PREMIÈRE PARTIE
— Je n'y ai pas eu de peine ; nous avons uniquement parlé d'Heuland.
M. de Pontaubault ne semble pas percevoir l'intention et rêve une seconde :
— Nous autres Chouans, dit-il, nous savons ce que c'est que la fidélité. Mme Heuland est bien du même sang que celles de nos grand 'mères (elle ressemble étonnamment au portrait de l'une d'elles) qui soutenaient par des exercices d'imagination poussés jusqu'à la virtuosité, leur foi dans les princes en exil. Ceux-ci ne pouvaient montrer de faiblesse où ces femmes chevaleresques ne prétendissent découvrir une nouvelle vertu, et si la déception ne pouvait être masquée, tout ce qu'on parvenait à tirer d'elles c'est (juelque chose comme : a II n'en a que plus grand besoin de notre respect ». Ma nièce, qui possède l'esprit le plus raisonnable et qui n'est point du tout mystique, doit trouver quelque difficulté à ces prouesses spirituelles. Vous me faites souvenir d'un mot qu'elle a eu, après un déjeuner de chasse où plusieurs de nos voisins étaient réunis. Heuland s'était permis, quelques jours auparavant, une plaisanterie un peu lourde sur le compte de l'un d'eux à qui on l'avait répétée, mais comme si ma nièce en était l'auteur. En prenant congé d'elle, cet invité, fort
aimable homme, a su glisser dans un comprment courtois une pointe qui laissait clairement entendre d'où il croyait que venait le coup. Nous attendions ce qu'allait dire Heuland, mais il s'est avisé de courir rattacher un chien. Sa femme, décontenancée, s'est tirée du mauvais pas le plus crânement qpi'elle a pu. Nous étions si mortifiés pour elle que personne n'aurait eu la cruauté de faire allusion à cette petite félonie conjugale ; mais notre silence lui était insupportable et il a fallu qu'elle m© dît : « Je tremblais qu'il ne manquât de sang-froid et ne blessât doublement ce pauvre homme en intervenant. » Cette anecdote simplement pour vous faire comprendre c© caractère si ferme dans ses affections et qu'un soupçon de romanesque après tout ne, gâte pas.
ÎV
Dès le seuil du salon, Vernois reçoit le naïf aveu de Clymène :
— J'étais résolue à ne pas ni 'inquiéter avant six heures ; mais vous voyez qu'à trois je commençais à désespérer. Est-ce mon oncle que vous avez rencontré ou si vous êtes tombé sur Antoine qui vous guette à l'entrée de la digue ? Pardonnez-moi mon inconséquence ; mais j'ai pris peur, car rien ne pouvait vous faire deviner quelle importance avait pour moi ce que vous m'avez dit ce matin sur la plage.
Elle l'entraîne vers une embrasure où, sur une petite table, quelques photographies sont disposées. Le rien de solennité que présente cet accueil enlève à Vernois
l'aisance qu'il éprouvait dans la rencontre inattendue de la matinée ; aussi va-t-il droit aux portraits. Il en reconnaît un qu'il a vu prendre, à l'entrée d'un abri, dans un village où sa brigade était au repos. Les autres datent d'avant la guerre ; c'est ceux-là qu'il regarde particulièrement. D'abord celui d'Heuland assis dans l'herbe, un de ses garçons sur les épaules, les deux autres sur ses genoux ; puis sa photographie en équipement de chasse, le fusil à la bretelle, un brocart abattu à ses pieds. Est-ce le sourire avantageux, est-ce quelque chose d'un peu bouffi qui le surprend dans €e visage et qui s'accorde mal avec ses souvenirs ? Il cherche le regard... celui de l'homme qui feignait de ne pas entendre et qui s'en allait rattacher son chien.
— Vous voyez, dit Clymène, tous ses portraits respirent le bonheur.
En effet, c'est partout le même sourire, qui bride un peu les yeux et empêche d'en surprendre l'accent.
— Le plus vrai, c'est encore celui-ci, dit Vernois désignant l'officier adossé au bloc de béton.
— Pourquoi dites-vous le plus vrai ?
Il ne sait comment exprimer sa pensée avec ménagement :
— Certains d'entre nous se sont dépréciés durant