEB

Kerkeb, comprenant ses inquiétudes, vint à son secours.

— N'aie pas peur, Knett, lui dit-elle bien haut, n'aie pas peur, le maître nous pardonne! ,

Alors, le maître épanouissant un sourire dans sa face attendrie :

— Knett, je te bénis, et sois vainqueur!

Quand on a des serviteurs comme toi, Knett, les maîtres sont sûrs de les perdre un jour...

Il se leva, appela Tesclave auprès de lui, et avec un soupir, d'un geste ample de son bras droit, il lui donna l'accolade des affranchis :

— Tu m'as rendu la vie, ajouta-t-il...

Va, à toi et aux tiens, je vous rends la liberté...

Tandis que l'esclave s'écroulait à terre et baisait les genoux du maître, Kerkeb lui enlaça le cou de ses deux bras chargés

KERkEB 15i

de diamants, et toult bas, très près dans Toreille :

— Sidi. . . je le jure. . . je ne danserai plus jamais, jamais, sous les tentes de Sid Elloualil...

Googk

La chaude journée de septembre touchait à sa fin. Le soleil achevait de disparaître derrière le petit bois de cyprès qui couronne le coteau de Sidi-Bou-Medine. L'air fraîchissait. Les derniers bruits des vieux moulins d'alentour venaient de cesser. Les sources libérées cascadaient joyeusement dans les rocs, au milieu des menthes et des diss, de toute une végétation maigre, défaillante, qui peu à peu redressait la tige sous la caresse de Tçau. . .

A la Usière des cyprès, autour de la fontaine de pierre que la légende a surnomr

i56 NOBLESSE ARABE

mée le Puits des Sept Vierges, un groupe de Mauresques était réuni. Une gargoulette bleue s'emplissait lentement sous Tembouchure formée d'un tube de roseau.

Assises sur leurs cruches renversées ou simplement accoudées au dôme blanchi de la rustique fontaine, les belles Tlemcéniennes se délassaient des ardeurs du jour, se disaient les nouvelles de la guerre, les menus potins de la tribu . Leurs blanches gandourahs de deuil (1) faisaient contraste avec les sarmates chatoyantes, posées de côté sur leurs cheveux* en forme de petits pains de sucre que recouvraient des foulards aux couleurs vives, frangés d'or. Et l'ensemble de ces coiffes roses, vertes, jaunes, bleues brillait d'un éclat plus intense aux derniers rayons du couchant... Elles

(1) n est des régions d'Algérie où, au début de la guerre, toutes les femmes, même celles qui n^ont pas été éprouvées directement, ont porté le deuil.

étaient toutes jeunes. Leurs visages discrètement fardés, leurs pieds et leurs mains rougis de frais, les massifs bracelets d'argent piqués de clous d'or, les khelkhal cliquetant autour de leurs chevilles les faisaient ressembler à une phalange de houris venue s'offrir en holocauste à quelque marabout couché là sous les cyprès, dans cette fin du jour...

— Est-ce que Sid Omar rentrera bientôt avec sa permission?

— Bientôt... si Dieu a écrit qu'il nous reyieùne cette fois encore, la vie sauve!

^—Amen! Amen! Que Dieu n'exclue aucun Musulman de cette joi« du retour!

— Et toi, tu retournes avec moi au Bain, cette semaine, puisque ton Sidi est rentré?

— Non, ma fille, je n'y retournerai qu'après le Ramadan :.trop de chaleur et le jeûne m'indisposent^. . .

T^ Et Lalla Yamina, comment va-t-elle

de son deuil cuisant? Dieu lui a-t-il versé un peu d'huile sur la plaie?

— Elle va comme le veut sa chance...

Une jeune femme, penses-tu ! Elle peut dire

qu'elle a perdu sa première bénédiction!

— Dis, Zeineb, ta sœur Meriem est depuis longtemps demandée en mariage, nous avons entendu dire... Qu'attendezvous pour la donner? Qu'elle ait mangé ses enfants dans son ventre?

— Mais, ma sœur, répond vivement Zeineb, vous ne savez pas que des mauvaises langues sont entrées sous la tête de mon père, qu'elles ont creusé jusqu'à ce que sont nés les vers? Mon père a rendu tous les présents du mariage, qui étaient superbes, sous prétexte que Sid Mohammed avait eu des maîtresses. . .

— Bah! Et alors... le mâle est-il une vierge, pour jurer. sur une seule poitrine?...

Une autre :

— Eh bien! Nedjma, ton frère... comment est-il de sa blessure? Est-ce qu'il marche un peu, aujourd'hui?

— Un peu, ma sœur, dit Nedjmà la blonde, grâce à Allah! depuis que nous avons promis de lui faire la nechra (1) sur la rivière de l'Exilé avec un coq blanc!

— Ah ! s'écrie la gourmande Hanifa en élargissant son grand œil fauve du bout de son doigt verdi de chnager, ah! n'oublie pas de m'inviter au pèlerinage! Je veux goûter au couscous et boire le petit lait de ce jour béni !

— J'entends, ma sœur, j'entends : je passerai frapper trois coups à ta porte ou je jetterai une pierre dans ton jardin!...

Le soleil a disparu. Brusquement, c'est l'ombre, une ombre toute violette dans

(1) Sacrifice expiatoire.

laquelle s'estompe le paysage de collines et de sapins, les gandourahs blanches et les sarmates aux mille couleurs. D'en bas, d'au milieu de la vallée, une voix forte retentit. Le muezzin appelle à la prière suprême. C'est l'heure de VAcha.

Aussitôt, toutes ces femmes se redressent. Elles se sont oubliées à leurs caquetages. Les hommes vont rentrer au logis.

Chacune saisit sa cruche emplie à moitié, la passe à l'épaule, et comme un essaim de gazelles effarouchées, les voilà qui se dispersent, qui s'en/uient avec de petits cris d'adieux par les sentiers dévallant vers leurs demeures mystérieuses ...

Une seule restait immobile. Elle regardait les autres disparaître, sa cruche vide à la main. Elle avait laissé passer son tour sans aucune hâte. C'était Aïcha, la Fille du Condamné. Une jeune Bédouine, d'enyiron quinze ans. Belle, mais d'un charme

plus fruste. Un visage osseux, aux traits forts, tout brûlé du hâle des campagnes.

Une taille nerveuse, bien prise sous la longue gandourah des pauvres. Point de sarma. D'abondants cheveux noirs, que le vent soulevait à sa guise, étaient retenus par un simple bandeau de tulle autour du front, un front dur et volontaire. Sa mise négligée, la nudité de sa tôte indiquaient aisément qu'elle appartenait au rang des meskinale.

Tandis que les belles Tlemcéniennes causaient, rivalisaient de grâce frivole, elle s'était tenue à l'écart. Personne n'avait pris garde à elle. Dans les yeux noirs de la Bédouine avaient passé des ondes de tristesse lugubre, que corrigeaient aussitôt des éclairs de l^aine impuissante. Aïcha souffrait depuis longtemps du mépris de tous. Sa douleur se creusait surtout lorsque ces femmes arrivaient à la fontaine, se

i6î NOBLESSE ARABE

dandinant, jouant avec un bijou de cruche ciselée : dès qu'elles apercevaient la Fille du Condamné, elles faisaient tout un grand tour pour rejoindre leurs compagnes, et venaient passer à sa droite. La malheureuse enfant distinguait très bien le geste. Geste de suprême dédain, destiné à Jui rappeler le sort qui lui était réservé dans 4a société musulmane. Chaque fois, Aïcha se crispait entière, elle rappelait son courage pour ne pas crier sa souffrance, sa révolte d'un dédain qu'elle ne méritait pas. Puis elle se rendait compte qu'elle allait encore attirer sur elle les moqueries sans pitié de ces orgueilleuses...

Aussi sentit-elle un poids lui glisser de dessus le cœur lorsqu'elle les vit s'éloigner les unes après les autres, et s'éparpiller parmi les arbres du ravin. Un soupir dégagea ses flancs qui suffoquaient :

— mon père, prononça-t-elle, que

r-ïî^t;^ii:,

Dieu te pardonne dans ta tonabe ton geste d'un instant de colère, et le malheur oii tu nous engloutis, moi et ma mère (1)!

De nouveaux petits cris montaient du ravin. Quelques femmes, attardées à caqueter sur le bas de la route, se disaient un dernier adieu, puis s'engageaient à toute allure sous les frondaisons. Le bruit de leur course diminuait rapidement sur la poussière des sentiers. . .

Aïcha, elle, n'était pas pressée. Elle n'avait aucun homme à attendre, ce soir, après la prière de l'Acha. Pas encore d'époux — à quinze ans ! — plus de père. . .

La vue du mâle qui rentre au logis ne raffermirait plus son cœur brûlé. Elle n'était pas pressée. Le petit gourbi n'avait rien d'attirant, avec^ses murs de toub délabrés

(1) L'usage arabe veut que le sujet s'indique toujours le premier dan$ une énumération de personnes.

46i NOBLESSE ARABE

au milieu dés aloès, ses nattes sales, ses outres poussiéreuses au plafond, ses yatagans rouilles le long des parois, avec la vieille mère, si accablée sous le poids des douleurs qu'elle en oubliait les heures du jour. Elle ne savait que contempler sa fille d'un œil hagard, ses paupières baveuses se mettaient à trembler et elle soupirait :

'Qui t'a souhaité ce retard à la maison de ta mère, quil./

Dans le soir qui tombait, un poignant chagrin s'empara de la jeune esseulée.

Elle avait posé un bras contre le dôme de la fontaine, incliné le front, et, fixant sa cruche qui commençait à s'emplir, elle se laissait aller à ses regrets...

Soudain, le sol du petit bois de cyprès craqua sous des pas. Aïcha releva la tête.

Une pudeur instinctive la fit reculer légèrement. Dans l'obscurité des feuillages, elle aperçut un bel Arabe, sous un costume

flamboyant de broderies claires. Il remontait la colline dans la direction de la fontaine. Sans se montrer, de dessous çon voile, elle observa cette silhouette élancée, à la fois mâle et jeune, qui apparaissait et disparaissait parmi les troncs. L'inconnu portaità une main un paquet de vieux livres, de l'autre, il jouait avec quelque chose comme une plume de roseau. A mesure qu'il avançait, toute sa physionomie s'éclairait d'une émotion visible. Il ralentissait le pas, regardait longuement de droite, de gauche, fouillait le petit bois dans les moindres sens, comme quelqu'un qui voulait renouer connaissance avec un lieu cher depuis longtemps abandonné...

Aïcha frémit. Cei bel Arabe, ne venaitelle pas de le reconnaître? N'était-ce pas Didenn, Didenn le bey, le fils des riches propriétaires de Sidi-Bou-Medine, dont on apercevait, là^haut, la grande maison

blanche au milieu des peupliers?... Didenn, son plus cher ami d'enfance et en même temps le fils de leur implacable ennemi, de l'homme qui avait fait que sa mère et elle enduraient aujourd'hui tant d'humiliations, et qu'Aïcha bent Sid Kaddour s'appelait la Fille du Condamné! Didenn n'avait pas reparu à Sicji-Bou-Medine, depuis le jour où ses parents l'avaient envoyé à la ville voisine terminer ses études dans une Médersah plus élevée.

Quatre années s'étaient écoulées. Elle le revoyait pour la première fois. Il semblait avoir peu changé, autant qu'elle pouvait s'en rendre compte au milieu de l'ombre. . .

Toujours beau, toujours fier, avec sa face ^ brune aux traits seulement plus accentués, la moustache naissante au-dessus des lèvres sensuelles, les cheveux abondants en dehors de la chéchia, et ses yeux bleus, plus brillants, qui semblaient s'être pail-

letés d'or. Se souvenait-il encore d'elle?

' Lui gardait-il toujours son affection d'il' y avait quatre ans? Quatre ans! Le cœur d'un homme avait eu le temps de bien changer... N avait-il pas épousé depuis le ressentiment des siens?

Oh! elle ne lui demanderait plus rien de tout cela... Après ce qui s'était passé entre les familles, ils ne pouvaient continuera s'aimer, ni même à se parler... Elle le savait : Didenn était perdu pour elle.

Mais pourvu qu'il ne lui ajoutât point « une brûlure sur sa coupure », qu'il ne détournât point la tête d'elle et qu'il ne vînt pas passer à sa droite, comme les autres! Alors, le pardon d'Allah serait eptre eux. Elle essaierait d'oublier toutes les belles promesses qu'il lui avait faites, la porte du Paradis qu'il lui avait jadis ouverte pour la lui refermer à la face, « en lui cassant le sang... »

Le cœur lui battait à grands coups. Le jeune homme émergeait de l'épaisseur des arbres. Comme il allait déboucher sur la route, elle ramena vivement son voile sur ses traits bouleversés, s'effaça contre le dôme de la fontaine, et, haletante, elle demeura ainsi, s'efforçant de contenir son émotion...

Didenn avait eu le temps de la recon-.

naître. Il s'était arrêté. Un flot de sang lui monta au visage. Un instant, il parut hésiter. Il regarda autour de lui, comme pour s'assurer si le petit bois et la route étaient bien déserts. Il releva ses beaux burnous par-dessus l'épaule, déposa son paquet de livres et sa plume au pied d'un arbre, et, avec précaution, tel un malfaiteur, il arriva, les bras tendus:

— Aïcha, prononça-t-il à voix basse, sur toi le bonheur, sur toi et sur ce jour où je te revois!... Que fais-tu ici, toute seule?

Comment ont passé sur toi ces années de malédiction, loin de ma protection, loin des pierres qui t'ont vue naître?

Il cherchait les mains d'Aïcha pour les porter à ses lèvres. Mais Aïcha avait reculé, comme à l'approche du feu.

— Quoi?... Didenn... Tu oses... Tu oses me parler?... Ahhaï?

Et elle fît le geste de se déchirer les joues.

Il t'esta surpris, offensé de cet accueil inattendu. Après avoir dévisagé son amie sans la comprendre .:

— ^ Aïcha, tu me reçois ainsi après quatre années d'absence? Les temps d'éloignement et de misère t'ont fait oublier ceux qui ont partagé avec toi leur sel et leur cœur, qui ont versé pour toi le fiel avec les larmes? Qui t'a dit de te montrer aujourd'hui une cherifa, de te voilera mes yeux et de fuir mon approche?

,. • Digrtjzedby VjOOQIC'

Aïcha avait baissé la tête. Elle ne pouvait soutenir plus longtemps ces yeux fascinateurs, même à travers son voile. Son sein s'oppressait. Sa gorge s'étranglait de paroles contenues. Bien autre chose que l'orgueil ou la pudibonderie lui liait la bouche et la faisait éviter les regards de cet homme.

Didenn la contemplait. Il la retrouvait plus belle, plus désirable, façonnée par le temps et le malheur. Il chercha à l'attendrir.

— Aïcha, tu m'en veux parce que je ne suis point venu te dire adieu avant de quitter la colline? Je suis descendu par cette route, un soir, entre mon père et mon oncle, comme un chevreau que l'on traîne au sacrifice. Je suis entré à cette Médersah, la cendre sur la tête. Aïcha, si tu avais pu te pencher sur mon cœur, tu aurais pleuré sept larmes de chacun de

teg yeux! J'aurais tellement aimé te revoir une dernière fois pour te dire encore :

Âïcha, sois forte I Je remonterai un homme et tu seras ma femme! Mais je ne t'ai pas revue... Quatre années j'ai vécu solitaire, enfermé dans la maison de mon vieil oncle comme un Qls de la Kabale. J'attendais la visite de ma négreàse avec la patience de Torphelin. Lorsqu'elle apparaissait, dans mon cœur s'ouvrait une fenêtre. Je ne savais que la presser de questions sur ton sort. Elle ne cédait qu'avec aigreur, parfois refusait de me répondre. Elle venait seulement m'apporter des nouvelles de la maison. J'ai appris cependant ce que tu étais devenue, les malheurs qui t'ont frappée : la mort de ton père, votre désolation au gourbi. . . Et maintenant, je rends grâce à Allah que tu es sous mon, regard. . . On peut tout attendre de la vie, Aïcha.

Mais parle, réponds-moi, qu'as-tu donc?

Aïcha souffrait mille tortures. Elle se débattait de toutes ses forces contre le passé, contre cet amour défendu que le bouillant Didenn essayait de faire rejaillir deS;Cendres. Tu seras ma femme 1... Le charme l'enveloppait, invincible, là ramenait à ces jours où le sidi la berçait de cette phrase... Seulement... à quoi bon renouer cet amour chimérique? Tout les séparait. .^ Didenn lui-môme, comment osait-il?. . .

Mais Didenn supportait mal ce silence qu'il attribuait à du dédain. L'aristocrate se raidissait en face de la Bédouine, jadis aimante et soumise, qui semblait aujourd'hui refuser l'offre de son cœur.

— Parle, Aïcha! Quel démon t'a frappée?

Elle ne répondait pas. Elle demeurait impénétrable sous son voile. A la fin, il s'emporta.

— Allons, parle, fille sans chance ! ou je jure de détourner ma face de toi sur le premier chemin où je te rencontrerai... et de te faire passer à ma gauche !

Aïcha poussa un cri.

— Et toi, Didenn, tu oublies la malédiction qui nous sépare? Tu oublies que iu as juré avec ta famille entière, sur le tombeau de Sidi-Bou-Medine, dé haïr à jamais mon pauvre père et tous ceux qui appartiendraient à sa race? Mon cœur, mon cœur est comme un raisin plein par vous ! . . .

Les sanglots la secouèrent.

Du repentir, de la pitié passa sur les traits du jeune homme.

— Aïcha! protesta-t-il. '

— C'est péché, continuait-elle, péché de vouloir essuyer ce couteau encore sur ma faible gorge! Tu trouves que celui de mon père ne m'a pas assez blessée, assez salie?

iU NOBLESSE ARABE

— Aïcha, cesse tes pleurs et apaise ton sang. Moi, je n'ai pas juré...

Elle le regarda, interdite, à travers ses sanglots.

— Tu dis?...

— Moi, je n'ai pas juré !

— Tu dis que tu n'as pas juré à Sidi- Bou-Medine?

— Sur ta tête chérie, sur notre enfance, sur celui qui distribua les religions, je suis libre comme la feuille!

Il s'assura de nouveau que pas une &me ne rôdait aux alentours... Il s'élança vers elle, l'attira contre sa poitrine. Soulagée de l'obsession, elle ne trouva plus la force de résister à l'appel de son fiancé...

Didenn et Aïcha s'étaient aimés depuis Tenfance* Le temps n'était pas si lointain où ils jouaient ensemble aux Sept- Pierres, le long de la route du Marabout.

La Bédouine s'était toujours émerveillée du petit Sid, de sa figure mâle, de ses cheveux bouclés sous la chéchia de Fez, des beaux costumes brodés et des gandourahs de soie qu'il portait avec l'élégance d'un fils de bey. Il n'avait pas hérité de la fierté hautaine de se$ parents. Bien qu 'Aïcha fût très pauvre, souvent humiliée par ses compagnes, il n'aimait jouer qu'avec elle.

Et lorsque les petites moqueuses riaient de sa gandourahven lambeaux, de ses bracelets de bois, il leur cherchait que-

relie, il les battait pour la défendre...

Plus tard, comme Aïcha devenait une petite femme, elle n'avait point abandonné son ami. Elle avait dontinué de jouer avec lui à tous les jeux qu'il désirait. Elle portait franchement son voile relevé sur la tête; Elle ne se cachait point de lui comme les autres petites Mauresques qui avaient atteint son âge, et qui, dès qu'elles apercevaient Didenn au haut du chemin, rougissaient, couraient se dissimuler avec pudibonderie derrière leur porte! A peine si quelques-unes daignaient encore répondre a son salut par un signe de leur main rougie de henné. , '

— Viens, viens, disait Aïcha à Didenn, en l'entraînant loin de ces petites poseuses. Elles veulent déjàlmiter les grandes dames des harems !

Et comme Didenn, tremblant à la pensée qu'Aïcha suivrait un jour l'exemple de ses

compagnes et qu'il resterait seul, lui soufflait dans Toreille : ^

— Toi... tu ne te cacheras jamais de moi, petite amie?

— Moi? répondait-elle. Ma mère marche sans voile et n'a peur d'aucun mâle, soitil le plus l)eau du monde 1

Alors, tout enivré, il lui prenait la main et il lui jurait : \

— N"aie pas peur, Aïcha, n'aie pas peur! Moi, je t'achèterai pour femme !

II s'était attaché à sa fidèle camarade.

Il aimait ce caractère original de l'enfant des gourbis, ses manières libres, la crânerie de ses répliques. Pour le jeune Sidi accoutumé à tout le cérémonial des harems, elle avait la saveur d'une orange au cœur de l'été. Elle n'imitait jamais personne. Elle était restée comme la plante du désert, qui se nourrit du jus de sa propre racine.

— Tu seras ma femme, lui répétait-il sans cesse en se frôlant contre elle.

Sa femme! Être la femme de ce bey, tendre, beau, riche, instruit, car il allait à la Médersah ! Etre achetée par cette grande famille! Dieu savait le prix qu'ils mettraient pour donner une épouse à leur enfant ! Les cadeaux qu'ils feraient aux parents pauvres d'Aï cha! Vivre dans cette demeure somptueuse, dont elle distinguait quelquefois, par la porte du jardin entre-bâillée, les grandes cours de mosaïques, les bosquets rehaussés de jets d'eau, leîs négresses vêtues de soie qui sommeillaient sous les lentisques!...

Derrière le gourbi qU'habitaient les parents d'Aïcha, il y avait une sorte d'enclos. Cet enclos était abandonné depuis longtemps, mangé par la vinaigrette, les voisins jadis venaient y déposer leurs décombres.

Quelques jours avant la naissance d'Aïcha, Sid Kaddour son père, s'était mis à le défricher, à enfouir les détritus, à le sarcler avec tant de soin qu'il en fit un lopin propre et cultivable. Il Tensemença de ses légumes préférés, l'encadra de basilic et d'églantinesmauresqueà, et comme naissait Aïcha, pour tenter sa chance, il le nomma le Jardin de ma Fille, DjenanBenti.

Onze années passèrent. La terre était bonne, bien exposée au soleil, rendait largement la peine, faisait l'orgueil du bon Sid Kaddour. Un soir, il était assis au seuil de son gourbi, occupé à tresser un éventail d'alfa, quand, sur le bord de l'enclos, il vit passer Sid Kasbadji, le père de Didenn, le fier Sid Kasbadji. Il était accompagné d'un négociant de la ville, un Marocain connu pour s'être enrichi pendant la guerre. Les deux hommes explorèrent l'endroit, parurent discuter quelque temps,

puis s'en allèrent ensemble dans la direction de Tlemcen. Sid Kasbadji venait tout simplement de vendre le terrain au Marocain, qui voulait y élever une villa (1). Et, un matin, Sid Kaddour trouva le Jardin de sa Fille encombré de tout un matériel de construction, des bidons de chaux et des sacs de ciment pêle-mêle sur ses pastèques et ses aubergines, les maçons piétinant ses semis, sacrifiant ses églantines à grands coups de cisaillés. Dépossédé de façon si brutale, le Bédouin vit rouge. Il rentra au gourbi, décrocha un yatagan d'ancêtres, et la bouche crispée, l'œil en feu, fonça sur les ouvriers. Une rixe terrible s'ensuivit, à laquelle Aïcha et sa mère assistè-

(i) Le cas n'est pas rare en Algérie. De nombreux terrains n'ont pas de propriétaires connus, des vaga* bonds viennent y suer sang et eau, et dix ans après, le ineramii surgit comme Azraël. Le malheureux fellah D^esL même pas averti, on ne lui donne même pat '** iptnps d'enlever sa récolte.

NOBLESSE ARABE iU

rent impuissantes, ne sachant que pousser des Bou! lamentables. Du sang coula. Sid Kasbadji, accouru, fut blessé au crâne.

Mais l'issue était fatale. Seul conjtre dix, Sid Kaddour finit par être maîtrisé. Sous la menace de matraques à clous, on l'entraîna vers la ville. Peu de temps après, c'était le procès, la condamnation du misérable à des années d'emprisonnement.

Aïcha et sa mère demeurèrent san$ ressource aucune, entourées du mépris de tous. Chaque jour, Aïcha voyait passer le père de Didenn, la tète bandée, et lorsque le regard de l'aristocrate rencontrait le gourbi, toute sa face hautaine s'empourprait de colère

Didenn ne reparaissait plus sur la route du Marabout. Sans doute, on lui défendait de sortir, d'approcher à nouveau la fille de l'assassin de son père.

^ d82 NOBLESSE ARABE

C'était pis. Tous les membres mâles de la famille de Sid Kasbadji, tous leurs amis qui étaient nombreux, s'étaient réunis sous la coupole de Sidi-Bou-Medine. Dans cette galerie rustique qui domine la vallée des sapins, autour du catafalque du Marabout, tous jurèrent de vouer une rancune éternelle à la race du maudit qui avait fait couler le sang du notable . Ils la repoussaient de leur cœur, ils n'adresseraient plus la parole à aucun de ses membres, ils ne boiraient plus au café après leurs tasses, ils refuseraient de s'asseoir autour de leurs tombes, et si le hasard les faisait rencontrer leurs ennemis sur un chemin quelconque, ils les obligeraient de passer à leur gauche. Un grand imam maigre, tout habillé de blanc, avait prononcé les formules vengeresses, et l'assistance de répéter en chœur : Amen! Amen! Dans un coin était déposée une cruche où, disait-

on, venait se désaltérer la nuit T&me du marabout enseveli sous la coupole. Chacun y but une gorgée à même l'embouchure.

C'était la façon la plus solennelle de sceller un serment de haine. Et la réunion se dispersa. . .

Seul, le petit Didenn avait ajouté au fond de son cœur : Ce serment je ne l'accepte pas! Ce malheur est au-dessus de ma tête!...

Atcha ne devait savoir cela que quatre ans plus tard, de la propre bouche de son ami. Malgré le respect qu'il gardait pour son père, malgré la loi musulmane qui lui ordonnait de venger l'insulte faite à sa famille, il n'avait pu se résoudre à prononcer sans le retirer aussitôt VAmen! qui condamnait la chère petite compagne et sa mère, innocentes dans leur gourbi désolé . . . D'ailleurs, quelques jours après cette séance au marabout, il quittait Sidi-Bou-Metiine

pour un stage de quatre années à la ville, où ses parents l'envoyaient recueillir l'enseignement des chiokhà.

Aïcha dut taire son désespoir pour aider sa mère à gagner leur vie. Elles se mirent toutes deux à ces travaux de l'aiguille, seul refuge des Mauresques dans le besoin, à ce labeur de la pioche mince, comme on l'appelle, qui, entrepris de l'aube au soir sans repos ni trêve, acheva d'épuiser la pauvre mère, déjà brûlée par la maladie et le chagrin.

Quand Sid Kaddour sortit de prison, sa femme était déjà vieille, sa fille, qu'il avait laissée une enfant, avait l'âge des épouses, avec son âpre visage façonné par le malheur. Le gourbi était dépouillé des beaux objets de cuivre, des haïks de laine qui avaient servi à acheter du pain. Comme il descendait faire un tour sur le souk, Sid Kaddour vit que ses amis de la veille se

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détournaient de lui. On se murmurait à l'oreille :

— Haouda lempassi! Voici le Condamné!

On passait à sa gauche.

Le malheureux rentra au gourbi et ne voulut plus en sortir. Malade, miné par le remords, par la douleur de voir ses chéries courbées tout le jour sur un ouvrage, il ne tarda pas à sentir sa fin prochaine. Il fît appeler ses ennemis à son chevet pour leur demander pardon. Il voulait essuyer avant de mourir la honte au front des siens. L'orgueilleuse famille de Sid Kasbadji resta sourde à la prière de l'agonisant. Et le pauvre Bédouin s'en alla, emportant sa douleur dans la tombe...

... La nuit était venue. Des lumières pointaient en bas sur la ville au milieu des sapins. Le petit bois de cyprès, les collines alentour dessinaient à la file des dos de

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dromadaires, — caravane fantastique, pétrifiée sous les étoî es.

Les deux amants s'étaient relâchés de leur étreinte. Aicha la première rompit le silence.

— Sur toi le bonheur, mon ami, ditelle. Ma mère est seule au gourbi et les djinns voient tout...

Didenn eut un soupir.

— Je le sais... Mais dis-moi. Aï cha...

Ces mauvais jours, comment ont-ils passé sur ton cœur?

Elle «'était enveloppée de son voile. Elle avait soulevé sa cruche, et regardant son bîen-aimé une dernière fois dans les yeux :

— Je t'ai revu, et ils ont passé comme un bol de miel !

Elle s'éloigna, transportée, chantant la louange d'Allah pour avoir vécu jusqu'à ce jour, avoir retrouvé cet amour intact, avoir surpris dans le regard dé son fiancé

la même flamme, le même désir qu'autrefois...

Didenn la suivit quelque temps des yeux.

Il la retrouvait femme. Il coatempla à son aise la svelte silhouette avec sa cruche à Tépaule qui diminuait sur la route obscure.

Plus que jamais, il la voulut pour sienne.

A mi-voix, il prononça :

— Je le jure dans cette fin du jour. . . Je vaincrai tout et Aïcha sera ma femme ! . . .

Le petit gourbi s'emplissait de galté.

Aïcha s'était mise à chanter :

Brillez, brillez 1

Vous tous ne valez que du yentl

Moi, j'ai ma chance belle

Et ma lampe illumine!

Tout ce que le maçon construit

S'élève et tombe.

Tout ce qu'a construit mon rêve,

Tout me réussit !

La vieille Messaouda épiait sa fille du coin de l'œil, étonnée, heureuse du changement qui s'était opéré si brusquement en elle. Levée dans le premier rayon d'Allah, Aïcha vaquait à l'ouvrage, fredonnant de ces berceuses marocaines où la joie de vivre s'exhale en exclamations

dé défi, en calembours à Tégard de ceux qui jadis vous narguèrent dans la détresse... Les nattes étaient lavées, les outres secouées de leur poussière, les yatagans d'ancêtres s'exhumaient de \à rouille, le couscous fumait sur le seuil audessus du petit fourneau de terre cuitQ.

La cabane prenait un air d'aisance et de fraîcheur. Et avant la nuit, trois ou quatre de cesdolmansde turcos sortaient achevés des mains de la jeune fille, qui ôtait l'aiguille aux doigts de sa- mère, voulait assumer à elle seule toute la tâche...

Tous les soirs, après le coucher du soleil, elle retournait à la fontaine, puiser do l'eau pour sa cruche et de l'ivresse pour son cœur. Didenn était toujours là qui l'attendait, et de l'apercevoir à distance, si majestueux sous ses burnous, de penser que le bey de son enfance était revenu à elle, elle oubliait tout, les malédictions qui

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étaient passées sur sa tête, sa misère, et jusqu'au danger de pareilles entrevues...

Didenn avait complètement terminé ses études à la Médersah. Il attendait que ses dix-sept ans fussent écoulés pour oser parler de mariage à sa mère. Déclarer à cette mère si austère qu'il voulait épouser Aïcha, la fille du Banni, la Bédouine misérable qui s'en allait sans une coiffe, les cheveux poursuivis par le Satan I... N'importe. Son grand amour lui donnerait du courage. Et il l'avouerait sans rougir. Il attendrait seulement l'instant favorable. . -

Pour le moment, il passait ses journées à la maison, taciturne, retiré dans sa grande chambre du fond de la cour. Tandis qu'au dehors le soleil enflammait les routes et que toute la famille s'abandonnait à la volupté des siestes sous les figuiers du jardin, allongé sur son matelas de soie,

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dans une gandourah immaculée, au milieu de l'isolement frais des mosaïques, il contemplait son rôve, ou bien s'essayait à composer sur sa tablette des hymnes à la louange de sa gazelle, dans la manière des vieux maîtres marocains. Dès que la chaleur tombait, il s'habillait de ses plus beaux costumes, et sortait, un livre à la maiû. Un moment, il errait dans le petit bois de cyprès, où achevaient de chanter les cigales. Toutes les femmes du voisinage venaient emplir leur cruche au Puits des Sept-Vierges, et n'en finissaient plus de caqueter. C'est avec un trépigrïement d'impatience qu'il appelait la voix du muezzin libératrice. Aïcha arrivait alors, et près de la fontaine abandonnée, recommençait le duo d^amour, plus brûlant que la veille.

— Combien mon âme te désire ! . . .

Quand ouvriras-tu ma couche!... Quand

nos poitrines s'uniront-elles avec nos voiles ! . . .

— Tes paroles me grisent, ô mon bienaimé! Mais patience... Nous avons passé les mers, restent les ruisseaux... Tes dixhuit ans sont là, près de ton oreille...

Seulement, ni l'un ni l'autre ne s'apercevait que là-haut, dans la grande maison blanche, un petit rideau de soie se soulevait à une lucarne en ogive. Un foulard d'or s'agitait derrière la vitre bleue. Et lorsque Aïcha s'était éloignée, la foi au cœur, le foulard d'or s'évanouissait, le petit rideau de soie retombait sous une poussée frémissante...

Deux semaines avaient passé, entretenant les promesses, rallumant jusqu'à la passion le simple amour d'enfance, exaltant jusqu'à la fièvre l'impatience des voluptés suprêmes.

Un soir qu'Aïcha arrivait à la fontaine, pimpante sous une gandourah neuve, le pas alerte, la poitrine gonflée d'espérance, elle ralentit soudain sa marche, elle s'arrêta toute surprise devant l'endroit désert.

Didenn n'était pas encore là?. . . Pour quelle raison?... Mais elle se rassura vite.

— Un simple retard, pensart-elle. Je l'attendrai.

Elle déposa sa cruche sous l'embouchure de Eoseau; les mains libres, le voile

flottant, elle arpenta le petit bois silencieux. Elle avait le cœur tranquille. Elle était sûre de voir Didenn apparaître d'un instant à l'autre en haut de la route. Elle erra parmi les troncs sombres. Elle arriva près de l'arbre, où la veille, dans un enlacement plus fou, Didenn lui avait promis qu'il parlerait bientôt, qu'il ne pouvait plus attendre, que l'envie le consumait de la posséder pour femme... La poitrine lui battit, plus allègre, elle se prit à chantonner une complainte amoureuse :

Ne crois pas que je t'aie oubliée.

Ton amour est dans mon cœur.

Les montagnes nous séparent, Mais nulle autre que toi Ne me paraîtra douce. . .

A petits pas, elle revint vers sa cruche, qui déjà débordait sur les cailloux. La nuit tombait. Pas une apparence de burnous ne se montrait sur la route. Elle com-

mença à se tourmeviter . Ces quelques instants d'attente lui parurent infinis.

Qu'avait-il, ce soir? Pourquoi ne venait-il pas? Parti pour quelque pèlerinage? Invité à quelque fantasia des alentours? Il le lui aurait dit la veille. Une réunion d'amis à laquelle il ne s'attendait pas?... Non, rien de tout cela! Elle connaissait tous les projets de Didenn...

Elle demeura un moment pensive, une joue dans la paume de sa main... Puis tout à coup, ses yeux se rembrunirent...

Si Didenn avait parlé, comme il en avait l'intention, et si ses parents lui avaient ordonné de s'éloigner comme la première fois?...

— Allah! prononça- t-elle.

Sa chair frémit. Une morsure aiguë lui laboura la poitrine. Elle se mit à marcher de nouveau pour secouer son angoisse.

Elle voulut s'issurer qu'il ne rôdait point

aux alentours. Elle recommença de scruter le petit bois dans tous les sens, sonda le ravin, remonta le long de la route du Marabout. Elle ne découvrit rien. Les cyprès grelottant au vent du soir, les sapins elles collines envahis d'ombre, la grande route sonore, tout parlait de solitude et d'abandon. Malgré l'heure tardive, elle ne se sentait point la force de s'arracher à ce lieu. La tête vide, les joues en feu, le regard vague, elle se laissa envelopper par la nuit noire...

... Lorsqu'elle s'en alla enfin, pliée sous le poids de sa cruche, les épaules secouées d'un premier sanglot, le foulard d'or làhaut, témoin impassible de sa douleur, quitta lentement la vitre bleue, le petit rideau de soie retomba dans un geste satisfait...

L'ombre de Didenn ne reparut plus au Puits des Sept- Vierges. Qu'était devenu son ami? Le mystère hantait la Bédouine au long de ses nuits fiévreuses. L'aurore la trouvait» assise à son travail, blême, l'œil creusé par l'insomnie et l'incertitude. Elle ne tenait plus en place. Sous le moindre prétexte, elle piquait l'aiguille dans son ouvraga, et sortait à petits pas du gourbi, où elle laissait sa mère inquiète, la guettant du coin de l'œil. Une fois dehors, elle s'échappait par un sentier de lauriersroses qui aboutissait sur le derrière de la maison de Didenn. Là, elle se mettait à tourner, à tourner autour du domaine, rasant ses jardins tranquilles. Elle écoutait

à la lourde porte piquée de clous de cuivre.

Elle essayait de percer le secret des grands murs blancs, des fenêtres grillagées, des lucarnes ombreuses. Des heures, elle demeurait sans respiration, le cou tendu, la face inquiète. Mais elle ne surprenait rien. Le calme le plus absolu régnait autour de la splendide demeure...

Le jeune sidi était-il malade?... Mais alors, elle aurait vu passer au moins quelque taleb, quelque vieille Ma settout venant exorciser le seuil de la maison...

Parfois, la lourde porte s'entr'ouvrait pour laisser passage au père de Didenn.

Sid Kasbadji sortait de son harem, toujours aussi fier, la tête haute, majestueusement drapé dans ses burnous de soie. . .

Une autre fois, Aïcha vit arriver Dadda la négresse qui revenait du Souk, la tête surmontée d'un plateau de bonbons aux amandes et de couronnes au sucre, rigide

dans sa gaine de soie rutilante et fière des parfums que répandaient sur son passage les fines pâtisseries...

Lasse de tant souffrir, Aïcha prit la résolution de courir à elle,/ de lui demander enfin où était son jeune maître, qu'on ne voyait plus sur les routes de Sidi-Bou- Medine... Ace moment, la négresse l'avait aperçue derrière le laurier-rose où elle s'était dissimulée. Un regard terrible des gros yeux ensanglantés foudroya la Bédouine qui osait rôder dans ces parages...

Aïcha recula de peur. Elle ravala sa ques^ tion dans son gosier. \

Elle avait supporté assez mal une première fois la séparation de son ami d'enfance. Encore était-elle bien jeune, soutenue par la haine qui séparait les deux familles, par la pensée que Didenn avait fait au marabout le serment sur lequel on ne revient pas... Mais aujourd'hui qu'elle

Pavait retrouvé, son Didenn, la conscience libre, son amour grandi et fortifié par l'absence, qu'elle avait cru que le bonheur était encore possible et qu'elle allait enfin atteindre la source à laquelle aspiraient depuis si longtemps ses entrailles alté«rées... Maintenant que ce n'était plus seulement le luxe du harem qu'elle rêvait, mais les caresses, les voluptés de la chair et du sang, les nuits dans les bras d'un époux... Ah! si on essayait de la lui sécher, cette source! Si on essayait de les lui briser, ces rêves ! . . . Une rage aùimale enflammait les prunelles de la Bédouine.

L'idée de la vengeance transformait ce visage beau de passion sincère en un masque sauvage, aux plis menaçants. Aïcha alors fermait les yeux... Pour tromper sa douleur, elle grondait quelque berceuse lugubre de faunesse au désert. . .

Une semaine encore passa. Didenn restait invisible. Aïcha ne put rien savoir de lui.

Un matin, elle revenait d'une longue course à la ville, où elle était allée rendre de Touvrage et fen démander du nouveau. Son paquet de gros drap sous l'aisselle, accablée, elle remontait la route du Marabout, dans le soleil. . .

Comme elle arrivait à la hauteur de la fontaine, elle entendit au loin un grand brouhaha. . . des cris. . . des you-you. . . tout un tumulte de foule. . . Le bruit venait d'en bas. Surprise, elle déposa son fardeau, mit une main en visière au-dessus de ses yeux brûlés par les pleurs, et attendit.

Elle vit bientôt émerger des sapins une

troupe de petits ânes chargés d'enfants en gandourahs neuves. Ces enfants gesticulaient, joyeux, secouaient au-dessus de leurs têtes de minuscules tambours de basque. Et ils chantaient en chœur, à pleine voix, un refrain qu'elle parvint à distinguer :

Ya taâdi biad saâdit

Ya saâd saâd aliha t

ma chance, ma chance blanche!

la chance, la chance qu'elle a !

Des hommes venaient ensuite, à pied, habillés de burnous de laine blanche.

Leurs bras soutenaient en l'air de grands lustres ciselés à la turque, aux verreries multicolores. Puis, c'étaient des négresses, des négresses taillées en colosses, sous des haïks de satiii rouge, et sur leurs têtes des plateaux de cuivre que garnissaient des monceaux de pâtisseries. Nonchalant, un dromadaire gigantesque terminait ce

défilé. Sur sa bosse, drapée de foutas marocaines, un palanquin se balançait, tout de velours cramoisi ^ avec des franges^ de soie et d'or. De ce riche dôme flottant, il s'échappait des voix harmonieuses, des you-you, de la musique...

Pour quelle occasion ce magnifique apparat? Où se dirigeait la noble fête?

Aïcha fouilla dans sa mémoire . Aucun voisin, aucune famille de Sidi-Bou-Medine, à sa connaissance, n'avait, annoncé de réjouissances pour ce matin...

La caravane avançait sous le soleil. On voyait courir les guides. Quelques adolescents richement vêtus, une main rougie de henné, arrivaient à grands pas se joindre au défilé. Les' musiciennes invisibles entonnèrent le chant de l'Arrivée :

Nous arrivons, nous arrivons I heureuse entre les heureuses, Que Dieu fasse durer ta joie Et ton triomphe 1...

îOi NOBLESSE ARABE

Des portes de petites maisons blanches s'ouvraient au passage. Une à une, sur des . fonds de patios bleus ou roses, apparaissaient des tôtes de Tlemcéniennes, ornées de foulards d'or et de piquets de jasmin. Des grappes d'enfants sortaient, battaient des mains à l'unisson de ceux qui, juchés sur les ânes, battaient de la derbouka. Le petit bois de cyprès répercutait en échos mystérieux toute cette exubérante allégresse...

La caravane montait toujours. Aïcha s'était effacée contre la fontaine, elle avait ramené son voile sur sa gandourah des pauvres, et elle assistait, émerveillée...

Soudain, un cri hii échappa, cri de douleur, cri de mort. La caravane commençait à faire halte... là-bas... devant la maison de Sid Kasbadji; Les enfants hurlaient, battaient des mains de plus belle :

— La voilà, la mariée de Sidi Didenn!

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La yoilà, la mariée de Sidi Didenn!

Elle crut qu'elle a\ait mal entendu.

Quoi? C'était la trahison?... Elle resta quelque temps inerte, sous le coup de la douleur. Elle suffoquait. Elle courut jusqu'à la porte de la « grande maison ».

Elle voulut voir de ses yeux s'il était vrai qu'on avait décidé de lui griller le cœur...

...On accourt de tous côtés, on se bouscule. Le dromadaire s'est arrêté. Sous la flissa du guide, il plie les genoux, pousse . un meuglement terrible et s'affaisse, promenant ses yeux ronds sur toute cette foule qui s'empresse autour de lui. Enfin, les doigts ridés d'une vieille musicienne écartent les rideaux du palanquin.

— La voilà, la mariée de Sidi Didenn!

La voilà, la mariée de Sidi Didenn !

Le silence se fait brusquement. Un murmure d'admiration court de bouche en bouche. La mariée est éblouissante. Elle

apparaît, toute vêtue de tulle pailleté, dans la splendeur de ses quatorze ans d'Orientale. De grands yeux verts frangés de cils noirs, la pureté de son teint, son port déjà sévère, la minceur de sa cheville annoncent une lalla de harem, un modèle delarace andalouse.

— Beauté de merveille !

— Elle est toute neuve !

— Son visUge est resté comme une pomme protégée de ses feuilles!

— Elle vous couche toutes, celle-là!

lance un petit Arabe, goguenard, du haut de son âne.

La porte de la maison s'ouvre. Ui^e nuée de femmes en costumes de soie et d'or sortent à la rencontre de la mariée. E^t les enfants de danser, de battre des mains, de rouler du tambour de basque à tour de bras et de répéter en chœur :

— La voilà, la mariée de Sidi Didenn !

La voflà, la mariée de Sidi Didennl Ces mots pénètrent le cœur d'Aïcha en coups de lames. Elle foncerait sur cette marmaille impitoyable qui s'enivre de ce refrain. Mais la tête lui vacille. Il lui faut chercher appui à la muraille de la grande maison pour assister jusqu'au hout. . .

Une forte odeur d'essence de fleurs d'orangers se répand dans l'air. L'une des femmes qui viennent d'apparaître en asperge la mariée au moyen d'une aiguière d'or. Une autre lui dépose sous le pied un gros œuf de poule pour qu'elle l'écrase, et qu'elle crève en même temps tous les mauvais yeux des envieux. Une troisième lui passe une paire de mules de brocart, dont elle enduit la semelle d'un doigt de miel. Qu'une prospérité aussi douce entre avec cette nouvelle femme dans la maison ! . . .

Le cortège pénètre sous la porte basse.

Pèlerins avec leurs lustres, négresses et leurs cargaisons de pâtisseries, jeunes hommes graves et enfants tapageurs, tout disparaît en un instant. La porte se referme. La musique recommence à l'intérieur, au milieu des jardins entrevus...

Devant le seuil, quelques curieuses restent à jacasser, tandis que les guides attachent le dromadaire au tronc d'un saule.

— Beauté de merveille !

— C'est une beauté que la bouche peut répéter, sur quoi repose la parole... Et quelle race, ma sœur!...

— Eh! soupire une vieille, aux riches va Tor, les poux ne vont qu'aux lentes!...

— Par Allah ! dit une autre, je crois qu'il va oublier la chauve-souris pour la colombe...

— Didenn?... Tu le crois?... Déjà!..,

— Didenn...

—-Menteuse!

— Mais oui, ma sœur ! Aïcha. . . La Fille du Condamné...

— Jure-le sur Sidi-Bou-Medine !

— Mais oui, mais oui ! Je le sais. C'est leur négresse qui me l'a dit l'autre sôir en allant chercher son pain au four avec moi. . .

— Eh bien! alors... L'orpheline du marchand de légumes va tomber des hauts jardins ! . . .

L'une des femmes pousse du coude sa voisine pour, lui faire signe que Torpheline est là et pourrait les entendre. . .

Aïcha, plus morte que vive, avait quitté sa place contre la muraille. Elle ramassa tout son courage, contint ses sanglots et, de l'air le plus dégagé possible, elle traversa le groupe des commères à la langue en dard de serpent. Des so^irires moqueurs, pleins de mépris, l'accueillirent au passage. Elle se traîna jusqu'au paquet

d'ouvrage qu'elle avait abandonné près de la fontaine, et s'éloigna, chancelante comme une aveugle.

Tombée des hauts jardins ! . . . Oui, c'était bien cela! Petite folle, qui avait nourri l'espoir de devenir l'épouse d'un fils de grands sidis ! Elle, la fille du banni, l'orpheline du marchand de légumes, la Bédouine des routes de Sidi-Bou-Medine !.. Toute sa rage venait de se fondre en un désespoir sans fin. La supériorité de cette nouvelle femme l'avait écrasée. Elle apportait sur elle le prestige de la race et l'éclat d'une incomparable beauté. Une telle épouse était seule digne d'un tel bey. Et dans ses bras, elle en était sûre, Didenn oublierait vite la pauvre petite amie d'enfance, maigre et brûlée, mesquine et misérable, vers laquelle il était retourné un soir dans un élan de pitié... Les you-you, les chants de triomphe, tous les bruits de la noce

résonnaient à travers la campagne . . . Enfin, elle atteignit le seuil de son gourbi. Elle jeta le tas d'ouvrage aux pieds de sa mère, s'affaissa à plat ventre, et laissant éclater son désespoir, elle commença de s'ensanglanter les joues...

vu

La noce bat son plein. La mariée est étendue dans une pièce à l'écart de la maison, sur un grand lit de cuivre, aux rideaux tirés. Une vieille camériste la garde, qui doit lui faire sa toilette à minuit, au moment de l'offrir à son époux. Les portes sont closes. Personne n'approche du sanctuaire. Les parents de l'époux ne connaissent pas encore la femme de leur fils.

Au. milieu de la grande cour, les invitées sont réunies, dans le frou-frou des serouals de satin, Téclat des diamants et le cliquetis des khelkhal. Un orchestre est installé entre deux colonnes de marbré rose, et se fait entendre sans trêve. Les musiciennes ont un hymne pour chaque heure du jour.

NOBLESSE ARABE 2i3

Les matins s'éveillent au son des violons, avec des terrasses où s'épanouissent les roses, avec des houris qui s'avancent, messagères de bonheur, à la face du soleil; sous la torpeur de midi dorment des villes de rêve, des femmes, accoudées autour d'une vasque, dissipent leur lassitude à effeuiller des pétales de jasmin, tandis que des jeunes filles, sous la voûte d'un figuier, is^envolent à l'élan d'une escarpolette, en se fredonnant dlBs berceuses; à la lueur des couchants, des caravanes diminuent à l'horizon, les cœurs s'emplissent de nostalgie brûlante, des amants solitaires se consument d'amour; et lorsque s'élève la plainte du rabab, unique au milieu des violons et des guitares endormis, c'est la nuit, le rossignol qui s'éveille dans le mystère des palmes, la bien-aimée tirée du sommeil pour entendre la mélodie composée à sa louange. . .

L'assistance est grisée. Chacune redemande tel ou tel hymne qui a éveillé en elle le plus de souvenirs. Mais elle sait ce que cela lui coûte. A la fin de l'hymne, leà cordelières des serouals se dénouent et les pièces d'or pleuvent sur un plateau de cuivre au bord du tapis de l'orchestre.

Des négresses glissent dans les rangs, avec de lourds plateaux damasquinés, offrant les pâtisseries exquises faites de pâtes d^amandes et de fleurs d'oranger.

Des vases bleus ou roses circulent, qui contiennent une boisson rafraîchissante où surnagent des tranches de citron.

La musique n'est interrompue que par la danse. Là danse du harem est lente et noble. La danseuse évolue un instant parmi des voiles, dans un léger tortillement de hanches, tandis qu'une musique très douce évoque tout un luxe de salles féeriques et de platonique amour. Puis, Tune

des invitées l'appelle, en tirant une pièce d'or. La danseuse se penche vers la lalla, reçoit la pièce sur le front, baise la main qui la lui a appliquée, et s'éloigne, au diapason accéléré des guitares, jusqu'au plateau où elle dépose le sultani...

De temps à autre, une ^ieille femme apparaît à une porte de la cour.

— Lalla Flâna, djouzi choufi sidek! Lalla Flâna, passe voir ton sidi !

Lalla Flâna, interpellée, se lève, fière, secoue son seroual, rajuste ses foulards, change une rose à ses cheveux, et pénètre après la domestique dans une pièce étroite oii l'attend son époux. Il n'a pas le droit de l'admirer sous son costume de fête au milieu de ses compagnes. Du moins veut-il la contempler isolément. Il l'embrasse, la complimente sur ses atours et sa beauté.

— r Assurément, tu es la reine entre les

reines!... Tu es le croissant de lune au milieu des étoiles ! . . .

Il lui renouvelle les louis dépensés, et lui enguirlande les épaules de jasmin. Elle s'éloigne lentement, pour lui laisser le loisir de la contempler encore. Et chacune de passer ainsi, à tour de rôle, se faire aduler du sidi...

Les sidis, eux, sont réunis dans le jardin. Ils se contentent de la musique entendue en soùtdine, de narguilehs qu'on leur sert sur des tables basses et de causeries entre eux, discrètes, parmi la fraîcheur des ombrages ...

Didenn est prisonnier là-haut, dans la somptueuse chambre nuptiale située à l'étage supérieur de la maison. Tous les bruits de la fête montent jusqu'à lui, les chants et la musique de la cour, le murmure des hommes sous les figuiers, les ébats des enfants qui, réunis dans une

NOBLESSE ARABE fil

salle à part, s'en donnent à cœur joie de couscous, de pâtisseries au miel et de refrains du bled. Il n'est point seul. Le jeune époux n'est jamais abandonné à la solitude. Les djinns, jaloux de son bonheur, surgiraient le battre. Dadda sa négresse tourne autour de lui, lui présente à se rincer les doigts dans une cuvette d'argent, tapote les rideaux du grand lit nuptial, étale sur les draps la chemise de soie de la mariée, dispose aux pieds des colonnes de cuivre les pantoufles jumelles des époux.

Assis à un sofa de velours rouge, Didenn a le cœur gros. La vue des préparatifs .

suprêmes lui bouleverse les traits, porte au comble son émotion. Il songe à l'idylle brûlante auprès du Puits des Sept-Vierges, à sa petite amie d'enfance à qui il avait promis tant de bonheur... Il songe à cette soirée où il s'était attardé avec elle plus que de coutume, où il avait juré avec tant

^e force que bientôt il la ferg^it demander à sa raère par la vieille entremetteuse de Sidi-Bou-Medine et qu'il ne vivrait plus jusqu'à ce jour... Ils ne s'étaient séparés que lorsque la nuit trop avancée les effraya. Lui ne parvenait pas à se détacher d'elle, obéissant pour sûr à quelque pressentiment mauvais... Et cet instant où il l'aVait vue s'éloigner pour la, dernière fois ! Elle était si heureuse, si alerte malgré la lourde cruche à son épaule! Elle tournait encore la tête à chaque pas vers son sidi, pour lui montrer à travers J'ombre son visage que la joie inondait et ses grands yeux pleins d'une reconnaissance d'esclave... Pauvre petite ! Quelle détresse devait être la sienne, ce soir, dans le gourbi ! . . . Didenn sent son foie se brûler. Non, il n'était pas un homnle, comme il l'avait protesté à son amie avec orgueil, il n'était qu'une chmata, — plus qu'un lâche...

Pourtant, il y avait la parole coranique qui l'avait nourri en même temps que le lait de sa mère, et qui lui remontait aux lèvres : Assini ou ti oualdikl Résiste-moi et soumets-toi à tes parents ! . . . Et en effet, qu'aurait-il pu répondre à cette mère qui était venue vers lui, ce soir-là, hautaine, toute de brocart habillée : « Didenn, lui avait-elle dit sur un ton dur, et ce retard. . . où devait-il t'amener?. . . »

Au premier regard, Didenn avait rougi.

Ils étaient trahis dans leur amour.

— Vois : ce soir on te fiance. . .

Il n'était pas encore revenu de sa surprise qu'il apercevait la grande cour de mosaïques bleues toute illuminée, pleine de parents et d'amis en costumes de fête.

La fumée des torches saisissait à la gorge. . . De toutes les poitrines partait un concert de you-you qui fietisait trembler les vitraux... Dès le seuil, une vieille femme —

Tentremetteuse — venait prendre Dîdenn par la main et l'attirait vers la corlDeille des fiançailles : « Et maintenant, prononçait-elle en le fixant de ses yeux de vieille fouine, prends ce diadème et dépose-le au milieu des autres objets, et dis : Avec mon cœur et la bénédiction d'Allah!... » C'en était fait. Les you-you éclatèrent de plus belle. Dadda souleva la corbeille sacrée sur sa tête, et tout le cortège à sa suite s'en alla, chantant par les rues de Tlemcen les joyeuses chansons du mariage, jusqu'à la colline d'en face où habitaient les parents de la fiancée. . .

Minuit. La porte de la chambre où reposait la mariée vient de s'ouvrir. La camériste paraît sur le seuil, un tambouir de betsque à la main :

— Venez, ô parents! Venez, ô amies!

Venez voir notre fille! Notre fille, nul ne

NOBLESSf: ARABE 221

Ta vue ! Notre fille est belle ! Notre fille est digne de Talliance d'un Roi! Notre fille est fille des Marabouts! Venez voir notre fille!...

Les parents, les invités accourent à la chambre tte. Les rideaux du grand lit de cuivre sont écartés. La mariée est là, assise en travers du lit, toute vêtue de blanc- Son visage a été fardé d'un rose vif, ses sourcils passés à la teinture d'or, dont quelques paillettes étoilent aussi les joues et le menton. Ses cheveux courent sur les couvertures, partagés en mille tresselettes blondes. Et elle tient les yeux baissés sur ses mains en croix, rougies de henné.

Les invités affluent, et voici que se montrent les cadeaux. Le premier cadeau est celui de l'époux : une main d'or sertie de diamants. La camériste le soulève audessus de la tête de la mariée.

— Le cadeau de Tarons ! Diei^fasse longue ta vie ! Fasse long son bonheur!

— Amen! Amen! répond l'assistance .

La main d'or tombe dans un foulard de

soie étalé sur les genoux de l'épouse, et l'opération se répète jusqu'au dernier cadeau : l'objet montré à la foule, le nom du donateur clamé avec des souhaits de bonheur..;

. . . Dadda s'empresse autour ie son Sidi.

Les you-you s'élèvent. . . La musique retentit dans l'escalier...

Dadda passe à Didenn ses burnous de soie. Didenn soudain s'est mis à trembler d'émotion. On lui apporte à boire une mixture spéciale dans un grand bol de porcelaine. C'eçt un bouillon fort, épicé qu'il doit absorber d'un trait pour remonter ce soir sa vigueur d'époux... Il reçoit le bol, y trempe les lèvres, voudrdt le rendre sans en achever le contenu...

A ce moment, la portière de la chambre se soulève, Lalla Gousseume apparaît. Elle est vêtue de satin jaune à riches broderies d'argent. Sa figure austère vient de s'éclairer d'un sourire satisfait, en voyant son fils prêt à recevoir sa femme.

— Bien, mon fils, dit-elle. Tu es prêt.

Ces burnous sont beaux et te vont bien.

Je viens de voir ta femme. Elle est plus belle que mon cœur ne la désirait pour toi. Je pense que tu seras raisonnable. Ne nous fais pas rougir. Tu sais que les parents de tfii, femme sont très occupés dans . le domaine du bien et qu'ils attendront une heure à peine pour quitter la ihaison avec leur propriété... (hadjethoum).

En eflfet, sur la route, le dromadaire stationnait toujours avec son palanquin et ses guides, et il fallait qu'avant l'aube, selon l'usage, les parents s'en retournassent, porteurs de la chemise nuptiale

qu'ils iraient montrer à tous les membres de la tribu, témoignage de la belle virginité de la fille du marabout.

— Allons, viens que je te donne ma bénédiction...

Didenn, [irofondément troublé, approche sa tête du sein maternel. Lalla Gousseume lui dépose sur le froht un baiser qui se prolonge, baiser de tendresse et de pardon...

Les you-you font résonner les grands dômes de la maison. Le cortège s'ébranle au pied de l'escalier. Didenn se tient debout près de la porte. Jl est très pâle. Sa mère a disparu. Dadda est toujours à son côté. De temps à autre, elle lui asperge le visage d'eau de fleurs d'oranger.

— N'aie pas peur, mon fils... C'est le, chemin des hommes... Que Dieu n'exclue aucun Musulman du bonheur de ce jour ! . . .

La portière s'écarte. Au-devant de 1^

foule des invitées, encadrée de deux musiciennes, la mariée fait son apparition. Elle avance, superbe, dans la blancheur de son costume, les yeux baissés... La précocité de son âge prête un charme étrange à cette allure majestueuse. Sur cq^ visage de quatorze ans, il y a la pureté de l'innocence, il y a les promesses d'une beauté de houri, il y a la dignité de la race.

Didenn a un geste de recul en présence de la femme qu'on lui a choisie.

— Prends ce que Dieu t'envoie ! s'écrie la foule à l'accompagnement des violons.

Prends ce que Dieu t'envoie, ô fils des heureux! Notre fille, nul ne l'a vue! Notre fille est belle! Notre fille est digne de l'alliance d'un Roi ! Notre filJe est fille des Marabouts! Prends ce que Dieu t'envoie!...

Didenn regarde s'avancer à lui cette

épousée comme peu de familles pourraient en fournir, venant lui offrir son corps de sultane et le prestige de son nom. Ce mouvement, ce bruit, cette foule qui lui chante à tue-tôtela louange de s femme... Une sorte de voile se fait à ses yeux... Quelque chose de puissant s'agite en lui. Il sent tout à coup le passé fondre sous ses pieds.

L'orgueil de la race monte au cœur de l'aristocrate. Le désir de cette femme supérieure déjà l'enveloppe et lui brûle le sang...

— Prends ce que Dieu t'envoie, ô fils des heureux! Prends ce que Dieu t*envoie !

Didenn a écarté une aile de ses burnous pour la recevoir. La voici qui vient se blottir sous son aisselle et lui demander protection. Elle s'abandonne... Il l'entoure avec une infinie tendresse mêlée de respect.

— Prends ce que Dieu t'envoie !

Brusquement, les souhaits cessent. Les

violons se taisent. La foule se retire. La portière va retomber, lorsqu'une femme pénètre, une seule. D'une voix qui tremble, elle demande à l'époux la permission d'embrasser une dernière fois sa fille. Le baiser est court et déchirant. Elle murmure à sa fille, en lui désignant son mari :

— Que Dieu te laisse longtemps son orgueil et sa couronne! Soyez avec le bonheur, ô mes enfants !

Elle s'éloigne, en essuyant une larme.

Lentement, avec des gestes ouatés, dans l'obscurité de la chambre somptueuse, Didenn entraîne sa femme vers la couche nuptiale, Ja fille des Marabouts pure et splendide venue dans ses bras pour former la famille...

Un grand cri, et elle s'est affaissée. . .

Aïcha ne lève plus la tête du petit matelas de feuilles de maïs où elle s'est abattue depuis le jour de la trahison. Sa vieille mère, la voyant plaurer en balançant le front, refuser toute nourriture, se déchirer les joues en s'aidant de berceuses funèbres, ne sait où donner de sa vie. Elle a cru d'abord que sa fille était frappée par les génies de la fontaine. Les femmes de la tribu l'auront irritée encore avec leur mépris, la pauvre petite aura échauffé son sang et les djinns des eaux supportent si mal ceux dont le sang s'échauffe autour de leur domaine!... Alors, elle s'est mise à brûler de Pencens au chevet d'Aïcha

entre les heures, bine elougate, c'est-à-dire vers le midi, au moment où ces démons fantasques sont le plus disposés à la clémence... Elle a enfoui un œuf sous de la braise, et prononcé le nom de sa fille jusqu'à ce que l'œuf a éclaté comme de la poudre.... Elle a fait fondre du plonib, qu'elle a versé ensuite dans un mortier de cuivre rempli d'eau...

— Mère, a dit Aïcha de sa voix éteinte, toute ta fatigue est inutile. Moi je vais sombrer...

— Que Dieu te garde, ma fille! Que Dieu te garde ! . . .

En môme temps, Messaouda passe et repasse sa langue sept fois d'une tempe à l'autre sur toute la longueur du front brûlant de la malade.

— Allah, mon enfant, ne frappe pas avec deux bâtons... 11 verra de ta jeunesse et de ta solitude ... Tu grandilras, tu devien-

dras une femme... Un fils de gens t'épousera... Nous te ferons une belle noce et tu crèveras les yeux à tous ceux qui ne nous aiment pas... .

A ce mot de noce, Aïcha porte ses deux index à ses oreilles' et se met à pousser des hululements :

— Bou! Bon! Bou! Sur ma tête !

Messaouda l'écoute, le cœur plein d'épouvante. Là-haut, la grande noce résonne de ses mille bruits argentins...

Et Messaouda ne sait que croire... Sans doute sa fille est-elle possédée d'Azraël qui se prépare à fondre de nouveau sur le gourbi... Et sans doute est-ce sa mère qu'elle « appelle » en vociférant ainsi, , comme une chienne de malheur. . .

Tout doucement, Messaouda revient vers sa fille. La poitrine haletante, une anxiété dans les yeux :

— Ma fille, hasarde-t-elle..- Allah ne te

donne sur quoi pleurer! Tu as pleuré ton père, cela suffit. L'orphelin de père est encore sur les tapis, mais l'orphelin de mère vivra sur les fumiers.. 1 Non, non, je ne veux pas fermer les yeux avant de te voir dans ta chambre, avant qu'un mâle aux moustaches retournées ne t'ait prise sous son burnous...

Tout à coup, les cris de mort recommencent :

— Bou ! Bou ! Bon !

Messaouda, pour conjurer le mauvais sort, secoue la tête frénétiquement :

, — Non, non, ma fille. . . Allah ne frappe pas avec deux bâtons ! . . .

Elle tombe à genoux. Elle veut donner le change à- toute cette lugubre scène. Sa voix se fait suppliante :

— Ma fille... veux-tu que je te prépare un petit œuf sous la cendre?...

Une semouillette au beurre?... Ma fille,

tu n'as pas délayé ta salive depuis trois jours...

Mais Aïcha s'est renversée sur sa couche .

Elle a enfoncé sa tête dans les feuilles de maïs et ne l'entend plus.

Les a Sept Jours t des réjouissances ont passé comme une féerie. Une à une, les familles s'en vont, emportées à dos d'ânes, de mules ou de dromadaires, dans la blancheur des haïks, l'encombrement des corbeilles bourrées des costumes de fôte et de pâtisseries. Au loin s'entendent les dernières notes de la Chanson du Dépairt :

Restez, restez sur le bonheur 1 Nous, nous nous en allons!

La datte des régimes Est douce à la bouche Et brûlante au gosier 1...

Peut-on dire adieu sans un regret à sept jours 6t sept nuits passés dans les festins et les orchestres?. . .

La grande maison reprend son air de mystère^ avec ses jets d'eau qui susurrent au milieu des arcades sonores, et le scintillement de ses mosaïques dans une demiombre...

Didenn est le plus heureux des époux.

Durant ces sept jours, il a eu le loisir de savourer comme un gâteau de miel la beauté parfaite et les pures qualités de sa femme. Sa femme! Il a fallu l'affection d'une mère, et d'une mère comme Lalla Gousseume, pour choisir à ce fils une vraie aroussa, au corps de volupté, à l'âme profonde, capable de satisfaire son cœur d'adolescent et son esprit de taleb cultivé. L'amour qui naît du mariage est le seul puissant; l'autre ne laisse après lui qu'amertume. Et là-haut, dans la chambre somptueuse, Didenn s'abandonne à l'ivresse toute neuve des étreintes permises. Allongé sur le sofa rouge, la

tête sur les genoux de sa jeune épouse, il goûte un bonheur infini, au milieu de la fièvre des sens qui empourpre ses joues, à lui conter mille choses très sérieuses, certaines légendes découvertes sous la poussière des manuscrits andalous, la vie de hautes figures musulmanes, où la passion sans tache inspira Théroïsme au combat, le dévouement à la science ou les grands actes de charité. Et il se laisse aller à la caresse des mains longues, qui passent et repassent dans ses cheveux bouclés...

— Sidi, toi tu es un an/, et moi je...

Le mot meurt sur les lèvres de Zoulikha.

Ah! si ce n'était le terrible témoin de cette Dadda ! ' La vieille négresse se tient là, en un coin de la chambre, braquant sur les époux son œil sévère, de crainte que, dans un élan fou, Didenn n'oublie le rite

sacré qui lui interdit de posséder à nouveau sa femme, avant que les « sept jours » soient écoulés...

Les sept jours ont passé. Le jour du Bain de la Mariée, tant attendu, est enfin là. Zoulikha se dispose à se rendre au Hammam, avec ses belles-sœurs et des amies de son âge...

C'e^ aussi jour de sortie pour Didenn.

Afin de calmer son impatience, il va descendre à Tlemcen faire un tour dans les rues fraîches, sous les platanes, prendre des nouvelles de la chère petite cité, comme c'est le devoir d'un bon Musulman. Il entrera faire une visite à ses amis les talebs de la Médersah, recevra la bénédiction de son vieux maître, écoutera chanter quelques sourates du livre de Dieu. Et il remontera dès le coucher du soleil, après avoir acheté pour sa femme le cadeau traditionnel du soir du Bain. Le

gourmand Didenn se promet une heure délicieuse de flânerie par la ville, avec la pensée d'une seconde nuit d'amour enfin permise dans les bras de son épouse parfumée...

Midi. La vallée dort sous un ciel d'airain. Pas une âme sur la longue route du Marabout, dont les sapins sont immobiles et les pierres brûlantes.

Le visage contre la lucarne de- son gourbi, ses doigts maigres agi'ippés aux barreaux, Aïcha se tenait suspendue, le corps las, l'œil alourdi par la cljaleur et la fièvre. Elle dressait le cou, anxieuse. Elle attendait. Elle savait qu'aujourd'hui était son jour de sortie et que tout à l'heure, il allait passer sur la route. Après qu'elle avait maudit le traître jusqu'à la mort, après qu'elle l'avait repoussé comme le sang de ses dents, elle était revenue à des

sentiments de douceur et d'indulgence.

Elle songeait bien, au fond d'elle-même, que son ami d'enfance ne pouvait pas l'avoir trahie de son propre gré, qu'il avait dû obéir à un ordre de ses parents dans ce mariage, qu'un fils de sidis après tout est esclave des convenances du harem... Et elle lui pardonnait, et elle ne désirait qu'une chose : le revoir, et qu'il lui dise : « Aïcha, tu es toujours dans mon cœur...

Auprès d'une autre femme, fût-elle la houri des jardins, je serai toujours pantelant... » Et elle se consolerait, elle guérirait. Elle n'avait pu tenir sur son grabat jusqu'au midi. Aussitôt qu'elle avait vu le soleil dépasser le seuil du gourbi, elle s'était traînée sur ses genoux; le cœur haletant, la gorge sèche, elle était parvenue à se hisser au grillage de la lucarne...

Il y avait plus d'une heure qu'elle attendait ainsi, lorsque Didenn sortit de sa

maison. Oh ! l'instant béni pour la pauvre malade! Des larmes de joie vinrent à ses yeux. Enfin, elle avait assez vécu pour revoir le bey à la face de bonheur !

Didenn, magnifique dans ses habits de fête, rasé de frais, la chéchia légèrement inclinée sur l'oreille gauche, descendit le petit sentier qui dévalait de leur demeure sur la route. Sa démarche était celle d'un homme heureux. Toute sa personne respirait la félicité. Il fredonnait assez haut quelque chose comme le refrain de noces :

Prends ce que Dieu t'envoie, ô fils des heureux I

Il traversa le petit bois ombreux, passa près de la fontaine sans paraître avoir vu l'un et l'autre. Il allait droit devant lui, abstrait, occupé visiblement d'une pensée unique : son bonheur légitime, le seul véritable, sa femme qu'il retrouverait ce soir, étincelante du bain de l'amour...

Comme il arrivait en face, du gourbi, il leva les yeux. Le cœur d'Aïcha cessa de battre. Elle crut qu'il allait appeler. Dans un dernier effort, elle se crispa toute, elle avança le cou en dehors de la lucarne.

— Didenn... Mon frère...

Mais lui avait déjà rebaissé le front et hâtait le pas vers la ville. . .

Ella le regarda s'éloigner sur la route.

Sa poitrine cuisait sous la douleur. Les jambes lui fléchirent, elle s'affaissa sur le petit grabat de maïs comme un morceau de pâte...

Au même instant, des you-you éclatèrent. L'air s'emplit de chansons et de joyeux appels. Zoulikha se rendait au bain avec ses compagnes. Les lallate sortaient à leur tour, se répandaient sur le chemin. Au loin, elles riaient, bavardaient gaiement, avançaient en entourant la mariée des mille taquineries flat-

NOBLESSE ARABE Ui

teuses que ce jour exige. Elles passèrent tout près du gourbi... On entendit à travers le mur de toub le froufrou de leurs costumes et le cliquetis de leurs bijoux...

Messaouda, qui rentrait à ce moment, courbée sous un énorme paquet d'ouvrage, eut un soupir.

— Hé! murmura-t-elle, les uns ont le cœur sur une datte, les autres ont le cœur sur une braise !

. — Mamma, dit Aïcha, donne-moi un bol de tisane...

— Pourquoi, ma fille?... Tu veux dormir en plein jour?

— Mamma, donne-moi un bol de tisane !

Mamma lui prépara un fendjal (1) de têtes de pavots et de chevilles noires, comme chaque soir, lorsqu'elle voulait

(i) Tasse mauresque

briser les nerfs de sa fille et la forcer au sommeil. Sous le prompt effet du narcotique, au milieu de la chaleur dont rayonnaient les minces parois de la cabane, Aïcha et tout son désespoir sombrèrent dans un abîme, elle s'endormit...

... Au hammam cependant, la mariée est assise demi-nue dans une fouta d'or sur un qeb (1) de cuivre renversé. Dadda lui jette de Teau de roses tiédie avec une tasse d'argent. Ses cheveux dénoués tombent en un lourd burnous autour de ses épaules. Et ses compagnes de l'aduler, de la chanter toujours plus belle...

Je te lave la tête et je te lance des you-you, Et je montre aux amis avec orgueil Ce que Dieu t'a faite !...

Et toujours des négresses qui apportent sur des plateaux damasquinés les p&tisse-

(4) Sorte de grand récipient de forme ronde, à bords évasés.

ries au miel, les galettes au sucre et les tranches de gâteaux mousseline, et les boissons rafraîchissantes dans des bocaux de verre coloré... Et les souhaits, de bonheur pleuvent sur la mariée et sur son sidi magnifique... La vapeur chaude monte sous le dôme de verre. Dés suintements percent au pied des murs et le long des colonnades. Les tasses des négresses se heurtent avec un bruit sourd. Un orchestre s'entend invisible, comme du haut de quelque nuage enchanté... Bientôt, les grandes foutas de Tunis pailletées d'ôr apparaissent, drapant les beaux corps qui ruissellent. . . Les you-you redoublent. . . On suit la mariée vers la chambre du repos, où des guirlandes de jasmin sont distribuées, tandis que Ton va se parer pour le retour. . .

Cinq heures. Dans le gourbi où Aïcha vient de s'éveill8r passe un peu de fral-

cheur. Aïcha lève la tête, soulagée par ce long sommeil. Elle cherchée se redresser, veut gagner de nouveau la petite lucarne.

C'est l'heure où la mariée sort du bain.

— Je veux la voir passer, dit-elle à sa mère.

Et de nouveau, la voilà suspendue aux barreaux de fer, les cheveux en désordre, les traits convulsés. Elle attend le retour du bain.

Mais, ô fatalité ! . . . Elle avait à peine écarquiilé les yeux, que ce fut Didenn encore qu'elle aperçut soudain, là-bas, remontant la route du Marabout. Il marchait vite. Ses burnous flottaient à la brise. Il avait hâte de regagner la maison de l'amour, où, croyait-il sans doute, sa femme l'attendait déjà... Ses bras étaient chargés de nombreux paquets noués par des faveurs... Un paquet entre autres se reconnaissait (et Aïcha le r^econnut aus-

sitôt) de loin, à son papier jaune et rigide, — le papier du droguiste marocain de la place du Mechouar.,. Il contenait les précieuses bougies multicolores qui, selon l'usage, devaient brûler cette nuit autour de la veilleuse, pendant la rencontre des époux...

A cette vue, Aïcha retint un cri de détresse. Elle sentit sa douleur plus cuisante que jamais. Qu'allait-elle faire? La rage grondait en elle. Une jalousie atroce se couait ses entrailles. Son sang dé Bédouine cria vengeance. Son œil s'alluma. Ce feu qui brûlait son corps, il fallait à la fin qu'elle l'éteignît...

Didenn avait rejoint sa maison. Il disparut derrière la lourde porte, dont les clous de cuivre brillèrent ce soir d'un miroitement narquois...

Mais déjà Aïcha était sur le seuil de son gourbi. Elle atteignait péniblement la

lisière du petit bois... Enveloppée de son voile, elle venait s'appuyer contre le dôme de la fontaine... Elle cachait ses mains derrière le dos. Sa poitrine sie soulevait à intervalles comme dans des sanglots étouffés. Elle attendit. L'air frais du soir se faisait humide. Le soleil déclinait par delà les cyprès. Le bruit des sources relâchées commençait à s'entendre en haut des moulins, parmi les rocs de la colline... Il n'y avait personne autour de la fontaine.

Toute la tribu était allée saluer la mariée à là sortie du Hammam...

Elle n'attendit pas longtemps. Au bas de la route, elle vit serpenter le grand ruban blanc des femmes qui revenaient du bain. Bientôt passèrent devant elle les négresses qui portaient sur leurs têtes les costumes de rechange de ces bienheureuses... Elles poussaient les you-you du retour en battant de leurs grosses mains...

NOBLESSE ARABE Ul

Elles marchaient à grands pas pour aller préparer à leurs maltresses les matelas du repos... Tandis que celles-ci arrivaient sans h&te, de cette démarche majestueuse qui, chez les Orientales, indique toute une série de convenances... Dès qu'Aïcha les vit s'approcher, elle retournaParme qu'elle tenait entre les mains. La lame du yatagan fit une entaille à son voile. De ce yatagan son père s'était servi, il y avait cinq ans, pour défendre son petit bien...

La mariée apparut au milieu de ses compagnes. Son costume n'était pas différent du leur : le costume de ville entièrement blanc. Dans Tair du soir s'exhalait cette odeur de hammam si particulière, — odeur de vapeur, de haïks neufs et de teintures de toute espèce. La jalousie de nouveau rongea la Bédouine. Son âme pleura de haine. Enfin, elle allait frapper à ce bonheur insolent. Elle allait crever le cœur

de Didenn comme il avait crevé son cœur à elle, — pauvre esseulée. C'est qu'elle l'imaginait bien làrhaut, dans sa chambre luxueuse, étendu sur son sofa de velours et rêvant de sa femme, tandis qu'au chevet du lit nuptial brillaient déjà les bougies sacrées...

— Tu l'auras morte! jura la Bédouine.

Et elle se préparait à porter à sa rivale

un coup terrible, là... entre les épaules...

et elle la laisserait gisant dans son sang comme elle-même avait git dans sa souffrance...

Mais alors, que vit-elle? Sa rivale qui se détachait du groupe de ses compagnes et qui, franchement, s'avançait vers elle...

Sa rivale... la mariée, la femme de Didenn... Elle venait à elle, elle se portail avec assurance au-devant du danger...

— Que me veut-elle? pensa Aïcha.

A-t-elle su que j'allais lui faire du mal?

Est-elle une vraie sainte, comme on le disait, qu'elle ait pu lire dans mon cœur?

Aïcha eut peur. Elle eut peur de cette femme qui arrivait d'un pas si confiant, sans la moindre inquiétude sur le visage.

— Elle sait, pensa la Bédouine superstitieuse, elle sait tout!

Elle lâcha son yatagan, s'écroula aussitôt à terre pour le dissimuler dans son voile.

La vision de son père, vêtements en lambeaux, face sanglante, maîtrisé par les hommes de justice, réapparut à ses yeux.

Elle claquait des dents. Elle levait déjà les bras pour demander pardon, pour dire qu'elle était trop malheureuse, qu'elle avait trop souffert par cette famille, qu'elle était sans soutien, malade par leur faute. . .

La belle mariée s'était arrêtée devant elle. A distance, elle avait pris Aïcha pour quelque meskina des routes de Sidi-Bou- Medine. Et la Fille des Marabouts n'oubliait

pas raumône du soir du Bain. Il ne fallait pas que son bonheur de nouvelle épouse passât ce soir auprès d'une misère quel* conque avec orgueil... Elle tirait de son corsage une piécette d'or toute parfumée. . . Lorsqu'elle s'aperçut que la mendiante était une belle jeune fille, aux traits pleins de grâce, et qu'-elle venait de s'affaisser au pied de la fontaine, pâlie, toute grelottante, Lalla Zoulikha réintégra son aumône...

Elle lui tendit seulement la main. Aïcha fit un mouvement pour fuir. Puis son regard rencontra celui de Lalla Zoulikha...

Les beaux yeux verts frangés de cils noirs la retinrent. Il y avait en eux tant débouté sincère, tant de douceur apitoyée, qu'elle n'eut plus peur soudain ...

— Qu'as-tu? lui disait cependant la mariée, tu es malade?... Et pourquoi restestu là si tard, dans le soir humide?...

En même temps, elle passa une de ses

mains sur le front glacé de la Bédouine.

— Pourquoi, pourquoi, une gazelle comme toi, t'ont-ils oubliée sur les chemins? Dis-moi, fille de nos pères.,. Tes parents, où sont-ils? Dorment-ils?... Ou s'ils sont morts, qu'Allah leur accorde le pardon...

Aïcha avait baissé la tête. Elle n'osait prononcer une parole. Elle avait honte de sa gandourah des pauvres, honte de son voile usé, honte de ses cheveux en désordre. Elle se sentait toute mesquine devant la Fille (^es Marabouts, au maintien et au langage si nobles, à la voix ensorceleuse... Elle comprenait à ce seul contact combien elle avait été loin de mériter, elle, ce nom de lalla du harem... Elle inclinait le front de plus en plus, elle ne saurait rien répondre à cette femme...

Lalla Zoulikha, toujours plus douce, tentait de nouvelles questions :

— Ton nom, quel est-il? Es-tu du pays?

Et pourquoi n'es-tu pas venue au Bain des Sept Jours? .. Tu sais qu'il porte bonheur, qu'il guérit toutes les maladies des mauvais djinns...

Et comme Aïcha restait toujours sans répondre, timide et souffreteuse, elle n'hésita pas. Elle souleva son lourd seroual immaculé et s'assit auprès d'elle.

Les femmes de sa suite, qui s'étaient arrêtées sur la route pour l'attendre, s'écrièrent :

— Hé! la mariée... Tu as arrangé ton assise. Le soleil se couche et l'homme doit être à la maison...

— Oui, oui, leur répondit Zoulikha, je ne vais point tarder... Avec le pardon de Dieu, mes sœura, devancez-moi...

Elles n'osèrent point contrarier la Fille des Marabouts. La laissant à sa charité, les lallate s'éloignèrent vers la maison...

Et voici que la Fille des Marabouts, sans le savoir, par cette seule réponse, venait de verser un baume sur la jalousie de la Bédouine. Ainsi elle n'était point pressée d'aller vers l'amour qui l'appelait. Elle s'attardait avec tant de sollicitude auprès d'une miséreuse! Elle était si calme, lorsque l'impatience du bonheur eût dû la rendre fébrile ! Aïcha sentait bien qu'à sa place, elle aurait oublié sa mère...

Lorsqu'elles furent seules, Lalla Zoulikha lui passa un bras autour du cou, et la regar'dant dans les yeux, plus pressante :

— Dis-moi, répéta-t-elle, que faisais-tu là toute seule, au coucher du soleil... Une jeune fille de ton âge?. . .

Aïcha la regarda à son tour, moins troublée cette fois. Bien un peu mortifiée de se voir jugée vagabonde... Mais non, cette rivale n'était pas une ennemie. Elle se sentait gagnée malgré elle par la chaleur

de cette étreinte, par la douceur de cette voix. Elle balbutia :

— J'attendais, moi aussi!... Je voulais voir passer la mariée. . .

Un sourire satisfait 'éclaira le visage de la Fille des Marabouts.

— Que Dieu te grandisse et qu'il approche ton tour!... souhaita-t-elle à la Bédouine. Et maintenant que tu m'as vue, tu vas rentrer... L'air fraîchit. Tii t'appuieras à mon bras, si tu ne peux aller seule, et je t'accompagnerai jusqu'au seuil de ta maison . . .

— Oui, oui, attends un peu!... lui dit Aïcha que l'émotion suffoquait de nouveau.

Quoi ! la femme de Didenn allait encore lui prêter son bras, l'accompagner jusqu'à son gourbi! Comme Lalla Zoulikha l'aidait quand même à se soulever :

— Non^.. non! réprit-elle. Que Dieu te remercie, ya lalla! Tu peux t'en aller tran»

quille... Je vais rentrer tout de suite...

seule comme je suis venue... Va, ne t'attarde plus... C'est ton soir de bain...

— Je ne suis pas pressée, insista Zoulikha. Allons, viens, petite mère, que je t'accompagne...

Oh ! cette parole : je ne suis pas pressée !

Et ce mot d'affection extrême : Petite mère! Et Aïcha avait voulu tuer cette femme... Elle recula soudain comme à l'approche d'une vipère : sa jambe venait de frôler la lame du yatagan...

— Non, s'écria-t-elle, non, laisse-moi, laisse-moi dans mon malheur!

Que Dieu préserve, que Dieu éloigne!...

Et Lalla Zoulikha attira contre son cœur la tôte de l'infortunée. Et c'était touchant, cette mariée de quatorze ans, dans sa compassion inépuisable pour une rivale plus âgée qu'elle...

Aïcha ferma les yeux. Une rougeur couvrit son front. Elle était une maudite. Cette rivale était une sœur. Dans son sein parfumé, elle enfouit son visage, et à corps perdu elle sanglpta.

— Pleure, pleure, ma fille... Que ton cœur se rafraîchisse. . . Mais la jeunesse est en toi... Et Dieu arrangera ta chance...

Elle lui écarta les cheveux qui s'embroussaillaient autour de ses tempes. Le premier baiser du bain de noces qu'elles devaient à l'époux, les lèvres pures de Zoulikha le déposèrent sur le front d'une désolée...

... Quand l'ombre vint, toute la colère, toute la haine de la Bédouine contre l'épouse de son ami d'enfance étaient tombées. . . Elle n'était plus qu'une^petite chose brisée au bras de cette femme, qui l'entraînait sous les cyprès de la route, la protégeait avec son haïk de soie contre Thumidité traîtresse des soirs africains...

C'était vendredi. Dans la matinée d'octobre infiniment pure, qu'il était gai, ce petit marabout, sous sa blancheur de chaux toute fraîche, au milieu des cactus et des vieux figuiers de la montagne!... Des groupes de femmes arrivaient de différents sentiers, méditatives, repentantes, leurs pieds nus couverts de poussière. Elles pénétraient une à une par la porte étroite, jetaient aussitôt une pincée de poudre d'encens qui ambait dans un fourneau de terre cuite, allumaient des petites bougies multicolores au haut d'un monticule de sable, ajoutaient de l'huile à la veilleuse verte qui brûlait sans trêve pour la guérison des malades. Elles se courbaient enfin

pour baiser le catafalque, et, dans le recueillement le plus profond, on les entendait murmurer leurs prières...

Et puis, silencieuses comme elles étaient venues, elles ne tardaient pas à se retirer, sans oublier de jeter leur aumône dans le grand foulard blanc qui s'étalait au seuil de la maison de la gardienne, — une toute petite maisonnette bleue, non loin de là, parmi des tombes...

Seule, sous le dôme du sanctuaire, une femme priait encore, qui était arrivée depuis l'aube. Bien des pèlerines étaient venues et reparties... Mais la prière de cette dernière semblait plus longue. . . Plus fiévreuse aussi, agitée d'une angoisse qui tordait les flancs, contractait la face amaigrie de la pénitente sous son voile de mérinos...

Lorsque n'y eut plus personne autour du catafalque, elle releva la tôte,

comme soulagée d'un grand poids. Et elle se livra sans contrainte à sa supplication ardente.-.

A voix haute maintenant, la gorge serrée, Aïcha invoquait le Grand... le Clément. . . lé Miséricordieux. . . Elle pria longtemps... Et c'était sans doute pour que lui fût pardonné son geste que, seule, une jalousie folle avait dicté, pour qu'elle fût exorcisée dé ce djinn qui l'avait poussée à vouloir la mort de cette amie si généreuse, qui avait su lui faire la charité sans blessure, comme ses ancêtres les vieux, marabouts savaient la faire, de cette lalla de race pure qui, un soir de noces, avait négligé les ivresses qui l'attendaient pour se pencher sur sa douleur. . .

Elle pria jusqu'au dessèchement de sa poitrine. Elle se sentit quelque peu fortifiée. Elle se leva pour sortir.

Au dehors^ ses yeux clignèrent à l'aveu-

glante clarté du soleil. Un silence profond régnait autour du petit marabout abandonné. C'était déjà la torpeur de midi sur les pierres tombales, les figuiers et les cactus.

Aïcha s'assura qu'elle était bien seule.

Elle se dirigea vers l'endroit le plus écarté de l'enclos. Une langue de terre entre deux rocs. Tout autour, des cactus. En bas, dans une flambée de lumière, Sidi-Bou- Medine et la grai^de maison blanche. . . Elle s'assit en carré, saisit au hasard un gros caillou de silex, et se. mit à creuser vite, vite, avec autant de hâte que le lui permirent ses forces déjà défaillantes. Elle tira de sa ceinture une lame qui brilla comme de l'argent. Et dans le trou, elle jeta le yatagan avec une sorte de fureur.

Quand ce trou fut comblé, elle 45'agenouilla comme pour prier sur une tombe, bans un suprême effort, «lie rassembla

tout son courage, car la tâche la plus pénible pour elle ne s'arrêtait pas là. Au moment de l'entreprendre, la jeune fille blêmit encore et deux larmes cuisantes coulèrent sur ses joues. Elle leva ses yeux pleins de fièvre vers le ciel immense, elle se tordit les bras comme sous une douleur physiique. . . Bientôt, sabouche s'entr'ouvrit pour jurer son renoncement à l'amour de Didenn. Elle jura sur le nom du marabout qu'avec le yatagan souillé du crime de son père^ elle venait d'enterrer son unique espérance... Et puis sa tête vacilla, elle secoua Tair de ses deux mains crispées...

Le front en avant, face à Sidi-Bou-Medine, elle s'abattit sans connaissance...

Ce fut la gardienne du marabout qui la ramena chez elle à dos d'âne, bientôt rejointe en chemin par Messaouda qui s'était inquiétée du retard de sa fille. Lorsqu'elle revint de son évanouissement, elle était couchée sur son mate)as, dans le gourbi.

A son chevet, deux femnaes chuchotaient entre elles, tout b,as, comme de vieilles connaissances. C'étaient sa mère et la femme de Didenn. Lalla Zoulikha, revenant elle aussi de quelque marabout, était passée en effet demander des nouvelles i'*> de la « gazelle », qu'elle n'avait plus revue

depuis le soir du bain; elle avait apporté de belles oranges et des pâtisseries au miel, — pour que la petite dé-

layàt sa salive, avait-elle dit à la vieille Messaouda, qui pleurait de reconnaissance...

— Et maintenant, ma mère... assez pleuré. . . Nous allons tâcher de la guérir. . .

— Oh ! si tu faisais cela, ya lalla! . . . Ton esclave je deviendrais... Matin et soir, je mêlerais ton nom aux prières d'une mère. . .

Vois : je n'ai que ce petit œil. . .

— Alors, dis-moi ce qui lui fait mal, mamma Messaouda, à ta gazelle...

Mais mamma Messaouda ne savait rien.

Sa fille ne lui avait jamais dit... Elle l'avait vue un matin revenir de la ville, et se jeter sur ce matelas... Et elle pleurait, elle se déchirait les joues en chantant des berceuses... Et elle avait coupé la nourriture de son gosier... Et elle ne voulait plus sortir, elle qui aimait tant aller tous les soirs à la fontaine, d'où elle revenait pleinç de gaîté comme une grenade. . .

— Je ne sais pas, ya lalla... Ce mauvais œil qui est entré en elle n'a plus youlu la quitter...

Et mamma Messaouda balance la tête.

C'est sa manière d'exprimer la désolation...

— Va, laisse-moi seule avec ta gazelle. ..

... La Fille des Marabouts, assise sur un

coin du matelas, caresse avec amour lé front de la Bédouine.

— Dis-moi, petite amie... Dis à ta sœur... Qu'est-ce qui te fait mal?... Qu'estce qui t'a frappée?... Et nous te guérirons...

— *- Guérir! soupire la malade, oh! guérir... Ce n'est pas un mal... C'est une brûlure... tenace comme la brûlure des moissons... Elle cuit, elle aveugle, elle perd une musulmane...

— Que Dieu éloigne ! prononce la pieuse Zoulikha.

Elle passe un bras sous la nuque de son

amie. Elle avance vers elle so visage resplendissant de beauté sous son foulard d'or. Et elle ajoute :

— Regarde-moi : je t'aime comme ta mamma, — que Dieu te la laisse ! Je suis t^ sœur... Ne te l'ai-je pas prouvé dès notre première rencontre?... Dis-la-moi, ta brûlure... Je suis la Fille des Marabouts... Ma bénédiction te sauvera... Et je suis ta sœur...

Aïcha ferme les yeux. La voix douce à nouveau l'enchante. L'étreinte affectueuse a peu à peu raison de son humeur farouche. D'ailleurs, elle est bien abattue cette fois, et elle n'aura pas la force dé résister longtemps. C'est dans une sorte de fascination qu'elle murmure :

— Ya Lalla. . . Il y a huit jours, j'ai voulu t'aàsassiner...

a M'assassiner? songea Zoulikha, et pourquoi?... »

Elle avait eu un mouvement de recul instinctif, qu'elle réprima aussitôt. Elle revint vite à cette tranquille assurance de ceux qui po3sèdent la foi et qui se sentent protégés par toute une lignée de croyants. . . Elle eut pitié d'Aïcha.

Elle compara son beau corps pétri de la rosée des ancêtres à celui de la pauvre fille gisant sur ce matelas, parmi ces nattes sales et ces outres poudreuses, maigre et jaune, avec sa figure de misère... Zonlikha revit le bonheur où elle avait été élevée, vierge fleurie, entre son père et sa mère, chefs vénérés d'une tribu, qui avaient tout procuré à leur fille unique : richesses, éducation, et mystère du harem... Et ce bonheur, elle l'avait retrouvé chez ses beaux-parents, plus chaud encore auprès de ce bey, élevé, lui, dans les jardins coraniques et qui l'adorait comme une reine... Oui, il était fatal que tout

Noblesse àrabë iel

cela dût exciter Penvie autour d'elle...

Mais Aïcha ne respirait plus d'angoisse.

La voix douce s'était tue. Elle croyait que son amie se préparait à la repousser, ou qu'elle méditait quelque phrase pour la maudire. Aussi la regardait-elle avec des yeux embués, où passait toute son âme suppliante.

— Ma sœur, dit-elle tout bas, ma sœur. . • Tu me pardonnes I . . .

— Oh! oui, je te pardonne, pauvre petite ! dit tout à coup Zoulikha en l'entourant de ses deux bras et en approchant encore son visage où se peignit une compassion immense. Seulement, tu vas me le dire : pourquoi voulais-tu me tuer?

Aïcha hésita un moment. Puis la voix douce recommençait son bercement magique...

— Parce que... dit Aïcha. Parce que...

Et enfin, dans un élan décidé :

— Parce que j'aimais ton mari...

Cette fois, Zoulikha blêmit. Il lui fallut

un effort stoïque pour contenir sa stupeur, pour étouffer le sentiment qui éclatait en elle.

-r- Mon mari... répéta-t-elle.

— Oui, continua la Bédouine, résolue à tout avouer, j'étais enfant quand je jouais avecDidenn, tout le jour. Devenue grande, je me suis attachée à lui comme la branche d'un jasmin autour d'une vigne. Il m'avait promis mariage, et je l'ai cru. Cette parole fut la nourriture de ma jeunesse, elle fut mon seul bonheur dans ma vie amère, elle fut l'étoile dans le noir de mon gourbi...

J'avais péniblement retiré le seau du puits.

Au moment où je croyais le saisir, la corde tout à coup s'est rompue entre mes mains, je suis tombée à la renversa, et depuis ce jour, je ne me suis plus relevée. . .

Voyant que Zoulikha se retirait d'elle.

qu'elle semblait vouloir relâcher son étreinte, Aïcha s'interrompit soudain.

Elle tendit ses mains suppliantes; dans un hoquet qui Tétranglait à demi :

— Ma sœur, reviens à moi... N'aie aucune crainte... Je l'ai enterré ce matin.. . là-bas. . . au Marabout. .'. cet amour. . . avec le yatagan maudit. . .

Et puis, la Bédouine redevint livide. Il sembla qu'elle allait de nouveau s'évanouir.

— Pauvre, pauvre petite amie ! dit alors lalla Zoulikha, et dans son regard se hsait la plus horrible souffrance, avoir crainte de toi!... Oh! non... seulement, je ne savais pas... Didenn était ton bien avant qu'il ne devienne le mien... Çt c'est moi qui te l'ai pris... Non, la Fille des Marabouts saura racheter sa faute, dûtelle lui coûter les. larmes de sa vie. . .

Elle se pencha de nouveau sur Aïcha,

plus douce et plus affectueuse que jamais :

— Ma petite amie, regarde -moi!...

Guéris, et tu seras ma sœur!

— Ta sœur ! s'écria Aïcha, à qui cette vision de devenir la femme de Didenn fit tressauter le cœur.

Mais elle baissa les paupières presque aussitôt, sous la douleur de la déception.

— Ta sœur, lalla Zoulikha, répétât-elle en l'écartant doucement, ta vraie sœur... Malgré toi, malgré tout, non, je ne le deviendrai jamais. . .

La vieille Messaouda, qui avait attendu anxieuse au dehors du gourbi, risquait à ce moment son visage dans Tentre-bâillement de la porte.

— Mamma, mamma! appela Aïcha, donne-moi un bol de tisane... et conte à lalla Zoulikha le malheur de notre vfe ! . . .

Il faisait nuit lorsque Zoulikha quitta le gourbi pour rei^trer chez elle. Dès qu'elle eut franchi le seuil de la splendide demeure, une négresse la débarrassa de son voile et de son haïk de soie.

Puis, soulevant une portière de velours rouge : ;

— Sidi attend Lalla dans la chambre du Levant !

La jeune femme pénétra dans une salle éblouissante, toute carrelée de mosaïques bleues, et dont le toit formait dôme. Elle était éclairée de bougies innombrables, montées sur des candélabres d'argent. Les fenêtres en ogives étaient encore grandes ouvertes, on apercevait au loin les lumières

de Tlemcen sur le fond sombre des oliviers.

Didenn en effet attendait sa femme, assis à un matelas de satin cuivre, auprès d'une table de nacre, oii un livre restait ouvert. Il se leva aussitôt pour aller audevant de Zoulikha.

— Femme, lui dit-il en la dévorant de baisers, où étais-tu pour tant tarder?

J'étais sur le point d'aller à ta rencontre et la rigueur des convenances me retenait là cloué comme un infirme...

Et plus bas :

— Je languissais de ton ombre, de ton parfum...

Mais devant l'attitude froide, Tair préoccupé de sa femme qui ne lui rendait point ses caresses, Didenn s'interrompit. Ses yeux bleus prirent la couleur de la mer inquiète.

— Qu'as-tu, femme?... Que ce soit du bonheur au moins. . .

Zoulikha hautaine le repoussa doucement.

— Viens, lui dit-elle en le conduisant vers le sofa qu'il venait de quitter.

Us prirent place tous les deux. Didenn, de plus en plus étonné de ce ton grare que prenait ce soir Zoulikha pour s'adresser à lui, répéta :

— Mais qu'as-tu, femme? Quelle nouvelle veux-tu m'apprendre?

Et comme Zoulikha méditait avant de l'entretenir de cette chose à la fois si simple et si pénible, l'adolescent vint blottir son visage parmi les franges du foulard qui enveloppait les beaux cheveux dorés de sa femme.

— Femme, murmura-t-il... Dieu ne me fasse entendre de ta bouche que des paroles de bonheur...

L'heure était exquise. Une brise fraîche circulait au milieu des mosaïques, une

brise qu'on sentait venir de là-bas, de la mer proche, par delà Phorizon des collines. Dans le jardin invisible, on entendait un clapotis s'agiter parmi les branchages des cocotiers et des strelitzias.

L'arôme des jasmins, des mimosas, des roses du Bengale montait en une symphonie de rêve, rendue plus subtile dans le beau soir d'automne.

— Mon mari, dit enfin Zoulikha, tu sais que de coutun^e il ne faut ni jurer, ni faire jurer... Si l'on a eu cette malheureuse occasion, tôt ou tard, ce serment que l'on n'a point tenu se représente à vos yeux, qu'ils soient prêts à s'éteindre sur un lit de mort ou prêts à s'ouvrir sur un lit de noces...

Didenn, à ces paroles, avait relevé la tête. Il contempla sa femme, épiant sur ses lèvres à quoi elle voulait bien en venir. Zoulikha s'était tue.

— Continue, je t'en prie, disait-il en lui saisissant les mains.

Alors, Zotilîkha le fixa dans les yeux, jusqu'à Tâme :

— Eh bien! tu ne te souviens pas, toi, sur la longueur de ta vie, d'avoir fait un serment que tu n'as pas tenu?

Cette fois, Didenn se troubla, baissa les yeux. A quoi Zoulikha faisait-elle allusion?

De quel serment voulait-elle parler?... Il se rappela aussitôt le serment qu'il avait fait naguère à la petite Aïcha... Mais tout s'était effacé dans la bénédiction du mariage... Il ne se souvenait pas en avoir fait un autre. . . Et voici qu'il n'osait plus poser de questions, ni regarder de nouveau sa femme...

Zoulikha reprit d'une voix tendre :

— Mon mari... mon bey... Allah sait combien tu m'es cher...

— Oui, se hita de murmurer Didenn,

et de cela, mon âme est dans la joie parfaite...

— Eh bien! sur notre colline, près de chez nous, il y a une jeune vie qui souffre, précisément de notre bonheur, de notre union... Et moi-même, tant que notre bonheur coûtera des larmes, je ne pourrai plus le goûter à loisir. . .

Didenn avait blêmi. Il répéta machinalement :

— Notre bonheur coûte des larmes?...

A qui?... Je ne comprends pas bien...

Pouvait-il se douter que sa femme avait rencontré Aïcha, lui avait parlé, et, mieux encore, avait reçu ses confidences et Tavait serrée dans ses bras?

— Tu as aimé une vierge avant de me connaître, Didenn. Il ne faut pas Toublier. . .

Et puis, elle pâlit à son tour. Défaillante, elle s'appuya légèrement sur la

poitrine de son époux. Didenn referma sur elle ses bras de Sid, il lui jura qu'avant de la connaître, il ne savait pas ce qu'était le véritable amour.

— Dis-le-moi cependant, femme, disle-moi à cœur franc : de qui veux-tu parler?

Zoulikha rappela son courage, fit taire sa douleur, et fermement :

— Je veux parler d'Aïcha, votre voisine !

— Aïcha! s'écria Didenn, tu Tas vue?

Elle a osé te parler? A quel endroit? Aujourd'hui?

En toute réponse, lalla Zoulikha inclina sa tête. Et elle demeura pensive...

Didenn crut avoir perdu à toujours l'estime et l'affection de la Fille des Marabouts. Il voulut s'excuser.

— Femme, dit-il, pardonne un égarement de jeunesse... Iç conseil de ma

jeuae raison... Je ne te connaissais pas...

Je ne savais pas qu'il pouvait y avoir, cachée pour moi seul, une âdra comme toi...

— Mais, interrompit-elle en lui caressant soudain ses cheveux bouclés, je ne te fais aucun reproche. . . Aimer n'est pas une faute... L'amour, l'économie et la mort, l'homme ne peut leur échapper !.. Je veux seulement que tu répares, comme un Sid doit réparer!

— Réparer? interrogea-t-il. Comment réparer?

Et comme Zoulikha se taisait, cherchait les mots pour lui déclarer enfin cette conclusion si grave, il s'inquiéta.

— Allons, parle, pressà-t-il. Commande.

Je ferai ce que tu désireras. Pourvu que tu me pardonnes, toi, et que tu me restes...

Zoulikha se redressa. Elle fixa sur son mari ses beaux yeux purs.

— Je veux que tu répares, Didenn, en prenant Aïcha pour femme 1

— Quoi? tu veux que je Tépouse?

— Je veux et il le faut. L'un et l'autre, nous appartenons à des lignées de marabouts. Ils ne nous pardonneraient jamais qu'un homme comme toi ait bu la liqueur pour laisser le fond du vase à cette malheureuse...

Didenn s'écaida, laissa aller sa tête entre ses deux mains, et demeura sans répondre, en proie à une douloureuse réflexion.

Elle ne l'interrompit point, ne fit aucun mouvement. Dans une attitude digne, elle attendit patiemment sa réponse.

Enfin, Didenn releva le front. Il découvrit un visage consterné, mais d'une voix ferme :

— Femme, dit-il, ce que tu me demandes est impossible... Môme si je le

roulais... mes parents ne me raccorderaient pas... Car écoute...

Mais Zoulikha s'était levée.

— Je sais tout, homme. Si tu consens à faire ton devoir, le reste me regarde...

Par un gai matin de novembre, une nuée de Tlemcéniennes traversait le petit bois de cyprès à la lisière de la fontaine, riant et causant tout à la fois. La brise gonflait leurs gandourahs blanches. Leurs sarmates rouges, vefrts, jaunes, bleus, étincelaient au soleil levant. . .

De loin, elles aperçurent Dadda, la négresse des Kasbadji, qui remontait la grand Voûte, le pas alerte, toujours raide dans sa gaine de soie rutilante, un coussinet de satin rouge qui tressautait sur ses cheveux crépus. Au souhait de passage des belles promeneuses, elle répondit :

— Eh! les filles... Allah a béni Sidi- Bou-Medine dans cette nouvelle lune...

Vous allez de noce en noce sans dire :

Nous sommes fatiguées !

— Grâce à Allah! Grâce à Allah! Dis qu'il nous préserve du mauvais œil ! lança la plus superstitieuse des femmes.

— Alors, c'est fait, mamma Dadda?

— C'est fait. Allez, allez vous réjouir.

Dieu vous a donné... Je viens de faire la demande...

Et elle accompagna ces derniers mots d'un grand sourire de ses dents blanches...

Les belles Tlemcéniennes hâtèrent le pas. Et, comme bien l'on pense, les caquetages allèrent leur train.

— Voilà une vraie fille des marabouts!

dit l'une en parlant de Zoulikha. Comme elle sera blanche, le jour de sa mort!

— Une fille de grande race, ma sœur!

Elle a accompli à elle seule ce que les savants et les puissants réunis n'auraient pu faire ! •

— Qui, qui l'aurait dit que Sid Kas^ badji et Lalla Gousseume, ces orgueilleux qui croyaient que le monde descendait de leurs escarpins, partageraient un jour sur la tombe de leur ennemi le petit pain du pardon?...

— Alors qu'il y aura bientôt cinq ans, ils avaient tous juré et bu la gorgée d'eau à la cruche de la séparation !

— Eh oui! tout vient à son heure... Il faut ^croire que Sid Kaddour avait été brûlé innocent pour que Dieu lui donne, couché daiis sa tombe, une pareille récompense!

— Sa fille demandée en mariage par le fils de la grande maison I Dieu a vu aussi de cette vieille... A-t-elle souffert pendant la maladie de sa fille !

— Comme elle s'est vite guérie, hein, Aïcha la Bédouine? Du matin au soir, elle a fait la mue I

— Oui, oui..., repartit un laideron,

dont aucun m&le de la tribu n'avait jamais Toulu, montrez-moi ma chambre nuptiale, et je vous montrerai ce que je vaux 1 . . .

Les Tlemcéniennes s'enfoncèrent dans le petit bois, pour aller saluer la nouvelle épouse... Dans le mouvement que faisaient les têtes pour échanger les bavardages, les sarmates au loin se rapprochaient comme pour se frôler, s'amalgamer en une féerie d'arc-en-ciel, qui s'évanouit bientôt sous le clair-obscur des frondaisons...

Assise sur le seuil du petit gourbi, dont la porte a été garnie pour la circonstance de branches d'oliviers et de touffes de lauriers-roses, Aïcha, le visage épanoui, admire la corbeille des fiançailles que Dadda vient de déposer à ses pieds. Les parures de soie voisinent avec les ceintures d'or, avec les fremlas de velours brodé, avec les escarpins sertis de pierres

précieuses... Au cœur d'un biscuit iinousseline, un gros saphir de famille brille comme une étoile, en symbole de Tamour. . .

Aïcha a revêtu un bostume tout de satin vert-pomme, passé des mules de brocart rose, et ses cheveux sont serrés dans un foulard d'or à longues franges d'argent.

Au fqnd du gourbi, sa mère la contemple du coin de l'œil, une ivresse fait grelotter ses vieux bras qui pétrissent le henné des accordailles...

Aïcha écoute, là-haut, le bruit des orchestres qui viennent de s'installer à nouveau, pour elle cette fois, dans la maison de Didenn. . . Soudain, sur la route, elle aperçoit la nuée des Tlemcéniennes qui approchent dans la direction du gourbi... On vient lui apporter des souhaits de bonheur...

Alors, sa joie éclate. Elle se rappelle tout le mépris dont elle a souffert de ces

t86 NOBLESSE ARABE

femmes, et de tout le monde. . . Elle n'y tient plus. A pleine voix, elle se met à chanter :

Brillez! Brillez 1 Vous tous ne valez que du yentt Moi, j'ai ma chance belle Et ma lampe illumine!

Tout ce que le maçon construit

S'élève et tombe, Tout ce qu'a construit mon rêve,

Tout me réussit!...

Minuit. Aïcha, pâle d'émotion, fort jolie sous un léger costume de faille blanc, avance d'un pas qui tremble vers la chambre nuptiale. Deux maallmate la soutiennent. La foule des invitées, curieuse et compacte, se resserre autour d'elles. Les you-you se mêlent aux sons des guitares et des violons. Les parfums pleuvent des aiguières d'or.

— Prends ce que Dieu t'envoie, ô fils des heureux !

La portière s'écarte. Didenn apparaît,

toujours beau et fier dans ses burnous de soie. Son visage, à la vue de la petite amie d'enfance, reflète une joie tranquille. Aïcha pense défaillir, lorsqu'elle sent le burnous de Didenn se replier sur elle avec tendresse, le bras du bey entourer sa taille nerveuse...

Tout le monde s'est écoulé... La musique a cessé . . . Alors pénètre Lalla Zoulikha, toute de brocart habillée. . . Elle avance, plus belle, plus imposante que jamais, encore grandie par le sacrifice... Elle vient ellemême tendre à Aïcha le petit bol de porcelaine plein d'un bouillon réconfortant.

) — Bois, dit-elle à sa sœur.

Et elle insiste :

— Bois, ma sœur, car une nuit de noces procure tant d'émotion !

PARIS. TTP. PLON-NOURRIt ET G*% 8, RUB G1RANGIÉRE.~24896.

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