‹ Le Canada [microforme]Chapitre 24 sur 31 · PALAIS DE GLACE, A MONTRÉAL · texte numérisé non relu

PALAIS DE GLACE, A MONTRÉAL

journaux français ont raconté les magnificences à leurs lecteurs, et notamment un certain palais de glace, aux proportions gigantesques et féeriques, qui semble emprunté au royaume d’Aladin.

Au fond, rien n’est plus simple que la construction de cette merveille, qui se fait à Montréal en un tour de main. Devant la

ville. le Saint-Laurent, gelé en février sur une épaisseur d’un mètre, fournit les matériaux en abondance. Des machines attaquent la glace, la scient en beaux blocs bien réguliers, puis les travaux d’édification commencent. En peu de jours tout est prèt, et là où, une semaine à peine auparavant, on ne voyait qu'une place déserte, s'élève maintenant l’étrange monument dont les parois de cristal étincellent sous le soleil comme les mille et une facettes d’un gigantesque diamant. Qu'on ne crie pas au prodige ! On y donne même des fêtes à l’intérieur, pendant le carnaval, et pour ma part je ne sais pas de spectacles qui vaillent l’aspect de cette salle de bal, quand, sous les rayons électriques tombés des voûtes et centuplés par la réverbération des glaces, les couples tournoient et tourbillonnent.

Les trois principaux genres d’amusements du carnaval de Montréal sont le patin, le toboggan, appelé aussi « traîne sauvage », et la raquette.

Le patin canadien ne diffère guère de celui dont se sert la fashion de Paris au bois de Boulogne. Seulement, au Canada, le patinage est parfois plus qu’un délassement ; c’est aussi un art des plus sérieux, et même des plus utiles. Les jeunes geas surtout emploient souvent le patin pour franchir, sur le miroir gelé des rivières, et avec une rapidité vertigineuse, des distances considérables. De là, toute une école de patineurs émérites. Ainsi, dans une récente joute, entre autres, le vainqueur, suivi de près par ses concurrents, parcourut quinze milles anglais, soit environ vingt-cinq kilomètres, en cinquante-neuf minutes et demie.

Le toboggan est un véhicule fort étrange et qu’on ne rencontre nulle part ailleurs. C’est une simple planche en bois de frêne, recourbée à l’un de ses bouts. Épaisse de cinq à dix millimètres tout au plus, large de cinquante centimètres, sa longueur varie entre deux et trois mètres. Six personnes peuvent commodément y prendre place. On s’imaginele degré de célérité que peut atteindre une semblable masse, lorsqu’elle dévale du haut de ces nombreuses glissoires, à pente très rapide, pratiquées en grand nombre sur les flancs de la montagne de Montréal. Le soir, le coup d'œil est des plus pitttoresques.

La raquette, ou, selon la traduction littérale du mot anglais, la « chaussure à neige », se compose d’une étroite bande en bois de frêne, recourbée en deux, et dont on fait rejoindre les bouts en les assujettissant fortement par une courroie. Deux petits bâtons, posés ensuite en travers, achèvent de donner à ce premier travail la forme voulue, c’est-à-dire à peu près celle d’un cerf-volant. Puis on fait courir un entrelacement assez serré de lanières de cuir, en ayant soin de laisser à un tiers de la hauteur un espace suffisant pour que le bout du pied puisse y jouer à l’aise. La raquette est alors prête, et un marcheur habile s’en servira sans crainte pour s’aventurer par

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monts et par vaux dans la campagne, où il n’est pas rare de voir des bancs de neige atteindre jusqu’à six ou sept mètres de hauteur.

Essayerai-je maintenant de reconstituer, pour le lecteur français, le tableau brillant et animé d’une journée de Montréal en temps de carnaval ?

Il fait froid, assez froid même dans la matinée, mais l’air est pur et sec, et le ciel sans nuages. Pas de vent ; les fumées de la ville montent toutes droites, efilées et bleuâtres ; un excellent augure, disent les connaisseurs. Partout la neige durcie grince sous le pas des piétons, sous les patins des traîneaux, avec ce pétillement singulier, bien connu des Canadiens, qui indique infailliblement, et sans qu’on ait besoin de consulter le baromètre, que la température va se tenir au « beau fixe ».

Mais la journée s’avance, la foule grossit. Le soleil, maintenant, lorsque sonne à travers la cité le grand coup de midi, produit par tout l’espace comme l'effet d’un énorme foyer d’incendie, et fait flamber au loin la nappe de neige avec des miroitements aveuglants d’or en fusion. La populace va se faire légion. Par les rues, peu ou point de masques, la rigueur du climat en rendant le plus souvent l'usage difficile. Bien entendu, pas de bataille de confetti ni de bouquets comme à Rome, à Nice, ou à Paris. En revanche, un admirable défilé d’équipages d'hiver, et tel qu’il ne s’en peut sûrement pas voir nulle part ailleurs. Tous les genres imaginables : depuis le traîneau national appelé berlot, peint de couleurs vives, jusqu’au superbe et étincelant four-in-hands, traîné par ses quatre pur sang qui secouent orgueilleusement les sonneries argentines de leur attelage. Ce qu’on voit là de fourrures donnerait à penser que l’on a complètement dévalisé le pôle Nord, pour le plus grand plaisir surtout des jolies Montréalaises, qui se montrent extraordinairement friandes de ces chaudes et moelleuses dépouilles opimes.

A mesure que le jour décroît, la clameur de la foule redouble d'intensité. Parfois une fanfare éclate, précédant un club de raquetteurs s’apprêtant à entrer en lice avec une association rivale, et chantant en cadence :

Nous Dent étuons le nom, la mémoire Des hardis trappeurs, Héroïques sapeurs Dont l'historien raconte la gloire, Et qui, sans broncher, Savaient toujours marcher.

Les bravos, les vivatsretentissent partout sur leur passage

Bientôt le soleil s’enfonce et disparaît sous l’horizon. La multitude est devenue une marée humaine. Çà et là, dans la nuit qui tombe, des reflets de feu de forge : ce sont les sa/oons, ou débits de boissons spiritueuses, aux larges RAP ouvertes sur la rue comme des gueules de fournaise. M vees

Soudain, dix, vingt, cent flammes échevelées surgissent de tous côtés. Puis des milliers de flambeaux s’allument à leur tour, répandant par toute la ville comme les reflets de quelque colossal serpent de feu. Là-haut, sur une éminence, le Palais de glace, féerique, prodigieux, surnaturel, dresse ses Lours et ses créneaux de cristal, qui projettent au loin les fulgurantes irradiations de leurs foyers électriques.

La ville tout entière n’est plus en ce moment qu’une énorme torchère. Le Mont-Royal même est illuminé de milliers de zigzags incandescents. Ce sont les marcheurs en raquette qui l’oceupent échelonnés depuis sa cime jusqu'à sa base, chacun tenant une torche à la main. Les fusées, les bouquets de feux d'artifice passent et repassent continuellement dans l'air froid de la nuit, s’entre- ‘croisant, s’écrasant en pluies d'étoiles diaprées. Dans les skatings, la ronde des patineurs tourbillonne et fait rage; les bals masqués sont dans tout leur éclat. Montréal, durant ces courtes heures, n'est pas loin de se croire la reine de l'Amérique, que dis-je? de l'univers!

Puis, une à une, s’éteignent les lumières, d’abord à longs inter-

valles, comme à regret ; par rues éntières ensuite, comme soufflées par une seule et même bouflée de vent. Les clameurs se fondent aussi à leur tour en un murmure à peine distinct, se perdant de plus en plus dans les lointains. Bientôt, c’est le calme absolu. La lune, un instant déchue de ses fonctions, monte alors avec plus d'éclat vers le zénith, enveloppant les objets de ses blancheurs molles etargentées. C’est la nuit, la pure, idéale et sereine nuit des solitudes enneigées du Grand-Nord!...

SYLVA CLAPIN.

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