‹ Le calumet, poèmesChapitre 46 sur 47 · INSCRIPTIONS · texte numérisé non relu

INSCRIPTIONS

Un lourd voile de sang et d'ombre en longs réseaux Flotte au vent aigre et dans ses plis ailés supporte Les joies et les regrets que chaque jour emporte ; Une folle en riant tend du pain aux oiseaux.

Sur le voile brode de javelots d'or tombe

U^n plus sombre rideau. C'est le jour qui s'éteint.

Imposant l'espérance absurde du matin,

C'est la nuit dévorant le repas des colombes.

Ici crissent des blés où flambaient des bruyères Et, si le chèvre-pied à la barbe de lierre -Conservée ses pipeaux, il ne fait plus danser -Que des ombres en proie au souci du passé ;

Un souci vagabond qui 'charme et qui délasse, Accable, tour à tour, et réchauffe ou bien glace, <3ui n'est pas le regret et n'est pas le remords Et célèbre la vie en exaltant la mort.

Ainsi ton calumet n'était qu'une bouffarde Assez commune et de deux sous

Et tu ne seras jamais nu, porteur de bardes^ Malgré les trous de tes genoux.

Fus-tu roi ? Allons donc ! négrier de toi-même,

Et ton malséant calumet A ta timidité ajoute un ton bohème

De mauvais goût et qui déplaît.

O tes rêves ! galas, sacres, fantasias, chasses

Nocturnes aux fauves hurleurs, Mauvais sommeils dans la nuit des troisièmes classes,

O compartiment des fumeurs !

Mais qui te débarqua un jour chez les sauvages Charmeurs d'oiseaux et de serpents ?

Voyageur sans permis, voyageur sans bagages Et qui roula pendant trente ans ?

Nul ne sait. Tu vis là dans ta gloire inutile

Et ta misère d'opéra Et tu n'es roi qu'autant que celui qu'on exile

Peut régner sur qui l'exila.

Les nomades aux gueules hérissées de flèches T'observent autour de leurs feux,

Lorsqu'au seuil de ton vieux palais de feuilles sèches Tu fumes en fermant les yeux.

S'ils te savent maudit ils savent mieux encore Quels sont tes tristes appétits

Et qu'un jour tu seras puni, dans tes petits, Du songe qui te déshonore

Or, tu pourrais connaître ainsi d'affreux dangers Si les vieux n'enseignaient aux jeunes

Qu'il est de si abjects animaux qu'en manger Est plus terrible que le jeûne.

Pendant ce temps perdu, avec de francs jurons, Les marins blancs carguent leurs voiles,

Ou chassent dans la passe, à grands coups d'avirons, La vaine cargaison d'étoiles.

Mais va, le Continent te garde un souvenir Puisqu'aux marchés les noix géantes

Abondent, mutilées des strophes d'avenir

Qu'y gravèrent tes mains sanglantçs,

Voici l'heure des fous pour te donner raison, Affamé qui sais se repaître

Du merveilleux des clairs empires sans saison Aux routes d'or et de salpêtre.

C'est par une nuit sainte où les astres heurtés Tintent ainsi que des balances,

Un dieu cousin t'y pèse avec honnêteté

La bonne herbe et la pure essence.

Un noir sifïleur conduit des tigres en troupeau,

Une goélette appareille, Un enchanteur dormant depuis mille ans s'éveille . Mais tu n'eus jamais de repos.

Et tu donnes gaîment, superbe à ta manière, Ton souffle, ton somme et ton sang,

Pour que ta reine, avec tes fumées en prières, Se brode un pagne éblouissant !

Nuit du 27 au 28 août 1909.

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