‹ Le Canada sous l'union, 1841-1867. -- (volume 2)Chapitre 15 sur 26 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons terminé le récit des faits les pins palpitants d'intérêt qui se sont passés pendant le dernier quart de siècle de notre histoire. Dès le commencement, nous avons fait remarquer que l'union législative de deux provinces peuplées par des populations de mœurs et de tendances diverses avait été une faute. La constitution de 1840 avait été préparée par des hommes qui n'étaient pas au courant des sentiments de ces populations ; aussi renfermait-elle de graves injustices, dont les unes ont été réparées, et les autres n'ont fait que s'aggraver avec le temps. Il n'est pas étonnant qu'elle ait fonctionné, la plupart du temps, au milieu de discussions orageuses, de luttes de partis et d'animosités entre le Haut et le Bas-Canada.

Constatons d'abord qu'un des buts principaux des auteurs de l'Union, l'anéantissement de la nationalité française, ou l'anglification des Canadiens-Français, n'a pas été atteint ; car tout ce qui constitue cette race, sa religion, sa langue, ses lois civiles, ses institutions, sa littérature, s'est développé avec rapidité et a pris une force d'expansion plus considérable que sous l'ancien régime constitutionnel. D'un autre côté, cette union qui était encore destinée à faire sortir le Haut-Canada de ses embarras financiers, a parfaitement réussi dans ce sens ; en effet, cette province a pu rétablir ses finances, continuer ses travaux publics, attirer une forte immigration et progresser rapidement, grâce surtout aux larges octrois qui lui furent accordés par la législature.

On remarque deux g-randes luttes politiques, qui fixent surtout l'attention. La première se fit, dès le début de l'Union, entre les conservateurs et les libéraux ou réformistes, pour le triomphe de la responsabilité ministérielle. Cette lutte fut vive et animée : les conservateurs de l'ancien régime désiraient continuer leur politique d'exclusion et de privilèges pour leur parti ; mais grâce à l'esprit d'union entre les libéraux des deux provinces, grâce surtout à l'énergie et au ]:)atriotisme déployés par leurs chefs MM. LaFontaine et Baldwin, la cause du gouvernement responsalîle fut gagnée, et les chefs conservateurs, MM. Draper, McNab et Sherwood, furent forcés de reconnaître tous les droits essentiels au régime constitutionnel. Le peuple gagna donc à se gouverner par lui-même, et par les hommes qui possédaient sa confiance, et la métropole n'intervint plus dans ses aflaires locales. La lutte prit fin dans les émeutes et les incendies de 1849 Après cette date malheureuse, les conservateurs devinrent plus tolérants, plus modérés, et se soumirent à la volonté populaire. Il y eut un moment de calme, pendant lequel commença l'ère des chemins d(\^fer, qui absorba l'esprit des hommes politiques pendant quelques années. Il y eut alors une transformation des anciens partis politiques. Les libéraux du Bas-Canada abandonnèrent leurs alliés, les réformistes du Haut- Canada, qui leur avaient manqué souvent de fidélité, et acceptèrent l'alliance plus naturelle des conservateurs ; le parti libéral-conservateur fut alors formé. D'un autre côté, se consommait l'alliance des membres du nouveau parti (iear'j^rit avec les démocrates du Bas-Canada.

Une deuxième lutte se préparait dans le silence. Le Haut-Canada, favorisé par une immiîçration considérable, commençait à dépasser l'autre province par sa population ; les cleargrits, à la voix de leur chef, M. Brown, se mirent à agiter la question de la représentation basée sur la population, et de briser par là l'égalité représentative et le caractère fédéral de la constitution. Pour parvenir à leur but, on les a vu emx)loyer tous les moyens, soulever les pa.ssions populaires, les préjugés de race et de religion, sans même épargner les menaces. Tout fut inutile ; le i^as- Canada tout entier s'unit pour repousser cette demande injuste tant que durerait l'union législative des deux provinces, et grâce à l'énergie de M. Cartier et au concours généreux de son collègue, M. John-A. McDonald, l'Union put encore subsister quelques années. Finalement, la législature souffrit de cette lutte entre les deux provinces ; les gouvernements se succédèrent avec rapidité ; il fallait ai)porter un changement à cet état de chose alarmant, la lutte ne prit fin que par la coalition Taché-McDonald-Brown, formée dans le but de régler les difficultés de l'époque. Le calme se rétablit ; l'union fédérale des provinces anglaises fut alors décidée et menée heureusement à bonne fin. Avec la confédération une nouvelle ère politique et sociale s'ouvrit pour les provinces.

Malgi'é ces grandesluttespolitiques. le Canada progi'essa cependant avec rapidité. Lorsque Ton jette un coup d'œil sur letat des provinces avant leur union, on a une meilleure idée des changements qui se sont opérés en toutes choses. En effet, depuis 1841, le progrès matériel, le progrès

dans la législation, etc., a été immense. Les Canadiens ont d'abord amélioré la navigation du Saint-Laurent, et en ont fait une des plus belles voies de communication du monde entier. Ils ont agrandi et achevé leurs canau.x, bâti des i:)liares, des jetées, etc. Ils ont enveloppé la province dans un réseau de lignes télégrai)hiques et de chemins de fer. Ces grands travaux ont activé le commerce, l'industrie, augmenté la valeur des produits et des propriétés, et amené par là la prospérité des individus. Grrâce à ces communications faciles, le commerce a pris des prox)ortions gigantesques. Depuis la concession de la liberté commerciale, en 1849, les vaisseaux de tous les pays ont pu naviguer dans les eaux du Saint-Laurent ; les marchands ont établi des relations cqjnmereiales avec les nations étrangères. Le commerce augmenta si considérablement, qu'en 1867, le chiffre des importations et exportations atteignait $100,000,000, montant considérable pour une province de moins de 3,000,000 d'âmes.

La colonisation a aussi marché à grand pas, et un grand nombre de belles paroisses se sont élevées au milieu de la forêt. L'agriculture s'est également développée ; les expositions annuelles, les écoles d'agriculture, les journaux agricoles, ont beaucoup contribué à ce progrès. Plusieurs belles industries, celles [du bois, des pêcheries, des mines, etc., ont augmenté sur un grand pied ; quelques autres ont été créées et sont aujourd'hui prospères.

Le revenu des deux provinces, dont le chifl're n'était en 1840, que d'un million et quart, s'élevait en 1867. à seize millions et demi

de piastres. D'un autre côté, la dette, qui n'était que six millions en 1841, se montrait déjà en 186Y, à soixante-deux millions : mais il faut remarquer qu'elle a été contractée pour l'exécution des canaux, des chemins de fer, etc., et que les Canadiens retirent les plus i^rands avantages de ces grands travaux. La population, que nous avons estimée à 1,050,000, âmes, à l'époque de l'Union, était, en 186Y, de 2,()50,000 dont 1,150.000 pour le Bas-Canada, et 1,500,000 pour le Haut-Canada. La population de cette dernière province s'était recrutée en partie par l'immigration considérable, qui s'était placé sur ses terres fertiles. On ne pouvait pas en dire autant du Bas-Canada, qui ne reçut qu'une légère immigration anglaise. Cependant la population française du Bas-Canada, estimée à 500,000 en 1841, se voyait portée à 900,000 ; nous devons remarquer qu'elle s'est accrue de ses x")ropre^ forces, et que loin de recevoir de l'accroissenient de l'étranger, elle a a'U plus de deux cent mille de ses enfants quitter leurs foyers l>our la terre étrangère.

Les hommes d'état exécutèrent de nombreuses réformes législatives et administratives. Ils modifièrent les lois criminelles et adoucirent la sévérité des anciens statuts, en réduisant le nombre des offenses capitales. Ils accordèrent au peuple les bienfaits des institutions municipales ; ces institutions ne furent pas appréciées à leur juste valeur lors de leur introduction, mais elles furent finalement bien accueillies, elles apprirent au peuple comment gérer ses affaires locales. On reconnut par des actes législatifs l'indépendance des juges et des membres de la législature ; on

rétablit l'usage de la langue française dans les procédés législatifs ; on accorda une amnistie générale pour toutes les offenses politiques, on indemnisa enfin les Canadiens des pertes qu'ils avaient subies dans les troubles de 183t-38.

L'augmentation des districts judiciaires fut une réforme importante dans l'administration de la justice. Le contrôle des postes fut concédé à la colonie ; la législature diminua le port des lettres, et le gouvernement établit des bureaux de i30stes dans toutes les parties de la province. La loi des chemins de fer encouragea la construction de plusieurs grandes lignes, entre autres le Great Western, le Northern, le Grand Tronc, etc. La loi électorale augmenta le nombre des députés, et repartit la représentation d'une manière plus équitable ; un autre acte abaissa le cens électoral et augmenta le nombre des électeurs. La loi de primogéniture fut aussi abolie dans le Haut-Canada.

On remarque la sécularisation des réserves du clergé et l'abolition de la tenure seigneuriale, les deux plus grandes réformes cjui se soient opérées sous l'Union. La première agitait le Haut- Canada depuis un quart de siècle ; elle avait créé des discordes et des jalousies entre les diverses sectes religieuses, et avait été même une des causes de l'insurrection de 1837-38. Cette question put enfin être réglée à la satisfaction de tous les partis, en distribuant les revenus des terres réservées entre les municipalités pour être employés à des fins locales. Le système seigneurial avait d'abord été considéré comme excellent pour un nouveau pays surtout tant qu'il n'y avait pas eu d'abus ; mais il devint plus tard

oppressif par les exigences de quelques seigneurs ; il fut finalement considéré comme un véritable obstacle au développement de la colonisation et de l'industrie. Le peuple demanda alors l'abolition de ce système, qui ne convenait plus à ce siècle de progrès. Après plusieurs années de travaux, la législature changea la tenure seigneuriale en tenure libre, abolit par là toutes les charges qui grevaient le sol, et améliora la condition du cultivateur et de l'industriel. Cette belle réforme, qui s'accomplit de la manière la jikis paisible, amena une révolution légale dans le Bas-Canada. Le moment était donc favorable d'entreprendre la codification des lois civiles, aussi la législature décida-t-elle de classer et de coordonner ces lois, afin de les mettre à la portée de tous. Ce grand travail fut terminé en 1866, et le Bas-Canada eut alors son code de loi, à l'imitation du code français. La refonte des statuts provinciaux procura en même temps un immense avantage à la joopulation.

La législature réforma et organisa plusieurs départements publics ; elle pourvut encore à l'organisation de la milice volontaire, qui a rendu en diverses occasions des services apjîréciables. Le système d'instruction publique reçut, à diverses reprises, des modificalions importantes, qui en ont fait finalement un des meilleurs systèmes en vigueur ; il a fourni au peuple les moyens de s'instruire de plus en plus, et d'apj)récier les bienfaits de l'éducation. G-râce à la libéralité de la législature, quelques écoles normales et un grand nombre d'écoles académiques et modèles ont pu être établies, pendant que plusieurs universités et collèges, et un grand nombre

(le (.•ouvoiits ont été Ibndés, la plupart par les liiembivs <ln cLn-^-é. En outre, des écoles pour les sourds-muets, dos asiles pour les aliéviés, des hôpitaux, d(^s asiles pour les orphelins et les infirmes ont été établis partout où le besoin s'en est fait sentir.

Après ce résumé encore incomplet du développement matériel, politique et moral, qui s'est 0})éré pendant l'Union, on peut conclure que le Canada a marché à pas de géant dans la voie du proches. Nous le disons avec un vénérable prélat , feu Mgr Baillargeon, archevêque de Québec. " Il est peu de pays qui ait marché aussi rapidement et sûrement dans la A^oie du véritable progros, et nous n'en connaissons aucun où la religion jouisse d'une aussi grande liberté, et exerce une i->lus large part d'influence. Tout cela est dû, après la protection du ciel, à la politique éclairée des hommes d'état qui, depuis un quart de siècle surtout, président aux destinées du pays. " Le Canada peut maintenant rivaliser, avec plusieuis autres pays plus populeux et réputés plus civilisés, par ses institutions politiques, son commer(^e immense, ses communications faciles par eau et par terre, par son système d'éducation, ses institutions de charité, ses lois criminelles, son code civil, etc.

Le progrès n'a pas été moins grand depuis l'union fédérale des provinces Depuis 18G7, deux nouvelles provinces sont venues se joindre aux autres, et étendre les limites de la Puissance d'un océan à l'autre : le Territoire du Nord- Ouest a été acquis en 18Y0, et une partie, celle de la Rivière Rouge, en a été détachée pour former la Province de Manitoba. L'année suivante

(TH71), la Colombie et l'île de Yanconyer sont entrées dans la confédération sous le nom de Province de la Colombie Britannique. De toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord, il ne reste plus que les iles de Terreneuve et du Prince- Edouard, qui ont préféré jusqu'ici garder leur autonomie plutôt que de s'annexer à la Puissance.

La législature fédérale a d'abord organisé ses départements publics, ceux de la marine, des travaux publics, des postes, etc ; elle a diminué le taux des lettres de cinq à trois centins, adopté une loi de banqueroute, un tarif uniforme dans toutes les provinces. Elle a pourvu à la construction du chemin de fer intercolonial ; cette belle voie qui sera bientôt terminée, remédiera aux difficultés de communication pondant l'hiver entre les provinces maritimes et la province de Québec. A la session de 1872, le parlement a décidé deux entreprises gigantesques, l'agrandissement des canaux et la construction du chemin de fer du Pacifique ; il a cru ensuite devoir ratifier le traité de Washington dans l'intérêt des diverses parties.

Les législatures locales n'ont pas moins travaillé au succès de leurs provinces respectives. Celle de la province de Québec a organisé ses départements publics, encouragé la colonisation des terres incultes, pour la construction de routes dans la foret et de plusieurs chemins de fer ; elle a encore codifié ses lois municipales. Cette législature heureuse a valu au gouvernement Chauveau la reconnaissance de la population canadienne.

Le mouvement du commerce de la Puissance a été considérable : il a atteint en 1870-71 le

chiffre énormo do |1Y0,000,000 ; le commerce d'importation fig-uro pour la somme de $96,000,- 000 et celui d'exportation pour i)|;74,000,000. D'après Sir Francis Hincks, le ministre des finances, le Canada se trouve maintenant être la sixième nation commerciale du monde. Les revenus pour lSlO-11 ont été de .$19,3^5,000, et les dépenses de $15,623,000, laissant un surplus de $3,712,000. Le recensement de 1871 a porté à 3,485,944 âmes le chiffre de la population des provinces d'Ontario, de Québec, du Nouvoau- Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse.

On peut conclure que l'épreuve du régime fédéral a été satisfaisant. Le Canada a pris sa place parmi les nations ; sa position est aussi belle et aussi favorable qu'il était permis de le désirer. Il jouit de la paix intérieure, d'une prospérité commerciale et matérielle qui ne cherche qu'à s'agrandir.

Notre tâche est enfin terminée ; semée de difficultés nombreuses, il a fallu beaucoup de courage pour la mener à bonne fin. Nous avons essayé de combler une lacune qui existait dans nos annales historiques ; nous l'avons fait sans passion, afin de rendre justice à tous, de rendre hommage au mérite réel, sans distinction de parti, d'opinion politique et de race. Malgré notre bonne volonté, nous avons peut - être commis des erreurs, fait des oublis ; nous sommes prêt à réparer ces fautes lorsqu'elles nous seront connues. Si nous avons réussi quelque peu. à faire connaître à nos jeunes compatriotes le passé de nos homm.es politiques, la marche du progrès intellectuel et matériel du peuple canadien, à lui faire chérir les institutions qui nous régissent,

GOO LORD MONCK. [186*7

nos travaux seront amplement i-écomponsés. Il nous restera encore la satisfaction d'avoir le premier mis de l'ordre dans les annales de cette époque intéressante de notre belle histoire, et d'avoir tracé la marche à ceux qui écriront après nous.

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