‹ Le Caire, le Nil et MemphisChapitre 26 sur 29 · II. — L ART INDUSTRIEL MUSULMAX AU CAIRE · texte numérisé non relu

II. — L ART INDUSTRIEL MUSULMAX AU CAIRE

Écusson.

Pendant longtemps, jusqu'à ces derniers temps, seuls dans le monde musulman les monuments mauresques de l'Espagne avaient été l'objet d'un ^^^ certain intérêt; c'était pour nous le pa3's le plus

^^^^^ ,ty voisin où la ci\'ilisation arabe avait laissé des ves-

ticres fameux. Les monuments de Cordoue, de Séville et de Grenade avaient conservé auprès de nos écrivains romantiques un prestige incontestable, et ils furent par eux célébrés sur tous les modes. Quant aux monuments du Caire, ils étaient renommés, mais inconnus, ceux de Syrie et d'Asie 31ineure étaient légendaires.

Quelle moisson de documents aujourd'hui disparus aurait pu recueillir celui qui y aurait consacré quelques années d'études! Et quel musée extraordinaire on aurait alors ])u former, en garantissant de la destruction ou du rapt tout ce que ces monuments contenaient encore d'objets mobiliers des plus belles époques !

Ce fut en 1869, que pour la première fois au Caire, l'idée fut émise de la création d'un musée d'art arabe. Elle avait été suggérée au khédive Lsma'il par l'architecte Salzmann Et ce ne fut que onze ans plus tard qu'elle reçut un commencement d'exécution , sur l'ordre du khédive Tevvfick. Ce fut l'autrichien Franz-Pacha, architecte de l'administration des wakfs qui fut chargé d'organiser le musée, et de réunir tout ce que les mosquées pouvaient encore contenir d'objets précieux, échappés à l'action du temps ou à l'avidité des étrangers. La mosquée à demi ruinée d'el- Hakem leur servit de dépôt. On édifia dans la partie méridionale de la cour, une construction provisoire pour abriter les collections. M. Herz- Bey qui depuis 1892 a été chargé de la direction du musée, a fait le classement des objets et en a dressé un excellent catalogue. Mais cela ne pouvait être qu'une installation provisoire, et le gouvernement khédivial comprit la nécessité que ces collections si précieuses fussent exposées dans un monument approprié et digne d'elles. x\ussi a-t-on construit au Caire un nouveau Palais, sur la place Bab-el-KhalK, dont le rez-dechaussée a reçu, en 1902, les collections du musée Arabe — et dont le premier étage est réservé à la Bibliothèque khédiviale. On ne saurait admettre aussi que le développement de ce musée soit arrêté; il n'existe

plus rien dans les mosquées qui puisse un jour lui revenir, il faut donc l'accroître désormais par des acquisitions auxquelles l'État Égyptien ne saurait se refuser. L'intérêt qu'ont commencé à lui porter les curieux de l'art arabe l'exige absolument

L'une des loremières salles contient un certain nombre d'objets complets ou fragmentaires en plâtre, en pierre et en marbre; c[uelques-uns sont d'un intérêt considérable, parce qu'ils offrent parfois des inscriptions ou des éléments décoratifs caractéristiques d'époques dont les monuments n'ont pas subsisté au Caire. Le stuc fut emplo\-é dès l'origine de l'art arabe, et son emploi s'est poursuivi jusqu'à nos jours, alors même que la pierre était d'un usage commun. Les ornements étaient découpés et taillés dans le vif même de la matière, ainsi que le montrent les encadrements d'une fenêtre de l'ancienne mosquée du sultan El- Kamel, et les clôtures de fenêtres ou vitraux, qu'on nomme kainarich ou chamsicli dont la mode a persisté.

Ce furent d'abord des grilles (m clairevoies découpées à jour libre et qui à partir du Xiir siècle sont toujours garnies de vitres de couleur très épaisses, et parfois d'une riche et puissante coloration.

La pierre de taille remplaça la brique dans la construction vers le X' ou le XI'' siècle seulement, ce qui peut étonner, les monuments égyptiens et

Panneau du cénotaphe d'ismail Sadat el-Taalbe (1216I.

gréco-romains offrant aux Arabes de véritables carrières de pierres où ils pouvaient puiser lil)rement. Toutes les mosquées antérieures au xir siècle sont bâties en briques ; les minarets le furent même plus long-

Grande jarre de marbre sculpté de !a Mosquée de la princesse Tatar. Musée du Caire.

temps encore, celui de la mosquée-tombeau de Kalaoun étant le premier qu'on connaisse construit en pierre de taille. Ce fut surtout sous les sultans circassiens que la pierre de taille devint d'un usage constant, et se prêta aussi bien dans les minarets que dans les coupoles à tous les systèmes de décoration. Le musée a recueilli tous les chapiteaux, les frises,

LES MUSEES DU CAIRE

les inscriptions, fragments provenant des monuments anciens, et aussi une suite des plus importantes de stèles funéraires : mais le monument de pierre le plus remarquable qui subsiste est encore en place, c'est le merveilleux minbar en grès blanc sculpté dont le sultan Kait-Baï a doté le tombeau du sultan Barkouk au désert.

La série des objets en métal ne répond pas à l'importance que cet art eut au Caire à toutes les époques. Il ne reste, bien entendu, absolument rien de l'époque fatimite , et quel regret on en doit éprouver à lire l'inventaire que JMakrisi nous a conservé du trésor du sultan El-31ostanser pillé ])ar la soldatesque turcomane. Mais à partir de la fin du xiu° siècle, un grand nombre de pièces conservées nous permet de suivre cette industrie jusqu'au xvr' siècle. C'est alors que fleurit, aussi bien en 31ésopotamie (à Mossoul) qu'au Caire, l'art admirable des cuivres incrustés d'or et d'argent.

Le musée a conservé quelques grands chandeliers très simples, en cuivre jaune, portant pour tout ornement une frise d'inscription. Ils proviennent de mosquées des xiiT et xiv° siècles, puis un petit chandelier dont les incrustations d'or et d'argent sont bien conservées et qui offre le grand intérêt d'une inscription (nom de l'artiste, et date, 600 de l'Hégire, xiu" siècle). Puis quelques grands vantaux de portes plaquées de bronzes ou de cuivres, tels que ceux des mosquées Saleh-Telayeh, puis de la princesse Tatar, ou du sultan Barsbaï. La série des lampes et lustres est très importante, et de formes très variées, pour les xu^° et xv" siècles.

Mais les morceaux tout à fait capitaux sont les deux Koiirsi de Kalaoun et de Mohammed-en-Nassir. On appelle ainsi les tables octogo-

Chandelier en cuivre incrusté d'argent.

Art arabe du Caire (xiv° siècle).

nales qui de chaque côté du niirhal) devaient porter les chandeliers. Ces koursis sont en cuivre jaune, les côtés divisés en panneaux percés à jour

Kuursi en cuivre incrusté d'argent, au nom de iMoli.immed-en-Nassir. Musée du Caire.

et gravés, séparés par des baguettes à inscriptions d'argent incrusté. Le premier, celui de Kalaoun, a son plateau fait d'une rosace en lettres

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kouffiques séparées par les compartiments animés de canards. Il est signé sur un des pieds du nom de Mohammed, fils de Sounkor de Bagdad, et daté de l'an 728 de l'Hégire (1327)- Une caisse de Coran en bois, plaquée entièrement de cuivre jaune, décorée de grands caractères kouffiques à travers lesquels courent de merveilleux rinceaux incrustés en argent, provient de la mosquée du sultan El-Ghoury. Ce sont là de superbes objets d'art, d'une somptuosité rare, d'une technique surprenante, et qui justifient la renommée dont les objets de ce genre ont joui dans tout TOrient jusqu'au xvi' siècle; ils ont alors exercé un tel prestige sur l'Europe que A'enise se mit à les imiter.

La salle suivante est réservée aux verres, et la collection en est extraordinaire. Il y a là une soixantaine de grandes lamjDes de mosquées en verre émaillé, qui font que le musée du Caire ne saurait être de longtemps dépassé, même par le Kensington ÎMuseum, qui en possède une vingtaine. La direction des Wakfs a eu la chance d"en retrouver un grand nombre dans les mosquées ; une seule d'entre elles avait une armoire fermée depuis bien longtemps qui en contenait plus de vingt. Chacune de ces pièces a aujourd'hui une valeur considérable.

Ces objets témoignent hautement de l'habileté et du goût des verriers arabes de ces époques, aussi bien pour la conception décorative que pour la forme. La beauté des inscriptions et la franchise de coloration des émaux y est supérieure. Les lampes ont toujours la même forme, et sont faites de façon à pouvoir être suspendues aux plafonds des mosquées par de longues chaînes, ou posées sur des tables. On accrochait toujours les godets à veilleuses sur les bords, afin que les parois de la lampe ne soient pas encrassées par l'huile.

La collection des bois arabes est peut-être plus importante encore que celle des verres, mais à coup sûr, on ne peut connaître cet art qu'au Caire. En dehors des grandes frises à caractères kouffiques, qu'on rencontre à la m(jsquée de Touloun. au tombeau d'tlassan, à celui de Kalaoun, les panneaux des grandes portes d'entrée, les volets de fenêtres ou d'armoires, les pupitres, les chaises, les niches, les caisses de korans, les tables et les banquettes, ont été autant de motifs ou les surprenants artistes se sont livrés à toute la fantaisie et à toute l'habileté de leur art.

La caractéristique du travail du bois au Caire, est sa division en nom-

breux panneaux, résultat de précautions climatériques, avant d'être une méthode artistique. Pour lutter contre le resserrement du bois causé par l'extrême chaleur, on imagina une division superficielle en petits panneaux ayant entre eux assez de jeu, pour que le resserrement ne puisse nuire à la disposition totale.

Lampe de verre émaillé au nom du sultan Hassan. Musée du Caire.

Les portes sont de beaux travaux de sculpture simplifiée, où les compartiments s}'métriques, alternant avec les surfaces planes, présentent des reliefs robustes. Telle est la belle porte provenant de la mosquée el-Azhar au nom de ITmam El-IIakem, ou celle de la mosquée de Kalaoun, puis celle de la mosquée El-Goharieh, celle encore du tombeau du sultan Saleh Nigm ed-Dyn.

Une des salles nous offre une série d'objets unifjue : on y peut observer qu'avec le xiiT siècle l'exécution en devient plus serrée et plus fine ; les

LES MUSÉES DU CAIRE

motifs se rétrécissent, les lignes minces se multiplient de plu

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Inscripiions koufliques provenant de monuments Ju Caire.

en plus en étoiles hexagonales très nerveusement sculptées. On ne saurait rien voir de plus beau que la niche à prière prise dans la chapelle funé-

l.l' CAIRE

rairc de SiUa Koukaya. 1^'encadremcnt est tout entier composé de petits lianneaux sculptés en étoiles et en diverses figures géométriques : un motif \' apparaît fait d'un vase d'où émergent d'élégants rinceaux semés de fleurs et de fruits. Non moins remarcj^uable est aussi celle qui provient de la mosquée de Sitta Nefisah, et celle de la mosquée El-Azhar. On ne peut rien voir de plus beau comme travail du xiT siècle. Toutefois, les trois côtés du cénotaphe provenant d'un tombeau près de la mosquée d'Imàm el-Chafey, travail du xiiT' siècle, ne le cèdent en rien pour la

Koursi en bois sculpté. Musée du Caire.

beauté des ornements et des inscriptions et la vigueur de l'outil, aux précédents. Un joli koursi de bois, et un beau coffret-boîte de Coran, ]iro venant tous deux de la mosquée du sultan Châban, sont de charmants travaux de mosaïques de bois d'une grande finesse. Vers le XV siècle apparaît un autre mode d'ornementation ; l'ivoire sculpté en petits basrelief, comlnné avec l'ébène, l'étain et le bois rouge, en jjetits panneaux assemblés et joints les uns avec les autres, fait une mosaïque souvent admirable dont les menuisiers arabes ont su tirer un étonnant parti dans les portes, les minbars, les sièges et tous les petits meubles.

Un autre genre très important de la menuiserie arabe au Caire a été la pièce tournée ou Moiicharabicli, qui veut dire étymologiquement « pièce où l'on boit », c'est-à-dire les petites baies qui débordaient des

LES Ml' SKI-: S DU CAIRK i.|7

maisons et où Ton mettait l'eau à rafraîchir dans le courant d'air; les

Mirliab de bois de la cliapelle de Sitta RouUaya.

volets en bois tourné qui les fermaient, ont ainsi emprunté leur nom. Cette industrie devait être au Caire très ancienne. La fra;4'ilité ilu buis

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en a fait disparaître les plus anciens spécimens ; toutefois, un des plus fameux et des plus archaïques, est la clôture du tombeau de Kalaoun : ce sont des balustres massifs, véritable grille de bois qui cherche à imiter le travail rude du fer.

Dans la mosquée de l'Émir El-31ardani (1344), nous rencontrons le vrai système des moucharabiehs avec toute la variété des formes géométriques. A partir d'une certaine époque, ils ont joué un rôle important

Bjite à Coran eu nuiqucierie de buis. Mubée du Caire.

dans la décoration architecturale des maisons, et leur usage fut des plus répandus. Un grand nombre de maisons dans les quartiers arabes du Caire en possèdent encore, et ils contribuent à donner à la rue un aspect des plus pittoresques, par les encorbellements variés qu'elle présente. Le Musée a recueilli de maisons en démolition, une suite très importante et très variée de moucharabiehs cjui permettront un jour de faire l'histoire de cet art local si curieux.

L'histoire de la céramique arabe au Caire, sera un des chapitres (qui n'a pas encore été fait') les plus intéressants de l'art en ce pays. Elle doit

I . Esquissée par le D"' Fouquet, elle sera reprise par lui en un travail d'ensemble.

l.KS MUSÉES DU CAIRE 149

remonter à l'origine même des temps islamiques. Ce qui est certain, c"est qu'elle existait, en plein éclat, c^uand le vo3'ageur persan Nassiri Kosrau vint en I"'gypte au X II' siècle. 11 nota, comme un fait des plus curieux, cj^u'on fabriquait à .^lisr une fa'ience très fine décorée, de couleurs analogues à celles de l'étoffe dite boiigalciuoiiii dont les nuances changent selon la position c[u'on lui fait prendre. Lisez « reflets métalliques ». Cette observation est des

Vase en cuivre de la mosquée

dn sultan Hassan.

Musée du Caire.

plus importantes, car elle prouve que bien avant la Perse, l'Egypte avait connu ce genre de décoration céramicjuc. Il n'a pour ainsi dire pas subsisté de pièces de faïence entières et intactes de ces époques ; mais un médecin du Caire, le docteur Fouquet, au cours de fouilles très superficielles , d'ailleurs, faites dans les collines de décombres qui ont recouvert le sol de la vieille ville de Fostat, a retrouvé un très grand nombre de fragments de vases, de bols, de plats de cette famille céramique. Ils permettent de constater la perfection technique et décorative qu'avaient atteint les potiers de ces temps

Lustre de bronze Hassan.

de la mosquée du buhan Musée du Caire.

anciens. Ils ]ii>rniclt(Mit aussi de faire cette autre constatation, c'est que

par les formes, par certains motifs décoratifs, par certaines nuances de

couvertes , les potiers arabes ont été fortement influencés par les céramistes chinois. D'ailleurs, les céladons chinois ont eu de tout temps, en Kgypte, une grande vogue, et les fouilles en restituent d'innombral)les fragments.

Un autre genre de céramiciues, les plaques de revêtement, qui ont joué en certains pa^'s, tels que la Perse, la Turquie et l'Espagne, un si granil rôle architectonique. ont été très peu emplo3^ées par les acines Arabes du Caire ; on en trouve trace dans les minarets de la mosquée d'Iin-Nassir à la citadelle et aux tombeaux de l'Emir Tachtomar et de Ivhaouand Baraka aux tombeaux des Khalifes. Ce sont des carreaux à fonds unis , verts ou bruns, sur lesquels parfois des caractères d'inscriptions se détachent en blanc. De grandes plaques recueillies au musée

et qui présentent ces caractères, proviennent du tombeau du sultan El-

Ghouri.

Jusqu'au xvi" siècle les Arabes n'avaient fait au Caire qu'un usage

Kamâriye. Vitrail en plâtre ajouré.

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très restreint des revêtements céramiques. Mais avec l'invasion des Turcs, l'emploi de ce procédé décoratif devient très fréquent pour les murs des mosquées, des maisons et des fontaines publiques.

Nous en avons fini avec les diverses séries de l'art décoratif arabe qui se trouvent représentées au musée du Caire. Il en est deux qui y font à peu près complètement défaut, et il y a lieu de s'en désoler, car elles furent des plus importantes : ce sont celles des armes et des étoffes et tapis. Le premier fonds manquant totalement, il sera bien difficile de les former, aux prix formidables qu'ont atteint ces objets actuellement en Europe.

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