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CHAPITRE VII

Le Nil est la grande voie de communication de l'Égypte, disons même la seule. Toutes excursions aux monuments partent de ses rives, et toujours y ramènent. Le bateau atterrit, les ânes sont rangés si l’agent de police a pris soin de veiller au débarquement, chaque bête tenue par son ânier : autrement c’est un désordre inexprimable. On arrive enfin à se mettre en selle, et de suite voilà l’animal au galop, allure un peu vive, secousses un peu dures, que la menace de suppression de bagchich suffit à modérer. Car il n’est pas d’âne en Égypte sans ânier, que ce soit un enfant, que ce soit un jeune homme, il suit l’allure de la bête, la poussant de la voix et de la courbache, la main appuyée sur la croupe, galopant à ses côtés, soutenant ainsi des courses de plusieurs kilomètres sans essoufflement, sans sueur, prodiges d'endurance et de résistance. Maïs à ces départs brillants, où brûle le désir de se dépasser, succède avec avantage le trot d’amble, délices des gens raisonnables, qui aiment à jouir du paysage, et à faire durer le plaisir longtemps; et de fait, ce trot est charmant, les ânes d'Égypte l’ont d’une douceur toute particulière, et l'on s’y laisse aller comme au balancement d'un rocking-chair.

Ces chevauchées ont aussi cet agrément particulier, de permettre de

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voir le paysage d’un peu haut. On suit des levées de terre bordées d’acacias dont le feuillage grêle frémit à la brise, de riçins sauvages, de cassies à fleurettes jaunes, de tamaris et de mimosas. Les champs en contrebas sont gras du limon que l’inondation vient d’y laisser. Maïs à peine la crue a-t-elle baissé que les fellahs ont déjà repris possession de la terre ; on les voit enlisés jusqu'aux genoux qui déjà lui confient les grains de leurs granges. Et ce prodige est visible d’un champ qu'on a longé encore luisant d'eau stagnante, qu’on revoit une semaine après déjà verdoyant des premières pousses de la récolte future, et quelques semaines suffiront pour que les blés, l'orge ou le trèfle ondulent à perte de vue sous le vent. Parfois des trous vaseux semblent bouger et s’animer : ce sont les buffles aux gros yeux ronds et proéminents, entièrement submergés par la vase, et dont seule la tête émerge et respire bruyamment. Tout le long du chemin des bergeronnettes sautillent devant nous. Des pluviers, des vanneaux, des ramiers volent à travers les herbes. Les culs-blancs, les bécassines et les judelles se réjouissent de toute cette terre molle et pleine de vie latente, où elles trouvent amplement à picorer. Dans le ciel les cigognes filent vite laissant traîner derrière elles leurs fines pattes. Il est remarquable de voir combien tous les oiseaux sont ici familiers et confiants, sans crainte de l’approche de l’homme ; heureux pays, où n'était la rage de tuer des hommes blancs venus de loin sur leurs grands bateaux, ne retentirait jamais la détonation d’un fusil de chasse.

C’est de Bedrechein, petit village au bord du Nil, que se fait le plus commodément l’excursion de Memphis. Qu'on y aille par le chemin de fer ou par le fleuve, le paysage est à peu près le même : les Pyramides de Ghizeh à Dachour s’échelonnent à l’ouest en masses roses ou violettes par delà les bois sombres de dattiers. La chaîne sablonneuse de la Lybie, la chaîne rocheuse arabique dont les carrières de Tourah fournirent les blocs énormes des Pyramides, n’ont pas l'air de montagnes, mais plutôt de remparts qui protègent la vallée. Les bords du fleuve sont plantés de beaux bois touffus de palmiers, et parfois une éclaircie laisse apparaître quelques minarets du Caire, ou les cimes rocheuses du Mokattam éclatantes au soleil levant. |

C’est en novembre particulièrement que le pays se révèle sous un de ses plus beaux aspects. Le Nil débordé n’est pas encore rentré dans son lit, il inonde la plaine, on ne voit de tous côtés qu'ilots de palmiers se reflétant dans une eau immobile et sombre. On chemine sous l'immense et

merveilleuse forêt de Memphis, en suivant les étroites jetées de terre qui pendant plusieurs mois maintiendront seules la circulation dans la plaine, et la communication de village en village. Leurs sinuosités dessinent des golfes aux courbes harmonieuses, des promontoires où parfois vient se pencher le dernier palmier au-dessus des eaux. Parfois la nappe

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Fresques de Tombeau (art Memphite), au British Museum.

liquide s'étale en un lac ou tout le ciel se reflète, ou bien par une échappée entre deux pointes boisées s'étend une lagune immense qui va mourir aux falaises roses de la chaîne Lybique. Ses eaux mortes et d'un éclat assourdi par toute cette terre fécondante qu'elle contient en suspension, s'animent souvent au loin d’une vie confuse. Ce sont les innombrables bandes d’oiseaux qui vivent sur ses bords ; et quand ils s'élèvent le ciel est obscurci de leurs vols.

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Aussi sur le vaste emplacement qu'occupait Memphis une forêt a grandi ; les abominables touristes viennent troubler de leurs cavalcades son silence et son recueillement. Les fellahs s’y sont construit des villages de huttes de terre ; des monticules de terre éventrés, des pans de murailles de briques retombant en poussière, rappellent de place en place un très lointain passé. Et cependant il en était resté des vestiges considérables. Un célèbre médecin arabe de Bagdad, Abd-Allatif qui la visita au XIII° siècle, relate que les ruines de Memphis étaient alors splendides, Champollion y vit encore d'énormes blocs de granit déchirer la surface du sol; mais il prévoyait déjà que peu à peu les alluvions du Nil recouvriraient tout. Mariette, en 1853, y retrouva encore des fragments considérables d'architecture : mais la disparition s’en fit peu à peu, à mesure que le Caire moderne se construisait.

De tant de monuments aujourd’hui disparus, seule une colossale statue de Ramsès subsiste, couchée sous de verts ombrages, et qu’on a un peu tardivement il est vrai, isolée du sol où, pendant plusieurs mois l’inondation la submergeait et la rongeait. Coiffé du klaft, et les jambes brisées, il mesure encore en cet état 10",30. Par les inscriptions gravées à l'épaule droite, et sur le pectoral et le ceinturon, on sait que ce colosse représente Ramsès II, le contemporain de la jeunesse de Moïse et celui dont la tradition a contribué le plus à composer la figure légendaire de Sésostris.

Cependant à mesure que l’on avance la forêt s’éclaircit, les arbres se font plus rares ; on gravit quelques collines de sable qui mettent fin à la plaine cultivée. La vue s'étend, et au loin le Nil apparaît coulant au milieu de son lit verdoyant; l'immense plaine de Memphis couverte d'eau semble à peine sortir de son sommeil des premiers âges du monde; un silence infini enveloppe toutes choses. Et si l’on tourne le dos à la plaine, un paysage mort apparaît, où le travail humain semble s'être essayé à une construction fruste et primitive, première ébauche d'architecture, la pyramide à degrés de Saqaarah.

Le sol apparaît bientôt parsemé de ruines, crevé d’excavations où se montrent des édicules à demi recouverts de sable. Ce sont les restes de la nécropole de Memphis, et nul autre lieu ne présente un aussi grand nombre de tombes de l'Ancien Empire. Plus de mille tombeaux de toutes dimensions, dont quelques-uns remontent peut-être à la II Dynastie, mais sûrement à la IIL*, y furent ouverts au cours des fouilles que le gouvernement khédivial y a organisées depuis une quarantaine d'années.

Pour bien comprendre ce qu'était une tombe de l'Ancien Empire, il faut savoir quelle idée se faisaient de la mort les anciens Égyptiens. Pour eux la vie n'était pas totalement abolie par la mort; ils croyaient

Fresques de Tombeau. (Art Memphite.)

à la résurrection de la chair. Au jour dit, l'individu devait renaître dans l’Amenti {le monde supérieur), en chair et en âme, comme il avait vécu dans celui-ci; mais épuré, soustrait à la douleur. Aussi était-il de toute nécessité d’abriter le corps du défunt, et de le protéger par une construction solide et par une foule de subterfuges contre tout

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sortilège et toute profanation, car l’âme au jour de la résurrection aura besoin de retrouver le corps intact.

Le tombeau égyptien était toujours divisé en trois parties, dont chacune avait son usage : 1° une chapelle extérieure; 2° la chambre où était le sarcophage ; 3° un couloir qui conduisait de l’une à l’autre. Parfois la chambre extérieure était une sorte d’édifice quadrangulaire qu'on pourrait prendre de loin pour une pyramide tronquée. Les faces de pierres ou de briques étaient unies et inclinées, à moins que les assises en retrait l’une sur l’autre ne formassent gradins. Le sommet en était une plate-forme, habituellement parsemée de vases de poterie grossière ayant contenu de l’eau du Nil. Mariette avait donné aux chapelles de ce type le nom arabe de Mastaba qui leur est resté.

Au fond de la chambre d'entrée, qui restait toujours accessible aux vivants, se dressait contre la paroi et recevait par une orientation voulue et préméditée les rayons du soleil levant, une stèle couverte d’inscriptions. Elle avait pour objet de perpétuer les noms et qualités du défunt. Sur les autres paroiïs de la salle, à l’entour de la stèle, se déroulaient les archives de la famille sous la forme de bas-reliefs délicatement modelés et rehaussés de couleurs vives.

Au cœur de l'édifice funèbre un réduit secretet muré, le ser dab, contenait la figure du mort; c’est dans cette cachette qu’on retrouva toutes ces admirables statues de bois ou de pierre qui sont une des grandes richesses artistiques du musée.

Quant à la dépouille mortelle elle était invisible, dissimulée et soustraite à toutes les recherches. Les murs extérieurs, pas plus que les parois intérieures ne révélaient l'endroit où elle avait été déposée. Sous les IV*, V£et VI® Dynasties un puits perpendiculaire, dont l’orifice s’ouvrait sous le dallage de la terrasse extérieure, menait à la chambre du sarcophage de pierre au couvercle cylindrique scellé avec soin. À ces époques lointaines, l’art des embaumements n'existait sans doute pas encore, car les squelettes étaient dépourvus de linges et exhalaient l’odeur du bitume. Des ossements de bœufs immolés aux funérailles jonchaient généralement le sol, à côté de grands vases à eau. Le mort, une fois déposé dans son sarcophage, on murait l'entrée du caveau et on comblait le puits.

De tous les tombeaux découverts de la nécropole de Memphis, trois seulement sont accessibles aux visiteurs; et l’un d'eux, le Tombeau de Ti, le plus beau de tous, le mieux conservé, le plus significatif, suffit à donner une idée précise et résumée de l’art mortuaire de cette époque. Il a été déblayé par Mariette en 1865.

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Ti était un des hauts personnages de la cour vers la fin de la V° Dynastie : son existence fut sans doute heureuse et facile, car toutes les scènes qu'il fit représenter sur les murs de son tombeau ne rappellent que des épisodes variés et animés, et ce sont autant de documents curieux sur les mœurs de l’ancienne Égypte. En dehors de la grande cour d’entrée qu'entourait un portique de douze piliers, le tombeau de Ti se composait de plusieurs chambres reliées par un couloir, tous les murs étant recouverts des scènes familières de sa vie. Le défunt est représenté

Scènes de la vie rurale. (Sculpture méplate.) Sagqarah.

entouré de sa famille et de ses amis ; il assiste à des danses mêlées de chants et de musique, à des jeux d'adresse, à des réjouissances aquatiques. Il chasse au milieu des roseaux des marais; ou bien il surveille ses constructions ou ses ateliers, les travaux de ses champs. Il nous fait connaître l'étendue de ses richesses, en faisant défiler devant nos yeux ses nombreux troupeaux poussés par les bouviers, ou ses barques appareillant pour le Haut Nil chargées de marchandises. Un grand nombre de représentations témoigne du souci qu'avait le défunt de ne jamais manquer au cours de sa vie future des biens dont il avait joui de son vivant, et qui transformés en dons funéraires ne devaient jamais lui faire défaut dans son tombeau.

Ses serviteurs lui mèneront ses troupeaux de bœufs, de bouquetins,

de gazelles, d’oies, même de cygnes; ils passeront des gués pour parvenir jusqu'à lui. Ils trairont les vaches, dont les petits gambadent autour d'elles, afin que le premier lait lui soit assuré. Ils prendront au filet les oiseaux aquatiques, afin de les mettre en cage à son intention. Puis on verra ce peuple de serviteurs se présenter devant le maître, représenté vivant, assis sur une table d’offrande, recevant l’hommage et le tribut. Les bouviers maïntiennent leurs bêtes couchées, en les tenant par les naseaux, d’autres les immolent, les dépècentet en présentent les membres, tandis que d’autres serviteurs déposent sur la table des fruits, des légumes et des volailles.

On ne saurait trop vanter la grâce familière, la finesse et la vérité de ces sculptures peintes, à relief net et très peu saillant. Le dessin en est d’un caractère étonnant, qui suit une forme vivante dans le jeu changeant de son mouvement et de son allure. Les groupes d'animaux dénotent particulièremeut une observation attentive, et une singulière aptitude à rendre d’une façon très simplifiée leur caractère.

Tous les détails de la vie du temps nous sont ainsi connus. Vie presque uniquement agricole. Pas trace de vie militaire, peu de religion, aucune représentation de la divinité. C’est bien la maison du maître, et tout se rapporte à lui.

Nous pouvons donc juger de ce qu'était la Nécropole de Memphis, par ces spectacles animés, quand les cortèges de prêtres la parcouraient accomplissant leurs rites, quand les serviteurs apportaient leurs présents; quand la famille, suivie de pleureuses, venait rendre hommage au défunt. Puis les siècles s’écoulèrent, l’Empire de Memphis disparut, et la civilisation de l'Égypte se déplaça ; les tombes de l’ancien Empire, ainsi que le prouvent les surcharges de noms nouveaux, furent usurpées par des défunts sans scrupules, surtout à l’époque des Ptolémées. Il est surprenant que des tombeaux aussi riches que ceux de Ti ou de Phtah-Hotep aient pu traverser tant de siècles, et parvenir intacts jusqu’à nous,

La visite de la Nécropole de Memphis ne tarde pas à mener au Serapéum, sépulture souterraine du Bœuf Apis que Mariette découvrit en 1851.

Un passage de Strabon qui parle d’un temple de Sérapis à Memphis, précédé d’une allée de sphinx déjà à demi enterrés dans le sable, que Mariette avait rapproché des nombreux sphinx qu’il vit à Alexandrie, touspareils, et provenant tous de Saqqarah, fit naître en lui le furieux désir

de retrouver ce temple célèbre. À peine fut-il rendu sur les lieux mêmes de la Nécropole, et eut-il retrouvé un des sphinx encore debout sur son piédestal que ses derniers doutes furent levés. Le Sérapeum était découvert.

On a conservé pieusement le gîte fait de terre battue et de ruines antiques, baptisé pompeusement du titre de Villa Mariette, où l’illustre fouilleur vécut les quelques années héroïques que durèrent ces fouilles

Scènes de la vie rurale. (Sculpture méplate de tombeau.) Sagqarah.

fameuses. L’allée des sphinx fut d’abord déblayée et à grand’peine, car parfois on les retrouvait à plus de vingt mètres de profondeur. Et que d'émotions quand l'avenue changeant de direction, on put craindre qu’il ne restât du temple que cette allée tronquée, et qu’il fallut faire des tranchées transversales pour retrouver la nouvelle direction ! Puis, en avançant, on rencontrait des monuments d'époque grecque, une statue de Pindare, des statues de philosophes et de poètes, un petit temple, avec un péristyle de colonnes corinthiennes, puis des statues colossales d’animaux fantastiques. Cet étrange chemin où le génie grec était venu se greffer sur le vieux génie égyptien, aboutit enfin un jour, après des efforts inouis devant des obstacles qui ne rebutèrent jamais Mariette, à la pre-

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mière enceinte du Sérapeum, marquée par un pylone ou porte monumentale du temps de Nectanébo. :

Avant de pénétrer dans le monument, Mariette voulut d’abord en délimiter l'emplacement, et en reconnaître le mur d'enceinte. C’est dans ces fouilles que furent découverts ces amas de figurines de bronze représentant les divinités le plus vénérées de l’ancienne Égypte, et qui ont enrichi le musée du Louvre. Une seule journée en fit découvrir cinq cent vingt-quatre. C'était trop beau; le bruit se répandit que Mariette trouvait des trésors. Ne pouvant faire une guerre franche au savant, les chefs de villages environnants empêchèrent les fellahs de retourner aux chantiers, afin de rendre les travaux impossibles et de reprendre ensuite les fouilles à leur compte. De plus, ils intriguaient sans doute au Caire, car Mariette ne tarda pas à recevoir un ordre du vice-roi d’avoir à cesser les travaux.

L’ingéniosité et les ruses que Mariette déploya pour cacher au Khédive les trouvailles qu'il avait faites et qu'il réservait à la France, ses tergiversations bien orientales, afin de gagner du temps et du terrain, l'appui qu’il sut se réserver auprès du gouvernement français, les crédits qu'il put obtenir, quoique bien médiocres, pour continuer la fouille, tout cela forme le roman le plus extravagant qu’on puisse imaginer. Maïs sa ténacité et sa foi en lui-même, eurent raison de tous les obstacles, et les travaux ne furent jamais sérieusement interrompus. Toute l’enceinte du Sérapeum avait été reconnue, et on cherchait à pénétrer dans les parties souterraines. Un jour une rampe en pente apparut tapissée de stèles votives, et une nuit un ouvrier dévoué réveilla Mariette en lui disant : « Levez-vous, nous avons trouvé une belle porte ». Effectivement, dans la paroi sud de la rampe s’ouvrait la gueule noire d’un immense souterrain : la tombe d’Apis était ouverte. L’atmosphère qui ne s'était pas renouvelé depuis plus de mille ans, n’était pas respirable ; il fallut attendre plusieurs heures, et quand Mariette y pénétra, il se trouva en présence du désordre d'une dévastation furieuse, stèles brisées, sarcophages violés et vides. Pendant bien des nuits {car le jour on rebouchait l’orifice, afin de détourner l'attention des surveillants turcs) Mariette en retira en cachette bien des stèles et des objets précieux qui forment aujourd’hui au Louvre un trésor archéologique inestimable.

Qu'’était donc cet Apis au culte duquel les Égyptiens avaient élevé un pareil monument? Il était né de cette croyance humaine en une médiation ou incarnation divine du Dieu suprême, en un rapprochement sensible entre l'homme et l'infini inconnu. L'Égyptien adorait en le taureau Apis le sacrifice d’'Osiris consentant à vivre en un corps vulgaire et à

mourir de mort violente, après le nombre d'années que devait durer sa mission humaine sur la terre. Dès que les funérailles d’un Apis mort étaient accomplies, les prêtres se mettaient à la recherche d’un nouvel Apis ; recherche difficile, car il fallait que le veau prédestiné satisfit à des conditions rigoureuses, que les prêtres seuls savaient distinguer. Quand il était préconisé, l'Égypte entrait en joie. Le jeune taureau était mené à Héliopolis, puis à Memphis où des grandes fêtes se célébraient. On l’installait dans le Temple de Phtah, son père, où il demeurait servi par des femmes, entouré d’honneurs divins, recevant les tributs et les adorations des prêtres, des peuples et des rois. Quand il mourait, il devenait osiris-apis, comme assimilé à Osiris, d'où les Grecs firent Sérapis. L'Égypte prenait alors le deuil, et il était inhumé dans les souterrains du Sérapeum. Mais s’il tardait à mourir naturellement, s'il dépassait l’âge de vingt-huit ans, il devait périr de mort violente. On le conduisait aux eaux sacrées du Nil et on l’y noyait cérémonieusement. C’est alors que ses funérailles présentaient une magnificence extraordinaire.

II faut admirer en ce culte du bœuf Apis une des croyances qui ont été le plus profondément enracinées au cœur de l’homme. Née sous la deuxième dynastie égyptienne, c’est-à-dire plus de quatre mille ans avant Jésus-Christ, elle traversa tous les états de civilisation de l’ancienne Égypte, se répandit dans toutes les régions du monde ancien, faisant encore des prosélytes au début de notre ère, à Rome, où exista un temple de Sérapis. Toute entachée de superstition qu’elle fut, il fallut qu’elle contint un sérieux principe de vie morale.

C’est donc avec recueillement qu’on descend dans ces longues et silencieuses galeries, demeurées telles que les virent Moïse et Platon. La seule partie qu'on en visite n’est pas la plus ancienne, mais c’est la plus grandiose et la plus saisissante. Une profonde perspective de voûtes portées par de puissants piliers taillés dans le roc même, est interrompue entre chacun d'eux par un mur épais élevé devant chaque caveau où l’Apis était déposé dans un sarcophage colossal de granit: le moins grand ne pèserait guère moins de 65.000 kilos. Ils sont vides aujourd hui, et quarante personnes debout y pourraient tenir à l'aise.

Mariette fut plus heureux dans les recherches qui le menèrent aux petits souterrains qui datent de Ramsès II. Ayant pénétré dans une chambre dévastée, il eut soin de sonder les murs, une des parois rendit un son caverneux. Un examen plus attentif de l'extérieur l'engagea à y pénétrer de ce côté par la tranchée; il rencontra une porte murée et la fit sauter. La tombe d’un Apis lui apparut intacte, sans change-

ment depuis l’an XX VI du règne de Ramsès; trois mille deux cent trente ans s'étaient écoulés depuis. Il faut laisser la parole à Mariette : « Les « doigts de l'Égyptien, dit-il, qui avaient fermé la dernière pierre du mur « bâti en travers dela porte, étaient encore marqués sur le ciment; quand « j'y entrai pour la première fois, je trouvai marquée sur la couche « mince de sable dont le sol était couvert, l'empreinte des pieds nus « des ouvriers qui, trois mille deux cents ans auparavant, avaient couché « le Dieu dans sa tombe ». En proie à une émotion qu'il ne pouvait réprimer, Mariette était alors bien consolé des tourments qu'il venait d’endurer.

Ce fut sa plus belle découverte au Sérapeum. Le caveau assez vaste contenait deux sarcophages intacts ; aux pieds de l’un se trouvaient quatre grandes urnes d’albâtre qu’on nomme Canopes ; la base des sarcophages et le pied des murs étaient revêtus de feuilles d’or qui brillaient aux lumières, et sur les murs apparaissaient des peintures relatant les exploits de Ramsès et d’un de ses fils. Dans des niches, étaient entassées près de 250 statuettes funéraires de pierre dure, de calcaire, de terre cuite émaillée, portant les noms et les titres des principaux personnages de Memphis. Sous un couvercle à forme de momie dorée, une cavité creusée dans le roc même contenait une matière bitumineuse qui tomba en poussière et qui contenait des ossements brisés; dans cette masse se trouvaient épars quelques statuettes funéraires à têtes de taureaux, et une dizaine de bijoux d’or d’un art admirable, d’une merveilleuse conservation, et qui sont aujourd'hui la gloire de la vitrine des bijoux égyptiens au musée du Louvre. L'un de ces bijoux si célèbres, et qui est un des plus merveilleux objets d’art qui soient sortis de mains humaines, est un épervier d’or à tête de bèlier, aux ailes éployées. Le second sarcophage qui ne contenait aussi que cette même masse bitumineuse, renfermait un pectoral d’or massif qui est un des plus beaux joyaux du Louvre.

Ces tombes inviolées ont donc permis d'affirmer que tandis que les corps humains étaient momifiés avec un soin et une habileté extraordinaires, les corps des Apis étaient mis en pièces et enfouis sommairement.

Le vieux sanctuaire funèbre de Memphis est redevable à Mariette d’avoir été à jamais sauvé de l’oubli. C’est un des triomphes les plus purs de l’archéologie française. Il est vrai que Mariette y paya sérieusement de sa personne; et qu'il y dut même défendre sa vie, une nuit que les Arabes, dont les convoitises étaient allumées par les récits de ces découvertes de bijoux d’or, l’attaquèrent dans sa maison, et qu’il dut, aidé de son domestique, repousser leur assaut les armes à la main.

Soldats Égyptiens. Sculptures de bois. Musée du Caire.

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