PREMIÈRE PARTIE
fonde, et agilement elle cherche à se rapprocher du bord :
— Comment vous l'expliquer ? Il ne pouvait, pour prendre un exemple, partager dans tous ses excès notre idolâtrie pour l'Ille-et- Vilaine, pour ses landes, ses genêts, son herbe broutée par les troupeaux d'oies. Songez qu'à nos yeux tout y est un charme de plus : la pauvreté du sol, le rocher qui affleure, le ciel gris, la pluie même. Pendant les nuits d'hiver, quand les renards battent les bois pour donner la chasse aux lapins et qu'ils jappent si tristement (vous ne connaissez pas leur cri ? on dirait des enfants qui ont du chagrin) eh bien, quand nous l'entendons, notre cœur se serre d'émotion et de joie. C'est toute notre enfance, c'est tout l'hiver, c'est un Follebarbe que les passants ne connaissent pas, un Follebarbe du milieu de la nuit, tel qu'il est pour nous seuls.
— Tel qu'il ne pouvait être pour Heuland. Mais cette incompréhension, si l'on peut employer ce mot, il la corrigeait par tant de bon vouloir. Je comprends bien : dans une maison où depuis longtemps la vie est immobile et comme ralentie, sa gaieté pouvait paraître naïve, un peu bruyante.
Elle demanda aussitôt :
— Est-ce qu'il vous a jamais laissé entendre ?...
On a parfois chez nous la parole si vive... Il pourrait avoir cru sentir un reproche... Il pourrait en avoir souffert sans le montrer. . .
— Je n'ai aucune raison de le croire. Mais je sais combien ceux qui sont raffinés depuis longtemps, rendent malaisément justice à celui dont la culture est plus récente.
— C'est vrai, dit Clymène. Pourtant si vous saviez à quel point mon père a souci d'être juste. Je ne voudrais pas vous donner des miens une idée qui vous fasse mal penser d'eux.
— Je pense du bien d'Heuland ; c'est tout. Je pense qu'il apportait dans votre famille quelque chose de neuf, de jeune, qui lui venait de son milieu et de ce qu'il y a d'esprit scientifique dans les applications d'une industrie mécanique. Il avait peut-être autant à donner qu'à recevoir.
Devant la surprise que marque un instant Clymène, il craint de ne pas s'être fait comprendre :
— Je veux dire qu'un certain tour d'esprit créé par le maniement des affaires, et qui peut n'être pas fort riche en lui-même, agit comme un ferment véritable là où les idées ont toujours procédé d'habitudes toutes différentes. D'abord il choque ou surprend...
Elle l'interrompt avec chaleur :
- oh —