PREMIÈRE PARTIE
— Soit ! Interroge, je répondrai.
Décontenancée par une capitulation si brusque,
Clymène tâche d'être nette, car son oncle ne peut souffrir qu'on balbutie :
— Dans l'instant où vous donniez un de ces ordres qui signifient la mort pour un grand nombre de ceux qui les reçoivent... (ne vous étonnez pas de mes questions ; tout ce qui s'est passé ce jour-là prend pour moi tant de gravité!.,.) je voudrais savoir si vous n'aviez dans l'esprit qu'un problème de stratégie ou si vous imaginiez tel ou tel visage pour chacun des rôles que vous distribuiez.
— Tant d'hommes ont passé sous mon commandement, ma pauvre petite, et si souvent les visages ont fait place à d'autres ! ^
— Je ne parle pas de ceux que vous ne pouviez connaître individuellement. Mais... les officiers qui vous approchaient, qui mangeaient avec vous...
Il rêve une minute ; à chaque aspiration, un petit gémissement se fait entendre dans le fourneau de sa pipe :
— Mon camarade de promotion, le général de Crissé, m'a dit qu'il priait Dieu tous les matins pour chacun de ses bataillons en le désignant par le nom de son pommandant. Il devait regretter de ne pas
pouvoir prier pour chaque escouade en nommant le sergent. C'était un brave homme, mais un pauvre chef. Il a fait massacrer tout son monde, faute de consentir rapidement aux sacrifices nécessaires. Nos subordonnés sont, entre nos mains, une monnaie avec laquelle il s'agit d'acheter quelque cho^e : acheter le plus qu'on peut avec le moins de dépense. Quand tu paies, tu ne considères pas l'effigie des pièces ; toutes celles qui ont cours se valent. Et puis, vois-tu, celui qui regarde se succéder autour de sa table tant de têtes de soldats, ce n'est pas qu'il devienne indifférent ni que son jugement s'émousse ; au contraire, plus la guerre s'est prolongée, plus j'ai fait de distinction entre les individus et mis d'écart entre les excellents et les médiocres ; mais si je savais toujours parfaitement combien j'avais d'officiers d'élite et de nonvaleurs, c'est effrayant comme, dans une même catégorie, les visages se superposaient, s'effaçaient... Irais-je jusqu'à dire que, pour un chef responsable, le vide laissé par un mort, c'est surtout la qualité de son remplaçant qui le détermine ?
L'orgueil la maintient droite sous ces considérations qui rabrouent si brutalement son chagrin. Mais elle souffre d'une peine si vive qu'elle aurait soulagement à blesser elle aussi :