‹ Le camarade infidèleChapitre 40 sur 77 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il la voit battre plus vite des paupières. Elle ajoute, eiK:ore plus anxieuse :

— Ai-je dit quelque chose... qui ne soit pas raisonnable ? Vous semblez...

— Pardonnez-moi, répond-il ; c'est un vieux travers. J'ai toujours, après coup, peur d'avoir mal fait en pesant sur la détermination d 'autrui.

Elle retrouve un peu de son enjouement :

— Même lorsqu'il s'agit de l'éducation des garçons ?

Il rit à son tour :

— Je suis certain, n'est-ce pas, de trouver Antoine sur la plage ? J'aurai juste le temps d'y passer avant de prendre mon train.

Mais quand il entend que le général de Pontaubault vient d'emmener sur mer ses petits-neveux et qu'ils ne rentreront qu'après dîner, il ne comprend pas lui-même d'où vient la vivacité de sa déception.

— Antoine va croire que je n'ai pas pensé à lui... Expliquez-lui bien... Dites que j'irai le voir à Paris.

Mais il sent que c'est à la mère qu'il aurait dû d'abord exprimer le désir d'une nouvelle rencontre. L'absurdité de tout ce qu'il a fait depuis huit jours l'irrite et le rend impatient d'être parti. Mais vainement il fait mine de prendre congé, Clymène semble

ne pas comprendre. Elle enchaîne une phrase à l'autre. Les voici pourtant près de la porte ; alors elle se décide :

— Hier je n'ai pas osé vous le demander, et, tantôt encore, je comptais vous écrire dans les Vosges... Mais c'était un peu lâche... Vous savez que mon mari passait beaucoup de temps à mettre au point une ou deux inventions dont il était fier. Depuis sa mort, personne n'a repris son travail en main. Peut-être est-ce dommage, mais je ne sais qui consulter...

Il voit immédiatement oii elle veut en venir, mais il ne l'aide pas ; après tant d'hésitations, est-ce vraiment tout ce qu'elle trouve à lui demander ? Il se représente si bien ce que peuvent être les inventions d'Heuland !

— Alors je me suis dit que peut-être... si vous l'en priiez... votre frère consentirait... Le brave homme dont je vous parlais l'autre jour pourrait lui porter les pièces...

Le cœur de Vernois se serre à la voir devant lui si humble et déconcertée. Il inscrit l'adresse de l'ouvrier et promet d'aller le voir dès le lendemain. Mais il a trop fait attendre à Clymène ce mouvement de bonne volonté ; elle n'ose plus s'écarter de quelques phrases dictées par la politesse.

Thomas n'a posé que peu de questions.

— Avoue, mon vieux, dit Vernois, que tu n'aimes pas beaucoup cette histoire. Tu penses que je m'abuse innocemment sur les mobiles qui m'ont conduit à m'en mêler, et que ces femmes n'ont pas eu de peine à me prendre dans leurs filets. Si tu pouvais te douter combien tu te trompes. L'origine de tout cela, c'est une lettre qui traînait dans la vareuse d'Heuland. Nous en avons lu, des lettres d'épouses, trouvées dans les poches des pauvres bougres qu'on identifiait, des lettres de ménagères, ou de femmes d'affaires, ou de paillardes ; mais une lettre de ce ton-ià, non jamais. Je voudrais te la montrer ; je l'ai chez moi. Oui, vieux,

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LE CAMARADE INFTDÈT.E

je ne me suis pas permis de lire les autres, mais celle-ci, je l'ai gardée. Ce n'est pas qu'il y soit question de rien d'extraordinaire ; au contraire, la vie de tous les jours, des nouvelles des enfants, quelques phrases de tendresse. C'est justement ces phrases qui m'ont ému. On ne peut pas dire un langage d'amoureuse, bien que l'amour soit évident. Pas de protestations ; une égalité, une discrétion qui ne peuvent s'expliquer que par la plus belle confiance. Des mots tout à fait simples, mais de cette simplicité lière, délicate, qui suppose de la noblesse de cœur. Heuland nous parlait souvent de sa maîtresse, guère de sa femme. A la lecture de cette lettre, je me suis cru certain qu'il avait été bavard sur ce qu'il considérait comme un amusement mais que, sur le reste, il avait gardé le silence d'un honnête homme qui sait le prix de ce qu'il ^ssède. Or, je me trouve connaître l'endroit où il avait l'étourderie de cacher sa correspondance avec l'institutrice. Un jour ou l'autre, Mme Heuland peut découvrir cette liasse. En me laissant présenter dans la maison, j© ooairais la chance d'empêcher une catastrophe. Je le dois bien à ce garçon qui pendant deux ans s'est toujours montré serviable.

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