‹ Le Canada et les Zouaves PontificauxChapitre 4 sur 68 · MM. LAROCQUE ET MURRAY · texte numérisé non relu

MM. LAROCQUE ET MURRAY

En môme temps que M. Alfred LaRocque jecevait des blessures qui faisaient craindre pour sa vie, M. Hugh Murray, zouave pontifical comme lui, était aussi atteint par les balles garibaldiennes C'est peut être le lieu de raconter ces événements, par lesquels ces deux Canadiens ont su si bien mériter les sympathies universelles de leurs compatriotes. Nous pourrons le faire, sans trop nous écarter de notre sujet; car, pour être juste et vrai, l'on doit dire que MM. Murray, LaRocque et Benjamin Testhard de Montigny, depuis revenu au pays, ont été les pionniers de l'œuvre des zouaves pontificaux en Canada, et leur noble exemple n'a pas peu contribué à exciter l'ardeur religieuse et le courage militaire d'un grand nombre de leurs compatriotes.

Ce ne sera donc pas sortir du cadre qui nous a été

tracé, que d'emprunter à un journal catholique ^1) le récit de ces faits glorieux :

« L'histoire de deux sujets britanniques à Menlana reste «ncore à être écrite.

« Alfred LaRocque, natif de Montréal, en Canada, avait terminé ses études il y a quelques sept mois à Stonyhurst, lorsque, peu soucieux de la brillante perspective que lui offraient la richesse et l'influence de sa famille, il se laissa entraîner par le désir de venir au secours de l'Eglise, au moment du danger. Encouragé par la générosité de tant de jeunes gens de naissance et de fortune, il n'hésita pas à s'enrôler comme simple soldat dans les zouaves, mais sa faible santé le rendant inepte aux rudes devoirs militaires, le terme de son engagement étant fini, il se disposait à retourner dans son pays natal, lorsque la dernière bataille décisive lui offrit une occasion de se distinguer et d'ajouter aux sacrifices journaliers de près de six mois, des blessures qui recevront plus tard leur récompense. Dimanche, 3 novembre, il se dirigeait vers l'ennemi, plein d'allégresse. Il fut bientôt emporté au plus fort de l'engagement entre la Vigne Santucci et Mentana. Il se battait depuis deux heures, quand remontant un étroit sentier qui conduisait à une petite émnience occupée par les garibaldiens, il reçut une balle de l'ennemi qui entra parla lèvre -supérieure, suivit la gencive, brisa la mâchoiue et se logea du côté gauche. Il retourna de nouveau avec sa compa gnie au milieu de la fumée et des grondements du ton nerre, quand les Franrais, ayant ouvert le feu par derrière, une de leurs balles lui entra dan» t'épaule droite et lui effleura la clavicule à sa sortie.

« Cette balle a dû être tirée du bas, où étaient les Français, et les chirurgiens s'accordent à dire que c'est une de leurs balles. Ce dernier coup le renversa; mais aussitôt qu'il fut revenu de la secousse, il essaya de se relever, quoiqu'à ce moment la fusillade autour de lui était terrible. Un brave soldat français qui se trouvait auprès lui dit qu'il était inutile de se j-elever et lui conseilla de s'etfacer, sans quoi il serait probablement atteint de nouveau ; et eu disant cela, il s'arrêta, prit son mouchoir, le lui attacha sous le menton, pour supporter la mâchoire ensanglantée. Mais ce devoir de charité était à peine terminé qu'une balle atteignit ce pauvre soldat et l'écrasa près de lui; et les douleurs qu'il endurait peu de temps

(I) LoniUm Weekhj Reghirr dn 15 di-combro 18G7.

avant d'expirer, étaient si vives, qu"il priait LaRocque de tirer snr lui.

« Quand le feu se fut un peu modéré, LaRocque se leva au milieu des blessés et des nions, et se traîna à l'ambulance, qui n'était rien autre cliose qu'une couclie de paille répandue à la hâte autour d'une petite chapelle adossée sur la route do Rome. Les forces s'étaient toutes dirigées à l'attaque du village et du château, et pendant toute la nuit postèrent des gardes autour des murs élevés de Mentana. L'aumônier et les chirurgiens étaient occupés sur le champ de bataille, et quand LaRocque atteignit la chapelle dans l'obscurité, c'était seulement pour y passer la nuit. Il n'y avait pas d'eau dans les environs plus près que Mentana. Les soutï'rances atroces qu'il a dû endurer cette nuit-là, par suite de la perte du sang et de la fièvre brûlante causée par ses blessures, devaient être suffisantes pour lui ûter la vie. Dans la matinée, il fut transporté à Rome, où il resta trois semaines à l'hôpital, d'où il fut transporté à la lin de novembre au Collège Américain : c'est laque je le visitai le 1er décembre.

« Le jour précédent, il avait reçu la visite du Cardinal Reisach et de Mgr. Nardi. Quand j'entrai dans la chambre, il me représentait l'image de la mort. 11 n'y avait pas un sourire de contentement ; mais la barbe à demi croissante de sa figure, le visage pâle et amaigri, l'œil hagard et fatigué, laissaient une expression de douleur dans l'esprit, qui rappelait Gethsémanie.

«C'était peu de jours avant la douloureuse opération qu'il avait subie, où trois morceaux des os brisés du cou avaient été extraits de l'épaule, laifsant une large blessure que le moindre mouvement du corps ouvrait. Il me montra son bras droit qu'il tenait étenda sur un coussin, et en le soulevant, je me suis aperçu des souffrances atroces que lui causait le moindre changement de position.

(I Après avoir respiré l'air de la nuit, le soir de la bataille, il avait conti-acté une irritation de poumons qui ne fit que s'aggraver et causait beaucoup d'inquiétude aux médecins, alors que les plaies du visage se cicatrisaient promptement. Depuis n^a visite, il est constaié qu'il a pris du mieux; mais ceux qui l'entourent ne conservent que peu d'espérance de lui conserver la vie. Je dois ajouter que son esprit fut quelque peu troublé à la nouvelle du départ des trois chirurgiens français qui le soignaient et que le comité de secours de Paris avait envoyé le lendemain de la bataille. Il avait grande confiance dans ces

n LE CANADA ET LES

trois médecins, — ce qui y contribua encore, fut le départ de plusieurs de ses amis pour le Canada.

« Nous ne pouvons que penser qu'un tel courage sera récompensé en cette vie par des grâces abondantes qui le préserveront du mal, et qu'un tel dévouement à l'Eglise sera couronné par une mort digne d'un héros martyr de la cause sainte.

Il Hugh Murray vient aussi de Montréal; il a fait son éducation à Québec ; il y a six ans et demi qu'il est zouave ; il est sergent dans la première compagnie du premier bataillon de ce corps, l'un de ceux par conséquent qui commença le premier l'attaque à Mentana, et qui eut le plus à souffrir. Il a été blessé au commencement même de l'action.

« Là où la monotonie de la campagne cesse et que les broussailles et les coudriers font sentir l'approche des collines, là fut le lieu où les dragons furent envoyés en éclaireurs, où ils aperçurent l'ennemi, et revinrent a bride abattue. Quand la première compagnie arriva au sommet de la colline, au détour d'un angle de celle-ci, elle aperçut Tennemi en position au-delà d'un vaste espace, du centre duquel se trouvait une chapelle. Elle résolut d'empêcher l'ennemi de s'avancer plus loin sur le chemin. Autolir s'étendaient d'épais taillis où se cachaient les tirailleurs de Garibaldi et le chemin qui conduisait à Mentana, sui vaut la pente de la colline, se trouvait exposé au feu des éminences voisines. L'endroit était bien choisi. Les zouaves ne s'avancèrent au milieu du terrain et n'arrivèrent à la chapelle, qui devait bientôt leur servir d'ambulance, que sous les feux croisés de l'ennemi. La moitié de la compagnie se mit à l'abri derrière la muraille, pour former une réserve et conserver un point de communication avec l'armée. Durant ce temps-là, l'autre partie de la compagnie, sous les ordres du sergent Murray, après avoir fait feu, reçut ordre de charger à la baïonnette et de balayer l'ennemi du chemin, de la cote et des broussailles ; ce qu'ils firent en deux charges; le lieutenant commandant une division et Murray l'entre. Ils chassèrent l'ennemi deux fois de sa position ; puis ils reçurent ordre de se séparer et de repousser l'ennemi sur la droite et sur le chemin, puis de faire halte.

Il Ceci fait, le brave Murray se trouve séparé de ses soldats et resta avec quatre hommes au milieu d'un taillis, à gauche du chemin. Les garibaldiens voyant la poursuite suspendue, revinrent à la charge, et l'un de leurs ofïi

ciers, à la tête d'un corps, traversa de nouveau le chemin, et vint prendre position sur une hauteur justement opposée en droite ligne au lieu où se trouvaient Murray et ses quatre hommes.

« L'officier garibaldien, voyant de sa position que Murray était le commandant, le coucha en joue, fit feu, le manqua et tua un homme qui se trouva derrière lui ; un second coup de feu de cet officier atteignit cette fois Murray et la balle lui pénétra dans les chairs du bras droit, juste au-dessus du coude ; elle glissa sous la peau et sortit vis-à-vis le poignet, sans endommager les os.

« Le mousquet lui tomba des mains, le bras étant paralysé. Les soldats voulurent escorter leur sergent mis hors de combat jusqu'à l'ambulance; mais il leur ordonna de rester à leur poste. Les compagnies s'avancèrent, et quand il les vit si pleines d'ardeur, il eut de la difficulté à s'empêcher de se traîner pour les suivre. La lutte devint animée et les fusillades succédaient aux fusillades jusqu'à ce que la mêlée se fut concentrée à Vigna Santucci, le point décisif du jour.

« Dans l'ambulance, un médecin pansa sa blessure ; mais quelques instants après, des bandes garibaldiennes, qui étaient restées, environnèrent presque la petite chapelle et se mirent à faire siffler les balles au.x oreilles des blessés, quoiqu'il y eut un pavillon noir arboré sur Fambulance. Murray, qui avait encore l'usage d'une jambes se traîna dans un coin derrière l'autel et échappa ainsi au danger d'être blessé une seconde fois, quoiqu'il fut retiré de la lutte. Garey dit aussi que les garibaldiens ont tiré sur lui chaque fois qu'il reconduisait un camarade blessé à l'ambulance.

« Le lendemain, Murray fut conduit à Rome, où il resta quatre semaines dans les hôpitaux du St. Esprit et de Ste. Agate ; mais depuis le mois de décembre, il est au Quirinal où sont logés les convalescents dans de belles et grandes salles où ils ont accès au jardin du Pape qui couvrent l'éminence, jardins tant admirés des visiteurs en hivei par la richesse et la variété de son contenu. »

Il est à propos d'ajouter que depuis que ces lignes out été écrites dans le journal anglais, MM. Murray et La- Rocque sont tous deux revenus à la santé, quoique ce dernier ne soit pas encore complètement guéri. Tous deux ont été décorés et faits chevaliers de Pie IX ; M. Murray a été promu au grade de lieutenant. M. LaRocque, au moment où nous écrivons, n'a pas encore été

trouvé assez fort pour reprendre le service ; il a dû revenir au Canada se reposer dans le sein de sa famille. Arrivé à Montréal le 24 juin, jour de la fête de St Jean Baptiste, il a assisté à la messe et à la procession, el a été l'objet d'une démonstration très-sympathique de la part de la population canadienne.

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