‹ Le Canada [microforme]Chapitre 7 sur 31 · JACQUES CARTIER · texte numérisé non relu

JACQUES CARTIER

Dans les pages qu'on lira plus loin, vibrent le chaud patriotisme canadien etla profonde sympathie pour la France. L'auteur n’a eu qu'à laisser parler son cœur, où battent tous les cœurs de ses compatriotes. Leurs sentiments se traduisent avec les siens en ce livre dont le titre mème est aussi coneluant et significatil qu'un manifeste. M. Sylva Clapin a voulu, d'ailleurs, que son étude sur le Canada eût ce caractère français bien nettement exprimé. Son intention a été non seulement de fournir des informations sur son pays, mais aussi d'inviter, d'engager ceux qui, en France, songent à émigrer pour

l'Amérique, à aller, par delà l'Atlantique, partager les destinées du peuple jéune et plein d'avenir dont les coutumes, les mœurs, la langue, les aspirations sont restées toutes françaises.

« Le Canada, dit avec raison un écrivain anglais, est une France de ce vieux temps où régnait le drapeau blanc fleurdelisé. » Pour les Canadiens de Quésec et de Montréal, il y a en effet deux patries qui se confondent intimement en une seule, la leur et la France : ils sont demeurés fidèles à celle-ci, en dépit des courants politiques qui les en ont séparés; ils ont les yeux fixés sur elle, comme des fils dé ‘oués attachent leurs regards

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sur leur mère; et ce culte non seulement subsiste, mais il grandit en intensité, à tel point qu’en ces cent dernières années les Canadiens français ont plus que centuplé. On a calculé qu'à la fin du siècle prochain, ils compteront 40 millions d'âmes sur les 100 millions que contiendra alors le Dominion. C'est, comme l'affirme M. Sylva Clapin, « la montée sûre et silencieuse de la France transatlantique » (1).

Ces progrès de l'élément français se retrouvent et se constatent dans la politique, l'industrie, le développement agricole, le mouvement littéraire, dans toute l'activité sociale, intellectuelle et matérielle. 11 y a là une religion du souvenir ayant pour fondement la reconnaissance. Le Canada n'oublie point que c’est la France qui l’a arraché à la sauvagerie, et que le sang français en coulant sur ce sol l'a fécondé. Aussi M. Sylva Clapin a-t-il obtenu, de la part des Canadiens tout d’abord, un accueil chaleureux, en faisant le tableau des deux villes, Québec et Montréal, où la s'rance conserve tant d'échos généreux, où rien de ce qui la touche, revers ou bonheurs, n’est ignoré et n’est indifférent.

Comment la France conquit-elle, sous ses rois, ce riche joyau de sa couronne, comment se le laissérent-ils enlever? L'histoire de nos glorieux efforts de colonisation au Canada, des succès qu'y eurent nos entreprises, de nos malheurs, puis du déclin et de la perte de notre puissance dans cette partie de l'Amérique du Nord, a été souvent racontée avec impartialité, mais il est utile de la résumer ici.

Moins de six ans après la découverte de la Terra de prima vista (Labrador et Terre-Neuve) par les deux Cabot (2), à la fin du quinzième siècle, un marin de Honfleur, Jean Denis, en compagnie d’un pilote rouennais, Canart, explora l'embouchure du Saint-Laurent et en dressa la carte. Deux années plus tard, en 1506, un autre Francais, le Dieppois Aubert, remonta le même fleuve et débarqua sur ses rives quelques colons normands qui s’y établirent. L'exemple fut suivi par le baron de Léry; il voulut coloniser en grand, partit avec une nombreuse escorte, avec des bestiaux, et fut obligé d'abandonner ceux-ci, qui, laissés en liberté, se multiplièrent. Léry n'avait atteint que l'Ile de Sable, en face de la Nouvelle-Écosse. Des Bretons, plus heureux, découvrirent une autre terre insulaire (l'ile du Cap Breton), où ils commencèrent la pêche de la morue. Déjà Sébastien Cabot avait constaté l'abondance de ce poisson dans ces parages de Terre-Neuve qu'il appela Terra de Bacalao (3).

On ne tarda pas à être informé à la cour de France des résultats avantageux de quelques-unes de ces expéditions, et François I“, cédant aux conseils de l'évêque de Marseille, Claude de Seyssel, voulut, à son tour, comme avaient fait Henri VII d'Angleterre, Ferdinand et Isabelle

(1) L'ouvrage auquel est emprunté le récit donné plus loin a pour titre : la France atlantique, le Canada, par Syzva CLarin. (Paris, librairie Plon, Nourrit et Cie,

(2) Voir sur les Cabot les ouvrages importants de H. Harrisse.

(3) Terre de la morue : bacalao se prononce bacalan, nom donné à l’un des d UMIDAUS quais de Bordeaux, où se fait un grand commerce de morues. (C. S.) |

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de Castille, Joao IT de Portugal, devenir « maïître'de la mer ». De mème que ses rivaux s'étaient adressés à des Italiens, il chargea un Florentin, Verazzano, de l'exécution de son dessein, qui était d'ouvrir, lui aussi, à ses navires, un passage d'Europe au Cathay (Chine) par le nord-ouest, Une tempête contraria ce plan et jeta ce navigateuy sur les côtes du nord de Ia Floride. Il gagna de là le Saint- Laurent et Terre-Neuve, débarqua, prit possession, au nom du roi, de toute la presqu'ile comprise entre le golfe Saint-Laurent et la baie d'Hudson, et donna à ce territoire le nom de Nouvelle-France. C'était en 1524, La conquête simplement nominale, comme il arrivait toujours en pareil cas, devait ètre corroborée par des établissements. Verazzano s’y employa, mais il périt dans un de ses voyages.

En 1534, François [*, plus jaloux que jamais des rois d'Espagne et de Portugal, et ne voulant point, comme il le disait en son langage pittoresque, qu'ils se partageassent sans lui l'héritage d'Adam, donna son acquiescement au Malouin Jacques Cartier qui s’offrit pour reprendre l'œuvre de Verazzano. Le hardi Breton retrouva la côte du Labrador, y planta l’étendard du roi, reprit ensuite son exploration vers le nord, et arriva dans la baie de Gaspé, où, en signe de sa conquête, il érigea sur le rivage une croix avec l’écu de France. Dans un second voyage, qu'il entreprit en mai 1535, avec trois vaisseaux, il remonta le cours du Saint-Laurent et atteignit un village indien, appelé Hochelaga, dont il changea le nom en celui de Mont-Royal (qui fut plus tard Montréal). Il était de retour en France au mois de juillet 1536. :uais s'efforça

vainement de faire apprécier l'importance considérabie des régions dé-

couvertes par lui. Il compléta ses investigations cinq ans après, et dut revenir, faute de vivres. On ne prèta qu'une très faible attention à tout ce qu'il disait des trésors offerts là-bas par la nature à qui voudrait s’en emparer. Décourage, il alla s'ensevelir dans l'oubli ä Saint-Malo. Personne ne s’occupa plus de lui; il devint même si ignoré qu'on ne sait plus en quelle année ni comment il mourut.

Mais, pendant que la cour se montrait ingrate à l'égard de Cartier, elle ne négligeait pas complètement de mettre à profit ses rapports et donnait à un gentilhomme picard, Francis de la Roque, sieur de Roberval, le titre de vice-roi des nouvelles possessions d'outre-mer. Roberval fit de son mieux pour remplir sa mission; il installa un poste militaire à France-Roy, un autre au Cap Breton; mais, quand il réclama de l’aide au gouvernement, on le livra à ses propres ressources. Aussi sa colonie ne fit-elle que péricliter.

Les guerres de religion orientèrent ailleurs la politique de la France. On ne s’occupa plus de la colonie américaine. Un gentilhomme breton, de la Rpche, avait, il est vrai, reçu de Henri IT un privilège pour y fonder un établissement, mais il ne put s'embarquer que sous Henri IV, fit naufrage avec ses compagnons, se réfugia dans l'ile de Sable et y vécut cinq ans, sans donner de ses nouvelles. Il y avait cependant des gains à faire dans les parages du Saint-Laurent et de Terre-Neuve, où les pêcheries prenaient de l'importance, ainsi que dans le nord de la Terre de France où le commerce des pelleteries pouvait s'approvisionner, Henri IV concéda successivement des privilèges à cet effet à plusieurs hommes entreprenants, Chauvin (1599), de Chastes (1602), de Monts (1603). Ce dernier partit avec une escorte résolue dont faisait partie le Saintongeois Samuel de Champlain.

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Si Jacques Cartier fut le véritable découvreur du Canada, c'est à Champlain qu'appartient la gloire d'y avoir jeté les premières bases de la civilisation. Avec lui commence l’œuvre de la colonisation, et les trente-quatre ans qu'il y consacra, de 1602 à 1635, associant l'énergie à la capacité, faisant preuve en toute circonstance d’un dévouement admirable, ouvrirent les routes aux explorations et aux institutions bienfaisantes dans toutes les directions. En 1605, il fonda Port-Royal en Acadie, puis, en 1608, Québec sur la rive gauche du Saint-Laurent; en 1609, il découvrit le lac qui porte son nom; en 1614 et 1615, les lacs Ontario, Michigan, Huron, Supérieur. Il favorisa les missions, si utiles non seulement pour la propagande religieuse, mais aussi pour les études géographiques et ethnographiques. Il créa des écoles et, nommé lieutenant du vice-roi de la Nouvelle-France, exerçant en réalité l’autorité d’un gouverneur, il travailla sagement et progressivement à l'administration de ces contrées dont il prévoyait la future prospérité. Grâce à ses travaux incessants, la compagnie française, formée en 1617 pour exploiter la colonie au point de vue commercial, put se développer rapidement ; mais, en 1628, elle trouva sur son passage les Anglais qui tentèrent de lui enlever ses positions. Dans ce conflit, Champlain eut le dessous; obligé de capituler en 1629, il ne put reprendre son commandement qu'en 14632, quand le traité de Saint-Germain eut restitué le Canada à la France. Richelieu organisa alors pour l'exploitation de l'Amérique française la puissante Compagnie des Cent associés, dont Champlain fut le représentant jusqu'à sa mort (25 décembre 1635). Son successeur fut M. de Montmagny, que les Peaux Rouges, traduisant son nom, appelèrent Ononthio: (la grande montagne). La colonie fit des progrès. Québec se fortifia; d’autres villes se fondèrent. Trois-Rivières, en 1640, et Montréal, en 1642, furent peuplés par des familles champenoises, sous la conduite de M. de Maisonneuve. Des missionnaires, que les indigènes nommaiert les « robes noires », opérèrent de nombreuses conversions, surtout parmi les Algonquins et les Montagnais, en réunissant les nouveaux convertis dans des villages créés à la portée des forts français, tels que Sillery, Saint-Louis, la Magdeleine. Mais ces victoires apostoliques trouvèrent une résistance acharnée de la part de certaines tribus sauvages. Des guerres d'extermination en résultèrent. Les Iroquois, redoutable confédération d’Indiens, dispersés depuis les Alleghanys jusqu'au lac Ontario, attaquèrent les Algonquins et leurs alliés les Hurons. Plusieurs missionnaires tombèrent entre les mains des vainqueurs, qui les firent périr dans d'affreux supplices. Tels furent les Pères de Brébeuf, Lallemant (1). Les Indiens bloquèrent les Français dans les villes ou dans les forts, et les gouverneurs qui vinrent après M. de Montmagny4(d’Ailleboust, Lauzon père et fils, d'Argenson, d'Avaugour, de Mézy) ne purent, faute de ressources, que se maintenir sur la défensive, laissant les aventuriers, enfants perdus, coureurs des bois, aux prises avec l'ennemi, dont ils égalaient la ruse.

Cette situation se prolongea pendant vingt-cinq ans. Colbert prit, en 1663, une résolution décisive. IL obtint de Louis XIV une déclaration

(1) Voir le récit de ces martyrs dans le volume que j'ai publié sous le pseudonyme de Pierre Durandal : le Supplicié vivant (Paris, H. Oudin), et le remarquable ouvrage de Dussreux, Le Canada sous la domination française. (Paris, Lccoffre.)

faisant du Canada une colonie relevant directement de la couronne, et y envoya, comme gouverneur, M. de Courcelles, avec M. Talon pour intendant, En mème temps, il accorda de grands avantages aux familles rurales françaises qui voulurent y émigrer, L'idée était géniale, et si elle avait eu pour appui dans la suite des hommes aussi capables que Talon, il n'est pas exagéré de dire que l'Amérique serait aujourd'hui en grande partie française. Malheureusement, la période d'expansion coloniale de la France dans le Canada ne dura pas cent ans. En 1671, nous prenions

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