‹ Le Canada et les Zouaves PontificauxChapitre 65 sur 68 · L. Alfred Dostaler, St. Narcisse · texte numérisé non relu

L. Alfred Dostaler, St. Narcisse

Ernest Noël de Tilly, Arthabaska.

Louis Joseph Prince, L'Avenir, (St. Pierre de Durhara

(Miarlos Lamontagnc, St. Antoine, Hivicre-du-Loup.

Ferdinand Bellemare, St. Antoine, Rivière-du-Loup.

Ludger Gaudet, St. Christophe d'Arthabaska.

Emery Cloutier, St. Norbert d'Arthabaska.

Joseph Benoit, St. André d'Acton.

Diocèse de St. Hyacinthe.

Louis Blanchard, St. Hyacinthe.

Jean-Bajitistc Girard, St. Aimé.

Aristide Lavalléo, St. Aimé.

Joseph Francœur, Sorel.

Napoléon Cabana, Sherbrooke.

Diocèse de Rimouski.

Alphonse Martin, Rimouski.

Joseph Gagnier, Rimouski.

Louis Pouliot, Rimouski.

Aimé St. Laurent, Rimouski.

Diocèse d' Ottawa.

J. Alphonse Martineau, Ottawa.

Archidiocèse de Québec.

George Fournier, St. Thomas de Montmagny. Edmond Watters, St. Augustm.

EIzéar Hardy, Québec.

Arthur Pennée, Québec.

Calixte Gagnier, L' Anse-à-Gilles.

Guillaume Irvine, Ile Verte.

Nous empruntons à plusieurs lettres de M. l'abbé Suzor, aumônier, les détails du voyage du quatrième détachement.

Aucun incident remarquable ne signala la traversée, si ce n'est celui-ci :

En mettant le pied sur le navire, les Zouav^s avaient remarque un jeune nègre, qui paraissait cacher sous une noire enveloppe, une excellente àme, et un cœur animé des plus beaux sentiments. En peu de temps, on connut son histoire, et l'on sut que G. G*** était de l'état de Pensylvanie, et né de parents protestants et pauvres. Gomme il laissait entrevoir des talents assez remarquables, une famille l'accueiUit dès le bas âge, et lui fitsuivreun cours classique dans un collège, à Philadelphie. Persuadée qu'il serait très-apte à exercer la charge de ministre, celte même famille lui avait assuré une somme de $500, pour terminer ses études Ihéologiques. Elle ne s'était pas aperçue jusque-là, qu'en faisant avancer ce jeune homme dans la voie des sciences, elle le mettait en état de distinguer le chemin qui conduit au vrai bonheur. En eûét, G. G*** ne tarda pas à comprendre qu'il avait marché dans l'erreur, et qu'il devait en sortir. Aussi, sans tarder, il alla trouver un prêtre à New York, M. Louis Gouin, de la Gompagnic de Jésus, qui l'instruisit dans la religion catholi-

que, reçut son abjuration et le baptisa le 17 juin dernier. Dès ce moment, G. G**' n'eut qu'une pensée, celle d'utiliser pour la vérité les connaissances qu'il avait reçues. Or, le 27 juin dernier, les Zouaves le rencontraient sur la Ville-de-Paris, en loute pour Paris et Rome.

— Vous avez,sans doute, lui dirent-ils, les fonds nécessaires pour entreprendre un si long voyage.

—Je n'ai que deux francs, répliqua le jeune homme, c'est bien peu de chose à la vérité ; mais je me remets entre les mains de la Providence, qui me protégera, je l'espère.

Voici, maintenant, comment ses vœux ont été exaucés. Lacompagnie française a consenti à le conduire en France, sans exiger d'autre payement que son travail. Du Havre à Paris, il a voyagé aux frais de M. l'abbé Caragon, qui a fait la traversée avec les Zouaves; de Paris à Rome, il a été aux frais des Zouaves. En apprenant ses aventures etl'abnégation dont il avait fait preuve, en s'éloignant de ;sa famille, pour suivre la voie qui l'appelait, tous se sont dit avec enthousiasme: — « Nous lui ferons une part de l'argent que nous avons pour nos menus plaisirs, et nous le conduirons à Romo; A l'heure où M. Suzor écrivait ces détails, il avait en mains la jolie somme de 115 francs, produit de la collecte.

«Après unepériocle de onze jours passés sur l'eau, continue M. Suzor dans une autre lettre, vous n'avez pas d'idée des désirs ardents que nous formions de voir la terre ferme. Aussi, à la première nouvelle, personne n'eut d'expressions assez enthousiastes pour chanter son bonheur. A quatre heures du matin, le 7 juillet, nous avions devant nous l'Isle Oucssant, distante de dix lieues de la ville de Brest, en face de laquelle nous devions jeter l'ancre. Trois heures plus tard, nous étions à quelques arpents des côtes de la Bretagne.

«I Le cadran du bateau marquait dix heures, lorsque le capitaine Surmont donna l'ordre de lever l'ancre, et en peu de temps nous étions en roule sur la Manche pour le Havre, où nous arrivâmes le 8, à huit heures du matin. Nous fûmes accueillis par M. Masquelier, de la maison Emile Masquelier et Gie., qui nous obtint l'exemption de la visite de MM. les douaniers, et nous conduisit à la gare du chemin de fer.

«A dix heures et demie du matin, nous étions dans les chars, en route pour Paris. Nous traversâmes dans la journée à peu près la Normandie toute entière, et nous

Ili LE CANADA ET LES

ne pouvions nous laisser d'admirer ses campagnes éclatantes de verdure et, en grande partie, couvertes de moissons dorées qui n'attendaient que la faux du moissonneur.

(( A six heures, nous avions parcouru une distance de cinquante quatre lieues, et nous faisions notre entrée dans Paris. A la vue des monuments gigantesques qui bordaient le chemin, des mille et une flèches qui s'élevaient dans les airs, des boulevards grandioses encombrés dr promeneurs, il n'y avait à s'y méprendre, nous étions dans la capitale de fa France. M. Fallace, qui nous attendait à la gare, donna immédiatement des ordres pour confier nos bagages à un omnibus, et nous allâmes nous installer à l'hôtel Fénélon, où nous attendaient M. Poussiègle et plusieurs autres, et où nous reçûmes la plus franche et la plus cordiale hospitalité. Nous en étions d'autant plus aise que nous étions un peu fatigués, aussi Morphée n'eut pas la peine cie nous répéter Tinvitation d'aller rous reposer à l'ombre de ses pavots. Nous prîmes le souper, un peu de récréation, puis le lit, pour nous préparer aux courses du lendemain, car nous devions séjourner trentesix heures à Paris.

« Comme vous avez pu le voir par ma dernière lettre et ce que vous venez de lire, nous n'avions pas eu le bonheur d'entendre la sainte messe depuis notre départ de New- York. Vous comprenez sans peine combien il nous tardait d'aller témoigner au Dieu trois fois Saint notre reconnaissance [jour la belle traversée que nous avions eue, par l'oblation du divin Sacrifice. Déjà à notre arrivée dans notre hôtel, on nous avait désigné le sanctuaire, où, de bonne heure le lendemain, nous dirigeâmes nos pas : c'était l'église de Saint-Sulpice, qui était pour ainsi dire à notre porte, et dont M. le curé, le vénérable M. Hamon, avait donné tant de marques d'affection aux Zouaves Canadiens.

« Une bonne fortune m'était réservée pour le lendemain, le premier ecclésiastique auquel je pus serrer la main était le digne octogénaire dont je viens de prononcer le nom. Il me conduisit lui-même à l'église, et, comme pour mettre le comble à toutes les faveurs que nous avions reçues depuis le commencement du voyage, il me fut donné d'immoler la victime sainte sur l'autel de Marie notre protectrice, notre mère à tous, et pour mes chers Zouaves et pour moi. Ce n'est pas tout. M. le Curé de St. Sulpicc voulut bien nous dire la sainte messe, le jour de notre départ de Paris, et adresser à nos chers Zouaves des paroles dont ils garderont longtemps un touchant sou-

venir. Il parla de la foi vive qui animait les Canadiens, et qui se traduisait par des actes dignes des chrétiens du moyen-âge.

« Honneur, s'est-il écrié avec enthousiasme, honneur à « un pays qui a produit des enfants tels que vous ; honneur « à vous, messieurs, qui avez su si bien correspondre aux « desseins de la Providence. La France vous regarde avec « des regards d'envie, l'univers entier salue votre noble « dévouement, les anges vous contemplent et veillent sur « vos p'as. Marchez avec courage où vous appellent la reli •f gion et l'honneur ; marchez et que rien ne vous arrête. « Si vous succombez sur le champ de bataille, des couronnes « d'immortelles ceindront vos fronts pour l'éternité; si vous •1 retournez au pays natal, on vous bénira, chacun sera « trop heureux de vous serrer la main, vos compatriotes « s'écrieront avec bonheur en vous voyant : Ce sont là les « soldats de l'Eglise et de son Chef. Honneur à de tels « héros !»

« Ces paroles produisirent de vives impressions dans les cœurs de nos nobles croisés, et ils ne voulurent pas laisser la capitale de la France sans témoigner au vénérable prêtre, leur reconnaissance pour la bienvenue toute cordiale qu'il leur avait souhaitée. Voici à peu près leur adresse de remerciements qu'ils signèrent tous.

A M. Uamon, curé de Si. Sidpice de Paris.

Vénérable Curé,

Nous sommes à la fois> heureux et humiliés de l'accueil chaleureux et sympathique que vous venez de nous faire, à notre passage dans la capitale de cette belle France, que nos pères nous ont appris à chérir et à bénir. Si nous avons conservé ces nobles sentiments que vous vous êtes plu à admirer dans les démarches que nous avons faites pour voler au secours du bien-aimé pontife de l'Eglise catholique, nous les devons à ces hommes qui ont respiré leur amour de cette même Eglise sur le sol que vous habitez et que vous fécondez par vos vertus et vos travaux apostoliques.

Merci, vénérable cure, pour les bonnes paroles que vous nous avez adressées, merci au nom de la religion que nous voulons aimer et défendre, merci au nom de la France dont nous sommes les enfants, merci au nom du Canada que nous ne cessons de protéger !

Nous sommes vos enfants respectueux, ^ Zouaves Pontificaux.

« Dans le cours de la matinée, on vint nous avertir qu'une grande faveur, que n'avaient pas eue les derniers détachements,nous attendait. Le nonce de Sa Sainteté à Paris, Son Excellence Monseigneur Chigi, désirait nous donner

audience. Inutile de vous dire, que cette nouvelle fut accueillie avec bonheur. En etTet, à onze heures de l'avantmidi, nous entrions dans le palais de Sa Grandeur, nous recevions dans un religieux silence les bonnes paroles qui tombaient de sa bouche, comme une douce rosée sur nos âmes, puis une bénédiction qui nous semblait descendre du ciel.

« A trois heures de l'après-midi, le 10 juillet, nous lais sâraes Paris, emportant un précieux souvenir des monuments religieux et profanes que nous avions visités, pendant les deux jours passés dans cette grande ville. Quelques minutes plus tard, nous étions sur la voie ferrée en route pour Lyon, où nous arrivâmes le 1 1, à sept heures et demie du soir.

« Gomme au Havre et à Paris, nous étions attendus. MM. P. Dugas, Louis Juster et plusieurs autres, nous serrèrent affectueusement la main, nous conduisirent à l'hôtel Michel, et de là à la cathédrale, où nous eûmes le bonheur d'entendre la sainte messe, après laquelle on nous servit un excellent déjeuner, auquel prirent part avec nous les deux messieurs qui nous avaient reçus à la gare, et de plus MM. Victor de Laprade, de l'Académie française, Ant. MoUière, avocat, et plusieurs autres notabilités de la ville.

«Gomme vous le voyez, nous étions en bonne compagnie, et vous ne serez pas peu surpris quand je vous dirai qu'il fallut répondre à deux discours que nous adressèrent ces messieurs, le premier pour nous souhaiter la bienvenue, le second pour nous présenter un bouquet au nom des dames de Lyon. Jamais la charge d'aumônier n'avait pesé plus lourdement sur moi que dans cette circonstance. Il fallait pourtant bien s'exécuter, car l'honneur du détachement pressait. Je ne vous rapporterai pas ce que j'ai dit, vje craindrais de nuire à la bonne idée que vous vous faites de la séance qui nous a tant édifiés; je dis édifiés, .car nous avons entendus, ce jour-là, des discours que ne désavoueraient nos chaires catholiques. »

Voici en quels termes, VEclio de Fourvières signalait le -passage du quatrième détach3ment à Lyon. On ne saurait assez admirer la bienveillance avec laquelle l'écrivain parle des Ganadiens :

Samedi dernier est arrivé à Lyon un nouveau délaclionient do cin- , quanle volontaires (Canadiens, se remlanl à Rome avec ileux aumôniers. C';s braves jeunes gens, comme leurs dévancics, nous ont charmés par leur saint enthousiasme cl lenr belle tenue. Aussitôt arrives à la ■ gare, ils se sont dirigés vers la Cathédrale et ont entendu la messe,

pontlant laqiujllc ils ont chanlo le Veni Creator, suivi d'un cantique à la Sairilo Vierpe. Ils ont ensuite visité le trésor, qui leur a été montré par M. le maître des cérémonies, et ont vénéré avec une grande dévotion le cœur de Sdint-Vinconl-de-Puul.

Au déjeuner qui leur a été préparé, plusieurs Lyonnais ont eu le bonheur do s'asseoir dans leurs rangs et d'échanger avec eux ces sentiments d'aflection qui naissent bien vite dans les cœurs animés de la môme foi.

Des toasts vivement applaudis ont été portés au Saint-Père et aux volontaires du Canada, par MM. Victor de Laprade et Mollière.

L'un de MM. les aumôniers a répondu à ces vœux avec un tact, une courtoisie, un sentiment parfaits.

Plusieurs combattants de Mentana, parmi lesquels M. le capitaine Kersabioc, sont allés à. la rencontre de cette troupe dévouée, dont ils ont, par leur exemple, excité la noble émulation. Les Canadiens les égaleront j)ar leur courage ; ils les surpassent déjà par leur dévouement, qui les fait accourir des contrées éloignées du Nouveau-Monde.

Ils quittent, pour la plupart, des iiositions honorables et lucratives, et abandonnent leurs familles, qu'ils n'espèrent pas revoir avant la lin de leur rcrvice.

Deux cent cinquante de ces Français d'outre-mer sont maintenant ■enrôlés au service du St. Siège. Ce sont tous des gens dï'lite, choisis entre des milliers qui demandaient à les suivre.

Braves Canadiens, il semblait, en vous quittant, que nous étions déjà de vieux amis, et c"esl avec une cordialité parfaite que tous les Lyonnais présents se sont associés à l'adieu qui vous a été adressé par l'un d'eux : Au revoir ! à Lyon ou à Rome peut-être ; mais, pour plus sur, au ciel !

<i A dix heures et demie, continue M. Siizor, nous prîmes les chars pour nous rendre à Marseille, où nous arrivâmes le même soir à onze heures.

« Il y a dans cette dernière ville un homme qui s'est acquis, par son dévouement et son énergie pour la bonne cause, des titres à la reconnaissance de tous les catholiques qui passent chez lui avec un bon désir dans l'âme. Son nom est M. Paschal. Fidèle à sa mission de souhaiter la bienvenue à tous les Zouaves Canadiens, il était à sou poste pour nous recevoir et nous conduire à l'hôtel BeauvaUjOÙ il avait fait préparer un souper copieux auquel nous fîmes honneur. Le lendemain, il nous conduisit à l'église St. Charles, où je célébrai la sainte messe pour implorer les bénédictions du ciel sur la continuation de notre voyage.

« Après le déjeuner, nous nous rendîmes au bateau Comte de Baciocchi^ qui devait nous transporter à Civitta- Vecchia.

« Il y a, de Marseille à Givitta-Vecchia, une ligne de bateaux qui vont directement, en trente heures de marche, à ce dernier port de mer ; mais ils ne partent que le jeudi

de chaque semaine. Comme nous étions arrivés à Marseille le samedi soir, et qu'il nous eut fallu demeurer là quatre jours, nous avons préféré prendre un bateau, qui ferait à la vérité le trajet en plus de temps, mais qui nous conduirait à Civitta-Vecchia deux jours plus tôt que le bateau du jeudi. C'est ce qui vous explique pourquoi nous avons stationné un jour devant Gènes et un jour devant Livourne.

« Nous étions encore en rade dans le port de Gènes, le capitaine était à la veille de donner le signal de lever l'ancre, lorsque le ciel commença à se noircir. D'épais nuages grisâtres vinrent s'amonceler au-dessus de nos têtes, et de leurs larges flancs s'échappaient des éclairs suivis de coups de tonnerre qui portaient la terreur au fond de l'âme. L'aquilon se mit à déchaîner les vents qui sifflaient autour de nous et agitaient notre navire, de manière à nous donner quelque crainte pour la nuit dans laquelle nous allions entrer. Chacun de se regarder en silence et de se dire : partirons nous à la veille d'une tempête? Hélas! nous comptions sans la hardiesse de nos marins. Les gaillards en avaient vu bien d'autres. Aussi, à peine le cadran du bateau eut-il marqué l'heure du départ, qu'ils étaient à l'œuvre pour nous lancer impitoyablement sur la mer.

« Vous pouvez croire sans peine que notre premier soin fut de nous humilier sous la main du Dieu des tempêtes, et de lui rappeler la sainteté de la cause que nous avions embrassée, et que nous allions défendre au péril même d'une vie qu'il devait nous conserver dans l'intérêt de son Eglise et de son chef. Nous nous adressâmes ensuite à Celle qui veille sur les voyageurs et les conduit toujours sûrementau port. Nos prières furentexaucées, nou.s fiÀmes bien ballottés par les vagues, mais nous pûmes dormir assez bien et nous réveiller le lendemain en face de Livourne.

'( Il y avait deux jours et trois nuits que nous avions laissé Marseille, c'était le mercredi matin, 15 juillet. Chacun avait hâte de mettre pied à terre et, qui plus est, sur la terre de notre Saint Père le Pape. Nous devions y arriver sur les cinq heures du malin ; mais par un retard forcé à Livourne, nous ne pûmes jeter l'ancre à Civiila-Vecchia qu'à huit heures. Nous n'avions pas les yeux assez grands pour regarder autour de nous. Nous aperçûmes d'assez belles fortifications où stationnent quelques centaines de «oldats français, qui sont là pour dire aux passants que la

France conserve encore un peu du sang de nos rois trèschrétiens.

'( Mille et mille pensées se pressèrent dans mon âme à l'instant où il me fut donné de voir devant moi le port de Civitta-Vecchia ; mais il nous fallait penser à mettre pied à terre. Nous reçûmes à bord la visite de M. l'adjudant Gaulier qui ne cesse de témoigner les plus grands égards aux Zouaves Canadiens, et surtout à leurs aumôniers. Nous lui serrions encore la main, lorsque je vis s'approcher du bateau M. Moreau et deu.x Zouaves Canadiens, qui venaient nous souhaiter la bienvenue. Je ne puis vous cacher l'émotion que je ressentis en ce moment; et quelques larmes s'échappèrent de mes yeux. Rencontrer à 1700 lieues de son pays, des Canadiens, et des Canadiens qui viennent sympathiser avec nous, vous ne sauriez croire ce que l'on éprouve de bonheur dans ces moments fortunés. Nous nous embrassâmes comme des frères, et après quelques mots échangés sur la santé de nos chers Zouaves déjà dans les murs de Rome, nous nous rendîmes à terre.

« Nous prîmes à Civitta le café et le dîner, car le train du matin pour Rome était parti, et ce ne fut qu'à trois heures vingt minutes que nous pûmes nous embarquer pour la Ville-Eternelle, terme de notre voyage.

« Dès la veille de notre arrivée, M. Moreau avait fait dire aux Zouaves stationnés à Monte Rotondo et à Velletri qu'il allait recevoir le lendemain de nouveaux frères d'armes. Aussi, une cinquantaine de ces chers enfants du Canada, étaient rendus à la gare pour nous serrer la main, et c'est en leur compagnie que nous nous rendîmes, MM. Moreau, Roy et moi, au Cercle Canadien. Pour nos nouveaux Zouaves ou les conduisit de suite à la caserne oiî on leur assigna un logement.)»

Ce récit ne serait peut-être pas complet si nous ne parlions de l'audience accordée parle Saint-Père au quatrième détachement, à laquelle assistaient également le second et le troisième. Cette audience est en quelque sorte le couronnement du voyage. Du reste, le Souverain Pontife y a manifesté une telle bienveillance et une si grande bonté paternelle pour les Canadiens et le Canada, qu'on sera heureux, sans doute, d'en connaître tous les détails, pour les rappeler dans les années futures, et les conserver comme un des plus touchants souvenirs de nos Zouaves Pontificaux.

<i Le 21 juillet, écrit M. l'abbé Suzors, nous reçûmes

visite d'un ofTicier qui nous prévint d'une manière officielle que nous verrions le Saint-Père à cinq heures du soir, le même jour. Par bonheur j'étais présent au Cercle Canadien au moment même de la visite du fonctionnaire. Jugez de notre joie et de celle de nos chers enfants qui, dans quelques heures, seraient aux pieds du vicaire de Jésus-Chi'ist.

« A cinq heures précises, nous arrivions au Vatican, MM. Moreau, Lussier, Routier, Roy et moi, accompagnés de nos chers Zouaves et du colonel Allet. Après avoir traversé de larges corridors et monté plusieurs escaliers eu marbre, aux pieds de chacune desquelles était une gardenoble portant la lance au bras, on nous introduisit dans une vaste salle, appelée la Salle du Trône, où le Saint-Père donne ses grandes audiences. Il y avait une vingtaine de minutes que nous attendions, lorsqu'un évèque vint nous avertir que Sa Sainteté approchait ; en effet, deux ou trois minutes plus tard, je vois apparaître plusieurs évèques et au milieu d'eux le vieillard du Vatican portant une soutane blanche, une calotte, une ceinture et des bas de la même couleur, un chipeau de soie rose avec galons d'or et des souliers en maroquin rouge bordés en or. 11 n'y avait pas à s'y tromper, c'était l'immortel Pie IX.

<( A cet instant une grande et agréable surprise nous était ménagée. Sa Sainteté, au lieu d'entrer dans la salle, passa outre, et dit à l'un de ceux qui l'accompagnaient de nous dire de le suivre. Où allions-nous, vous ne sauriez le croire ? Nous marchâmes, nous traversâmes d'immenses salles ornées de tableaux, toujours précédés de notre Très Saint-Père, et nous arrivâmes dans son jardin. C'était là qu'il voulait recevoir ses enfants du Canada, qu'il aime comme, vous avez pu vous en convaincre et comme vous allez le voir d'une manière toute particulière.

<( C'est alors que commença une scène des plus touchantes et qui fera du jour où j'en ai été témoin le plus beau de ma vie. 11 nous fit tous approcher de lui, en nous disant qu'il allait nous commander, qu'il en avait bien le droit. Près de lui se trouvaient d'immenses plateaux chargés d'oranges et de llenis, et un troisième, plus petit, rempli de médailles à son effigie.

«Pour qui ces fleurs et ces fruits? C'est pour vous, « enfants du Canada, nous dit le Saint Pontife, que J'ai « fait préparer ces bouquets. Je vais d'abord vous les dis- « tribuer et je vous bénirai ensuite.

Kt le croirez- vous ? Pic IX, l'immortel Pie IX, voulut

de sa propre main donner à chacun de nos chers Zouaves un bouquet de Heurs cueiUies dans ses jardins, une orange et une médaille. Ce n'est qu'après avoir vu entre les mains de tous ceux qui étaient là, les présents qu'il leur destinait que, J'evenant au milieu de nous, il nous adressa ces paroles qui resteront jusqu'au dernier moment de la vie, gravées dans le cœur de tous ceux qui les ont entendues :

« Maintenant, mes enfants, je vais vous bénii-, et labéné- « diction que je vais vous donner sera pour vous, vos « familles et tous ceux qui vous sont chers. Cette bénédic- « tion vous accompagnera dans les dangers de la vie, au « moment extrême, et sera pour vous tous un gage de « bénédiction pour la vie future. »

« A ce moment solennel, nous sommes tombés à genoux et nous entendîmes le chef de l'Eglise nous bénir au nom du Père et du Fils et du Saint-?]sprit.

« Après nous avoir béni, notre Très-Saint-Père s'est informé du Canada, de son climat, de nos diocèses respectifs, et de ceux des jeunes soldats que nous lui présentions. Sur ce, je lui dis, qu'ils étaient de toutes les parties du Canada, et qu'ils étaient envoyés comme un témoignage de son attachement au Saint-Siège et de son ardent désir d'apporter quelqu'adoucissement aux douleurs dont son cœur était navré depuis si longtemps. A ces paroles, il leva les yeux au ciel en semblant dire que c'était de là qu'il attendait son courage et sa force. Je lui dis encore que j'étais du diocèse des Trois-Rivières, dont Monseigneur Cooke était le premier évoque. — Ah! oui, répliqua Sa Sainteté, c'est moi-même qui l'ai créé, ainsi que plusieurs autres en Canada. Je ne sais pas pourquoi on n'a pas donné un nom de saint à ce diocèse, c'est sans doute par respect pour quelque ancienne tradition.

« Il avait fini de parler quand il nous fit signe de le suivre. Nous continuâmes notre marche dans les allées de son magnifique jardin, et nous arrivâmes à une grande porte, dans l'angle de laquelle il prit un siège qui s'y trouvait. Nous étions encore une fois tous en sa présence, et c'est là que se termina bien joyeusement l'audience du troisième et du quatrième détachement des Zouaves Canadiens. Voici comment :

« En face de la porte dont je viens de parler, ou a fait pratiquer sous terre un jet d'eau que l'on fait jouer au moyeu d'un ressort qui se tourne à l'extérieur et dont Notre Très-Saint Père connaît le secret pour s'en être servi

déjà dans une circonstance bien solennelle. Un des évoques assistants invita les Zouaves à s'approcher de la porte en question, sous prétexte de leur faire admirer quelque chose ; et juste au moment où la curiosité les avait à peu près tous attirés dans ses filets, Sa Sainteté voulut se donner le plaisir de les arroser pour voir quelle attitude ils prendraient. Inutile de dire que, ne sachant pas si ce n'était pas un second déluge qui venait les inonder, nos chers enfants s'enfuirent, à la grande joie du Saint-Père et de tous les évèques, qui riaient à gorge déployée.

— « Comment, dit Sa Sainteté, en s'adressant au Colonel qui était à ses côtés, vous m'avez amené des soldats qui ne savent pas résister à l'ennemi.

— "Ah! répondit le Colonel, il n'y arien d'étonnant, Très-Saint-Père, de les voir fuir devant un ennemi qu'ils ne s'attendaient pas à rencontrer ici ; mais quand ils auront à lutter contre le fer et le plomb, ils sauront bien se tenir à leur poste.

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