LA MAISON DU VEUF
L'amour n'a pas empli leurs pauvres cœurs chrétiens, L'anneau n'a pas brûlé leurs doigts muets, si bien Qu'étant vieux maintenant ils songent, côte à côte, Que la première nuit fut la première faute.
Du désordre nuptial perdu dans un décor D'horreurs chastes, le vieil époux triste démêle Un souvenir : la pluie ! et l'eau ruisselle encor Sur ses reim» reboutés et sur son nez qui pèle.
Se surveillant de l'œil et se poussant du pied Ils s'offrent en louchant d'exécrables tisanes Et, par la chambre où flotte un parfum de soutane, Expirent en hoquets des baisers estropiés.
Ils pensent au lointain printemps des fiançailles, A leurs serments pareils aux ronces des murailles: Et le vieux sait très bien qu'en lui cueillant des fleurs Par devoir, sous la lune, il glana ses douleurs.
Lorsqu'ils avaient vingt ans et désiraient le rêve Ils s'accoudaient le soir au pont du vieux canal Mais les eaux paresseuses et l'ombre plus brève N'ont jamais fait fleurir leur esprit végétal.
Leurs mâchoires sans dent quelquefois s'entrechoquent Avec des bruits affreux qui font gémir le chat Et des malédictions muettes les suffoquent Tordant leurs bras ouverts pour des préchi-précha.
tI4 LE calumeY
Quand la vieille mourra le vieux qui la déteste Aura la barbe sale et des trous à sa veste Et, mal coiffé, sans col et les souliers boueux Sera pour quelques temps infâme et très heureux.
Découvrant en son cœur les trésors de l'enfance Qu'il respecta, jadis comme des jouets trop neufs Il bégaiera d'amour et d'étranges naissances S'accompliront alors dans la maison du veuf !
Il s'émerveillera du soleil sur les pierres Où fléchira son dos cagneux et ses paupières Se rouvriront si la servante a de beaux bras, Il fumera la pipe autant qu'il le voudra !
Il sera magnifique ! et s'il est ridicule
Que son grotesque soit celui des inspirés
Des prophètes, des rois, des dieux, des somnambules
Qui marchent en chantant sur des flots ignorés.
Son cœur s'embaumera de pitiés inconnues Pour des gueux sans remords qui seront ses amis Et pour des chiens errants couchés en rond parmi Les coussins de la vieille où la servante nue,
Soumise, offrira sa caresse et son baiser De prêtresse rustique ignorante du culte Insensé que célèbre, à la martyriser, Un vieillard possédé de débauches occultes.
Tous les vers méprisés dormant depuis jadis En orage joyeux crèveront sa mémoire Et comme un fou qui court en emportant des lys, Le macrobe charmé du deuil évocatoire
Dans les parfums boira les neiges et les ors Et, titubant gaiement de l'idylle à l'églogue, Avare il enfouira dans la nuit son trésor Avec ces gestes fous qu'on voit aux astrologues.
!i6 Le calumet
Ainsi, fleurant l'amour, ralcool et le dédain Pour tout ce qui n'est pas ses Pâques ancillaires Et son extase énorme en face de demain, Le vieux enfin paiera sa dime à la chimère.
S'il songe quelquefois à la vieille au tombeau Cela le fera rire, et pour bercer sa haine, Il ira réveiller la fille aux seins plus beaux Qu'un soleil rond miré au creux d'une fontaine.
Et doux, pris à la fois de peur et de gailé, Se penchant humblement sur celle qui préside A sa chute sublime, avec humilité Il priera la servante aux paupières humides :
« Lorsque la mort complice, hélas ! viendra pour moi Je veux dormir, Marie, au fond du verger rose, Laissant l'autre à jamais, sous sa pierre et sa croix< Seule, et j'accomplirai seul ma métamorphose. »
La lampe marquera d'un clair signe infamant La maison sur laquelle un soir s'est abattue Avec la mort la volupté qui perpétue L'antique ivresse au cœur d'un monstre bégayant,
Et par les longs étés^ quand des rêves fermentent, Quand des lyres tendues claquent au ciel charmé, Le veuf, obéissant si tard au vœu d'aimer, Ainsi que les plus purs aura des nuits ferventes.