‹ Le "Cahier rouge" de Benjamin Constant. PubliéChapitre 9 sur 36 · I. Voir Appendice X, p · texte numérisé non relu

I. Voir Appendice X, p

en même temps mille extravagances. La vieille Margrave me les pardonnait toutes et ne m'en aimait que mieux : et dans cette petite ville, ma faveur à la Cour faisait taire tous ceux qui me jugeaient plus sévèrement. Mais je voulus me donner la gloire d'avoir une maîtresse. Je choisis une fille d'une assez mauvaise réputation et dont la mère avait, dans je ne sais quelle occasion, fait à la Margrave je ne sais quelles impertinences. Le bizarre de la chose, c'est que, d'un côté, je n'aimais pas cette fille, et que, de l'autre, elle ne se donna point à moi. Je suis le seul homme vraisemblablement auquel elle ait résisté. Mais le plaisir de faire et d'entendre dire que j'entretenais une maîtresse me consolait, et de passer ma vie avec une personne que je n'aimais point, et de ne pas posséder la personne que j'entretenais.

La Margrave fut très offensée de ma liaison à laquelle ses représentations ne firent que m'attacher davantage. Ces représentations remplissaient mon but qui était qu'on parlât de moi. En même temps, la mère de ma prétendue maîtresse, toujours pleine de haine contre la Margrave, et flattée de l'espèce de rivalité qui s'était

établie entre une princesse et sa fille, ne cessait de me pousser à toutes sortes de procédés offensants contre la Cour. Enfin la Margrave perdit patience et me fit défendre de paraître chez elle. Je fus d'abord très affligé de ma disgrâce, et je tentai de reconquérir la faveur que j'avais pris à tâche de perdre. Je ne réussis pas. Tous ceux que cette faveur avait empêchés de dire du mal de moi s'en dédommagèrent. Je fus l'objet d'un soulèvement et d'un blâme général.

La colère et l'embarras me firent encore faire quelques sottises. Enfin, mon père, instruit de tout ce qui se passait par la Margrave, m'ordonna de le rejoindre à Bruxelles, et nous partîmes ensemble pour Edimbourg. Nous arrivâmes dans cette ville le 8 juillet 1783. Mon père y avait d'anciennes connaissances, qui nous reçurent avec tout l'empressement de l'amitié et toute l'hospitalité qui caractérise la nation écossaise. Je fus placé chez un professeur de médecine qui tenait des pensionnaires.

Mon père ne séjourna que trois semaines en Ecosse. Après son départ, je me mis à l'étude avec une grande ferveur, et alors commença l'année la plus agréable de ma vie. Le travail

était à la mode parmi les jeunes gens d'Edimbourg. Ils formaient plusieurs réunions littéraires et philosophiques : je fus de quelquesunes, et je m'y distinguai comme écrivain et comme orateur, quoique dans une langue étrangère. Je contractai plusieurs liaisons très étroites avec des hommes qui, pour la plupart, se sont fait connaître en avançant en âge; de ce nombre sont Mackintosh, actuellement grand juge à Bombay, Laïng, un des meilleurs continuateurs de Robertson, etc.

Parmi tous ces jeunes gens, celui qui semblait promettre le plus était le fils d'un marchand de tabac, nommé John Wilde. Il avait sur tous ses amis une autorité presque absolue, bien que la plupart lui fussent très supérieurs par la naissance et par la fortune : ses connaissances étaient immenses , son ardeur d'étude infatigable, sa conversation briilante, son caractère excellent. Après être parvenu par son mérite à la place de professeur et avoir publié un livre qui avait commencé sa réputation d'une manière très avantageuse, il est devenu fou furieux et actuellement, s'il n'est pas mort, il est enchaîné dans un cachot sur la paille. Misérable espèce

humaine, qu'est-ce que de nous et de nos espérances !

Je vécus environ dix-huit mois à Edimbourg, m 'amusant beaucoup, m'occupant assez et ne faisant dire que du bien de moi. Le malheur voulut qu'un petit Italien, qui me donnait des leçons de musique, me fît connaître une banque de pharaon que tenait son frère. Je jouai, je perdis, je fis des dettes à droite et à gauche, et tout mon séjour fut gâté.

Le temps que mon père avait fixé pour mon départ étant arrivé, je partis en promettant à mes créanciers de les payer, mais en les laissant fort mécontents et ayant donné contre moi des impressions très défavorables; je passai par Londres où je m'arrêtai fort inutilement trois semaines, et j'arrivais à Paris dans le mois de mars 1783.

Mon père avait fait pour moi un arrangement qui m'aurait valu des agréments de tout genre si j'avais su et voulu eu profiter. Je devais loger chez M. Suard qui réunissait chez lui beaucoup de gens de lettres, et qui avait promis de m'introduire dans la meilleure société de Paris. Mais mon appartement n'étant pas prêt,

je débarquai dans un hôtel garni; j'y fis connaissance avec un Anglais fort riche et fort libertin; je voulus l'imiter dans ses folies, et je n'avais pas été un mois à Paris que j'avais des dettes par-dessus la tête. Il y avait bien un peu de la faute de mon père qui m'envoyait à dixhuit ans, sur ma bonne foi, dans un lieu où je ne pouvais manquer de faire fautes sur fautes. J'allai cependant à la fin loger chez M. Suard et ma conduite devint moins extravagante.

Mais les embarras dans lesquels je m'étais jeté en débutant eurent des suites qui influèrent sur tout mon séjour. Pour comble de malheur, mon père crut devoir me placer sous une surveillance quelconque, et s'adressa pour cet effet à un ministre protestant, chapelain de l'ambassadeur de Hollande. Celui-ci crut faire merveille en lui recommandant un nommé Baumier, qui s'était présenté à lui comme un protestant, persécuté pour cause de religion par sa famille. Ce Baumier était un homme perdu de mœurs, sans fortune, sans asile, un véritable chevalier d'industrie de la plus mauvaise espèce. Il tâcha de s'emparer de moi, en se mettant de moitié dans toutes les sottises que je voulais faire, et il ne

tint pas à lui que je n'adoptasse le genre de vie le plus dissolu et le plus abject. Comme, indépendamment de tous ses vices, il était sans esprit, fort ennuyeux et très insolent, je me lassai bientôt d'un homme qui ne faisait que m'accompagner chez des filles et m'emprunter de l'argent, et nous nous brouillâmes. II écrivit, je crois, à mon père, et il exagéra, je suppose, le mal qu'il y avait à dire de moi, quoique la vérité fût déjà très suffisante.

Mon père arriva lui-même à Paris et m'emmena à Bruxelles, où il me laissa pour retourner à son régiment. Je restai à Bruxelles depuis le mois d'août jusqu'à la fin de novembre, partageant mon temps entre les maisons d'Anet et d'Aremberg, anciennes connaissances de mon père, et qui, en cette qualité, me firent un très bon accueil, et une coterie de Genevois, plus obscure, mais qui me devint bien plus agréable.

Il y avait dans cette coterie une femme d'environ vingt-six à vingt-huit ans, d'une figure fort séduisante et d'un esprit fort distingué. Je me sentais entraîné vers elle, sans me l'avouer bien clairement, lorsque, par quelques mots qui me surprirent d'abord encore plus qu'ils ne me

charmèrent, elle me laissa découvrir qu'elle m'aimait. Il y a, dans le moment où j'écris, vingt-cinq ans d'écoulés depuis le moment où je fis cette découverte, et j'éprouve encore un sentiment de reconnaissance en me retraçant le plaisir que j'en ressentis.

Madame Johannot, c'était son nom, s'est placée dans mon souvenir, différemment de toutes les femmes que j'ai connues : ma liaison avec elle a été bien courte et s'est réduite à bien peu de chose. Mais elle ne m'a fait acheter les sensations douces qu'elle m'a données par aucun mélange d'agitation ou de peine : et à quarante-quatre ans je lui sais encore gré du bonheur que je lui ai dû lorsque j'en avais dix-huit.

La pauvre femme a fini bien tristement. Mariée à un homme très méprisable de caractère et de mœurs très corrompues, elle fut d'abord traînée par lui à Paris, où il se mit au service du parti qui dominait, devint, quoique étranger, membre de la Convention, condamna le Roi à^mort et continua jusqu'à la fin de cette trop célèbre Assemblée à y jouer un rôle lâche et équivoque. Elle fut ensuite reléguée dans un village d'Alsace pour faire place à une maîtresse que son mari

entretenait dans sa maison. Elle fut enfin rappelée à Paris pour y vivre avec cette maîtresse que son mari voulait l'obliger à servir, et les mauvais traitements dont il l'accabla la poussèrent à s'empoisonner. J'étais alors à Paris moimême et je demeurais dans son voisinage : mais j'ignorais qu'elle y fût, et elle est morte à quelques pas d'un homme qu'elle avait aimé et qui n'a jamais pu entendre prononcer son nom sans être ému jusqu'au fond de l'âme, elle est morte, dis-je, se croyant oubliée et abandonnée de toute la terre.

Il y avait à peine un mois que je jouissais de son amour, quand mon père vint me prendre pour me ramener en Suisse. Madame Johannot et moi nous nous écrivîmes de tristes et tendres lettres, au moment de mon départ. Elle me donna une adresse sous laquelle elle consentit à ce que je continuasse à lui écrire : mais elle ne me répondit pas. Je me consolai sans l'oublier, et l'on verra que bientôt d'autres objets prirent sa place. Je la revis deux ans après une seule fois à Paris, quelques années avant ses malheurs. Je me repris de goût pour elle. Je lui fis une seconde visite; elle était partie : lorsqu'on me le dit,

j'éprouvai une émotion d'une nature tout à fait extraordinaire par sa tristesse et sa violence. C'était une sorte de pressentiment funeste que sa fin déplorable n'a que trop justifié.

De retour en Suisse, je passai de nouveau quelque temps à la campagne, étudiant à bâtons rompus et m'occupant d'un ouvrage dont la première idée m'était venue à Bruxelles, et qui, depuis, n'a jamais cessé d'avoir un grand attrait pour moi : c'était une histoire du polythéisme. Je n'avais alors aucune des connaissances nécessaires pour écrire quatre lignes raisonnables sur un tel sujet. Nourri des principes de la philosophie du xvme siècle et surtout des ouvrages d'Helvétius, je n'avais d'autre pensée que de contribuer pour ma part à la destruction de ce que j'appelais les préjugés. Je m'étais emparé d'une assertion de l'auteur de l'Esprit, qui prétend que la religion païenne était de beaucoup préférable au christianisme; et je voulais appuyer cette assertion, que je n'avais ni approfondie, ni examinée, de quelques faits pris au hasard et de beaucoup d'épigrammes et de déclamations que je croyais neuves.

Si j'avais été moins paresseux, et que je me

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fusse moins abandonné à toutes les impressions qui m'agitaient, j'aurais peut-être achevé en deux ans un très mauvais livre, qui m'aurait fait une petite réputation éphémère dont j'eusse été bien satisfait. Une fois engagé par amour-propre, je n'aurais pu changer d'opinion : et le premier paradoxe ainsi adopté m'aurait enchaîné pour toute ma vie.

Si la paresse a des inconvénients, elle a bien aussi des avantages. Je ne me bornai pas longtemps à mener une vie paisible et studieuse, de nouvelles amours vinrent me distraire, et comme j'avais trois ans de plus qu'à Erlangen, je fis aussi trois fois plus de folies. L'objet de ma passion était une Anglaise, d'environ trente à trente-cinq ans, femme de l'ambassadeur d'Angleterre à Turin. Elle avait été très belle et avait encore un très joli regard, des dents superbes, et un charmant sourire. Sa maison était fort agréable, on y jouait beaucoup, de sorte que je trouvais à y contenter un goût plus vif encore que celui que la dame elle-même m'inspirait.

Madame Trevor était extrêmement coquette et avait le petit esprit fin et maniéré que la coquetterie donne aux femmes qui n'en ont pas

d'autre. Elle vivait assez mal avec son mari dont elle était presque toujours séparée, et il y avait toujours à sa suite cinq ou six jeunes Anglais. Je commençai par me jeter dans sa société parce qu'elle était plus brillante et plus animée que toute autre à Lausanne. Ensuite, voyant que la plupart des jeunes gens qui l'entouraient lui faisaient la cour, je me mis en tête de lui plaire. Je lui écrivis une belle lettre pour lui déclarer que j'étais amoureux d'elle. Je lui remis cette lettre un soir, et retournai le lendemain pour recevoir sa réponse. L'agitation que me causait l'incertitude sur le résultat de ma démarche m'avait donné une sorte de fièvre qui ressemblait assez à la passion que d'abord je n'avais voulu que feindre. Madame Trevor me répondit par écrit, comme cela était indiqué dans la circonstance. Elle me parlait de ses liens et m'offrait la plus tendre amitié. J'aurais dû ne pas m'arrêter à ce mot et voir jusqu'où cette amitié nous aurait conduits. Au lieu de cela, je crus adroit de montrer le plus violent désespoir de ce qu'elle ne m'offrait que de l'amitié en échange de mon amour : et me voilà à me rouler par terre et à me frapper la tête contre la muraille sur ce

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malheureux mot d'amitié. La pauvre femme, qui probablement avait eu affaire à des gens plus avisés, ne savait comment se conduire dans cette scène, d'autant plus embarrassante pour elle que je ne faisais aucun mouvement qui la mît à même de la terminer d'une manière agréable pour tous deux.

Je me tenais toujours à dix pas et quand elle s'approchait de moi pour me calmer ou me consoler, je m'éloignais en lui répétant que, puisqu'elle n'avait pour moi que de l'amitié, il ne me restait plus qu'à mourir. Elle ne put tirer de moi autre chose pendant quatre heures, et je m'en allai, la laissant, je crois, très ennuyée d'un amant qui disputait sur un synonyme.

Je passai de la sorte trois ou quatre mois, devenant chaque jour plus amoureux, parce que je me butais chaque jour plus contre une difficulté que j'avais créée moi-même, et ramené d'ailleurs chez madame Trevor, au moins autant par mon goût pour le jeu que par mon ridicule amour; madame Trevor se prêtait à la bizarrerie de mon manège avec une patience admirable. Elle répondait à toutes mes lettres, me recevait chez elle tête à tête et me gardait jusqu'à trois

heures du matin. Mais elle n'y gagna rien ni moi non plus. J'étais d'une timidité excessive, et d'un emportement frénétique; je ne savais pas encore qu'il fallait prendre au lieu de demander; je demandais toujours et ne prenais jamais. Madame Trevor dut me trouver un amant d'une singulière espèce. Mais comme les femmes aiment toujours tout ce qui prouve qu'elles sont propres à inspirer une grande passion, elle s'accommoda de mes manières et ne m'en reçut pas plus mal. Je devins jaloux d'un Anglais qui ne se souciait pas le moins du monde de madame Trevor. Je voulus le forcer à se battre avec moi. Il crut m'apaiser en me déclarant que loin d'aller sur mes brisées, il ne trouvait pas même madame Trevor agréable. Je voulus alors me battre avec lui parce qu'il ne rendait pas justice à la femme que j'aimais. Nos pistolets étaient déjà chargés lorsque mon Anglais, qui n'avait aucune envie d'un duel aussi ridicule, s'en tira fort adroitement. Il voulut des seconds et m'annonça qu'il leur dirait pourquoi je lui avais cherché querelle. J'eus beau lui représenter qu'il devait me garder un pareil secret, il se moqua de moi, et je dus renoncer à ma brillante entreprise pour

ne pas compromettre la dame de mes pensées.

L'hiver étant venu, mon père me dit de me préparer à le suivre à Paris. Mon désespoir fut sans bornes. Madame Trevor y parut très sensible. Je la pris souvent dans mes bras, j'arrosai ses mains de mes larmes, j'allai passer des nuits à pleurer sur un banc où je l'avais vue assise; elle pleurait avec moi ; et si j'avais voulu ne plus disputer sur les mots, j'aurais peut-être eu des succès plus complets. Mais tout se borna à un chaste baiser sur des lèvres tant soit peu fanées. Je partis enfin dans un état de douleur inexprimable. Madame Trevor me promit de m'écrire, et on m'emmena.

Ma souffrance était tellement visible qu'encore deux jours après, un de mes cousins, qui voyageait avec nous, voulut proposer à mon père de me renvoyer en Suisse », persuadé qu'il était que je ne soutiendrais pas le voyage. Enfin, je le soutins et nous arrivâmes2. Je trouvai une lettre de madame Trevor. La lettre était froide, mais je lui sus gré de m'avoir tenu sa promesse. Je

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