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Colonie canadienne sous les Français. Le nombre des Français en 1760 était de 72000 ; et il n'était venu depuis l'installation de la première famille que 10,000 immigrants—Colonies anglaises. De 1628 à 1634, la seule cclonie de Boston reçu 2,500 immigrants. —Le totalité de Massachusetts reçu en 20 ans, 95, 000 immigrants. .-La Virginie, de 1696 à 1671, reçut en 65 ans 25,000, immigrants. En somme l'Angleterre paraît avoir fourni plus de cent mille immigrants aux Etats Unis de 1606 à 1700. Durant la même période le Canada et l’Acadie reçurent à peine 6,000 immigrants : il en vint 5,500 au Canada ; 500 en Acadie.
Ce n’est donc point par la supériorité de l'intelligence, de l’habileté, de l'énergie, ou de l'esprit d’entreprise ; ce n’est point par la puissance de leurs cultures ou de leurs productions que les Anglais parvinrent à surmonter les difficultés de la colonisation. C'est simplement par puissance du nombre. C'est, en un mot, par quantité plu:2t que par la qualité qu'ils ont obtenu la prééminence coloniale,
Il conviert d'ajouter que, proportion gardée entre le chiffre des immigrations anglaises et des immigrations françaises en Amérique, la déperdition a été beaucoup plus forte chez les colons anglais que chez les nôtres. L'Anglais nous est supérieur par ses mœur, et le respect des traditions. Le Français lui est supérieur par la résistance et l'énergie de.son travail, et par l'esprit de ressources. Ces 10,200 colons français avaient produit 72,000 habitants : ils avaient recrulé deux fois l'armée. de Montcalm, et par des pertes considérables étaient réduits à 65,000 hommes quand: la conquête fut consommée. Alors revinrent en France les représentants de l'administration et tous les hommes engagés dans les cârrières libé. ral*s; il resta des laboureurs et quelques légistes; mais pour défendre cette: grande famille démembrée, pour sauvegarder des traités que le vainqueur ne respectait qu’à contrecœur, il restait un clergé dévoué et persistant au rilieu de ses ouailles. L'épreuve fut terrible pour ce pauvre peuple. Il ne comptait guère aux yeux du vainqueuret il lui semblait que ce fut bagatelle de le détruire. Les Anglr's y travaillèrent. Ils sentaient cez ce peuple un esprit hostile à leur domination ; ils se proposèrent de l'absorber. Pour arriver à leurs fins, ils attirèrent de l’ancienne Angleterre une foule d'émigrants, e! Les distribuèrent en arrière des deux rives du Saint-Laurent, Ge.fut u:,cordon ce colonies tendu pour barrer la route aux Canadiens et les confiner dans.le, bassin: dufleuve. Le plan était ingénieux, La persévérance des vaincus, leur activité, leur foi en eurent bientôt raison. Et cependant tout leur faisait défant pour la résistance. Désunis et emprisonnés, ils n'avaient
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retenu aueun élément d'organisation qui leur fût propre; ils n'avaient nulle part un point où se rallier. - On vit alors ce que peut l'empire des traditions et des croyances. Ces hommes avaient les mêmes mœurs, les mêmes aspirations, la mêmo foi. Cette communion de sentiments et de pensées leur fut an lien qu'aucun effort n’entama; il leur permit de se grouper spontanément et de se faire assez forts pour survivre et reprendre le cours. de leur développement.
Alors qu’ils étaient. cernés de tous côtés, quand les terres des anciennes seigueuries furent toutes peuplées, voyant qu’ils ne pouvaient plus placer ieurs enfants auprès d'eux, il les faisaient passer peu à peu à travers les colonies qui les enveloppaient et les envoyaient ainsi dans les terres neuves.
Ces isolés avaient d’abord bien des mépris à supovier: bien des vexations à subir de la part de ces colons anglais qui avaient sur
eux l’avantage de la richesse et Paniorité du peuple vainqueur. Ils. surmontèrent, sans sc décourager, toutes les difficultés de leur
entreprise. Ils allèrent se :nultipliant et peuplant les déserts qu'ils étaient venus défricher. Bientôt les Anglais se voyaient débordés par la population canadienne : et pendant qu'ils quittaient le pays le prêtre venait s'établir parmi ses enfants et la paroisse était fondée,
Les Anglais divisent le pays, mathématiquement, en sarrés déterminés sur les données du méridien; ils forment ainsi, non des centres, mais des unités matérielles, des corps'sans vie. La paroisse catholique, au contraire, sort de la famille; elle est fâite de petits groupes reliés par les nêmes sentiments t réunis sous autorité d’un prêtre. C'est un milieu résistant et fécond. Za politique à
laquelle se rattache sa formation a été si favorable au développe-
ment des Canadiens, que les Anglais ont été par eux délogés et supplantés sur presque toutes leurs lignes da colonisation. Les Canadiens ont su rester compactes dans leur territoire primitif et se formèr en groupes serrés dans tous les cointés qui les entouraient. C'est dont une victoire, victoire relative et pacifique qu’à remportée par eux la race, française. Néanr : ins l’organisation de la famille n’a pas été sans souffrir de cette ter-ible épreuve. La :‘9mpression des familles dans les seigneuries a naturell:inent amené un morcellement exagéré des terres, car les Canadiens ne, passaient dans les colonies anglaises que quand chez eux les terres n’admettaient plus de partage utile.
Ces circonstances ont eu de fâcheux effets ; elles ont créé un prolétariat relatif,
Voici un tableau statistique qui fait ressortir en chiffres saisis-
sants l’histoire du développement de la population française au
Canada.
En 1831, le recensement signale, sur 512,000 habitants, 380,090
Français ; — en 1851, quand ies Canadiens ont franchi l'enceinte
des seigneuries et se sontétablis dans les Townships, il relève 669,509 Français sur 890,000 âmes; déveluppement véritablement prodigieux; en 90 ans, ils ont plus que. décuplé. A partir de 1851, le développement diminue. Ce ralentissement tient à deux causes. L'une, c’est l'amour des aventures, cette humeur romanesque inhérente à la race et qu’en eux les circonstances ont enflammé. Le désert les attire; c’est en abondance que les familles canadiennes fournirent aux agents de la Compagnie de l'ouest de ces coureurs de bois qui s'enfoncent dans l'intérieur des ferritoires sauvages et servent à la centralisation des fourrures. L'influence de cet esprit s'était fait sentir dès le début de la conquête. Sans lui, on eût été cent mille pour tenir tête aux Anglais. La seconde cause, c’est que l’appât des gros salaires gagnés dans les manufactures a attiré aux Etats-Unis un grand nombre de Canadiens. Néanmoins, le développement n’a cessé de se maintenir. En 1871, elle comptait 1,190,000 âmes, dont 900,000 Français.
Etat général de leur progression : — sous les Français, leur nombre augmente de 20 à 25 pour 100 tous les dix ans; après la conquête, de 35 pour 100 dans le même délai. Cet accroissement, traversé de 1851 à 1871 par l’émigration aux Etats-Unis, n’a été que de 18 pour 100 tous les dix ans.
Telle a été la progression: d’une population conquise, suspectée, inquiétée, abandonnée à elle-même, et qu'aucune immigration similaire n’a renforcée.
Quant aux Anglais, quelques sacrifices qu'ils aient faits pour s'établir, leur nombre au Bas-Canada était e 132,000 en 1831, et de 270,000 en 1871. Leur accroissement moyen a été de 18 pour 100 tous le: dix ans, et s’est même reduit à 11 pour 100 dans les vingt dernières années. D'autre part les Anglais, malgré les renforts d’une immigration constante, se sont multipliés moins active-
ment que les Français. Ils formaient, en 1831, rl de la popula-
tion ; aujourd'hui, ils ne représentent Linie
“ Ges chiffres sont importanis ; car ils marquent la tendance de #{la population franco-canadienne à s'emparer des terres. Non- “ seulement elle ne se laisse pas déposséder par les cojons venus # d'Angleterre, mais elle les chasse des Townships, où ceux-ci
“ s'étaieut primitivement établis. Cette conquête graduelle du sol “ par la rice franco-canadienne est un signe évident de sa force “et de sa puissance expansive.” (Mémoires de la Société de statistique générale.)
Tout en seéveloppant, la famille franco-canadienne est restée attachée au sol qu'ont occupé ses pères. Ce n’est pas que les biens y abondent. La contrée est froide, et les profits modestes. Cependant, voyez les Etats voisins du Maine, du Vermont, la partie nord de l'Etat de New-York, qui rappellent les difficultéset l’austérité de ce, pays; ils sont peu à peu abandonnés par les Américains natifs, avides d'aller chercher fortune dans l'Ouest; depuis cnquante ans, leur population cesse de s’accroître, elle diminuerait sans les immigratiors du dehors. Pourquoi le Canadien reste-t-il sur le sol paternel? pourquoi cette population continue-telle à s’augmenter sur place malgré la dureté da climat et un courant considérable d'émigration au dehors ? c’est qu’il est retenu pai l'amour du milieu moral et matériel dans lequel il a grandi, ce qui est l'essence même du patriotisme.
Si nous cherchors maintenant à quelles canses se ratéache l’admirable développement de cette race, nous trouverons dans cette étude plus d’un enseignement. C’est d'abord la moralité de la famille canadienne, et, dans la pratique des mœurs chastes, la fécondité de leur sang. Ici, Messieurs, je ne puis n’être pas saisi du parallèle qui s'offre à nous dans le spectacle de cette fertilité de la fille comparée à la stérilité de la mère. C'est pourtant notre sang, la chair de notre chair ! Pourquoi donc cette branche si vivace, d’un tronc
qui dépérit? Pourquoi cette fille si florissante, quand la mère s’alanguit à tel point ? C'est que ‘eux ont suivi des routes bien différentes. Et comme, loin d toutes deux, l’une a chaque jour progressé dans sa voie, il faut 1 re que si l’autre a calé loin du but, c'est qu'elle a pris isse. Et, en effet Mossieurs, elle a voulu être conquérarte au eu d'être : xpansive ; elle a abandonné la vie et les iraditions de ses ancêtres ; elle s'est livrée avec une passion croissante à la jouissance du bi b des plaisirs matériels. Et pendant qu'elle semait forces dans
des aventures sans issue, pendant qu'elle s'énervait dans des mœurs sans règle, elle a perdu ce don de la fécondité sans lequel les nations, échappant à leur première mission, celle de p° pler la terre, préparent leur défaite et tombent aux rangs it rs.
Une autre cause de sa décadence, c’est .qu’elle a perdu ce que appellerai la puissance de groupement.—Tandis que les Canadiens ont témoigné d’un art politique si éclairé dans la formation de leurs paroisses, et dans leur développement propre, sous les yeux
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et malgré les efforts du vainqueur, il nous est devenu impossible de nous grouper. C’est ainsi que nous avons perdu la science politique, c’est-i-dire l’art de grouper les hommes pour un but défini. Du même coup, les h mmes politiques nous ont fait défaut. Que la Providence nous donne un Richelieu, un Colbert, que pourrait-il au milieu de forces individuelles, isolées et désunies ? Quelle action aurait-il sur elles? Il pourrait avoir une personnalité brillante et les conceptions du génie, mais il lui serait impossible de grouper les hommes d’uné manière persistante dans un ordre d’idées déterminé, tout son génie dès lors deviendrait stérile ! et c’est pourquoi toute politique raisonnable est impossible.
Ainsi donc, esprit de tradition et science politique, voilà les deux causes qui, dédaignées par nous riches et arrogants, maïs par là stériles et faibies, ont entretenu dans notre ancienne colonie la fécondité et la vigueur. Si elle pouvait nous apparaître comme un modèle et qu’elle nous amenûât à réfléchir sur nous-mêmes ; si cette fille, par nous abandonnée là-bas, nous donnait un enseignement dont nous fussions touchés, ce serait certes le plus grand service qu’une fille eût jamais rendu à sa mère!
J'aurais encore beaucoup d'observations à faire, que le temps me force à omettre. Vous avez la physionomie générale du sujet et l'intérêt pratique qu'il comporte. Je m'’arrête. Nous en savons assez pour pouvoir parler de ce pays comme il le mérite, et nous sei'tir portés de sympathie vers lui. Peut-être n’est ce pas en vain que vous lui accorderez votre estime. L'époque où nous vivons est : pleine de trouble. Si jamais le désir de vivre ailleurs qu’en France venait pour nous, n'oublions pas que nulle part nousne recevrions un meilleur accueil qu'au Canada, et que nulle part nous ne trouverions le sujet d’avoir de nous-mêmes une satisfaction plus haute. (Applaudissements prolongés.)
M. le Président.—Je ne saurais rien dire à M. Rameau que les bravos de cet auditoire ne disent éloquemment. Ils témoignent de notre reconnaissance pour son remarquable travail et du baut prix que nous y atiachons,
M. L. Cornudet.—Si M. Rameau croyait avoir un développement plus considérable à donner sur le sujet qu’il a si bien traité, seraitil indiscret de lui demander une seconde conférence ? D’après cequ'il a laissé entrevoir des omissions qu’il a dû faire, je ne doute pas qu’une seconde conférence n’eût autant de succès que la première.
M. Le Play.—Peut-être la matière gagnerait-elle à n’être pas disséminée. Si M. Rameau en jugeait ainsi, je crois qu’il serait préférable qu’on lui fit des questions sur les points dont l’omission sem :
bleraït regrettable, et qu'il voulût bien donner des explications par lesquelles le sujet serait clos dans cette séance,
M. Rameau défère à cette proposition.
M. Blaise des Vosges demande quelques explications sur les pratiques de la vie privée et de la vie collective.
Un autre membre rappelle le passage récent d’une troupe de Canadiens à Paris. Il signale notamment un corps de 200 Canadiens qu’il a vus à Rome. Tous parlaient le français. M. Rameau peut-il donner sur eux quelques détails ?
M. Rameau.—C'étaient des jeunes gens qui s'étaient engagés pour quelque temps comme zouaves pontificaux. Les journaux de leur pays avaient annoncé qu’on formait des corps de zouaves pour la défense du Saint-Père. Aussitôt s'était ouvert un bureau d’enrôlement, et toutes les familles du pays fournirent des contingents successifs pour composer un corps. Cette campagne ne leur fut pas inutile. Sans parler de l'avantage moral qui s'attache toujours à la défense d’une grande cause, ils en retirèrent un bénéfice matériel, celui de se dresser à l’art militaire. Les Anglais ont senti que leurs colonies de l'Amérique du Nord ne sont pas faeiles à conserver. Pour enlever aux Etats-Unis tout prétexte d’ombrage, ils ont retiré leurs troupes de leurs possessions et ils ont dit aux habitants : ‘“ Gardez-vous.”” La campagne de Rome, utile au point de vue moral, n’aura donc pasété moins utile pour les Canadiens an point de vue de la défense militaire.
Je passe aux pratiques de la vie collective, et j'ajoute quelques détails à ce que j'ai dit de l'éducation. Quand les Canadiens furent abandonnés à eux-mêmes, il ne leur restait d'autre protecteur que le clergé. Il ne faillit pas à sa mission. Ilse trouve encore des gens pour nous dire que le clergé est jaloux d'entretenir l’ignorance, Nous avons, nous, l’üistoire du monde pour nous montrer avec évidence que le clergé ne marche qu'avec une école à ses côtés, et pour peu qu'on s’affranchisse des préjugés vulgaires, on reconnaîtra que le clergé, à quelque communion qu’il appartienne, a été un des plus puissants initiateurs de l'instruction dans les temps modernes. C’est ainsi qu’au Canada il propageait l’instruction secondaire avant que les Américains eussent seulement songé à fonder de simplss écoles, ou entretenait des collèges dans des localités qui ne comptäient pas 2,000 âmes. Il a même institué l’enseignement supérieur. Les Anglais avaient établi une Université à Montréal. Pour avoir un diplôme de droil ou de médecine, c’est à Montréal qu’il fallait aller. C'est alors que le séminaire de Québec a fondé à Québec une Université rivale, française et catholique, pour laquelle il a dépensé ? millions, qui ne lui sont d'aucun
rapport; ies recettes annuelles sont dépassées par les frais. Le gouvernement de la colonie voulait lui fournir une subvention. Il a refusé, pour garder son indépendance. Du reste, cette fondation est dirigée dans les voies les plus libérales. Chaque année, les élèves les plus méritants sont envoyés dans les Université de l’Europe, pour assister aux cours des professeurs célèbres et se former eux-mêmes à bien enseigner, Ainsi l’action du clergé canadien: est réellement admirable. Je ne ferai qu'une réserve aux éloges qu'il mérite. Il a donné, suivant moi, une impulsion excessive à l’enseignement secondaire. Un curé 2-t-il quelques épargnes : c'est pour fonder un collége. Il arrive de là qu'une disproportion s'établit entre l’activité intellectuelle des habitants et les aliments que lui offrent les ressources du pays. Ainsi grandit le nombre des déclassés, c’est-à-dire des malheureux et des mécontents.
L'instruction primaire n’est pas moins répandue. Elle n'était pas organisée avant l’arrivée des premiers colons. Dès le début de la colonie, elle s’étendit rapidement. C’est une sœur qui lui donna l'essor. La sœur Bourgeois, de la congrégation de la Croix, se mit en tête d’aller au Canada avec mission d'y fonder de petites écoles. Elle persuada les Sulpiciens du succès qui l’aftendai, et partit. Vous dire ce qu’elle a supporté de traverses, de misères, de périls, pour réussir, étant seule, délaissée, perdue dans ce désert sauvage, le récit en est invraisemblable. Mais aussi quel succès ! L’Ec'iiure a dit : ‘ Ceux qui sèment dans les larmes récolteront das la joie.” Si jamais cette vérité se révéla dans une application frappante, c'est bien dans l'histoire de cette noble sœur, et de la congrégation qu’elle fonda. Elle a laissé de son passage une marque si profonde, qu'aujourd'hui les petites écoles sont tenues de tous côtés par des religieuses. de son ordre. Les instituteurs pour les garçons sont principalement recrutés dans deux écoles normales parfaitement organisées à Montréal et à Québec ; le développement de l'instruction primaire n’a rien à envier aux Etats- Unis; le principal mérite en revient à un homme éminent qui y préside depuis vingt ans, M. Chauveau, esprit plein d’élévation et de finesse, orateur éloquent, que son pays a choisi en ces derniers temps pour être le chef même du gouvernement local; c’est une des illustrations du Canada, et, je ne crains pas de le dire, une des illustrations de la grande famille française.
Les lois de l’instrucuoi, au Cauada, ont ce caractère propre d’être éminemment libérales ; non-seulement chacun est libre d’établir l'école qui lui plaît, mais les subsides du gouvernement sont répartis proportionnellement entre les écoles de toute croyance et de tout catactère. Aux Etats-Unis, au contraire, la loi n'est pas
juste ; il est vrai que dans la pratique on la tourre, en vertu de ce
principe assez goûté là-bas, que les lois sont faites pour n'être pas exécutées. Ilest dit : les écoles ne seront pas confessionnelles. Pour ne pas toucher aux questions de dogmes, on serait donc amené à se taire sur la religion. Heureusement cette loi est corrigée par vne autre, qui donne aux municipalités le droit d'agir comme elles veulent en matière d'enseignement. Alors, ou la municipa-: lité est catholique et l’écc' est cathoiique au détriment des sectes protestantes ; ou la municipalité est protestante, et, par une fortune inverse, le catholicisme et les diverses sectes des Etats-Unis sont sacrifiés au protestantisme. Il reste aux catholiques la ressource de fonder une école spéciale, mais comme ils sont tenus de payer leur quote-part à l’école de la municipalité, ils auront payé double prix. Les Etats-Unis tiennent en grande estime les colléges canadiens. Les protestants eux-mêmes y envoient leurs enfants, Je connais un prêtre, directeur d’un grand collége, M.** ; c’est lui qui l’a fondé. Je vous ai dit la tradition : il faut avoir fondé son collége. Si l'argent fait défaut, on s'arrange comme on peut, fallût-il, comme il arrive souvent, faire trois classes à la fois. Quoi qu'il en soit, un Américain vient donc un jour trouver M.*** IL visite le collége : “ Fo:t bien! ditil. Faut-il longtemps pour le cours d'étude ? — Six ou sept ans.—C'est beaucoup ; chez nous on met quatre ans.—Chez nous, dit M.***, il faut sept ans pour une éducation libérale et complète.—Eh bien ! répond l'Américain, mettons moitié et je paye le double.” M.*** eut quelque peine à lui faire comprendre qu'il est des choses pour lesquelles l'argent ne supplée pas le temps : le développement de l’esprit, par exemple. Pour répondre aux ‘questions qui me sont posées, j'ajouterai quelques mots sur les coutumes de la famille. L'autorité paternelle y est l’objet d’un grand respect; pourtant il ne s’y maintient pas
les traditions qui assurent, ailleurs, une suprématie souveraine au
chef de la ‘famille-soushe proprement dite. Cet affaiblissement de l'autorité du père! vient de l'habitude qui, de tout temps, s’est imposé à lui de disséminer ses enfants.
Il n’est pas rare de voir au Canada des familles qui comptent 24 enfants. La dispersion devient la loi de ce petit monde, et dans la séparation, les liens de respect et d'affection se relâchent. Les sentiments de famille y sont moins vifs, il faut bien le dire, qu'ils ne le sont chez nous. Je sais à Quebec un homme fort distingué qui est issu de famille nombreuse ; un de ses frères est établi à la Nouvelle-Orléans, voilà vingt-cinq ans qu'il n’a de correspondance avec lui, et le fait n’offre rien de singulier. Je parle d’une famille d'élite ; que serait-ce d’une maison vulgaire ?
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Le fait est tout naturel pour un Américain ; pour un Français il est presque invraisemblable. C'est que, dans nos rapports de parenté, nous portons, par un excès contraire, la sensibilité jusqu'à la mièvrerie, surtout à Paris. C'est un effroi pour une mère si son fils doit partir, un scandale si sa fille se marie loin de la maison. 1l semble qu'il y ait un crime de lèse-famille. Sans vouloir critiquer ce qu'il y a de sympathique dans cette délicatesse, j'en trouve l'excès préjudiciable. 11 faut plus de fermeté dans les sentiments de famille. A voir ce qui se passe au Canada, je me suis demandé si nous n'étions vas dans l'erreur sur ce sujet comme sur tant d’autres, et si, parmi les petites causes qui, pour occultes qu’elles soient, n'en modifient pas moins profondément les caractères et les mœurs, nos raffinements de sensibilité n'avaient pas peu à peu miné en nous cet esprit de spontanéité, cette ardeur d'expansion qui, jadis, engagea nos pères dans des entreprises si hardies et si fécondes. Nos idées sur ce point se sont à un tel degré modifiées, que nous avons peine à comprendre aujourd'hui ces gens de race qui partaient autrefois avec leurs enfants et leurs femmes pour s'établir en Amérique, dans quelque fortin de bois bien pauvre, bien périlleux, stimulés par le désir de laisser à leurs enfants une vaste seigneurie et d'agrandir, dans les limites de leur conquête, le domaine de ia France. Je ne parle pas de personnages imaginaires ; lisez, par exemple, les mémoires de ce bel esprit qui,
par humeur de voir le monde, suivit un jour M. de Poutrincourt,
qui s’en allait fonder en Acadie un grand établissement. Lisez ce livre de Marc Lescarbot ; il relate jour par jour les pensées ec les
actes de cette brave famille. Vous y verrez avec quelle verve
entraînante ces gens-là faisaient pièce aux misères de chaque jour et combien la patrie occupait de place dans leur âme. Ce ne sont que souvenirs pour la vieille France, invocations en son honneur : ‘ O bel œil de l'univers, ancienne nourrice des lettres et des armes, “ recours des affligés, ferme appui de la religion chrétienne, très- ‘“ chere mère, ce serait vous faire tort de parler de nos travaux en ‘ce nouveau monde (récit qui vous époinçonnera), sans invoquer “votre nom et sans parler à vous, etc., etc.” Telles sont les émotions d’une foi naïve, mais jeune et chaleureuse. Cet esprit d’entreprise qui, sous Louis XIII et sous Colbert encore, animait la noblesse et lui montrait toujours pour but de ses efforts la grandeur du pays, cette verdeur s’alanguit vers le milieu du règne de Louis XIV, alors qu’au lieu de laisser la noblesse au milieu de ses domaines, il l’attire à Versailles pour l’abaisser et la corrompre. Elle se donne alors aux plaisirs légers, à la vie insouciante, aux idées superficielles. Elle perd cet esprit français qui, sous un air
çais il ts de usqu’à ère si a maiouloir e, j'en es sene suis ne sur cultes caracnt pas ardeur eprises un tel rd'hui t leurs le bois à leurs le leur nnages rit qui, icourt, isez ce ut es verve ie jour e sont ineur :
armes, >, trèsaux en voquer s éMOt d’en-
nait la
1 grangne de de ses ompre.
te, aux un air
de gaieté matoise, cache la prudence et la finesse avisée, pour prendre ce mélange de gouaillerie et d'irréflexion qui constitue aujourd’hui l'esprit parisien, ce qui est bien différent de l'esprit français. D@la noblesse la contagion passe à la bourgeoisie, et de cette dernière au peuple, où toute sa laideur éclate ; car dans la noblesse cet esprit se relevait au moins par un ton d'élégance que le peuple ne peut lui donner. Il y mêle un accent de vulgarité grossière bien capable de justifier ce mot que: les pires aristocrates sont les imitateurs de l'aristocratie.
J'ai dit.enfin que peut-être un jour la vieille colonie nous apparaîtrait comme un refuge. S'il devait en être ainsi, ne nous attendons pas à retrouver chez elle tout l’ancien caractère français. Elle a subi, dans la pratique des petits usages de la vie, l'influence des peuples conquérants qui l’enveloppent. De là se sont glissées en elle quantité d’habitudes amphibies qui nous étonnent dans le premier moment et nous empêchent, dès l’abord, de la bien reconnaître. C’est le malaise dont nous syummes saisis quand, après un long temps, nous retournons dans un pays où nous avons vécu. Un Français me disait à Montréal : “ J'étais parti en Amérique, pour faire fortune. Ma fortune faite, le mal du pays m'a pris et je suis revenu en France. Mais, voilà qu’au village j'ai trouvé tout changé. (Ge n'étaient plus les mêmes visages, ni le même parler, ni les mêmes préoccupations; tout le monde y faisait de la politique. J'ai dit alors : Retournons:à Montréal, et j'y reste.” Nous aussi nous trouverions bien changés ces frères que nous avons quittés depuis deux cents ans. Nous-mêmes nous nous sommes beaucoup modifiés depuis lors; mais du moins ont-ils gardé les fonds essentiels, tout ce qui caractérise les races: la langue, les lois et les traditions.
M. Le Play, secrétaire général.—Je suis d'autant plus touché de cet excellent rapport que l'esprit de son auteur a su se dégager de toute partialité : le bien et le mal y sont exactement définis. C'est ainsi qu’il a discerné avec une vérité d'observation parfaite les deux causes par lesquelles. s’est altéré le caractère de la famille canadienne : d’abord, le morcellement exagéré de la terre produit par la condensation qu’a imposée aux vaincus l'espèce d’investissement établi par les colonies des vainqueurs ; —ensuite, la vie d’aventure, favorisée par le voisinage d’un territoire libre et non défriché.
Nous ne retrouverions donc pas dans la famille canadienne l’ancienne famille française, la famille des grandes époques, celle du XVe et du XVIe siècles, et de la première moitié du XVIIe. Sans s’effacer entièrement, cette noble image s’est graduellement altérée, nous n’avons plus qu’un souvenir confus de ce modèle qui devra
attacher nos yeux, si, pour sortir de l'abime où nous sommes tombés, nous voulons retremper nos forces. Peutêtre seraitil possible de rendre à ce modèle son relief, sa physionomie, en réunissant dans un même tableau les traits que M.. Rameau a si heureusement relevés dans la tradition des premiers colons du Canada, et ceux qu'un de mes savants collègues et amis, M. Ch. de Ribbe, a décrits dans un travail prêt à paraître: les Familles modèles en France. Dans la pensée de tirer de ce rapprochement une matière d'un grand iriérét pour nos études, je prierai mes deux collègues de vouloir bien me permettre que je les mette en rapport. Nous préparerons ainsi les éléments d'une conférence où nous retrouverons, telle qu’elle était, l’ancienne famille française. (Vif assentiment.)
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