‹ Le Canada [microforme]Chapitre 14 sur 46 · C 54) LE CANADA · texte numérisé non relu

C 54) LE CANADA

sur les bons exemples qu’ils avaient devant les yeux, et

se faire un devoir de la nécessité où ils se trouväient de

vivre en véritables chrétiens, dans un pays où tout les portait au bien et les éloignait du mal. »

{La compagnie ds Cent Associés était douée de ce bon vouloir, de cette intention droite qui gagne des mérites pour l éternité; mais elle-était dépouryue de l'initiative intelligente, active et D

[| inspire ldvonfiance su‘ veille les détailset pourvoit au

esoins ? aussi ne-sut- elle-pas : imprimer à la colonisation l'essor attendu de ses travaux; elle ne parvint pas même à sauveg:rder ses intérêts privés. En 1663 elle était à la-fois ruinée et dissoute : le nombre des totôns ne dépassait guère deux millé. Ce fut alors que le gouvernement français reprit possession du Canada, et résolut de protéger efficacement les colons attaqués par les Iroquois, leurs perpétuels ennemis, L’ordonnance royale rendue sur la proposition de Colbert étendait à la Nouvelle- France les principes administratifs qui régissaient la mère patrie. Elle organisait à Québec un Coñseil souverain, investi de prérogatives äi änalogues à.cellés dés” parlements;-chaïgé d'enregistrer les édits émanés du souverain pour leur donner force de loi, d’administrer les finances, de diriger l'exploitation des forêts , le commerce, l’industrie, de juger en dernier ressort les affaires civiles et criminelles. .

Ce conseil était composé du gouverneur, de l’inten-

dant, d’un procureur du roi et de plusieu's conseillers.

Sous le rapport religieux, le Canada avait d’abord

relevé de l’archevêché de Rouen; mais en 1657 le saintpère y avait créé un vicariat apostolique, érigé en évêché treize ans plus tard (1670). Il fut convenu que le choix de l’évêque serait exclusivement réservé au souverain ji pontife; que le prélat élu prêterait serment au roi de | France, et ferait partie du”’conseil supérieur !.

1 Le premier évêque du Canada fut François de Laval, de l’illustre maison de Montmorency. Ses vertus brillèrent d'un vif éclat au Canada, et ajoutèrent un nouveau lustre à son nom.

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Le gouverneur, investi des pouvoirs les plus étendus, avait le droit de requérir les forces militaires, réglait les affaires extérieures, et représentait le roi.

L’intendant , à l'instar des préfets de nos jours, mais avec une autorité beaucoup plus complète, administrait les chemins, les finances, la marine, le commerce, etc. Une partie des affaires judiciaires rentrait dans ses attributions ; ses décisions pouvaient être réformées par le conseil d’ État siégeant à Paris.

Quant à la législation, il fut convenu qu on suivrait la © coutume de Paris, en y introduisant quelques modifica-

int pas fions locales. Cetie coutume admettait le partage égal des

663 elle successions, et. ar BE PP, Va NTI

Ps propriétés : fut portée à de telles limites, que l’exploitaou-

® tion des terres devenait presque impossible; il fallut re- L, et ré- 4 médier à ce grave inconvénient. En 1745 il fut défendu UéS par À de parceller des terrains qui n’avaient pas un arpent et PRnange demi de large sur trente de long.

Les concessions territoriales étaient accordées sousles / titres de seigneuries aux personnes réputées dignes et à capables de les bien administrer. Au lieu de les faire celle valoir directement, elles en confiaient ordinairement la

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émanés culture à des soldats vétérans ou à des familles labo- Fe rieuses, moyennant certaines redevances fixées d'avance e com-

en argent, en blé et en prestations. Ces fermiers de- “aient entretenir les chemins nécessaires, fournir le bois dont le seigneur avait besoin, faire moudre le blé au moulin seigneurial , et y laisser la quatorzième partie de la farine pour droit de mouture.

Dans le siècle qui s’écoula de 1663 à 1763, ces conces-

affaires

l’intenseillers.

d’abord

8 saint- sions importantes s’élevèrent au chiffre de deux cent évèché dix, et le même régime se continua sous la domination e choix anglaise ; il a été récemment aboli.

Averaln Les colons étaient obligés d'acheter à la France les

roi de PT objets manufacturés dont ils avaient besoin, et ils ne pouvaient vendre qu’à elle les produits de leurs travaux; il leur était interdit, sous des peines sévères, de coml'illustre | mercer avec des étrangers. Ces entraves, si préjudi- | au Ca- ciables aux intérêts de la colonie, ont été maintenues

jusqu’à notre époque; les règlements actuels établissent

enfin la liberté du commerce et de l’industrie; à présent | les Canadiens peuvent fabriquer, vendre et acheter sans ; entrave et sans restriction.

Le monopole dont ils ont si longtemps souffert pesait | sur eux avec d'autant plus d’inconvénients, que les fonctionnaires publics, pourvus de‘traitements médiocres,

| étaient autorisés à fournir à l’armée et aux habitants les ! marchandises nécessaires à leur consommation. De là Ji | de déplorables abus qui ne furent pas étrangers à nos \& défaites. Ces employés s’associaient pour vendre à un |! | taux élevé, et empêchaient la concurrence qui eût favoar . : risé les intérêts des consommateurs en produisant l’a- LU] | baissement des prix.

{ul Toutefois le régime inauguré en 1663 au Canada était no bien préférable à l’état ancien, et dès que le pays fut | RL ainsi replacé sous l'autorité directe de la couronne, la colonisation prit un certain essor, dû surtout aux sages | et habiles mesures adoptées par un homme d’un mérite | incontesté : c'était l’intendant Talon, dont le nom était RU Rene honor dans les fastes du parlement de Paris. fil ’agriculture, l'exploitation des bois et des mines de fer, Îles pêches de morue, reçurent une impulsion inaccou- | tumée. Des vaisseaux construits à Québec facilitèrent les ! transports, et le commerce de pelleteries acquit une im- ; portance telle, que la valeur annuelle de cette principale !: branche de l’industrie canadienne dépassa bientôt trois millions. Mais, dans ce commerce même, les colons anglais, voisins de nos compatriotes, réussissaient mieux que les Français. Entraînés par le goût des aventures maritimes qui distingue ordinairement les nations insu- : Jaires, les habitants de la Grande-Bretagne émigraient IA en plus grand nombre pour le nouveau monde, et y faisaient de plus importants bénéfices. Libres dans leur industrie , ils fabriquaient eux-mêmes, à bon compte, | les marchandises qu'ils échangeaient contre des fourrures avec les sauvages, et ils leur fournissaient les étoffes de leur goût, tandis que nos produits, préparés d'avance d’après certaines règles invariables, ne répon-

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daient ni aux caprices ni même aux besoins des acheteurs ; enfin nos rivaux leur vendaient sans scrupule et sans entrave ces funestes liqueurs fortes qui passionnaient les sauvages en les abrutissant, tandis que la loyauté du roi de France interdisait cette vente pour éviter les abus de l’ivrognerie, et faire respecter chez les pauvres Indiens les droits de la faiblesse et du malheur. Aussi les plus grosses parts des pelleteries allaient aux Anglais, et leurs gains dépassaient sensiblement les nôtres. Mais le temps et l'expérience tournèrent au profit de notre nation. Les Canadiens finirent par comprendre où étaient leurs vrais amis, et leur attachement pour les Français a bravé les injures du temps; elle a survécu à tous nos désastres. A la fin du siècle dernier, Chateaubriand, visitant les peuplades qui avaient connu nos religieux et nos sœurs hospitalières, remarquait qu’elles se souvenaient avec reconnaissance du drapeau de la France. « Un mouchoir blanc, dit-il, suffisait pour passer en sûreté à travers les hordes ennemies, et pour recevoir partout l'hospitalité. »

A la fin du xvir siècle, c’est-à-dire à l'époque qui nous occupe, la Nouvelle-France comprenait la plus grande partie de l'Amérique du Nord. Elle était limitée au nord par la baie d'Hudson, au midi par le golfe du Mexique, à l’est par l’océan Atlantique, à l’ouest par les

prairies situées en avant des montagnes Rocheuses, et |

connues de nos jours sous le nom de Far-West. Cette superficie égalait onze fois celle de la France; elle était d'environ trois cent mille lieues carrées, et se divisait en plusieurs parties ainsi dénommées : au nord, le pays de la baie d'Hudson et le Labrador, à l’est, l’Acadie, le Canada proprement dit et Terre-Neuve; à l’ouest, les pays d’en haut, situés autour des grands lacs ; au midi, la Louisiane, dans la vallée du Mississipi, récemment découverte et baptisée par ce vaillant de la Salle, dont nous avons déjà raconté les exploits (1682).

Les gouvernements de Versailles et de Londres vivaient en bonne intelligence, parce que la maison des Stuarts avait besoin de l'alliance de Louis XIV; mais

se \B8 LE CANADA

en Amérique les colons anglais luttaient incessamment contre nous, envahissaient nos possessions, et suscitaient contre nos compatriotes la fureur des Iroquois, qui vinrent nous attaquer. Le gouverneur du pays, M. de la Barre, était un vieillard malade et infirme; il perdit un temps précieux, accepta une paix humiliante, ; fut rappelé en France, et remplacé par un officier plus énergique, le marquis de Dénonville. Ce colonel de cavalerie venait au nouveau monde avec la volonté trèsarrêtée d'imprimer dans l'esprit des barbares le respect de notre puissance, et il débuta par un acte de nature à diminuer ce sentiment.

Avant les premières hostilités, il eut la fâcheuse idée d'attirer plusieurs chefs iroquois, d’une complexion rokreste, dans un guet-apens ; au lieu de conférer avec eux, il les fit prisonniers, au mépris du droit des gens, et les embarqua pour la France, où ils furent employés sur les galères. Ce procédé, indigne de l’autorité française, exaspéra les peuplades qu’on voulait intimider, et augmenta leur soif de vengeance. Elles coururent aux armes, furent vaincues dans plusieurs combats, virent leurs villages incendiés et leurs pays ravagés; cependant, comme elles avaient su se préparer d’inaccessibles retraites, en peu de temps elles réussirent à réparer laurs pertes.

Dès qu’elles se crurent suftisamment prépärées, elles

recommencèrent la lutte avec l’appui de l'Angleterre. La révolution de 1688 y avait détrôné le roi catholique Jacques IT, et avait appelé au pouvoir son gendre, Guillaume IIT, prince protestant de la maison d'Orange ‘et stathouder de Hollande. A partir de ce jour, l’antique alliance qui unissait les deux nations voisines et si sou-

vent rivales fut rompue. Une ère nouvelle d’hostilités

s’ouvrit, dura vingt-cinq ans, et fut suivie par une paix de trente années. Puis la guerre recommença; elle, aboutit à la destruction de notre puissance maritime et à la perte de la Nouvelle-France.

Les Iroquois, plus soutenus que jamais par les Anglais, pillèrent la partie occidentale du Canada pendant plus

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de dix années, et jusqu’en 1700 ils iicendièrent, massacrèrent et assouvirent leur rage avec d'autant plus de facilité, que nos colons, disséminés sur une immense étendue de territoire, ne pouvaient leur opposer aucune résistance efficace. Groupés, associés, se prêtant un mutuel secours, les Français se seraient défendus ; isolés, abandonnés à eux-mêmes, ils étaient à la merci des sauvages, et devaient subir les plus horribles traitements. Nous donnerons nne idée de la férocité de ces barbares, en reproduisant ici la relation du massacre de la Chine, petit bourg situé dans l’île de Montréal, à trois lieues de la ville du même nom. Ils y pénètrèrent de nuit (25 août 1689) et y trouvèrent tous les habitants endormis. «Ils commencèrent, dit le P. Charlevoix, par tuer les hommes; ensuite ils mirent le feu aux maisons. Par là, ceux qui y étaient restés tombèrent entre les mains des ennemis, et endurèrent toutes les horreurs que la fureur peut inspirer. Les barbares la poussèrent même à des excès dont on ne les avait pas encore crus capables, . . , . . , . . , . + LEP Ils mirent des enfants tout vivants à la broche, et centraignirent les mères de les tourner pour les faire rôtir! Ils inventèrent quantité d’autres supplices inouïs, et deux cents personnes de tout âge, de tout sexe, périrent ainsi en moins d’une heure dance les plus affreux tourments. Ceia fait, l'ennemi s’approcha jusqu’à une lieue de la ville, exerçant partout les mêmes cruautés, et quand ils furent las de ces horreurs, ils firent deux cents prisonniers qu’ils emmenèrent dans leurs villages. » Toutefois, à partir de 1696, on put espérer de faire respecter nos compatriotes ; nos villages se fortifièrent ; on vit des femmes elles-mêmes se défendre vaillamment contre les attaques des barbares ; et pendant que l’intérieur du pays s’organisait, à l'extérieur des tribus alliées à la France pénétraient sur le territoire anglais, où elles exerçaient de terribles représailles. Le roi venait d’ailleurs de donner pour la seconde fois au Canada un gouverneur capable de rassurer le pays sur son avenir;

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c'était le comte de Frontenac, qui avait déjà très-habilement dirigé la colonie pendant dix ans; il fut appelé de nouveau à la tête de la colonie et y resta jusqu’à sa mort (1698). Les Anglais faisaient de redoutables préparatifs pour s’en:bsarer de nos possessions. Ils envahissaient l’Acadie, Terre-Neuve, la baie d'Hudson, et se ‘disposaient à prendre nos places fortes. Frontenac, déployant une activité bien entendue, pourvut aux plus pressants besoins, mit Montréal et Québec en état de défense, réunit dans cette dernière ville toutes les forces dont il pouvait disposer, et y attendit l’ennemi de pied ferme. Phibs, amiral de la Grande-Bretagne, vint l’y chercher avec une flotte de trente vaisseaux, et le fit sommer de se rendre en ne lui accordant qu’une heure pour écrk'e sa réponse. Le gouverneur répondit immédiatement par la bouche de son canon, et ouvrit le feu contre les navires anglais. Après trois jours de combats acharnés, les assaillants étaient renaussés avec des pertes considérables, et devaient retourner à Boston. Ce

glorieux fait d’armes eut en France du retentissement, et

Louis XIV voulut qu'une médaille frappée en l'honneur de cette victoire fût chargée d’en perpétuer le souvenir. Bientôt les Français purent. enfin prendre l'offensive au Canada, et cette dernière partie de la campagne fut conduite avec autant de fermeté que de succès par le chevalier d’Iberville, capitaine de vaisseau, fils d’un des premiers colons normands, né à Montréal, d’une famille nombreuse et entièrement vouée au service de la patrie, puisqu'il eut dix frères, et que huit &’entre eux embrassèrent la carrière des armes ; cet officier distingué détruisit le fort Pemaquid, élevé par les Anglais sur le icrritoire de nos alliés, comme une perpétuelle menace contre l’Acadie : il rasa les établissements fondés par les ennemis à Terre-Neuve et à la baie d'Hudson. Avec un seul navire, il attaqua trois vaisseaux bien armés, et grâce à des manœuvres hardies, habilement combinées, il parvint à faire sombrer un bâtiment, à en capturer un autre, et à mettre en fuite le troisième. Pendant ces brillants exploits, le comte de Frontenac

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luttait avec avantage contre les Iroquois, et ordonnait des constructions pour la défense de nos frentières, quand le traité de Ryswyck (1697) et celu: de Montréal (1701) suspendirent momentanément les hostilités.

La convention de Ryswyck, intervenue entre la France et l'Angleterre, reconnaissait à la France l'intégrité de son territoire américain, y compris la baie d'Hudson , et désignait la rivière Saint-Georges comme limite entre l’'Acadie et la Nouvelle-Angleterre. Cette convention fut signée une année avant la mort du gouverneur français.

Frontenac termina sa glorieuse carrière en 14698. « Il était alors, dit le P. Charlevoix, dans sa soixante-dixhuitième année; mais dans un corps aussi sain qu’il est possible de l'avoir à cet âge, il conservait toute la fermeté et toute la vivacité d'esprit de ses plus belles années. Il mourut comme il avait vécu, chéri de plusieurs, estimé de tous, et avec la gloire d’avoir, sans presque aucun secours de France, soutenu et augmenté même une colonie ouverte, attaquée de toutes parts, et qu’il avait trouvée sur le penchant de sa ruine.

Quant au traité de Montréal, il fut signé par les chefs de diverses tribus appartenant spécialement aux nations iroquoises, et par le chevalier de Callières, nouveau gouverneur du Canada, qui parvint, dès ses débuts, à imposer aux sauvages, parce qu'ils le savaient religieux observateur de sa parole, et résolu de faire exécuter celle qui lui avait été do inée. Il fut efficacement secondé dans ses négociations par un puissant chef des Hurons, appelé Kondiaronck, et surnommé le Rat. C'était un vieillard d’une grande valeur, distingué par son esprit, par sa bravoure, qui avait embrassé avec bonheur la vraie religion, et la pratiquait dans toute sa conduite. Les préliminaires furent signés en 1700, et l’année suivante eut lieu la signature du traité. Dès la première réunion, Kondiaronck se trouva mal, puis revint à lui, prit la parole, et captiva l'attention générale par un discours si éloquent, que l’imposante assemblée en oublia la longueur. Après ce dernier effort, l’orateur, épuisé, retomba fort malade, mourut dans la nuit, éclairé, sou-

tenu par la foi vive des premiers chrétiens, et fut honoré par de solennelles funérailles.

Ce triste événement n’empêcha pas la conclusion de l’œuvre à laquelle le puissant guerrier avait préparé les esprits. Trerte-huit chefs de tribus étaient réunis; chacun d’eux prit à son tour la parole; celui des Algonquins, jeune et vaillant capitaine dont l'alliance et le concours avaient efficacement aidé les Français à réduire les Iroquois, voulut alors adresser au gouverneur des paroles simples qui sortaient d’un cœur confiant et disposé au pardon. S’avançant vers le chevalier de Callières, il lui dit: « Mon père, je ne suis pas homme de conseil, mais j'écoute toujours ta voix; tu as fait la paix et j'oublie le passé. »

Tous les membres du congrès signèrent le traité, fumèrent successivement, en signe de bonne harmonie, le grand calumet de paix, et chantèrent le Te Deum d’action de grâces. Un repas abondant dont trois bœufs entiers formaient les pièces de résistance, des illuminations, des feux de joie, plusieurs décharges d'artillerie, et une distribution de cadeaux envoyés par le roi de France à ses alliés, tels furent les moyens employés pour fêter un événement sans précédent au Canada, et dont il y avait lieu d'espérer de salutaires résultats.

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8 et le CHAPITRE VI

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le Cal- 1 Attaque des Abénaquis, alliés de la France, par les Anglais. — Marme de tyre du R. P. Rasle. — Extension de la colonie française.— Influence

La paix réformatrice du cardinal de Fleury, du comte de la Galissonnière,

du marquis Duquesne.— Les Anglais envahissent la vallée de l'Ohio. — Georges Washington et Jumonville. — Combats sur trois points

é, fu- principaux. — Acadie ; rives de l'Ohio; centre du Canada. — Le

nie, le marquis de Vaudreuil ; le marquis de Montcalm; le chevalier de d’ac- Lévis. — Victoire de Chouegen. — William Pitt.

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roi de La paix, si désirée par la France, fut de nouveau trou-

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ot hostilités en 1704, et fit pour s’emparer de l’Acadie, { À

en 1707, des tentatives qui échouèrent d’abord devant l’'héroïque résistance de nos rares soldats, Mais ses efforts finirent par triompher en 1710; le pays, écrasé par le nombre et l’habileté des envahisseurs, tomba dès lors, et d’une façon définitive, au pouvoir des Anglais.

Les Iroquois avaient promis, dans leur traité, d’ohserver une complète neutralité, et ils respectaient leurs engagements; quant aux Anglais, quoiqu’ils fissent de grands sacrifices d'hommes et d'argent, ils étaient plus souvent battus que victorieux, lorsque la paix d’Utrecht, imposée à Louis XIV par ses revers, termina la guerre et fit peser sur notre colonie les plus désastreuses conditions (1713). La baie et le détroit d'Hudson, l’Acadie, Terre-Neuve, avec la réserve pour la France du droit de pêcher sur la côte, furent abandonnés à l’Angleterre; cette heureuse rivale, forte de nos défaites en Europe, dicta elle-même sa volonté, et mesura selon ses intérêts

l'étendue de nos sacrifices : les clauses du traité étaient si funestes à notre influence en Amérique, ils livraient si complétement à nos rivaux les abords de la colonie, qu'ils en préparaient la perte irréparable.

Les limites de l’Acadie n’avaient pas été fixées dans la convention. Cette contrée se composait uniquement d’une presqu’ile; les Anglais prétendirent qu’elle comprenait les bassins dont elle est entourée et le territoire des Abénaquis, alliés de la France ; sans attendre la solution d’une question qui devait être tranchée par des commissaires des deux nations contractantes, ils attaquèrent cette peuplade, et supposant le P. Rasle hostile à leurs ambitieux desseins, ils le massacrèrent. Voici la notice que l'honorable M. Bancroft, malgré ses préjugés de race et de secte, a cru devoir consacrer à ce saint missionnaire dans l’histoire des États-Unis.

« À Norridgewock, sur les bords du Kennebec, le vénérable Sébastien Rasle, apôtre et compagnon des sauvages pendant plus d’un quart de siècle, avait réuni un village florissant autour d’une église qui pouvait, dans le désert, avoir quelques prétentions à la magnificence. Très-ascétique et rigoureux observateur du jeûne, il n’usait jamais de vin et ne se nourrissait que de maïs pilé. Il avait bâti sa cabane, il labourait son jardin, puisait son eau, et préparait lui-même ses repas. Il distribuait tout ce qu’il recevait, donnant ainsi l'exemple de la pauvreté religieuse. Il s’occupait en même temps de décorer son sanctuaire, sachant que la foi du sauvage a besoin d’être éveillée par des emblèmes qui frappent ses sens. Il avait lui-même orné de peintures les humbles murs de son église; il y prêchait chaque jour; puis, dans les wigwams, tempérant l’esprit de dévotion par des conversations familières et une innocente gaieté, il achevait de gagner les âmes par la persuasion, Quarante jeunes Abénaquis, revêtus de soutanes et de surplis, l’assistaient dans les offices et dans les processions publiques qui attiraient un grand nombre de Peaux-Rouges. Deux chapelles avaient été bâties près du village : l’une dédiée à la Vierge et ornée de sa statue; l’autre placée

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sous l’in'ocation de l’ange gardien. C’est là que le chasseur s’arrêtait pour faire sa prière. Quand la tribu descendait au bord de la mer dans la saison du gibier de passage, le P. Rasle la suivait, et une chapelle de bois s'élevait promptement sur une petite île. »

Les Anglais surprirent Norridgewock le 23 août 1724. Les quelques guerriers qui se trouvaient dans le fort coururent aux armes, et essayèrent de résister pour donner aux femmes, aux vieillards et aux enfants le temps de prendre la fuite. Rasle, connaissant l’animosité des ennemis contre sa personne, accourut afin d'attirer leurs coups sur lui-même, et de sauver ainsi ses chers néophytes. Cette invention, d’un sublime dévouement, obtint le succès qu’il ambitionnait, et beaucoup de sauvages eurent le temps de traverser la rivière qui coulait près du village, pendant que les ennemis pillaient les cabanes, dévastaient l’église, y mettaient le feu et martyrisaient le vénérable religieux. Quand, après la retraite des Anglais, les Abénaquis revinrent à Norridgewock, « ils trouvèrent, dit M. Bancroft, le P. Rasle scalpé, percé de coups, le crâne fracassé, la bouche et les yeux remplis de boue. Ils l’ensevelirent au lieu même où il avait l'habitude de célébrer les saints mystères. Il était dans sa soixante-septième année, et en avait passé trente- sept à servir Dieu dans le nouveau monde. Il était natureliement robuste; mais l’âge, la fatigue et les jeûnes l'avaient épuisé. Il connaissait plusieurs dialectes des Algonquins, et avait évangélisé plusieurs tribus dans la vallée du Mississipi. En 1721, le P, de la Chasse l’ayant invité à revenir au Canada, il avait répondu : « Dieu m’a confié ce troupeau, je suivrai son sort, heureux d’être immolé pour son plus grand bien. »

La mémoire du P. Rasle est encore en bénédiction chez les Abénaquis. Un siècle après sa mort, une députation de la tribu alla trouver Mer Caroll, archevêque de Baltimore, pour lui offrir le crucifix du saint religieux, et prier Sa Grandeur, en retour de cet hommage, de leur envoyer un prêtre catholique. Les ministres protestants avaient essayé de pénétrer chez eux; mais les Abéna-

quis avaient résisté à leurs tentatives, et les avaient éconduits de leur village.

« Cent huit ans après le martyre de Sébastien Rasle, dit M. Marshall! le docteur Fenwick, évêque de Boston, acheta le champ arrosé du sang du P. Rasle pour bâtir üne église sur le lieu consacré par sa mort. L'année suivante (1833), le même évêque rencontra le descendant d’un des Anglais qui l’avaient massacré; par lui le prélat connut que, depuis le moment de cette mort, le grandpère de ce colon n’avait pas cessé de répandre des larmes à la pensée de ce jour funeste; souvent il se rappelait qu'ayant été blessé, il avait été charitablement soigné par une des néophytes du P. Rasle, dont le mari fut tué par ces mêmes Anglais. »

Quand la France apprit la conduite des Anglais envers des sauvages inoffensifs, quand elle sut le martyre du vénérable P. Rasle, elle accueillit avec indignation la douloureuse nouvelle d’une double et si cruelle infamie; mais elle ne se crut pas assez forte pour châtier les coupables, et préféra, pour gagner du temps, le parti du silence à celui d’une protestation impuissante. Sachant d’ailleurs tout ce qu’elle avait à craindre de ses redoutables voisins, elle mit à profit les trente années de paix que la Providence lui ménageait, pour élever des forts sur les frontières, et organiser un système de défense. Dans le but de faciliter les communications de la métropole avec le Canada, elle construisit à grands frais la ville et les remparts de Louisbourg, à l'entrée du golfe Saint-Laurent, sur la côte orientale de l’ile du cap Breton.

Grâce à cette longue période de calme, grâce à l’habile administration dn cardinal de Fleury, le Canada put développer ses nombreux éléments de prospérité. Malgré les entraves imposées par les lois du pays, l’agriculture et le commerce prirent de l'essor, et le chiffre des colons doubla. Dans les vingt dernières années, de vingt-

1 Les Missions chrétiennes, traduites de l'anglais par M. Louis de Waziers,

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cinq mille il s’éleva au nombre de cinquante mille. Des explorations confiées à Varenne de la Vérendrye firent connaître les pays situés à l’ouest des montagnes Rocheuses, et ces importantes découvertes rendirent les Français tout à fait maîtres des terres connues sous le nom de bassin des cinq lacs.

Cependant nos rivaux s’accommodaient mal de nos succès. Toujours désireux de nous ravir nos possessions d'outre-mer, ils voyaient d’un œil chagrin tout ce qui devait y consolider notre influence. Aussi épiaient-ils les occasions de nous susciter des difficultés, de nous attaquer et de nous affaiblir. Des faits regrettables survenus à Louisbourg leur en fournirent le moyen; ils ne manquèrent pas de le saisir. En 1744, les soldits de la place s’insurgèrent contre leurs chefs, parce que lintendant Bigot, dont les concussions devaient causer tant de préjudice à la colonie, employait la garnison aux travaux des forts qu’il s'agissait de compléter, et que le supplément de solde promis pour ce labeur exceptionnel ne se payait pas. Les Anglais, informés par leurs espions de ce qui se passait, vinrent attaquer la ville, Le gros de l’armée assiégeante se composait surtout de quatre mille colons enrôlés et commandés par un énergique marchand appelé Pepperel, qui s'était adjoint des renforts venus de la Grande-Bretagne. Devant l’ennemi, les séditieux rentrèrent dans le devoir ; mais la troupe ne montra ni élan ni enthousiasme; les officiers, inquiets de son esprit, n’osèrent pas ordonner des sorties qui eussent suffi pour repousser l'ennemi; on resta derrière les remparts, et, au bout de quelque temps, le commandant, privé de vivres et de munitions, crut devoir se résigner à une capitulation. Quelques jours plus tard, des pluies abondantes détrempèrent le sol, des secours arrivèrent de France : si la défense se fût un peu prolongée, si les mauvais conseils du découragement n’eussent pas prévalu dans l’intérieur de la place, la ville eût été sauvée, et une défaite humiliante eût été évitée.

Les vainqueurs, en entrant dans Louisbourg, s’étonnaient de leur triomphe ; et, selon le témoignage de

M. Bancroft, ils disaient : « Cette fois, Dieu est sorti d’une manière visible et presque merveilleuse des voies ordinaires de sa Providence; il a fallu son intervention pour décider les Français à nous abandonner cette forte place. Aussi, quand la nouvelle de ce succès parvint à Boston, les cloches, ajoute l’historien, sonnèrent en signe d’allégresse ; tout le peuple fut transporté de joie. C’est ainsi que la première forteresse du nord de l’Amérique capitula devant une armée de fermiers, d'ouvriers et de pêcheurs indisciplinés. Ce fut le plus gränd succès remporté par les Anglais pendant la guerre. »

Les hostilités se continuèrent sans résultats importants, et Louisbourg ne fut rendu que quatre ans plus tard par le célèbre traité d’Aix-la- Chapelle, qui termina la guerre allumée entre la France et l’Angleterre à propos de la succession d'Autriche (1748). Il fut convenu que toutes choses seraient rétablies au Canada dans l’état où elles étaient avant la guerre, et que la diplomatie rèlerait définitivement les limites réciproques des deux colonies.

Malgré cet accord solennel, les Canadiens ne pou- Vaient compter sur une tranquillité de longue durée. Il leur semblait évident que les Anglais étaient décidés à méconnaître nos droits et à s'emparer de notre territoire. Aussi les gouverneurs, malgré l’exiguïté de leurs ressources, se préparaient-1ls à opposer une vigoureuse résistance aux empiétements de nos voisins. Le comte de la Galissonnière multiplia les forts et les postes militaires, afin d'empêcher l'ennemi de franchir nos frontières ; et après lui le marquis Duquesne arriva fort à propos pour rétablir la discipline dans l’armée. La troupe comptait alors dans ses rangs une foule de déserteurs et d'hommes tarés qui la déshonoraient. Le service se faisait mal; trop souvent l'impunité servait d’encouragement aux récidives ; l’obéissance à la règle et le respect pour l’autorité avaient singulièrement faibli : quand ces deux bases de l’ordre sont ébranlées par ceux qui sont chargés de les maintenir, la société court à sa ruine. Aussi Duquesne comprit le danger et résolut de le con-

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à désirer; mais, au bout de deux ans, le personnel avait été épuré, l'esprit s’était amélioré, et l’on était parvenu à instruire les milices; quinze mille bourgeois étaient armés, et il était permis d’en espérer désormais de sérieux services.

Sans attendre le règlement diplomatique relatif aux frontières, et avant les conférences des plénipotentiaires, les Anglais envahirent notre territoire de plusieurs côtés à la fois; toutefois la commission se réunit, conféra longtemps, puis se sépara sans conclure. La France, s'appuyant sur son droit, opposait aux prétentions ennemies des arguments irréfragables ; mais, comme l’Angleterre était décidée à s'emparer par la force de ce qu’elle n’obtenait pas par les voies amiables, les représentants des deux puissances ne purent réussir à remplir leur mission.

Pendant les négociations, les colons anglais de la Virginie pénétrèrent sur les terres en litige, et même sur celles qui nous appartenaient, sans qu’il fût raisonnablement possible de le contester. Duquesne prit alors la résolution de repousser par la force toute nouvelle tentative d’empiétement; il envoya des troupes dans cette direction, et adopta toutes les mesures capables de nous assurer la possession de la vallée de l’Ohio, découverte en 1671 par le courageux de la Salle. Sur ce terrain voisin de la province anglaise commencèrent les hostilités qui devaient amener les deux nations européennes sur le champ de bataille américain.

En 1754, Dinwiddie, gouverneur de la Virginie, envoya pour occuper les terres de l'Ohio une colonne de miliciens commandés par un jeune major de vingt et un ans, déjà remarquable par son caractère : c'était Georges Washington, le futur président des États-Unis. Il chargea son avant-garde de construire près de la rivière un petit fort, bien vite attaqué, puis détruit par les Fran-

Çais, qui firent prisonniers ceux qu'ils y rencontrèrent.

Aussitôt le capitaine de Contrecœur, chef de la troupe chargée de garder la frontière, envoya un de ses officiers, M. de Jumonville, au major anglais, comme parlementaire, pour le sommer de se retirer et de ne pas fouler plus longtemps la terre française. Le nouveau négociateur avait à traverser d’épaisses forêts et des pays occupés par plusieurs peuplades ennemies. La prudence lui faisait une loi de s’entourer d’une escorte; il emmena trente-quatre hommes avec lui, et aussitôt ceux-ci se mirent en route pour remplir leur message. Mais, après quelque temps de marche, ils se virent tout à coup cernés par les troupes anglaises, et attaqués au mépris des principes les plus vulgaires du droit des gens. Washington commanda le feu; Jumonville fut tué avec neuf de ses soldats; les autres furent blessés, faits prisonniers ou mis en fuite.

Une lettre de Contrecœur au gouverneur du Canada, conservée dans les archives de la marine, et reproduite par M. Dussieux dans son livre sur le Canada, renferme le passage suivant:

€... À sept heures du matin, ils furent entourés. Deux décharges de mousqueterie furent tirées sur eux par les Anglais; M. de Jumonville les invita par un interprète à s’arrêter, ayant quelque chose à leur dire : le feu cessa. M. de Jumonville fit lire la sommation que j'avais envoyée pour les prévenir de se retirer... Les sauvages qui étaient présents disent que M. de Jumonville fut tué par une balle qu’il reçut à la tête, tandis qu’il écoutait la lecture de la sommation, et que les Anglais auraient sur-le-champ taillé en pièces toute la troupe, si les sauvages ne les en avaient pas empêchés , en s’élançant devant eux... »

L'année suivante, les soldats de l’escorte faits prisonniers et rendus à la liberté furent renvoyés en France : leur témoignage confirma complétement les circonstances qui viennent d’être énumérées, relativement à ce qu’on appelait l'assassinat de M. de Jumonville.

Washington a cherché, sans pouvoir y parvenir, à se disculper d’une faute qui diminue l'éclat de sa renom-

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mée. Il a dit que la guerre lui semblait exister, qu’il n’y avait pas eu guet-apens, mais seulement combat entre détachements ennemis. Les avocats de Washington ont cherché à plaider les circonstances atténuantes. Ils ont prétendu que l’escorte de Jumonville empêchait de reconnaître le parlementaire en sa personne, et que la faute commise en l'attaquant devait lui être imputée. De telles allégations, formulées pour la défense d’une mauvaise cause, se réfutent d’elles-mêmes ; elles sont impuissantes à modifier le caractère du fait incriminé et l'impression qu’il produit sur les esprits impartiaux.

Après la malheureuse rencontre qui engagea la guerre, Washington rentra sur le territoire français et construisit sur une des sources de l’Ohio le fort de la Nécessité. Contrecœur envoya M. de Villiers, frère de M. de Jumonville, à la tête de sept cents hommes pour repousser l'ennemi. L'expédition fut conduite avec vigueur, et amena les Anglais à capituler. Les conditions faites aux vaincus furent hrnorables et conciliantes. M. de Villiers témoignait encore de son désir de ne pas troubler la bonne harmonie qui existait entre deux princes amis. « Nous pourrions venger un assassinat, dit-il à Washington, mais nous ne l’imitons pas. »

Cependant le roi Louis XV ne voulut pas encore se résigner à la guerre; il se contenta d'envoyer au Canada une partie seulement des troupes et des secours dont le pays avait besoin pour se défendre. Les compagnies choisies pour l’expédition se distinguaient par un excellent esprit : les soldats connaissaient les périls de la traversée; ils savaient d'avance les privations et les sacrifices qui leur seraient imposés en Amérique; mais la pensée de servir la France et le roi enflammait leur zèle; chacun sollicitait comme une faveur d’être désigné pour la campagne.

On partit de Brest le 3 mai 1755, sous les ordres du baron Dieskau. Le mois suivant, trois vaisseaux français, l’Alcide, le Lis et le Dauphin royal, séparés depuis quelques jours de l’escadre, rencontrèrent l’amiral anglais qui stationnait devant le Saint-Laurent à la tête

de onze navires pour empêcher les communications de la France avec le Canada. L'un des navires de la Grande- Bretagne s’approcha de l’Alcide assez près pour que la voix pôt se faire entenûre. Les capitaines respectifs des deux bâtiments entrèrent en relations. Le chef français, inspiré par un sentiment d'humanité, demanda s’il fallait compter sur la paix ou s’il devait s'attendre à la guerre. « La paix! la paix! » telle fut la réponse courte et distincte qui lui fut donnée à deux reprises. Deux noms furent ensuite échangés; puis, immédiatement après, les canons de l’ennemi, partant de quatre vaisseaux à la fois, et spécialement de celui qui parlementait, mirent bientôt l’Alcide hors de combat. Le Lis fut pris avec les troupes qu’il portait à la colonie; le Dauphin seul put échapper aux poursuites et arriver à Louisbourg sans avarie. A partir de cette époque, le gouvernement anglais prescrivit à ses vaisseaux de poursuivre les nôtres pour les détruire ; la perte de trois cents bâtiments fut pour notre commerce la triste conséquence de cette mesure déloyale, qui transformait les marins de cette nation en pirates adonnés au vol et au brigandage.

La guerre n’était pas encore déclarée, et Louis XV, toujours désireux de l’éviter, avait récemment donné la preuve de sa modération en offrant de neutraliser les terres situées entre les deux colonies rivales; mais sa proposition ne fut pas accueillie, et après des agressions si contraires aux lois qui régissent les relations internationales, il dut rappeler de Londres son ambassadeur.

L'armée anglaise du Canada comptait quinze mille hommes; la nôtre ne dépassait pas sept mille. Cette disproportion décida le baron Dieskau, qui la commandait, à garder la défensive en se préparant aux attaques de l'ennemi. Elles se produisirent dans la première campagne sur trois points distincts : l’Acadie, les bords de l'Ohio et le centre du Canada.

En Acadie les Anglais obtinrent de faciles succès. Les deux forts du pays, mal construits, occupés par des milices peu exercées et des officiers médiocres, crurent

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toute résistance inutile; ils se rendirent à la première sommation de l’ennemi.

Dans la vailée de l'Ohio, le fort Duquesne fit une belle

résistance ; et, après un combat acharné, il obligea les assaillants à la retraite en leur infligeant des pcrtes considérables; les deux tiers de leurs soldats et les trois quarts de leurs officiers étaient étendus sur le champ de bataille. Washington, à la tête des miliciens, protégea la fuite des troupes anglaises. Il s’indignait à la pensée de la défaite, et il écrivait à ce sujet : « Nous avons été battus, battus honteusement par une poignée de Français. La mort abattait tous mes compagnons autour de moi; mais, grâce aux faveurs toutes-puissantes de la Providence, j'ai été protégé. » Braddock, commandant des forces anglaises, paya vaillamment de sa personne; il eut successivement cinq chevaux tués sous lui, et il mourut d’un coup de feu qui lui laboura les pourgons. Le général de Beaujeu périt aussi à la tête des troupes françaises. Cette victoire de l'Ohio. fit tomber en notre pouvoir quinze pièces de canon, des armes, des munitions et un butin considérable; elle ranima l'espoir des colons, de l’armée et du gouvernement.

Les hostilités se continuèrent sur d’autres points, et se poursuivirent tant que les rigueurs de la saison n’y mirent pas obstacle. Les ennemis se rencontrèrent près du lac Saint-Sacrement; le baron Dieskau battit les Anglais, mais il fut mal secondé par les Canadiens : les sauvages l’abandonnèrent ; lui-même fut mortellement blessé; et ses troupes régulières, écrasées par le nombre malgré leur intrépidité, furent obligées de se replier. Toutefois les Anglais n’osèrent pas les poursuivre, et les bandes indigènes alliées aux Français se jetèrent ensuite sur la Nouvelle-Angleterre, où elles exercèrent de terribles représailles.

Pendant l'hiver suivant (1756), de part et d’autre on fit des préparatifs pour de nouvelles luttes. Le gouverneur, Marquis de Vaudreuil, demanda des renforts, parce qu’il comprenait que la colonie courait les plus grands périls. La France lui envoya de l'argent, de nou-

velles troupes, des munitions, des vivres ; malheureusement cet effort était tout à fait insuffisant, car l’armée régulière ne comptait guère que trois mille huit cents hormmes, et allait être écrasée par le nombre des forces ennemies, malgré le mérite incontesté du nouveau chef appelé à la commander : ce général était le marquis de Montcalm. Issu d’une des plus nobles familles du Rouergue, il était entré dès l’âge de treize ans dans le régiment de son père, et arrivait au Canada précédé d’une brillante renommée. Laborieux, intelligent, appliqué à ses devoirs, mais vif parfois jusqu’à l’emportement en face du mal à réprimer ou de l’obstacle à vaincre, il comptait de glorieux faits d’armes dans ses états de services. Quand il était colonel, il avait reçu trois blessures à la tête de son régiment, et après la bataille il avait dû accepter un congé de convalescence ; puis, apprenant que ses bataillons devaient prochainement faire campagne, il n’avait voulu céder à personne le périlleux honneur de les commander. Malade encore, il s’était fait porter à la frontière pour les rejoindre, et avait si vaillamment payé de sa personne que deux nouvelles blessures l’avaient mis hors de combat.

Il amenait avec iui en Amérique des officiers distingués : le chevalier futur duc de Lévis, qui devait conquérir par son mérite le bâton de maréchal de France; le capitaine de Bougainviile, qui s’illustra plus tard dans la marine ; et le colonel de Bourlamaque, habile ingéaieur qui rendit de notables services.

Le général était donc bien entouré; mais il allait avoir à lutter contre d’insurmontables difficultés. Le marquis de Verneuil, gouverneur pacifique, animé de bonnes intentions, manquait d'énergie pour accomplir le bien. Ti ne réprimait pas les abus, et les concussions avaient pris des proportions inouïes. Les deniers publics étaient dilapidés; tout se ressentait de ces malversations : ceux qui vivaient aux dépens du trésor de l’État affichaient un luxe scandaleux, tandis que les colons manquaient parfois du nécessaire. Les fonctionnaires civils glissaient sur la pente du désordre; les troupes oubliaient la dis-

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cipline, et l’obéissance faiblissait. Le marquis de Montcalm, alarmé de tels désordres, voulut y porter remède; la faiblesse du gouverneur, son laisser aller, ses tolérances pour les coupables, ne tardèrent pas à amener entre lui et Montcalm une mésintelligence qui devait se prolonger, s’accentuer davantage avec le temps et empirer une situation déjà très-compromise.

Il y avait peu d'harmonie entre leurs principes, leurs sentiments et leur conduite. Peut-être aussi les nouveaux venus traitaient-ils les colons avec une fierté blessante; peut-être exigeaient-ils d'eux plus que la justice et l'humanité ne le permettaient, dans un temps où il aurait surtout fallu les rattacher à la métropole.

M. de Lévis, de son côté, écrivait en 1756 : « Les en treprises sont dans ce pays très-difficiles..; toutes les positions qu’on peut prendre sont critiques. ; on ne voyage que dans les bois ou par les rivières; il faut user des plus grances précautions et avoir ja plus inältérable patience avec les sauvages, qui ne font que leur volonté, à laquelle, dans bien des circonstances, on est obligé de céder. »

Ainsi la guerre commençait sous de tristes auspices, et la mauvaise administration du pays était loin d’entretenir chez les plus vaillants cette exaltation de l’âme, ce généreux enthousiasme, qui sauvent parfois les causes désespérées. Cependant les chefs de la petite armée étaient décidés à tout faire pour justifier la confiance du roi, et la suite de leur conduite fit assez voir combien ils furent fidèles à cette résolution.

Le plan de campagne pour 1756 fut de se tenir sur la défensive, en se bornant à quelques excursions sur les

terres ennemies, et en s’emparant des fortifications menaçantes de Chouegen, composées des forts Oswogo, Ontario et Georges; c’était tout ce qu’une saine appréciation de nos ressources permettait d'entreprendre. On divisa les troupes de façon à garder le mieux possible les frontières, afin de prévenir l’invasion enneinie.

Au mois d'août, Montcalm partit de Frontenac et se dirigea sur Chouegen, en chargeant le colonel de Bour-

lamaque des opérations du siége. Dans cette affaire, le comte de Vaudreuil, frère du gouverneur et commandant des milices, se signala par une manœuvre hardie qui décida la victoire. A la tête des Canadiens et des sauvages, il parvint à traverser à la nage une rivière située entre les forts Ontario et Oswogo; il réussit à occuper une colline qui domine Oswogo, y établit une batterie, et amena ainsi la capitulation des Anglais, réduits par le feu de natre artillerie.

Cette courts : x": tion, conduite avec une grande vigueur, nous c::. ::nte hommes tués ou blessés; elle nous livra plus : : :ciie cents prisonniers, cent vingt bouches à feu, cinq bâi:1nts de guerre, deux cents bateaux au moins, des provisions de toutes sortes, un numéraire d’une valeur considérable. Ce fut, dit M. Dussieux, une perte de quinze millions pour l’Angleterre. M. de Montcalm, ajoute l’historien, se crut obligé d’excuser son audace auprès du ministre : « Les dispositions que j'avais arrêtées vis-à-vis de dix-huit cents hommes, lui écrit-il, sont si fort :ontre les règles ordinaires, que l’audace qui a été mise dans cette entreprise doit passer pour témérité en Eurcpe; aussi je vous supplie, Monseigneur, pour toute grâce, d’assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme je l’espère, m’employer dans ses armées, je me conduirai sur des principes différents. »

Après la victoire de Chouegen, l’armée régulière, heureuse d’un si prompt succès, rentra dans ses lignes de défense; mais les Canadiens et les sauvages se jetèrent de nouveau sur la Nouvelle- Angleterre pour amener l'ennemi à demander la paix. Ce but ne fut pas atteint, et nos officiers les plus éclairés le regrettèrent vivewent, parce qu’ils comprenaient combien il serait désormais difficile de soutenir la lutte avec avantage. La disette commençait à sévir au Canada ; elle préludait à la famine qui sévit en 1758, à la suite d’un hiver rigoureux qui avait détruit les espérances de la récolte. D'ailleurs la présence des colons sous les drapeaux avait suspendu depuis deux ans les travaux de l’agriculture.

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Nous approchions des temps dont l'historien Bancroft parle en ces termes : « Au milieu de la disette générale, les soldats étaient rationnés à une demi-livre de pain par jour; les habitants de Québec n’en recevaient que deux onces. Les paroles ne pourraient exprimer l’étendue de la misère. Les animaux domestiques avaient disparu ; le pays re fournissait plus ni légumes, ni volailles, ni bestiaux. Les artisans et les manœuvres, tombant de faiblesse, ne pouvaient pas travailler. La voie de mer était fermée aux envois de France. »

Pour ménager à la France des chances sérieuses “a réussite, il eût fallu consacrer à la guerre d’Ainéri, te toutes les ressources dont le pays pouvait disposer: ne autre détermination prévalut dans les conseils de 1: *o:.ronne. En effet, Louis XV résolut de prendre part à ‘a guerre de Sept ans, déclarée sur le continent entr : l’Autriche et la Prusse. Cette grave décision fut fatale 4 ire colonie. Quand le marquis de Vaudreuil réclama de nouveaux renforts, il trouva le gouvernement mal disposé ; on lui répondit que la conservation de nos possessions d'outre-mer devenait une charge trop onéreuse pour le trésor, et on eut peine à lui accorder quinze cents hommes, des vivres et des munitions de guerre : secours inefficaces et presque dérisoires en présence des immenses ressources de l'Angleterre. En effet, pendant que la France mesurait son assistance avec parcimonie, William Pitt, l’illustre homme d’État dont les talents égalaient l'ambition, devenu premier ministre de la Grande-Bretagne, se préparait à faire de sa patrie la première puissance maritime du monde et à priver la France de l’importante colonie du Canada.

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