‹ Le Canada [microforme]Chapitre 35 sur 46 · AAA A · texte numérisé non relu

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« sant a eu compassion de nous, il t’a envoyé vers nous: « Merci pour tous, merci!

« Père, si maintenant nous sommes malheureux, nous « savons du moins que le bonheur nous attend dans l4 « terre d'en haut. La prière est quelquefois pénible, et « le puissant mauvais est fort; mais on pense alors que « la vie est courte et que la maison de Dieu est belle, « et le cœur de l’homme devient fort. Hâte-toi donc de « baptiser tous mes jeunes gens, père. Quand tu me dis « que tu ne baptiseras pas iles ombres (les jongléurs), « mon cœur pleure. Baptise-les tous, te dis-je, et l’on « n’invoquera plus l'ombre. Il y a beaucoup d’ombres « ici, et ils n’empêchent pas nos jeunes gens de mourir « comme des maringouins. Ta parole seule est bonne : « tous nous ouvrons les oreilles pour la recevoir. »

« Si les détracteurs de l’apostolat catholique voyaient comme nous le bien qui se fait, s’ils entendaient les sauvages convertis remercier le missionnaire et ceux qui l’envoient, oh! sans doute ces chrétiens mal informés seraient des premiers à soutenir l’œuvre admirable de la propagation de la foi... »

Le R. P. Grandin, avant son élévation à l’épiscopat, écrit à ses parents les difficultés et les consolations qu’il rencontre dans sa carrière apostolique :

« Voilà la sixième journée que je suis en route pour me rendre au poste de Notre-Dame-des-Douleurs (fond du lac Attabaskaw), à la mission de la Nativité; et je n'ai pas encore fait la valeur de deux jours de chemin. Pourquoi? parce que la glace ne veut pas nous ouvrir un passage pour approcher du but où nous tendons. Je grimpe souvent sur les affreux rochers qui bornent ce rivage, afin de découvrir de l’eau dans le lointain, et je n’aperçois, le plus souvent, que la glace, qui semble vouloir être éternelle. Elle résiste aux ardeurs du soleil, aux pluies, aux vents, à l’orage. Les neiges, venues cette année à la fin de l’hiver, lui donnent une épaisseur de plus de six pieds. J’ai déjà fait bien des courses

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depuis que je suis du. :s le Nord; mais jamais excursion ne m’a tant fatigué, car s’étude même est difficile dans une pareille situation. Afin de charmer mon ennui, je vais m’entretenir avec vous, chers parents. Ma lettre se ressentira des incommodités du voyage; mais qu’importe?

« Lorsque je vous écrivis cet hiver, j'étais, sans m’en douter, sur le point de partir pour la Rivière-au-Sel, poste habité par une nombreuse famille de métis, fréquenté par plusieurs bandes sauvages, et situé à peu près à moitié chemin du lac Attabaskaw au lac des Esclaves. J’allais donner une mission à cette petite colonie, qui, malgré son grand désir de connaitre notre sainte religion, n'avait qu’une instruction imparfaite de la foi, à cause des rares et passagères visites du prêtre. A la tête de cette famille de métis dont je vous parle est un patriarche nommé Beaulieu, fils d’un Canadien et d’une Indienne. Élevé comme les sauvages et parmi les sauvages, dont il ne se distinguait que par un plus grand orgueil, il exerçait sur eux l’autorité d’un chef, parce qu’il était fils d’un blanc. Il parle un peu le français du pays, assez pour servir d'interprète aux traitants. Ce vieillard a vécu sans religion et sans Dieu jusqu’à l’arrivée des prêtres dans le pays, ou plutôt à cent trente lieves de sa résidence, au grand portage de la Poche. Dès qu'il sut qu’un missionnaire devait se rendre à ce poste, il entreprit le voyage avec ses nombreux enfants, afin de voir, disait-il, cet homme du pays de son père, qui apprenait à bien vivre. Il a montré aussitôt que, s’il y avait à reprendre dans sa conduite, l'ignorance seule en était cause; car il n’a reculé devant aucun sacrifice pour être admis dans le sein de l'Église. Quelques années après, il a été baptisé par M" Taché; et depuis ce temps son ardeur première ne s’est jamais démentie. Il ne rêve que la présence du prêtre pour instruire ses enfants et ses petits-enfants, pour évangéliser les sauvages du voisinage, qu’il considère comme ses vassaux. C’est lui qui m’a servi de guide. Le pauvre homme aurait emmené un ange avec lui qu’il n'aurait pas été plus fier.

Lorsaue, après six jours de marche, je suis arrivé dans ses foyers, son bonheur a été grandement partagé par tous les siens. Je suis resté deux mois avec eux, tout occupé de l’étude du montagnais et de l'instruction de ma retite colonie, si avide de m’entendre.

« Bien que la reconnaissance soit une vertu peu connue des sauvages, Beaulieu et toute sa famille doivent être exceptés de cette règle. Ils semblent comprendre les sacrifices que s'impose le missionnaire pour arriver jusqu’à eux; aussi s’efforcent-ils de lui rendre la vie aussi agréable que possible. Dès le lendemain de mon arrivée le vieillard me céda sa maison, qui était la plus convenable, et il se logea dans une autre, qui était une véritable glacière. Celle qu’il me laissait était loin d’être un palais ; comme elle ne recevait le jour qu’à travers des parchemins, et que le soleil, à cette latitude, reste peu de temps sur l'horizon, je ne pouvais guère travailler qu'à la lueur de la lampe ou d’un grand feu, qui brûlait jour et nuit. Néanmoins je gelais quelquefois près du foyer, car l'hiver a été cette année plus rigoureux que le précédent. Il y a eu à Attabaskaw jusqu’à quarantesept degrés de froid, et on devait en compter davantage à la Rivière-au-Sel, qui setrouve beaucoup plus au nord.

« Une chose plus pénible que le froid était la faim. Je n’en ai pas trop souffert, grâce à la charité de mes hôtes, qui se seraient volontiers refusé le plus indispensable aliment pour me le donner; mais j'ai vivement ressenti la misère des autres. Les jeunes gens, après avoir longtemps couru à la poursuite des lièvres, n’en ayant pas assez pour satisfaire l’appétit de tout le monde, se contentaient des intestins, qu'ils faisaient griller au bout d’un bâton; les meilleurs morceaux étaient toujours pour le vieillard et pour moi. Beaulieu, ayant beaucoup d’enfants , tous excellents chasseurs, n’endure que très-rarement la faim ; cependant, cette année, la détresse a été grande pendant tout le temps que j'ai passé dans sa famille.

« J'ai vu plus d’une fois ces pauvres jeunes gens partir pour la chasse, chacun de leur côté, avec leurs fusils,

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leurs raquettes et leurs couvertures, ayant à peine des provisions suffisantes pour un premier repas, et comptant sur le gibier pour en faire un second; ils revenaient ensuite après trois, quatre et cinq jours de course sans avoir rien tué, et par là même rien mangé. Mais si l’un d'eux avait été plus heureux ou plus adroit, s’ils trouvaient des vivres au retour, ils faisaient un copieux festin, oubliaient aussitôt leurs fatigues et leur jeûne, et venaient chanter avec moi des cantiques : vous eussiez dit alors que leur abondance égalait au moins celle de vos meilleurs fermiers après une bonne récolte. Et pourtant, quand ils avaient abattu quelque grosse pièce, ce qui est arrivé trois ou quatre fois pendant mon séjour, je vous assure qu’il fallait peu de temps pour en voir la fin. Deux faits, que je vais vous raconter, vous feront comprendre la piété de ces braves Indiens, et en même temps leur bon cœur à mon égard.

« Un jeune homme de seize à dix-sept ans, récemment baptisé, était parti pour la chasse. Après avoir passé près de trois jours sans manger, marchant toujours, par un froid extraordinaire, il eut la chance de tuer un ours. Sa faim apaisée, il prit les deux flancs de l’animal, cacha le reste dans les bois, marcha toute la nuit avec son précieux et pesant faräeau, et arriva assez tôt le matin pour entendre la sainte messe. J'avais à peine fini mon action de grâces, qu’il se hâte de me dire tout joyeux : « Va, mon père, tu pourras diner comme il faut aujour- € d’hui: je t'ai apporté des côtes d'ours. Mais, ajouta-t-il, « j'ai eu bien à souffrir: deux nuits je me suis couché «€ à jeun; mon ventre était bien malade. Quoique ce fût € un jour d’abstinence, je n’ai cependan. riangé que du « gras, car cet ours n'avait pas de maigre. Je ne sais si « j'ai mal fait; en tout cas j'ai dit trois fois mon chapelet « pour cela. » Ici bon nombre de sauvages, quand ils ne peuvent se procurer du poisson pour les jours maigres mangent leur plus mauvaise viande par esprit de mor tification; voilà pourquoi ce jeune homme éprouvait quelque scrupule d’avoir fait bonne chère après un jeûne de trois jours.

« Cetrait m'en rappelle un autre, queje veux vous citer tout de suite, de peur de l'oublier. Un vieux Montagnais de la mission de Notre-Dame-des-Douleurs, d’où je reviens en ce moment, a l'habitude de passer le vendredi sans prendre aucune nourriture s’il n’a pas de poisson. Je lui faisais observer dernièrement qu’il n’était point obligé à une telle pénitence : « Je le sais, me répondit-1l; « mais je veux voir le bon Dieu, et, pour ne pas manquer « mon coup, j'aime mieux en faire plus que moins. »

« Retournons à la Rivière-au-Sel, où s'est passé le second fait dont j’ai à vous parler ; il est si simple, qu’il vous paraîtra insignifiant, si vous n’en jugez pas comme moi, par le cœur. Au commencement de février, nous nous sommes trouvés presque sans vivres. Tous les hommes sont partis, le chef lui-même ; il n’est resté à la maison que les femmes, les enfants, un jeune Indien et moi : nous chantions des cantiques et récitions des prières, tandis que les autres chassaient et priaient aussi. Deux jours après leur départ, un jeune homme arrive avec un traineau chargé de viande. « Comment avez-vous « fait si bonne chasse”? lui dis-je ; le temps a presque « toujours été mauvais.— C’est vrai, me répondit-il, mais « hier mon frère aîné a découvert la piste d’un orignal : « il a promis au bon Dieu de t’envoyer le mufle aussitôt, « s’il parvenait à le joindre. Il l’a tué, en effet, et voilà ta « part. » Un quart d'heure après, une vieille mère l'avait déjà servi, et il fallut en manger pour leur faire plaisir. Or sachez que le mufle d’orignal et la langue de caribou sont les morceaux les plus exquis du Nord. Les traitants les achètent des sauvages, et les envoient en Angleterre.

« À partir de ce moment jusqu’à mon départ, sans être dans l’abondance, nous n'avons pas manqué du nécessaire. J'étais heureux du contentement et des bonnes dispositions de mes Indiens.

« Si j'ai dû m'imposer quelques sacrifices pour aller les trouver et vivre avec eux, j'ai été amplement récompensé par les consolations goûtées dans leur lointain désert.

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« Je partis de la Rivière-au-Sel le lundi 22 février. Ee mercredi des Cendres, vers midi, je rencontrai trois familles sauvages qui étaient venues sur mon passage pour faire baptiser un enfant, et s'approcher du sacrement de pénitence. Pour être moins embarrassées, elles n'avaient pas apporté leurs loges. Elles avaient improvisé deux campements dans la forêt, l’un pour elles et l’autre pour moi. Dans cette église d’une nouvelle et primitive architecture, où grâce à un bon feu on rôtissait d’un côté, et grâce au froid on gelait de l’autre, j'ai dù faire un baptême et entendre une douzaine de personnes en confession. Je vous ai déjà dit l’empressement de nos Indiens pour le saint tribunal; on n’a nullement besoin de leur recommander ce devoir. Quand un sauvage montagnais a eu le malheur de tomber dans quelque péché grave, on dirait qu’il lui est moins pénible de se passer de manger que de ne pas se confesser ; il s'inquiète peu de l’absolution, mäis il veut que le prêtre sache ses fautes, qu’il avoue ordinairement avec abondance de larmes. Un de ceux qui étaient venus à ma rencontre avait malheureusement acquis une notoriété si scandaleuse, qu’elle exigeait de ma part un exemple de sévérité. Je dus lui déclarer que non-seulement je ne voulais pas l'entendre, mais que je ne lui permettrais pas même d’assister à la sainte messe ni aux instructions avant qu’il eût repris sa femme légitime. Voilà un homme désolé: il me fait mille protestations et mille promesses. Je voulais des actes, et je restai inflexible ; alors il tenta de se confesser malgré moi, et voici comment il s’y prit. Il y avait en face de moi, de l’autre côté du feu, un gros arbre ; pendant qu’à la lueur du foyer je disais mon bréviaire, mon homme prend une hache, blanchit l’arbre en enlevant l'écorce, puis avec un charbon il y écrit ses péchés devant toute l’assistance. Je lui défendis aussitôt de continuer, et je lui fis même effacer ce qu’il avait déjà inscrit. Il lui fallut donc, bon gré, mal gré, renoncer à se confesser; mais il a eu le courage de se mettre en état de jouir de cette consolation à mon prochain retour.

« Si les sauvages désirent se confesser, ils n’entendent 10*

pas le faire à demi; ils veulent absolument tout dire, bien qu’on assure à ceux qui ne sont pas encore baptisés que cela n’est pas nécessaire. Pour ne rien oublier, ils énumèrent d'avance leurs aveux sur du papier, sur de l'écorce, ou même sur de petites planches. Dernièrement j'ai baptisé une vieille aveugle, et il m’a fallu entendre sa confession générale. Dès qu'elle se fut agenouillée près de moi, elle me présenta une longue corde, rernplie de nœuds de différentes façons. N'ayant plus alors de chapelets à donner, je crus qu’elle s’en était fait un à sa manière ; mais point du tout : elle avait écrit sa confession sur cette ficelle extrêmement accidentée; elle l’a prise entre ses mains, puis a défilé non le chapelet de sainte Brigitte, mais un tout autre nuancé de mystères à elle seule connus. »

Le 10 janvier 14870, Mr Grandin, placé à la tête du diocèse de Saint-Albert, écrivait la lettre suivante aux conseils centraux de l’œuvre de la propagation de la foi.

« C’est en voyage, comme presque toujours, et en préparant à la grâce du jubilé une cinquantaine de chrétiens, que j’entreprends de vous écrire. Je n’ai point les notes nécessaires pour satisfaire pleinement votre juste curiosité. Cependant, sachant que tout ce qui concerne les missions vous intéresse, comptant sur votre indulgence, et voulant m’acquitter autant que nossible d’un devoir de reconnaissance envers vous et les associés de la propagation de la foi, je vais vous écrire comme je pourrai. Me rendant actuellement dans la partie nordest du vicariat, je ne vous en parlerai qu’au retour de mon long voyage. Je vous entretiendrai, cette fois, de la partie nord-ouest, où je me trouve encore.

« Avant de commencer, laissez-moi vous dire combien l'allocation que vous m'avez accordée m’a rendu heureux. Je n’avais pas dépensé un sou sans la plus stricte nécessité, et cependant je me voyais déjà plus de sept mille francs de dettes. J'avais été obligé d'abandonner, au moins pour un temps,.deux missions importantes. Devrais-je encore en abandonner d’autres? Tout cela me faisait plus souffrir que les marches forcées à la raquette,

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que les campements à la belle étoile, par une température de vingt à quarante -cinq degrés centigrades, et souvent l’estomac vide. Enfin le courrier d’été est arrivé, et j'ai eu connaissance de votre généreuse allocation, Mr Taché m'écrit que toutes mes dépenses vont être couvertes et mes dettes acquittées. Cette nouvelle a relevé mon courage et celui de mes missionnaires, dont j'étais contraint d’entraver le zèle. Je leur annonçai que, comptant sur la divine providence, nous entreprendrions enfin la construction de l’église Saint-Albert. Je crus aussi pouvoir reprendre la mission de Sainte-Anne, que je m'étais vu dans la nécessité d'abandonner ; j'en ai fait réparer l’église, et, avant de partir pour mon long voyage, j'ai pu y installer un missionnaire.

« Notre pays étant cédé au gouvernement canadien, cela va nous attirer beaucoup d’étrangers, probablement l’'écume du Canada et des États-Unis. Nos métis sont généralement catholiques, et bons catholiques pour peu que nous puissions les soigner ; mais ils sont faibles dans le danger, et ce danger, je voudrais le conjurer. Parmi les étrangers qui nous arrivent, l'élément protestant domine. Nous n’avons qu’une bien petite école. Bientôt, hélas! je verrai au milieu de nous s'élever une école protestante, où nos pauvres chrétiens iront puiser l’indifférence en matière de religion, peut-être même la haine de celle qu’ils ont le bonheur de connaître et de pratiquer aujourd’hui.

« Les deux grandes nations sauvages qui se partagent l’ouest de mon vicariat sont les Cris et les Pieds- Noirs. Nous avons depuis assez longtemps entrepris la conversion des Cris des bois, et nous avons parmi eux au moins deux à trois cents bons chrétiens. Quant aux Cris de la prairie, nous les trouvions si mal disposés, que, ne pouvant suffire à tout, nous les laissions pour alier trouver d’autres nations. Un de nos pères a obtenu, à force d’instanc:s, de passer quelques mois de l’année avec eux. Aujourd’hui plus de cinq cents de ces sauvages, enfants ou adultes, sont chrétiens. J'ai moi-même confessé les adultes, cet automne, et j'étais stupéfait en

voyant leur instruction et leurs vertus chrétiennes, bien que vivant au milieu de parents infidèles. Ils ne sont point avancés : trente au plus ont fait leur première communion et sont confirmés ; mais enfin cette mission est bien commencée, et promet des fruits abondants.

« C’est une mission d’un genre tout à fait nouveau. Ces sauvages vivant en société, il faut que le missionnaire les suive dans leurs différents campements, à la merci de leur charité ou plutôt de leurs caprices. Il doit même se priver de la sainte messe, tant qu’il ne suppose pas ses sauvages assez christianisés. Il faut que, comme le sauvage, il n’ait pas de vêtements à changer; il faut qu’il renonce au plus petit soulagement en fait de nourriture; il boira l’eau de neige dans des vases dégoûtants ; il subira tout ce que la malpropreté a de plus pénible.

« C’est à ce prix que le R. P. Lacombe a commencé la conversion des Cris. Désormais cette mission se fera avec moins de difficultés ; il a même introduit chez ces chrétiens et ces catéchumènes un jeune père venu d’Europe avec moi, qui, à l’aide d’un frère catéchiste connaissant bien la langue, pourra continuer leur instruction. Aujourd’hui, tout en étant au milieu des sauvages, ils peuvent suivre la vie de communauté; ils ont une maison de peaux qu’ils transportent avec eux, et où la messe est célébrée chaque jour. Après avoir passé quelques mois de la sorte, ils reviennent à la mission de Saint-Paul-des-Cris. Leur vie n’est plus aussi pénible qu’autrefois, et cependant quelle vie de privations! Ils s’attendent à quelque attaque nocturne de la part des Pieds-Noirs ; ils peuvent à chaque instant être victimes de quelque surprise ; ils couchent habillés pour être toujours prêts en cas d'attaque. Il faut qu’à la vie sauvage ils sachent en quelque sorte joindre la vie militaire.

« Grâce à Dieu, les missionnaires que j'ai le bonheur de posséder sont tous disposés à ce genre d’apostolat. Il m'en faudrait deux parmi les Cris, et autant parmi les Pieds-Noirs. Ces derniers sont encore bien moins avancés ; à part quelques-uns qui ont été faits esclaves par les Cris ou qui vivent avec les méiis, ils sont tous

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infidèles. Je dois cependant dire que bon nombre d’enfants ont été baptisés, ainsi que quelques adultes mourants. Le P. Lacombe a passé aussi quelques mois avec eux; il a pu apprendre aussi leur langue, étudier leurs mœurs, et surtout se faire aimer d’eux.

« Ce serait donc le moment de tenter un dernier effort pour les gagner à Jésus-Christ, pendant surtout que j'ai à ma disposition ce zélé missionnaire, qui, grâce à son expérience, peut ouvrir une pareille mission. Deux grands obstacles s'opposent à cette fondation : le premier, c’est, comme toujours, le manque de ressources ; le second, c’est la guerre de ces sauvages avec leurs voisins. Cette guerre paralyse tout ; elle met en outre le missionnaire en danger de perdre la vie, et en un autre danger que je crains davantage, celui de se compromettre avec les Cris, qui ne sont pas encore assez christianisés pour comprendre qu’on peut les aimer et aimer leursennemis.

« Cependant le P. Lacombe cherche les moyens de pénétrer dans leur camp; il sondera leurs dispositions actuelles, se perfectionnera dans leur langue, et, s’il voit du danger pour sa vie, il devra revenir. Si ce plan manque, j'en ai un autre moins dangereux, mais aussi moins expéditif. J’enverrai un jeune père passer quelques années aux postes de la compagnie où les Pieds-Noirs font leurs échanges. Là il pourra les voir de temps en temps et apprendre leur langue ; il ne pourra pas les instruire, mais quand il sera assez sûr d’eux pour les suivre avec un confrère, il fera chez eux ce qu’on a le bonheur de faire chez les Cris.

« Dans ces deux importantes missions, dès que deux pères pourront vivre ensemble avec les sauvages, la position du missionnaire sera supportable, et la conversion des sauvages à peu près assurée.

« On me parle souvent d'amener les sauvages à la vie agricole et de leur faire abandonner la vie nomade. La chasse du buffalo devenant de moins en moins productive, ils seront bien obligés plus tard de trouver d’autres moyens de vivre ; mais pour faire d’eux des cultivateurs, il nous faudrait des ressources que nous n'avons point.

« Nous élevons des enfants sauvages dans nos écoles; nos métis en adoptent quelques-uns. Tous ces enfants ainsi élevés ne sont plus sauvages par le fait; si nous pouvions en élever davantage, ce serait le moyen le plus sûr de civiliser ces nations. . . . . . . . . . »

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