L.-M. Viger, Nicolet, à la place de A.-N. Morin
A. Turffeon, Bellechasse, à la place de A. -G. Euel;
J. DeVvitt, Leinster, à la place de J.-M. Raymond;
D.-B. Papineau, Ottawa, à la place de C.-D. Day;
L'fion. H.-J. Boulton fut déclaré élu pour la ville de Niagara en remplacement de M. Campbell, et prit son siège au milieu de la session.
Sept nouveaux conseillers législatifs farent^nommés le 19 août 1842 : les bon. MM. R. Dickson, Amable Dionne, Joseph Dionne, P,-G. Goodhue, S. WasbburB, L.-P. Sherwood et W. Walker,
Au nombre des nouveaux représentants étaient M. La Fontaine, que les réformistes du HautCanada élirentdanslo comté de Hastiugs, pour montrer leur sympathie envers les Canadiens-Français ; M.Denis- Benjamin Papineau, frère du grand patriote canadien, élu à la place de M. Day par le comté d'Outaouais, où la majorité des électeurs était d'origine anglaise ; M. L.-M. Viger, qui succéda dans le comté de Nicolet à M. Morin, nommé juge du district de Kamouraska ; M. James Leslie, autre ami dévoué de la cause libérale, que la violence avait également empêché d'être élu aux élections de 1851.
Avec l'aide des nouveaux députés, l'opposition était en état de livrer au ministère un rude combat lors de la discussion de l'adresse au discours du trône. La victoire l'attendait indubitablement. Elle comptait en outre sur l'appui de presque tous les réformistes, dont la plupart étaient disposés à rendre justice au Bas-Canada.
Sir Charles était convaincu depuis longtemps que le ministère ne possédait pas la confiance de la majorité des Canadiens. Il résolut de le reconstituer en y appelant des hommes éminents et populaires. Dès les premiers jours de la session, il s'adressa ;\ M. La Fontaine, lui offrit le portefeuille de procureur-général du Bas-Canada et deux autres pour ses amis libéraux. Comme M. Draper n'avait pas d'objection à remettre son siège, il était prêt à le donner à M. Baldwin. Une pension de retraite devait être accordée à MM. Ogden et Davidson.
M. La Fontaine ne crut pas devoir accepter ces offres, d'ailleurs assez avantageuses quant à son parti.
Ce n'était pas tout pour lui d'entrer dans le ministère; il lui fallait la certitude de pouvoir être dans une position indépendante, et de se maintenir dans le ministère un temps raisonnable. Il avait à se ménager Testime etTapiiUl des libéraux du Haut-Canada, surtout de son ami fidèle, M. Baldwin, qui avait rendu à la dernière session de grands services aux libéraux du Bas-Canada. De fait, M. Baldwin refusait de se joindre à un ministère dont quelques-uns des membres ne possédaient pas sa confiance. Les objections de M. La Fontaine se réduisaient à trois : la stipulation d'une pension pour MM. Ogden et Davidson, comme étant un précédent dangereux, la présence de M. Sherwood dans le conseil exécutif, l'insistance de M. Baldwin à avoir avec lui dans le conseil un de ses partisans. Ces conditions n'ayant pas été acceptées, les négociations furent rompues. La discussion de l'adresse commença alors. Après le discours de M. ForbesetdeM. McDonald, moteurs de l'adresse, M. Draper, le premier ministre, prit la parole. Il donna communication d'une lettre du gouverneur à M. La Font4iine, au sujet des changements ministériels. Son but était de justifier sa conduite devant la chambre, de faire voir qu'il avait agi avec désintéressement et que les libéraux refusaient des offres avantageuses. Dans son discours, qui fut très-modéré, il manifesta, trop tard peut-être, des sentiments bienveillants envers la population française. « Depuis que l'Union est devenue un fait accompli, dit l'honorable membre, j'ai toujours été profondément convaincu que les principes qui servent de base à l'Union, ne pouvaient pas être observés tant qu'une grande partie de la population
serait cxcluse de toute participatioa aux affaires pu- !jliqu?/ : et celte opinion, je Tai exprimée dans toutes les occasions. Mais, pour agir suivant mes convictions, il s'est rencontré des difficultés insurmontables; et j'informe maintenant la chambre que, loin d'avoir tenu à me maintenir au pouvoir pendant que je faisais partie du gouvernement, j'ai, en trois occasions différentes, placé mon portefeuille à la disposition du gouverneur. J'ai agi ainsi, afin de ne pas mettre obstacle à la mise en pratique de ces principes que j'ai toujours pratiqués. Je suis parfaitement convaincu que cette opinion est juste nonseulement en principe, mais encore que c'est la seule en vertu de laquelle le gouvernement du pays puisse se maintenir.
«Je dois cependant avouer une chose : c'est que, lorsque p^'Ur la première fois j'ai rencontré en chambre les honorables membres du Bas-Canada, je conservais encore certains préjugés à leur égard ; mais, grâce aux bons rapports que j'ai eus avec eux pendant la dernière session, grâce à cette courtoisie que j'ai trouvée en eux, courtoisie qui est le signe distinctif de la grande et chevaleresque nation de laquelle ils descendent, ces préjugés ont disparu. »
M. Draper avoua qu'il lui était impossible de faire partie d'un ministère dont M. Baldwin serait un des membres ; c'était pour cette raison qu'il avait mis son siège à la disposition du gouverneur, afin de ne pas empêcher le succès des négociations. Il tenait aussi beaucoup à ce que son collègue, M. Ogden, fût récompensé des services qu'il avait rendus au pays depuis de longues années.
M. Baldwin proposa une contre-adresse qui se ter-
minait par un vote de non-confiance envers Tadministration. Après avoir complimenté M. Draper sur sa conduite, il dirigea une attaque très-habile contre la politique du ministère. Il reprocha encore à M. Hincks d'avoir abandonné le parti libéral, conduite qui avait brisé leur ancienne amitié.
M. La Fontaine prononça ensuite en français un discours rempli de dignité. M. Dunn lui ayant demandé de parler en anglais, il lui répondit ainsi :
«L'honorable membre ,qu'on nous a si souvent représenté comme ami de la population française, a-t-il oublié que j'appartiens à cette origine si horriblement maltraitée par l'acte d'union ? Si c'était le cas, je le regretterais beaucoup. Il me demande de prononcer dans une autre langue que ma langue maternelle, le premier discours que j'ai à prononcer dans cette chambre ! Je me défie de mes forces à I)arler la langue anglaise. Mais je dois informer l'honorable membre, les autres honorables membres et le public du sentiment de justice duquel je ne crains pas d'en appeler, que quand même la connaissance de la langue anglaise me serait aussi familière que celle de la langue française, je n'en ferais pas moins mon premier discours dans la langue de mes compatriotes Canadiens-Français, ne fûtce que pour protester solennellement contre cette cruelle injustice de cette partie de l'acte d'union qui tend à proscrire la langue maternelle d'une moitié de la population du Canada. Je le dois à mes compatriotes, je le dois à moi-môme.» Parlant ensuite de la part que doivent avoir les Canadiens-Français dans le gouvernement, il s'exprima ainsi :
nli'honorable procureur-général reconnaît qu'il faut
au gouvernement, pour rétablir la paix et le contentement général, la coopération active des Canadiens- Français. Non-seulement ce serait là un acte de justice, mais c'est encore un appui que la nécessité appelle. Oui, cette coopération est absolument nécessaire au gouvernement. Oui, il la lui faut; oui, il nous faut la lui donner, mais à des termes qui ne puissent en rien diminuer ni affaiblir notre honneur et notre caractère. L'acte d'union, dans la pensée de son auteur, a été d'écraser la population française ; mais l'on s'est trompé, car les moyens employés ne sont pas calculés pour produire ce résultat. Les deux populations du Haut et du Bas-Canada ont des intérêts communs, et elles finiront par sympathiser ensemble.
« Oui, sans notre coopération active, sans notre participation au pouvoir, le gouvernement ne peut fonctionner de manière à rétablir la paix et la confiance qui sont essentielles au succès de toute administration. Placés par l'acte d'union dans une situation exceptionnelle et de minorité dans la distribution du pouvoir politique, si nous devons succomber, nous succomberons du moins en nous faisant respecter. Je ne recule pas devant la responsabilité que j'ai assumée, puisque dans ma personne le gouverneur-général a choisi celui par lequel il voulait faire connaître ses vues de libéralité et de justice envers mes compatriotes. Mais, dans l'état d'asservissement où la main de fer de Lord Sydenham a cherché à tenir la population française, en présence des faits qu'on voulait accomplir dans ce but, je n'avais, comme Canadien, qu'un devoir à remplir, celui de maintenir le caractère honorable qui a dis-
tingué nos compatriotes et auquel nos ennemis les plus acharnés sont obligés de rendre hommage. Ce caractère, M. le Président, je ne le ternirai jamais !
a L'absence de tout nom français dans le ministère n'est-elle pas une circonstance qui comporte une injustice, même une insulte préméditée ? Mais, dira-t-on, « vous ne voulez pas accepter d'emploi ? » Ce n'est pas là une raison ; mes amis et moi, il est vrai, nous ne voulons pas en accepter sans des garanties ; mais puisque vous avez bien trouvé quelques noms français pour siéger dans le conseil, même pour assister à la cour martiale, ne pourriez* vous pas en trouver de même force pour siéger dans le cabinet ? »
M. La Fontaine se plaignit de ce que les ministres se servaient de la lettre du gouverneur concernant les changements ministériels, sans lui avoir donné le temps de faire une réponse par écrit. On voulait par laie compromettre. Il fit ensuite le récit des négociations qui avaient eu lieu entre le gouverneur et lui, et dit que Sir Charles Bagot méritait sou entière confiance. Il était convaincu que le but de Son Excellence avait été de rendre justice à la population française, autant qu'il était en son pouvoir. L'honorable membre ajouta que si quelques ministres avaient droit à sa confiance, ils n'y avaient pas droit collectivement.
M. Hincks défendit sa conduite, et donna les raisons pour lesquelles il avait accepté un portefeuille.
M. Aylwin fit ensuite un discours éloquent contre la politique du ministère.
La position des ministres était des plus critiques ; ils allaient indubitablement succomber. Aussi Sir
Charles Bagot demanda-t-il une dernière entrevue à M. La Fontaine, afin de tirer le ministère de l'embarras où il se trouvait.
Les négociations furent cette fois couronnées d'un plein succès. La question des pensions qu'on désirait accorder à MM. Ogden et Davidson resta ouverte pour le moment (1). M. Sherwood et M. Ogden, quoique absents, furent sacrifiés ; ils furent môme démis de leur position.
Le 15 septembre, MM. La Fontaine et Baldwin prêtaient serment comme procureurs-généraux et chefs de la nouvelle coalition. Quelques jours après, M. Aylwin devenait solliciteur-général du Bas-(«anada, et M. Small, réformiste, solliciteur-général du Haut-Canada. Un siège dans le cabinet fut réservé à M. Morin, qui devint, le 10 octobre, commissaire des terres de la couronne. Ce portefeuille avait été offert à M. Girouard, qui l'avait refusé pour des motifs personnels. La place de greffier du conseil e.xécutif fut donnée à M. Parent, député du Saguenay ; ce dernier abandoima son comté à M. Morin.
Les ministres qui restaient dans le cabinet étaient MM. Sullivan, Daly, Harrison, Dunn, Hincks et Killaly. Ils conservaient leur siège à la condition de se conformer à la politique de leurs nouveaux chefs. Le ministère, étant au complet, se composait de onze membres, savoir :
BAS-CANAOA.
L'Hon. L.-H. La Fontaine, premier ministre, procureur-général, B. C.
( * ) M. Ogden retoama en Angleterre, et fut nommé en 1844 procureur-général de File de MtoL M. Davidson fut a{^>elé a^ poste de collecteur de la doumie ^ Hamilton,
L'Hon. D. Daly, secrétaire provincial, B. C.
« A.-N. Moriii, commissaire des terres de la
couronne, « T.-C. Aylwin, solliciteur-général, B. C.
HAUT-CANADA
1/Hon. R. Baldwin, procureur général, B. G. « S.-B. Harrison, secrétaire provincial, B. C. « F. Hincks, inspecteur des comptes publics, (t R.-B. Sullivan, président du conseil exécutif, « J.-H. Dunn, receveur-général, « H.-H. Killaly, président du bureau des travaux publics.
« J.-E. Small, solliciteur-général, H. C.
Il venait donc de se former un ministère dont les principes politiques différaient entièrement de ceux de son prédécesseur. Sa doctrine était de gouverner selon les vœux du peuple et de ses représentants ; chaque origine devait être regardée comme ayant un droit égal à la protection du pouvoir. Par là il voulait mettre réellement en pratique le gouvernement responsable, qui n'avait existé que de nom sous le ministère précédent, et donner à ce principe la plus grande extension possible. L'administration canadienne, telle qu'elle était constituée, possédait la confiance de toute la population, si Ton excepte le faible parti ultra-conservateur, que la coalition des libéraux des deux provinces venait de réduire à l'impuissance. Elle renfermait des membres d'élite et d'une capacité reconnue.
M. La Fontaine, premier ministre, devait à la franchise, à la noblesse et à l'indépendance de son caractère le poste élevé qu'on venait de lui offrir ; il avait su mériter le respect et l'estime de toutes les nuances
politiques. Doué d'une belle intelligence et de talents remarquables, il s'était toujours montré l'énergique défenseur des droits du peuple. C'était à lui que revenait le mérite de l'heureuse alliance des libéraux des deux provinces.
En sa qualité de chef le plus influent et le plus respecté des libéraux du Haut-Canada, M. Baldwin avait droit à la conduite des affaires dans sa province. Cœur probe et honnête, il sera maintenant l'ami inséparable de M. La Fontaine : ces deux hommes d'état distingués étaient dignes de commander aux destinées du pays. M. Baldwin avait invoqué, il est vrai, l'union des Canadas, mais une union juste envers tous les Canadiens. Aussi avait-il défendu les droits des libéraux du Bas-Canada chaque fois que l'ex-ministëre les avait blessés.
M. Morin laissa le banc judiciaire pour venir occuper un emploi auquel le portait le vœu public. Humble et modeste à l'extrême, il se montrait énergique lorsqu'il s'agissait de défendre un principe. Toute la vie de cet homme laborieux et intègre avait été employée au bien de ses concitoyens. Sa nomination fut donc accueillie favorablement
M. Aylwin avait aussi mérité sa nouvelle position par ses lumières et ses principes politiques. On pouvait en dire autant de M.Sma^l, qui était du petit nombre des Hauts-Canadiens restés ûdèles aux libéraux du Bas-Canada. MM. Dunn, Killaly et Harrison, membres de l'ex-ministère, appartenaient au grand parti réformiste. Il ne restait plus que M. Daly, qui n'était d'aucun parti, et M. Sullivan, conservateur modéré. On verra ce dernier adopter à l'avenir une politique tout à fait libérale.
Le peuple du Bas-Canada, après s*ètre vu longtemps opprimé, pouvait maintenant se livrer à Tespoird'un avenir de liberté et de bonheur. II aurait regardé comme un malheur le refus des chefs canadiensfrançais d'entrer dans le ministère, surtout lorsqu'il leur était permis d'en former partie tout en conservant leurs principes. C'était donc la première fois que les Canadiens se trouvaient dans une semblable position, leur rôle jusqu'à présent ayant toujours été forcément celui de l'opposition au gouvernement établi. C'était la première fois qu'ils pouvaient accorder leur approbation la plus complèteà la politique du représentant de la reine. Ils n'avaient encore que la seule espérance de voir adoucir leurs maux, comme conséquence de la doctrine fondamentale de la responsabilité, et ils s'empressaient de témoigner publiquement leur plus vive satisfaction à l'égard des faits nouvellement acconxpiis.
Les anciens membres du parti libéral du Bas-Canada, MM. Viger, Neilson, etc., accueillirent avec bonheur ces heureux changements, et se rangèrent sans hésitations sous la bannière de leur nouveau chef, M. La Fontaine. Ils présentèrent aussi leurs féli* citations à MM. Baldwin et Small sur leur entrée dans le ministère avec MM. La Fontaine et Ayiwin, et leur témoignèrent leur reconnaissance pour les services signalés qu'ils avaient rendus auparavant au Bas-Canada.
La nouvelle coalition eut l'heureux résultat de rapprocher les deux populations du Canada et de les mettre sur le môme pied. Elle prouva que ces populations étaient destinées, désormais, non à continuer à lutter entre elles, mais à travailler à la
prospérité commune de la province et à la conquête de leurs droits constitutionnels. Elle démontrait de plus que, la constitution étant mise eu pratique dans un esprit de justice, les Canadiens d'origine française devaient avoir une grande influence dans la représentation. Ils ne formaient pas la majorité, mais ils pouvaient la donner à tout parti un peu considérable. De plus, l'acceptation du pouvoir par MM. La Fontaine et Morin réfutait mieux que les meilleurs arguments les fausses imputations si souvent portées contre les Français du Bas-Canada, savoir : que leur lutte était une lutte de race, qu'ils étaient des hommes intraitables, guidés par leur seule haine contre le gouvernement établi, et qu'il était impossible de former une administration contre laquelle ils ne fussent prêts à se ranger.
Comme on le voit, la politique de Lord Sydenham suivit de près son auteur dans la tombe. Elle fut rejetée, parce qu'elle était fondée d'un côté sur l'injustice, de l'autre sur le favoritisme. Dès son arrivée, Sir Charles Bagot suivit une conduite contraire, en pratiquant une politique modérée et juste. Il fit preuve de la plus grande libéralité dans la réorganisation du ministère ; il montra qu'il avait un cœur noble. Ses rapports avec M. La Fontaine ne faisaient voir que le désir ardent de rendre justice à nos compatriotes. Cette conduite ne lui fut pas seulement dictée par l'équité, mais encore par les règles d'une politique éclairée et habile. D'ailleurs, il ne fit que suivre les ordres qu'il avait reçus du gouvernemeilt impérial. Il se rendit cher aux Canadiens, et les attacha davantage aux institutions britanniques.
Le pays en général approuva les changements
faits dans le cabiuet. Tous les Canadiens étaient heureux, surtout de voir les chefs d'origine fran> çaise parvenus au pouvoir. Les adversaires même les plus acharnés du nom français furent contraints d'approuver ce changement, qui devait avoir pour résultat de diminuer les dissensions entre les différentes races. La presse anglaise montra une plus grande modération dans ses écrits, et avoua, bien que trop tard, que, par leurs principes justes et leur noble caractère, les Canadiens auraient dû depuis longtemps faire partie du conseil exécutif (i).
L'administration possédait aussi la confiance à peu près générale des représentants. La Chambre vota presque à l'unanimité une adresse au gouverneur, pour le féliciter de sa conduite et le remercier d'avoir appelé les Canadiens-Français au ministère.
Plusieurs des députés anglais du Bas-Canada, MM. Dunscomb, Holmes, etc., qui avaient donné leur appui à l'ex-ministère, se rangèrent à la politique des nouveaux ministres. Il en fut de môme de tous les réformistes du Haut-Canada. La minorité ne se composait que des conservateurs des deux provinces, avec MM. McNab et Moffatt pour chefs. Mais le nombre en était si petit, qu'ils furent réduits au silence et ne purent plus faire de dupes ni recruter de partisans. Ce fut en vain que dans le Haut-Canada, après la session, ils essayèrent à soulever l'opinion publique en leur faveur. U association constitutionnelle qu'ils formèrent dans ce but, n'eut aucun résultat ; elle tomba d'elle-même.
(') "La conduite des Canadiens-Français, disait un* jour le Herald de Montréal, mérite tout éloge, d'autant plus qu'elle est marquée au coin du bon sens, de la modération et de la oourtoi- •ie, et qu'elle eat digne de l'imitation générale."
Après des changemeDts aussi considérables dans le gouvernement, la session devait être nécessairement courte. Les ministres avaient à s'occuper de leur réélection et à préparer leurs mesures. On jugea donc impossible de prendre en considération les sujets de réforme contenus dans le discours du trône, et ceux demandés par le peuple ; ils furent ajournés à la session suivante. Les chambres se bornèrent, pour le moment, à passer quelques lois qui ne souffraient pas de délai.
La session ne dura guère plus d'un mois, et se termina le 12 octobre.
Le temps ne permit pas aux représentants de continuer Tenquôte sur les élections contestées du district de Montréal. Des résolutions furent passées à une grande majorité (40 contre 20) pour déclarer que la ville de Kingston n'était pas convenable pour être la capitale. On commençait à être fatigué de siéger dans ce petit bourg, qui était alors digne d'avoir le siège du gouvernement.
Il fut passé une loi qui imposait sur le blé américain importé au Canada un droit de trois chelins sterling pour chaque quarter de ce grain ; le blé importé pour l'usage des pêcheurs était exempté de ce droit Cette mesure était demandée avec instance par la classe agricole, qui désirait être protégée contre l'introduction des produits des fermiers américains, avec lesquels elle ne pouvait soutenir la concurrence. Elle fut réservée à la sanction royale, et devint loi quelques mois après.
Unrf autre loi fut passée pour prévenir la violence et la corruption dans les élections. Cette mesure importante établissait un bureau de votation (po//) dans
chaque paroisse ; Tancienne loi n'en exigeait qu'un seul par comté. Sans être parfaite, cette loi était réellement un progrès, si on la compare aux actes antérieurs. C'était la môme que l'on avait passée l'année précédente, et qui avait été réservée à la sanction royale, mais que la reine refusa de sanctionner.
Les faubourgs des villes de Québec et de Montréal furent rétablis dans leur franchise électorale. On se rappelle que, pour seconder ses vues. Lord Sydenham avait privé de son droit de vote la plus grande partie de la population française de ces villes.
L'ordonnance de judicature i)assée par le conseil spécial fut rappelée. Cette loi était repoussée par tout le monde, parce qu'elle changeait l'ordre établi dans les cours, et qu'elle donnait trop de pouvoirs au juge en chef de la province.
L'ordonnance des chemins d'hiver fut amendée pour le district de Montréal, et suspendue pour deux ans dans les districts de Québec et de Gaspé ; celle de l'enregistrement des hypothèques fut modifiée, et le temps fixé pour l'enregistrement fut prolongé jusqu'au 31 décembre 1843 ; celle qui établissait une police dans les villes fut abrogée.
Ainsi, presque toutes les grandes mesures de Lord Sydenham et du conseil spécial furent ou rappelées ou amendées, de manière à satisfaire le peuple. Il restait encore l'ordonnance des municipalités que l'on ajourna avec la loi des écoles, et quelques autres mesures d'une moindre importance.
Il n'y avait qu'un instant que le nouveau ministère était à l'œuvre, et déjà plusieurs réformes avaient
été faites. Les Canadiens rendirent au gouvernement un témoignage éclatant d'approbation dans les nombreuses adresses qu'ils lui présentèrent.
Cette politique si sage souleva contre le gouverneur de l'opposition et même de graves injures de la part d'un certain nombre d'ultra-conservateurs, jaloux de la perte du pouvoir. Les organes de ce parti abreuvèrent d'amertume et d'outrages ce sage administrateur, bien qu'ils l'eussent déjà approuvé d'avoir engagé les Canadiens-Français à participer au pouvoir. Ils s'élevèrent contre l'influence française, lorsque, sur les onze ministres, il n'y en avait que deux de cette origine, et sur les 84 députés, 20 seulement. Mais l'approbation sincère de la grande majorité des deux populations le rassura pleinement sur sa conduite. Peu après, il vit avec plaisir le ministère impérial approuver sa politique et confirmer les nominations qu'il avait faites. C'était l'intention réelle du ministère Peel de maintenir dans cette province le gouvernement responsable tel qu'il existait en Angleterre. Dans une discussion concernant le Canada, le ministre des colonies, Lord Stanley, déclara que les instructions données à Sir Charles Bagot, à son départ, portaient que, dans l'application des lois et dans le choix des personnes que le gouverneur jugerait à propos d'appeler à son conseil, il ne serait fait aucune distinction d'origine ni de race ; que le gouverneur devait oublier les transactions et les animosités récentes. Lord Stanley croyait que Sir Charles avait depuis sa nomination mérité l'approbation entière et cordiale du gouvernement de Sa Majesté ; et cela, par suite de la politique qui lui avait été tracée, de ne faire au-
cune distinction entre ceux qui auraient la volonté de coopérer cordialement avec le gouvernement pour l'avantage de la colonie. Plusieurs des principaux journaux de la métropole virent également d'un bon œil Tavénement des libéraux au pouvoir.
Ce fut pendant Tadministration de Sir Charles Bagot que la question des frontières américaines, qui avait failli amener une rupture entre l'Angleterre et les Etats-Unis, fut réglée après plusieurs années de négociations, par un traité signé à Washington le 9 août 1842. Par ce traité, l'Angleterre cédait des millions d'acres de terre qui appartenaient incontestablement au Canada et au Nouveau-Brunswick. Elle abandonnait, dans la vallée de Madawaska, plus de deux mille Canadiens-Français et Acadiens, qui auraient préféré continuer vivre sous la constitution anglaise. Outre la fixation des limites entre les Etats-Unis et les Possessions Britanniques, ce traité supprimait entièrement le commerce des esclaves africains, et pourvoyait à l'extradition, dans certains cas, des criminels fuyant la justice. Les plénipotentiaires nommés pour négocier et conclure le traité, furent Lord Ashburton de la part de l'Angleterre, et M. Daniel Webster, secrétaire d'état des Etats-Unis.
L'année 1842 voyait revenir au Canada les Pères de la Société de Jésus. Ce fut avec un grand plaisir que les catholiques saluèrent, après une longue absence, le retour des membres de cet ordre si distingué par sa science et son zélé apostolique. Les Jésuites avaient rendu d'immenses services au pays jusqu'à la suppression de leur ordre, lors de la conquête. Ils avaient instruit la population française,
évangélisé les nations indigènes, découvert des pays nouveaux, enfin aidé à maintenir la bonne intelligence entre les Français et les natifs du sol américain.
C'est en 1842 que fut organisée pour la première fois, à Québec, la société nationale de Saint-Jean- Baptiste, dont le Dr. P. M. Bardy fut le premier président. Le 24 juin, la fôte du patron des Canadiens- Français fut célébrée dans l'ancienne capitale avec pompe et enthousiasme: — procession, messe solennelle, banquet, discours patriotiques. — L'année suivante, on imita le même exemple à Montréal et dans plusieurs autres endroits. A Montréal, on réorganisa l'association de la Saint- Jean-Baptiste, qui avait été fondée quelques années auparavant par M. Ludger Duvernay (^). Ces belles sociétés devaient resserrer entre les Canadiens-Français les liens d'une iinion intime, faire disparaître les préjugés et les méfiances, et conserver plus intacts les caractères distinctifs de leur nationalité.
( ' ) C'est en 1834 qu'eut lieu la première réunion patriotiaae des Canadiens d'origine française pour célébrer la fête SI Jean-Baptiste, leur patron national. La fête se borna à un banquet auquel prirent part une soixantaine de convives. M. Jacques Viger, premier maire de Montréal, fut élu président de la société. Le but de cette fête était de cimenter entre les Cuiadiens des sentiments d'union, de sympathie et de fraternité. On renouvela cette fête en 1836 et 1837. {Minerve de 1834.)
Au nombre des citoyens remarquables que le Bas-Canada
Serdit en 1842 furent l'Hon. M. Jules Quesnel, ci-devant membre u conseil spécial, et conseiller législatif depuis l'Union, et l'Hon. M. Charles-£. Chaussegros de I^ry, colonel et quartier-maître général de la milice.
Au mois de juillet, le bateau à vapeur SJuimrock, qui voyageait entre Montréal et Kingston, périt par l'explosion de sa (maudière. A peu {nrès cinquante personnes perdirent la vie dan» oet aoeidenti
1842] bàgot. 135
Le Canada commençait à peine à ressentir les effets d'une administration si juste, lorsqu'une grave maladie s'empara du gouverneur, et le ravit bientôt à l'afiTection des Canadiens. Cet événement déplorable contrista gravement le cœur de ses fidèles sujets, qui demandèrent à genoux sa prompte gué rison. De toutes les parties du pays, s'élevèrent des concerts de prières pour obtenir le rétablissement de sa santé, et de nombreuses adresses de condoléance lui furent présentées par toutes les classes du peu^ pie (^). Voyant aue sa santé ne s'améliorait pas, Sir Charles demanda à la métropole la nomi^ nation d'un successeur : il ne voulait pas que sa maladie nuisit aux affaires du pays. Au mois de mars 1843, il remit les rênes du pouvoir entre les mains de Sir Charles Metcalfe. Sa santé s'affaiblit peu à peu, et, le dix-neuf mai suivant, il rendit le dernier soupir entre les bras de son épouse éplorée. Quelques jours après, Lady Bagot partait pour l'Europe avec les restes mortels de cet excellent gouverneur («).
Sir Charles Bagot était né en 1781. Il appartenait à une des familles les plus illustres de l'Angleterre par
(') Un journal d'alors s'exprimait ainsi : "On vit un étrai^ spectacle présentant d'un côté le dévergondage et rinhiunanité avec lesquels, dans leur emportement, les tcrys ont outragé le représentant de la reine jusque sur son lit de douleur, et les menaces de séparation qu'ils ont imprudemment adressées à l'Angleterre en conséquence de l'adoption de sa politique ; de l'autre côté, les unanimes et touchants témoignages de sympathie pour le noble invalide, et de loyauté franche et cordiale pour le gouvernement anglais, qui ont été comme le cri du cœur d'une population monde, religieuse et trop longtemps maltraitée.
(*) Voici les belles et touchantes paroles que prononça Sir Charles Bagot sur son lit de mort, en prenant congé des membres du conseil exécutif :
" Je vous ai réunis, messieurs, pour vous faire mes derniers
son antiquité et par ses alliances avec les maisons les plus nobles du royaume. Elu membre du parlement en 1807, il fut nommé Tannée suivante soussecrétaire d'état au bureau des affaires étrangères. Au rétablissement de la paix avec les Etats-Unis, en 1815, il fut désigné ministre plénipotentiaire dans ce
adieux, et pour vous remercier de la manière la plus publique Que je puisse le faire, pour le précieux appui ^ue vous m'avez domié pendant une époque importante de la crise politique. Je vous remercie aussi pour la sympathie et la bienveillance que vous m'avez témoignées au milieu de mes angoisses ; par ce moyen les affaires publiques ont pu avanoer, et l'attention la plus entière être accordée aux intérêts du pa^s, sans me charger que du trouble le plus minime possible. Ceci m'a été d'un grand soulagement personnel. Messieurs, je m'étais rendu garant à la mèrepatrie de la ferme loyauté de ce pays ; et j'ai le mus grand plaisir de reconnaître que vous-mêmes, messieurs, et le pays, avez am-
Slement justifié la fi^arantie. S'il en eut été autrrânent, je serais escendu au tombeau avec la réputation d'un insensé. Tel que sont les choses, je sens que je n'ai rien dont je doive me repentir; tout ce que j'ai fait, je le ferais encore sous de semblables circonstances. Nous ne sommes que des instruments entre les mains de l'Etre-Suprême, et nous ne pouvons prévoir les desseins de la Providence ; mais mon jugement est fort de la conviction que ce que nous avons fait sera, par la suite, prouvé être ce qu'il y avait de mieux à faire. Il peut y avoir des individus qui soient désappointés de la marche qui a été suivie, qui pensent que d'autres mesures auraient été préférables, et qui nous reprochent et à vous et à moi ce que nous avons fait sons la ■ dictée de nos consciences. Je ne le puis empêcher. Je le reg^rette, et pardonne leurs injures. Je n'étais pas ici pour leur plaire, ni pour plaire à aucune coterie par le sacrifice des principes constitutionnels. Je le répète, je me réjouis de tout ce que j'ai fait, et me chasrine seulement de ce que je n'ai pu faire davantage. Je cesse d être votre gouverneur et vous laisse le soin de d^ndre ma mémoire ; ce que vous ne sauriez mieux faire qu'en vous prévalant de la position que nous avons gagnée pour pousser vers sa consommation, par tous les moyens à votre disposition, l'œuvre que nous avons commencée, et que nous avons acheminée joa^ qu'où les circonstances nous l'ont permis. £t je me félicite de la pensée que votre tâche sera d'autant plus aisée, que je suis remplacé par un homme dont les dispositions sont semblables aux miennes, mais dont les talents sont plus gr%nds. — MUd^ngta Religieux de I84S,
1842) DAGOT. 137
pays. Son souveraia lui témoigna sa liaute eatisfaclion pour l'habileté avec laquelle il avait rempli sa niiasioii, en le créant, à son retour en Angleterre, eo 1820, chevalier grand' croix de l'ordre du Bain. Il avait déjà été élevé à la dignité démembre du conseil privé. On lui confia ensuite le poste éminent d'ambassadeur à la cour de Russie. Nommé en 1814 ambassadeur k La Haye, il se distingua dans les négociations de l'arbitrage des frontières des Pays-Bas. Depuis plusieurs années, il s'était retiré de la vie politique, lorsqu'il fut appelé à succéder à Lord Sydenham comme gouverneur du Canada.
Si sa conduite dans les différentes missions diplo matiques avait été honorable, celle qu'il tint dans ce pays ne fut pas moins loyale. Il se montra juste envers tous les partis. Il se rendît par là extrêmement populaire. Mais ce qui lui valut la grande popularité dont il a joui pendant sa courte administration, ce ne sont pas senlement les changements qu'il a introduits dans le gouvernement, c'est plutôt la cordialité et la franchise qui ont brillé dans ses actes ; c'est la vive et sincère affection qu'il a témoignée pour une population que ses prédécesseurs avaient traitée avec mépris.
Quel singulier contraste n'offre pas cette administration avec celle qui l'a précédée, surtou t pou i ul' qu i regarde le Bas-Canada. Au temps de Lord yydi>nham, le peuple manifestait les plus grands mécontentements, à cause de la conduite vexatoiiv de ce gouverneur. Il s'était trouvé blessé de lailoption de certaines mesures qui avaient changé se; Icis et ses habitudes, de la violation de la franchise élec-
torale, de l'exclusion des chefs libéraux du pouvoir politique. Sir Charles Bagot n'est pas plus tôt arrivé dans le pays, que ce même peuple, mé prisé et abattu la veille, se livre à une joie toute légitime. Fidèle apôtre de la liberté anglaise, il trouve le remède aux maux du passé, en appliquant d'une manière efficace le principe du gouvernement responsable. Les chefs aimés des Canadiens reçoivent des places d'honneur, auxquelles ils ont droit par leurs talents et leur intégrité ; les lois tyranniques sont abrogées ou amendées ; les électeurs recouvrent leur droit de vote ; une loi électorale est passée de manière à empêcher, autant que possible, les excès commis aux dernières élections. Enfin, les dissensions font place à la paix et au bonheur. Aussi Sir Charles est-il béni de ce peuple, parce qu'il lui rend parfaite justice. Il laisse à la postérité un nom honorable, une renommée sans tache. Il doit être ajouté à la liste trop courte des gouverneurs anglais qui, par leur conduite noble et impartiale, ont été vivement regrettés des Canadiens.