‹ Le Canada sous l'Union, 1841-1867 (volume 4)Chapitre 9 sur 31 · CHAPITRE III ADMINISTRATION DE LORD METGALFE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III ADMINISTRATION DE LORD METGALFE

CONTINUATION DU MINISTÈRE LA FONTAINE-BALDWIN AVÈNEMENT DU MINISTÈRE VIGER-DRAPER.

Arrivée de Sir Charles Metcalfe. — Tâche du ministère La Fontaine-Bald^w^in. — Ouverture de la 3e session. — Débats au sujet de l'adresse. — Siège du gouvernement. — Liste civile. — Elections conte stées de 1841. — Actes judiciaires, actes de sociétés secrètes, de l'indépendance de l'assemblée législative, des écoles du Haut-Canada, etc. — Résignation du ministère La Fontaine-Bald>\an. — Question des emplois. — Conduite du ministère approuvée. — MM. Viger, Draper et Daly ministres provisoires, observations sur M. Viger. — Conduite de Sir Charles Metcalfe. — Ministère Viger-Draper. — Dissolution du parlement. — Elections générales. — Nouveaux députés. — Première session du second parlement, discours d'ouverture. — Débats sur l'adresse. — Exiles politiques. — Adresse à la reir demandant le rétablissement de la langue française. — Projet de loi de rUnive:'sité du Haut-Canada. — Indemnité des pertes souffertes dar s les troubles de 1837-8. — Travaux publics. — Lois des niunicipa isés et des écoles. — Résultat de la session. — Changements m.nistériels. — Erection de la province ecclésiastique de Québec. — Recensement. — Incendie des faubourgs de Québec. — Canadiens décédés. — Institutions, mouvement littéi-aire. — Départ de Lord Metcalfe, sa vie, et sa i^olitique.

Sir Charles Metcalfe, baronnet, fnt nommé succès seur de Sii Charles Bagot dans le gouvernement du Canada. Il arriva à Kingston le 29 mars 1843, et prit le lendemain les renés du pouvoir. Le nouveau gouverneur s était distingué par ses services aux Indes Occidentales et surtout par sa sage administration à la Jamaïque, île où il avait réussi à rétablir la paix et la confiance parmi une population composée de

différentes races. A en juger par 'i réputation qu'il avait acquise jusqu'à cette époque, on devait présumer qu'il continuerait la poli'ique libérale de son prédécesseur.

A part M. Baldwin, les ministres :'urent réélus par acclamation, ou par de fortes majorilés. Les conservateurs employèrent toute leur inlluence contre le procureur-général du Haut-Canada, et lui firent perdre coup sur coup deux élections (^).,Les libéraux du Bas-Canada furent heureux d'accueillir cet homme distingué et de l'élire par accla: nation dans le comté de Rimouski. Ils s'acquittèri nt par là d'une dette d'honneur contractée envers M. Baldwin, qui avait rendu le même service à M. La Fontaine, lorsque celui-ci avait été contraint, en 1841, d'abandonner le comté de Terrebonne.

Plusieurs mesures importantes devaient attirer l'attention du ministère. Il y avait les lois des écoles et des municipalités à amender, le système judiciaire à réformer, la tenure seigneuriale à abolir. M. La Fontaine., comme représentant les intérêts des Canadiens d'origine française, devait s'occuper de plusieurs questions qui concernaient fes compatriotes. L'acte d'union existait avec toutes ses clauses arbitraires. Le rappel de cet acte était impossible. Avant d'en venir à cette nécessité, ilfallai: épuiser tous les moyens d'obtenir justice. L'Union était toujours un mal, mais un mal d'où pouvait résulter le bien : car

( 1 ) La chambre aunula l'élection de M. Murney, qui s'était opposé à M. Baldwin dans le comté de Hattùig. La violence et le tumulte qui s'étaient manifestés d'une manière extraordinaire dans ce comté, avaient nécessité la présence/los troupes et rendu impossible ou dangereuse la votation de la part des électeurs. M. Mumey se présenta de nouveau et fut réélu.

le gouvernement responsable donnait au peuple un élément suffisant de réparation pour le passé et pour le présent et de garantie pour l'avenir. D'ailleurs, avec les concessions faites par Sir Charles Bagot, l'Union pouvait tire tolérée par les Canadiens-Français, tout en travaillant à l'amender autant que pos sible. Les clause:^ de la constitution concernant la proscription de lu langue française et la liste civile devaient être '-cessaireraent rappelées ; mais celle qui se rattacL... à la dette du Haut-Canada ne pouvait l'être sans oxciter le mécontentement général de cette section ds la province. La clause concernant l'égalité de la re )résentation dans le Haut et le Bas- Canada commen -ait à être envisagée sous un autre point de vue. Pendant les années précédentes, la province supérie jre avait augmenté rapidement en population, gràof à l'immigration qui s'était portée à flots pressés si r ses terres fertiles. En continuant à progresser sur la même pied, la population de cette province devai; égaler bientôt et même dépasser celle du Bas-Canada. C'était donc faire preuve d'une sage politique qre de ne pas penser à amender cette clause. D'ailleurs, il était impossible de réunir les deux-tiers des re^îrésentants (chiffre nécessaire pour changer la rcH'^osentation) en faveur de ce 'changement, car les Haut-Canadiens n'y consentiraient jamais.

Les chambres furent convoquées le 28 septembre. An nombre des nouveaux députés étaient M. Henry Sherwood, conservateur influent et possédant des talents remarquables, M.Jean Chabot, avocat distingué, élu à la place do M. Burnet, pour la ville de Québec,

et M. E.-J. Wakefield, député du comté de Beauharnais. MM. Draper, Massue et W. Baldwiu étaient du nombre des sept conseillers législatifs nommés en 1843 (!)•

Sir Charles Metcali'e ouvrit la troisième session du premier parlement par un discours remirquable. Après avoir mentionné avec regret la mcrt de son illustre prédécesseur, il attira l'attention dss chambres sur ramôlioralion du système de judicalure et du jury, des lois municipales et de l'éducation. Il annonça que le parlement impérial avait passé un acte qui facilitait Tinlroduction du blé et de la farine du Canada dans les ports du Royaume-Uni, en ré duisant d'un chelin par mesure impériale de huit boisseaux le droit sur le blé du Canada et en diminuant en proportion le droit sur la farine.

Ce fut M. D.-B. Viger qui proposa l'adresse en réponse au discours du trône. Ce noble vétéran de la politique rendit hommage à la mémoire de Sir Charles Bagot. Il repassa l'une après T autre les

( ' ) Liste des nouveaux députés élus depuis la dernière session, non compris les membres du ministère :

Ed. -G. Wakefield, élu pour le comté de Beauharr ais, en remplacement de J. -W. Dunscomb ;

Henry Sherwood, Toronto, en remplacement de J Buchanan ;

H. Judah, Chami:)lain, " R.-J. Kimber ;

Jean Chabot, Québec, " D. Eui'net ;

Wm. Stuart Riissell, " W. H. Draper ;

T. Franchère, RouviUe, " Wm. Walker .

Les membres suivants furent élus pendant la sessi m :

Louis Lacoste, Chambly, à la place de John Ynle -,

A. Jobin, Montréal, (comté), " A. -M. Déliais ;

E. Murney, Hasting, " E. Baklwin ;

Pierre Beaubien, Montréal (ville), à la place de G. MofFatt.

Les nouveaux conseillers législatifs étaient les Hon. MM. W.-H. Draper, P.-B. DeBoucherville, A. Irving, R. -G. Kimber, Louis Massue, 0. Widmer et W.-W. Baldwin.

mesures d'intérêt public mentionnées dans le discours, et en félicita le gouverneur a;ns; quc les ministres.

M. Merritt seconda l'adresse, et appuya principalement sur les questions de commerce, de revenu et des travaux puBlics, sujets qui lui étaient familiers.

M. Henry Shr'i-wood désapprouva presque tous les sujets de Tadrcsee, et fit un sombre tableau du pays. Suivant lui, la province ne s'était jamais trouvée dans une si pénible position : les cultivateurs manquaient de chemins, le revenu avait beaucoup diminué, l'intérêt de la dette augmentait. Le peuple du Haut-Canada était sur le qui-vive : c'est ce que les élections généra'es prouveraient.

Sir AUan McNab condamna l'administration pour les actes qui regardaient le Haut-Canada. Il se plaignait de ce que les rebelles étaient récompensés, tandis qu'on méprisait les loyaux ! Les ministres, disait-il, ne représentaient pas les vœux de cette province ; pour preuve, M. Baldwin avait été contraint de se faire élire dans le Bas-Canada. Le noble chevalier raconta des scènes désagréables de 1837-8, attaquant surtout gravement le caractère de M. Baldwin. Sir Ali an fut blâmé par plusieurs de ses amis.

Après les discours de MM. Aylwin, Hincks et La Fontaine, qui défendirntleur politique, M. Baldwin se lava des accusations portées contre lui par Sir AUan. «J'ai été souvent désigné, dit il, comme un

rebelle et un traître mais je no m'occupe pas de

ces bas outrage^. J'ai, Dieu merci, une réputation, et je ne crains })as de la soumettre à l'épreuve du verdict de mon lays... Qu'est il résulté de toutes les

injures portées contre moi ? J'ai eu l'honieur d'être nommé à des emplois de haute confiance par trois différents représentants de ma souveraiie, et cette confiance en moi m'est continuée par le chef actuel du gouvernement. Voilà ma justification .. Je puis, cependant, invoquer d'autres raisons à mon appui. Ne suis-je pas approuvé par cette chambre dont le brave et preux chevalier attaque les membres en m'attaquant ? Que l'honorable membre regarde aux registres de cette chambre, il y trouvera un vote de 55 contre 5 en revendication de ma conduite publique ; ce qui prouve également que je jouis de 1 1 confiance de mon pays. »

L'opposition so voyait si faible, qu'olb n'osa pas même provoqua:- •■ une seule division. L'adresse fut votée sans amendement.

La question du siège du gouvernement fut une des premières agitées. A la dernière session, la majorité des représentants avait déclaré la ville de Kingston impropre comme capitale. Le gouvernement impérial, que l'on avait consulté, ne voulait pas en venir à une décision sans avoir l'avis de la législature. Le ministère se prononça en faveur de Mor tréal, et fit de cette mesure une question ministérielle. M. Harlison donna sa démission de membre du cabinet, parce qu'il ne voulait pas consentir à un changement qui allait priver ses électeurs du siège di. gouvernement.

Il ne fut pas question de la cité de Québec, qui avait des droits légitimes à devenir la capitale de la province. Il s'agissait de décider entre ^lontréal et Kingston. Montréal était comme aujourd'hui la ville

la plus populeuse (40,000 âmes en 1842), et la plus riche du Canada. Elle est le centre commercial entre les deux sections de la province, l'entrepôt où finit la navigation par mer et où commence la navigation par canaux, le centre des communications avec les Etats- Unis par le lac Ghamplain et la rivière Hudson. On pouvait la considérer avec Québec comme la ville la mieux qualifiée pour devenir le siège du gouvernement. Kingston n'était qu'un petit bourg insignifiant comparé à ces deux villes. Le projet ministériel passa à une majorité de vingt-quatre voix dans la chambre d'assemblée et de quelques votes au conseil législatif. Une adresse fut votée à la reine pour la prier de se rendre aux vœux de la législature. Quelques mois après, l'assentiment royal fut donné à la mesure, et Montréal devint la capitale du Canada.

Les conservateurs s'opposèrent avec force à la mesure, et s'en servirent pour en faire du capital politique Ils dirent qu'ils avaient consenti à l'Union des Canadas à condition que le siège du gouvernement restât dans le Haut-Canada ; d'ailleurs. Lord Sydenham le leur avait promis. Ils étaient convaincus que la translation de la capitale hors du Haut-Canada nuirait au fonctionnement de la constitution, et retarderait l'accomplissement du but politique de l'Union : l'anglification du Bas-Canada. Ce fut pour ces raisons que M. Moffatt, député de Montréal, remit son mandat ; ses électeurs lui avaient demandé de voter pour la mesure ministérielle. MM. Harrison et Merritt, réformistes, volèrent aussi contre Montréal.

C'est aussi à la suite du vote sur cette question,

dans le Conseil Législatif, que M. Jameison résigna son siège de président, et que treize autres conseillers laissèrent leurs fauteuils, et ne les reprirent que plus tard. Au commencement de la session, le conseil avait, dans un temps où presque tous les conseillers du Bas-Canada étaient absents, passé des résolutions pour conserver la capitale dans les limites du Haui-Canada. M. A. Dionne demanda un délai de quelques jours pour examiner une question aussi importante ; il voulut aussi qu'un appel nominal des conseillers fût fait. On ne Técouta pas ; on lui refusa même la traduction des résolutions dans sa propre langue. Le conseil précipita donc le vote contrairement à tout esprit de justice et de loyauté. Lorsque la chambre d'assemblée demanda plus tard le concours du conseil législatif sur le projet ministériel, les membres qui avaient voté en faveur des résolutions s'y opposèrent de toutes leurs forces, alléguant qu'ils s'étaient déjà prononcés sur cette question. M. Caron fut appelé à remplacer M. Jameison comme président du conseil législatif. Homme de talent, ami dévoué de son pays, M. Caron avait un droit acquis à ce poste élevé (i).

La chambre d'assemblée vota à la reine une adresse lui demandant d'abroger la liste civile, que l'on considérait inconstitutionnelle telle qu'établie par l'acte d'Union. La chambre reconnaissait à elle seule le droit de voter les deniers publics ; elle s'engageait cependant à passer une loi pour défrayer les

( ' ) Sir Charles Metcalf e avait, paralt-il, offert en premier lien la présidence du conseil à M. L.-P. Sherwood, conservateur, sans avoir consulté les ministres. La même offre avait été faite aussi à M. McGill et à M. Neilson. Aucun d'eux ne l'avait acceptée.

salaires des juges et des officiers, lorsque la liste civile serait abrogée. Le gouvernement s'était déjà mis en communication avec la métropole an sujet de cette liste.

Un comité fut chargé de s'enquérir des meilleurs moyens à prendre pour favoriser la colonisation et l'immigration. Un autre fut choisi afin de continuer l'enquête sur les élections contestées de 1841, mais elle ne fut pas complétée ; un grand nombre de témoignages furent enregistrés dans les journaux de la chambre, et ils dévoilèrent beaucoup de moyens illégaux dont s'était servie l'administration de 1841 pour assurer l'élection des candidats ministériels. Plusieurs des membres dont les sièges étaient contestés, avaient déjà remis leurs mandats ; ensuite eurent lieu les élections générales en 1844, de sorte que cette enquête n'eut pas de suiLe.

Les chambres adoptèrent à une grande majorité, malgré l'opposition des députés orangistes, un projet de loi pour détruire les sociétés secrètes. On voulait par cette mesure empêcher les orangistes do renouveler des actes de vengeance qu'ils avaient souvent exercés contre les Irlandais catholiques. Ce projet fut réservé à la sanction royale ; mais elle lui fut refusée. On allégua que cette loi plaçait une classe de citoyens hors de la protection des lois ; et comm^ la législature du Canada avait passé, dans la même session, des lois pour restreindre les démonstrations tendant à troubler la paix publique, il était plus juste et plus constitutionnel de s'en reposer sur le gouvernement, afin de prévenir les excès des sociétés secrètes.

Un autre acte fut réservé à la sanction royale :

celui qui était destiné à mieux assurer rindépendance de l'assemblée législative. La métropole le sanctionna, et il devint loi peu après. Cette mesure rendait inéligibles la plupart des employés publics, à moins qu'ils ne résignassent leurs fonctions salariées (1). Elle fit le plus grand honneur au ministère, qui sacrifiait ainsi de puissants moyens d'influence qu'il aurait pu conserver. Elle donnait une preuve frappante de son honnête et parfait désintéressement. Un autre acte rendait les juges indépendants de la couronne. Les juges ne devaient plus subir le contrôle absolu et souvent arbitraire du gouvernement. L'exclusion des employés publics de la représentation et l'indépendance du corps judiciaire étaient pour les Canadiens deux réformes de la plus haute importance. Autrefois la chambre d'assemblée du Bas-Canada avait fait d'énergiques mais inutiles efforts pour les obtenir ; le parti anglais s'était toujours opposé à les concéder.

M. La Fontaine rédigea et introduisit trois projets de loi destinés à réformer l'administration de la justice dans le Bas-Canada. Le premier concernait la cour du Lanc de la reine, et laissait dans leurs anciennes limites les quatre districts de Québec, de Montréal, des Trois-Rivières et de Saint-François. Il établissait dans les campagnes une vingtaine de cours de circuits, qui remplacèrent les cours de districts érigées en 1841. Le district de Gaspé reçut une législation séparée. Le deuxième instituait des

(') Ces fonctionnaires étaient les juges, les shérifs, les protonotaires, les greffiers, les registrateurs, les officiers de douane et d'accise, les sous-emploj'és des dépai'tements publics, les maîtres de postes dans les villes, etc., etc.

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cours de commissaires pour la décision des causes au-dessous de £6 5 0. Le dernier projet de loi créait une cour d'appel composée de tous les juges de la cour du banc de la reine. Il remplaçait l'acte passé dans la 34e année du règne de George III, et donnait à la nouvelle cour les pouvoirs de l'ancienne. La cour d'appel devait, siéger trois fois- par année, à Montréal et à Québec alternativement. Une clause (le cet acte empêchait les juges qui avaient déjà donné un jugement dans un procès, de siéger de nouveau en appel dans la même cause. Ces mesures jetèrent les bases d'une meilleure administration de la justice. Elles reçurent l'approbation de la presi]ue unanimité des chambres.

Une loi fut passée pour abolir l'emprisonnement pour dettes, et une autre pour l'établissement d'écoles communes dans le Haut-Canada. L'ordonnance concernant des titres et hypothèques reçut des modifications. Une autre loi imposait des droits sur les animaux vivants et sur les produits agricoles importés dans la province. Cette dernière mesure était demandée par la classe agricole.

Le cabinet, sachant que les finances du pays n'étaient pas dans un état prospère, ne proposa aucun vote d'argent pour continuer les améliorations pu-, bliques.

Le nombre et l'utilité des mesures passées pendant cette session démontrent que le ministère n'était pas resté inactif. Ces mesures furent toutes adoptées ou sans opposition, ou avec une forte majorité des membres des deux Chambres. Les conservateurs leur firent de l'opposition dans plusieurs circonstances, mais ce fut toujours sans succès ; ils ne montrèrent que

leur impuissance : c'est à peine s'ils réunirent une quinzaine de voix. On avait donc une preuve convaincante de l'immense popularité dont jouissait le ministère LaFontaine-Baldwin. En effet, on a peine à trouver dans notre histoire parlementaire une administration, qui ait déployé autant de force, d'énergie et de talent que celle-ci. La représentation du Bas-Canada lui était exclusivement dévouée. L'ancien parti conservateur avait été désorganisé, et avait disparu entièrement. Il en était de même de la grande majorité des représentants du Haut-Canada : le parti réformiste ne formait qu'un seul corps, qui appuya toujours le ministère.

L'administration était donc puissante et populaire. Elle possédait la confiance presque générale des Canadiens des deux sections de la province ; mais elle n'abusa pas de son pouvoir, et fut fidèle à sa devise : rendre justice égale à tous les partis et à toutes les origines, administrer les affaires suivant les vœux du peuple. Elle put donc sans peine faire passer ses grandes mesures, qui furent accueillies favorablement du public. Il suffit de nommer les lois de judicature, de l'indépendance des juges et de l'assemblée législative, des écoles du Haut-Canada, les résolutions concernant le changement de la capitale et l'abrogation de la liste civile, pour avoir une preuve de l'ardent désir qu'avait le ministère de procurer le bonheur et la prospérité de la province. Il restait encore les lois des écoles et des municipalités du Bas-Canada et quelques autres mesures d'une moindre importance, qui étaient sous la considération des chambres lorsque le ministère résigna su-

bitementle 27 novembre, après quatorze mois seulement d'existence. On vota les subsides, et les chambres furent prorogées le 9 décembre suivant.

La question des emplois publics fut le motif pour lequel les ministres donnèrent leur démission. Accoutumé à administrer les affaires publiques dans des colonies où le gouvernement constitutionnel n'avait pas été introduit, Sir Charles s'était soumis avec peine, depuis son arrivée au Canada, à la nécessité de consulter ses ministres en toutes circonstances. Avant la crise ministérielle, il avait écrit au ministre des colonies qu'il était forcé de s'abandonner aux vues de ses conseillers, à se mettre à leur discrétion, H éloigner leurs adversaires des emplois publics, conduite qui nullifiait le gouvernement de la reine au Canada. Plusieurs fois il avait cru faire des nominations politiques sans prendre l'avis de son conseil ; il avait accordé ou offert des emplois à des personnes qui étaient reconnues hostiles à ce dernier. (M. Powell, nommé greffier de la paix, et M. Sherwood, à qui fut offert la présidence du conseil législatif, étaient du nombre de ces personnes). En outre, le gouverneur avait résolu de réserver à la sanction royale une mesure du gouvernement, la loi des sociétés secrètes, sans en donner avis aux ministres. On prétend que Sir Charles subit en cela l'influence de son secrétaire, M. Higgenson, et de quelques ennemis du cabinet, entre autres M. Wakefleld, député de Beauharnais, et M. Gowan, un des chefs orangistes du Haut-Canada. Il avait en plusieurs circonstances montré de la sympathie envers les conservateurs, alors membres de l'opposition.

lo2 MËTCALFE. [l843

Cette conduite de la part de Sir Charles Metcalfe avait mis les ministres dans une étrange situation. Ils considérèrent comme contraires aux principes du gouvernement constitutionnel les derniers actes du gouverneur, et eurent avec lui des entrevues pour demander des explications.

Sir Charles prétendit n'être pas obligé de consulter ses conseillers sur les nominations aux emplois publics. C'était, suivant lui, dégrader le caractère de sa charge et violer son devoir que de faire un tel abandon de la prérogative royale. Il était opposé au système d'exercer exclusivement le patronage dans des vues de parti, et voulait conférer des charges aux hommes les plus capables de rendre service au pays, sans distinction politique. Il était étonné de voir que cette question fût attribuée à nue prétendue différence d'opinion sur la théorie du gouvernement responsable. Il souscrivait entièrement aux résolutions de 1841, et considérait comme impraticable en cette province tout autre système de gouvernement que celui qui admet la responsabilité envers le peuple et envers l'assemblée législative. Mais il n'entendait pas que le conseil fût suprême et l'autorité du gouverneur une nullité.

Les ministres, de leur côté, ne niaient pas au gouverneur le droit de nommer les employés publics ; mais ils prétendaient avoir celui d'être consultés sur ces nominations ou au moins d'en être avertis, afin de ne pas se trouver dans une fausse position. Ils réclamaient ce privilège, se croyant responsables envers les chambres et le peuple des nominations aux emplois publics comme des autres actes ministériels. Cette question était donc, suivant eux, liée aux réso-

lutions du gouvernement responsable ; et le gouverneur, en refusant de les consulter sur ce point, ne se conformait pas aux principes de ces résolutions.

Lorsque les ministres virent qu'il y avait entre le gouverneur et eux une si grande différence d'opinion et de vues, et que même un esprit d'antagonisme existait entre eux depuis longtemps, comme le fit remarquer Sir Charles dans cet entretien, ils donnèrent aussitôt leiu- démission. Leur position n'était plus soutonable ; il n'était plus possible à des hommes d'honneur de conserver le pouvoir dans ces circonstances, sans s'exposer aux plu- graves reproches de la part de leurs amis.

La crise ministérielle causa une surprise extraordinaire, et fit une sensation profonde dans la chambre. On demanda copie de la correspondance échangée sur cette question entre le gouverneur et ses ministres. Une discussion orageuse s'engagea au sujet de la conduite du ministère. M. Baldwin et M. Hincks expliquèrent, dans des discours tout à fait remarquables, les motifs qui les avaient fait agir ainsi.

M. Viger blâma les ministres sur la manière dont ils donnaient leurs explications. Ils ne pouvaient pas dévoiler des procédés qui avaient eu lieu privément dans le conseil sans les inconvénients les plus graves et sans un grand danger de saper la constitution dans sa base. La chambre ne devait pas non plus tolérer les explications que les ministres donnaient d'une manière aussi inconstitutionnelle, et en blessant les règles et les précédents parlementaires. M. Viger ne toucha pas à la question principale, celle des emplois publics et do la pratique du gouverne-

ment responsable. Il fut le seul de son avis, et personne ne se leva pour lui donner raison.

M. Baldwin répondit à M. Viger qu'il avait du gouverneur la permission de défendre la conduite du ministère. D'après le principe de la constitution britannique, les ministres pouvaient se présenter à la chambre représentative pour y donner leurs explications.

MM. Gameron, Holmes, Boni ton, Price, Durand et le colonel Prince approuvèrent la conduite du ministère et sa manière d'envisager le gouvernement responsable. Sir Allan McNab, M. Gartwright et quelques autres conservateurs prirent la défense du gouverneur, et approuvèrent ses opinions, dans le but évident de parvenir au pouvoir. Mais la grande majorité des représentants adopta les vues des ministres sur cette grave question constitutionnelle, dans une adresse qu'elle vota au gouverneur, et que nous reproduisons en partie :

« Nous, fidèles et loyaux sujets de Sa Majesté, les Communes du Canada, réunies en parlement provincial, exprimons humblement le vif regret que nous éprouvons en conséquence de la retraite de certains membres de l'administration provinciale sur la question du droit qu'ils réclament d'être consultés relativement aux nominations aux emplois, que nous déclarons sans hésiter appartenir à la prérogative de la couronne ; et pour assurer Votre Excellence que la défense de ce principe leur donne droit à notre confiance en ce qu'elle est strictement conforme aux principes émis dans les résolutions qui ont été adoptées par cette chambre le 3 septembre 1841...»

Quarante-six députés se prononcèrent en faveur

de cette adresse, et vingt- trois, contre (^). Trois-Bas- Ganadiens, MM. Denis-B. Viger, Neilson et Noël, étaient au nombre de ces derniers.

L'approbation de la conduite des ministres par la masse de la population du Canada vint appuyer celle de la grande majorité des représentants. Les principes qui les avaient guidés furent trouvés justes. En remettant leurs portefeuilles pour défendre les principes si précieux de la constitution, les ministres avaient fait preuve d'une noble indépendance. Sans vouloir aucunement gêner l'indubitable prérogative qu'a le gouverneur de suivre ou de rejeter les avis des ministres, ceux-ci avaient certainement droit de donner leur opinion et d'être consultés sur les emplois publics comme sur les autres questions ; ils en étaient responsables devant le peuple, conformément aux résolutions établissant le gouvernement responsable. Ils étaient entrés dans le ministère, sous Sir Charles Bagot, à cette condition expresse ; et du moment que le gouverneur persistait à faire les nominations en opposition à leurs vues, ils n'avaient pas d'autre alternative que de résigner. On tombait dans l'erreur en prétendant que concéder ce point, c'était avilir l'autorité du gouverneur. Ce

J (i) Poux- l'adresse :— MM. Armstroug, Aylwiu, Baldwiu, Barthe, Berthelot, Boswell, Boiilton, Bouthillier, Beaubien, Cameron, Chabot, Chikl, Christie, Crâne, Derbishire, DeWitt, Dunii, Durand, Gilchrist, Harrison, Hincks, Hopkins, Jobin, Lacoste, La Fontaine, Leslie, D. McDonald, J. -S. McDonald, Merritt, Moore, Morin, Morris, Papineau, Parke, Powell, Price, Quesnel, Small, Harmanus Smith, Steele, Taché, Thonix^son, Therburer, Turcotte et L.-M. Viger.— (46)

Contre :— MM. Black, Cart-migt, Chesl)y, Dunlop, Forbes, Poster, Haie, Hamilton, Johnston, McNab, McLean, Murray, Neilson. Noël, Pioblin, Simpson, Henry Smith, G. Sherwood, Stewart, D.-B.. Viger, Wakefield, Williams et Woods.— (23)

qui ne déshonorait pas la couronne en Angleterre ne devait pas la déshonorer dans une colonie. Il était reconnu que dans la métropole les ministres exerçaient le patronage public dans des vues de parti. C'est une des conséquences du gouvernement constitutionnel. Une autre raison qui devait porter les gouverneurs à imiter cet exemple, c'est que, étrangers au pays, ils étaient censés ne pas connaître d'eux-mêmes les personnes compétentes aux divers emplois, et devaient, en conséquence, consulter leurs ministres. On hlâma à tort les ministres d'avoir agi avec trop de promptitude, en résignant dans un temps inopportun. L'origine des difficultés, leur dit-on, ne consistait pas dans la question des emplois ; mais les ministres s'en étaient servis parce qu'ils craignaient d'être en minorité sur les projets de lois concernant les taxes municipales de l'Université du Haut-Canada, mesures qui rencontrèrent une vive opposition dans cette province.

Les événements ont prouvé que le gouverneur avait tort en refusant de recevoir sur ce point les avis de ses ministres. Aujourd'hui l'on trouverait absurde une semblable conduite.

Le vote de M. Neilson contre l'approbation de la conduite du ministère ne nous paraît pas trop étrange, bien que ce vétéran de la politique eût combattu toute sa vie pour obtenir les libertés constitutionnelles que le pays possédait depuis deux ans. M. Neilson avait montré peu de confiance dans le ministère, et sa feuille, The Québec Gazette^ ne lui avait offert qu'un appui partiel. Il avait souvent eu des paroles de blâme à lui donner. Mais le vote de M. Viger nous paraît extraordinaire. En se séparant

de ses anciens amis politiques, M. Viger assumait envers son pays une grande responsabilité, et cherchait à diviser le parti libéral, qui avait toujours été fort uni depuis 1841. Il ne différait pas d'opinion avec les ministres sur la manière d'interpréter le gouvernement responsable ; il borna son opposition à des questions de forme, points tout à fait secondaires dans cette grave question.

M. Viger ne s'arrêta pas là : il consentit à être le conseiller principal de Sir Charles Metcalfe. Il ne craignait pas de former une alliance politique avec M. Draper, chef du ministère sous Lord Sydenham, et de l'accepter pour collègue, après l'avoir combattu jusqu'alors avec acharnement. Le 13 décembre, seize jours après la résignation du ministère La Fontaine- Baldwin, M. Viger fut assermenté comme conseiller exécutif, avec M. Draper.

Ces deux ministres formèrent un conseil exécutif provisoire avec M. Daly, secrétaire-provincial. Pendant la crise ministérielle, M. Daly, le seul des membres de l'ex-ministère qui n'eût pas résigné, avait été l'unique conseiller du gouverneur.

Il fallait à M. Viger des motifs très-puissants pour le déterminer à accepter l'héritage de ses amis au risque de sa popularité. Il craignit que le gouvernement responsable, qu'il avait demandé toute sa vie et qui ne venait que d'être concédé, ne fût dans un grand danger ; que le pouvoir abandonné par ses amis ne passât entièrement aux conservateurs et ne mît la cause de ses compatriotes en péril. Il était persuadé que le gouverneur voulait maintenir la responsabilité ministérielle, et qu'il était animé des meilleurs sentiments envers les Canadiens. Il pensait

que Sir Charles concéderait sans peine à un ministère qui aurait sa confiance ce qu'il aurait refusé à des hommes dont il se défiait. Dans ces circonstances, il ne crut pas, par son refus, contraindre le gouverneur à s'entourer de conseillers ennemis qui, par leurs intrigues, le feraient dévier de la conduite libérale qu il avait commencé à tenir. En acceptant un portefeuille, il pourrait veiller aux intérêts de ses compatriotes.

M. Viger voyait donc un danger planer sur ses concitoyens, et voulut les sauver de ce péril. Il exagéra sans doute ses devoirs ; l'excès de sa vertu le perdit. Il ne fut pas compris des libéraux du Bas-Canada. Malgré sa popularité, malgré le respect dont ou aimait à entourer son viel âge, il n'a pu échapper à la condamnation presque générale de ses concitoyens et de la presse libérale. On alla même jusqu'à l'accuser d'ambition personnelle, et de trahison envers son parti. Sa conduite était sans aucun doute dictée par des sentiments purs et élevés ; il voulait le bien de ses compatriotes. Pour s'en convaincre, écoutons-le : «Je puis pai\iître devant ceux qui m'ont fait l'honneur de m'accorder des marques do leur confiance dans des temps critiques, sans crainte d'être convaincu de les avoir trahis. L'homme capable d'être resté dix-neuf mois derrière les verrous pour ne pas souscrire à des conditions qui n'étaient pas d'accord avec l'honneur de son pays, ni reconnaître un principe dangereux pour les droits comme p'):ir les libertés de ses concitoyens, n'a pas souillé ses cheveux blancs par des démarches contraires à son devoir. Le temps fera voir que ma conduite est de

nature à soutenir le système du gouvernement responsable au lieu de le restreindre. »

Sa brochure sur la crise ministérielle, où il expliquait longuement les raisons qui devaient justifier sa conduite, parut au mois de janvier 1844. Elle ne changea pas l'opinion de ses compatriotes, qui regrettaient beaucoup l'erreur dans laquelle il était tombé. M. Viger se borna à discuter, comme il l'avait fait en chambre, des questions de 'forme, sans entrer dans la considération du sujet principal : le gouvernement responsable et la résignation des ministres. Il ne donna aucune raison pour expliquer les motifs qui l'avaient porté à accepter l'héritage de ses amis politiques. M. Viger avait évidemment fait fausse route en formant partie d'un gouvernement provisoire, en acceptant par cette conduite la manière de penser du gouverneur sur cette question constitutionnelle. Il dut être extrêmement douloureux pour lui de se voir abandonné de ses amis du peuple, après en avoir été si longtemps l'idole. Sir Charles Metcalfe se trouva placé dans une position critique par la résignation de ses ministres. 11 voyait que la majorité de la chambre et du peuple canadien était opposée à ses vues et adoptait celle de ses ministres. Etant incapable de former un cabinet avec l'opposition, qui ne se composait que d'une vingtaine de députés, il essaya à diviser les membres du parti libéral pour former avec les conservateurs une administration qui pût commander une majorité suffisante. Il ne réussit pas. C'est alors qu'il appela MM. Viger et Draper à former avec M. Daly un conseil provisoire.

En suivant les voies constitutionnelles en usage dans

de semblables difficultés, Sir Charles aurait dû soit dissoudre les chambres pour consulter le peuple sur la question ouverte, soit encore rappeler ses anciens ministres qui possédaient la confiance de la majorité des représentants. Il ne suivit aucun de ces moyens. Il temporisa avec son conseil provisoire, qui était censé ne pas posséder la confiance publique, puisque aucun des trois ministres ne se présenta devant les électeurs pour se faire réélire. Le gouverneur déviait donc de la coutume constitutionnelle. En Angleterre, un souverain qui aurait suivi une semblable conduite, se serait rendu coupable d'un coup d'état. Gela n'empùcha pas la métropole d'approuver les actes de Sir Charles. Elle se confia dans la capacité et l'énergie de ce dernier, et ne voulut pas intervenir dans le difi'érent survenu au Canada.

Se voyant appuyé par l'Angleterre, Sir Charles Metcalfe tint encore plus ferme à ses principes. Au même moment, il recevait les félicitations des chambres du Nouveau-Bruuswick et de la Nouvelle- Ecosse et d'un grand nombre de localités du Haut- Canada. Il descendit alors dans l'arène politique, défendant sa propre cause contre celle de ses exministres, etse constitua chef de son parti. Une lutte tout à fait désagréable s'engagea alors entre lui et ses ci-devant ministres. Sir Charles définit sa conduite et donna ses opinions sur la question agitée, le gouvernement constitutionnel. A l'adresse des conseillers munipau.x; du district de Brock, il répondit qu'il ne recourrait pas à une élection générale avant le temps fixé pai- la loi. Il ajouta que, pendant son administration, il s'était toujours conformé aux principes du gouvernement responsable ; il donnait une

preuve de son adhésion à ces principes dans le délai qu'il mettait à compléter son conseil, conduite qui prouvait son désir de former un conseil qui obtînt ra})pui du peuple canadien. Il avait déjà des conseillers qui possédaient son entière confiance ainsi que celle du pays, et qui continueraient, suivant son espoir, à en jouir lorsqu'ils seraient unis à d'autres conseillers qui restaient à nommer.

Le gouverneur expliqua de la manière suivante le gouvernement constitutionnel, dans sa réponse à

l'adresse des conseillers du district de Gore : « Si

vous entendez que le gouvernement devrait être administré d'accord avec les vœu.x bien entendus et les intérêts du peuple ; qu'on devrait adhérer fidèlement aux résolutions passées en septembre 1841 ; que le conseil devrait pouvoir ofTrir son avis en toutes circonstances, soit qu'il s'agisse de patronage ou d'autres clioses, et que le gouverneur devrait le recevoir avec l'attention due à ses conseillers constitutionnels, et les consulter dans tous les cas d'une importance suffisante ; qu'il devrait y avoir une sympathie et une coopération cordiale entre lui et eux ; que le conseil devait être responsable au parlement provincial et au peuple, et que, lorsque les actes du gouverneur sont tels que les conseillers ne veulent pas en être responsables, ils devraient être libres de résigner, alors je suis parfaitement d'accord avec vous, et je ne vois aucun obstacle au fonctionnement du gouvernement responsable, pourvu que les parties respectives soient guidées parla modération, le sens commun, des vues honnêtes etdes dispositions équitables et exemptes d'esprit de parti, n

Dans d'autres circonstances. Sir Charles s'exprima

ainsi : «... Nul gouverneur ne pourrait songer à administrer le gouvernement de cette province sans prendre constamment l'avis de son conseil... Agir en consultation cordiale avec le conseil exécutif et en coopération harmonieuse avec la législature, remplir les fonctions de mon office avec équité et bienveillance envers tous, sans distinction de classe, de croyance et d'origine, et avancer l'industrie, la prospérité, le bonheur de la province, tels ont été invariablement et tels seront toujours les objets de mon ambition. »

Le gouverneur était revenu peu à peu de la position qu'il avait assumée lors de la résignation du ministère La Fontaine-Baldwin. Il concédait en dernier lieu justement ce que ses ministres avaient demandé, savoir : que les ministres pouvaient offrir leur avis lorsqu'il s'agissait de patronage comme des autres affaires, que le gouverneur ne pourrait administrer le pays sans consulter constamment les membres de son conseil. Ses dernières délarations étaient trèslibérales et fort sensées. Elles lui acquirent dans le Haut-Canada des partisans qui devinrent de plus en plus nombreux. Mais le délai qu'il mit à compléter son cabinet était loin de satisfaire le peuple ; les diverses branches de l'administration se trouvaient sans chefs depuis plusieurs mois. Les affaires en souffraient beaucoup. Cette tactique était sans précédent dans le pays, et môme en Angleterre. L'opposition en fit son profit.

Les libéraux des deux provinces firent tous les efforts possibles pour conserver leur influence et défendre la politique de leurschefs. Dans le Bas-Canada, ils furent unamines dans leur approbation envers

les principes qu'avaient défendus M. La Fontaine et ses collègues : il ne fut pas possible de les diviser. On en eut une preuve dans l'élection qui se fit à Montréal, au mois d'avril 1844. Il s'agissait de remplacer M.Holmes. Cette élection se fit au milieu d'une grande excitation. \'.. Drummond, candidat libéral, fut élu à une majorité de 900 voix contre M. Molson, candidat ministériel.

Le parti lil éral ou réformiste du Haut-Canada forma Vassociat.'on de réforme et tint plusieurs assemblées. La première réunion, qui eut lieu à Toronto le 6 février, fut une grande démonstration en faveur delà policique du ci-devant ministère. Un grand nombre de députés et de citoyens influents s'y trouvaient. On adopta un manifeste qui fut publié et adressé au peuple de la province. Mais ces démonstrations durent s'effacer devant l'influence croissante et les intrigues du parti conservateur. Le changement de la cipitale et les lois contre les sociétés secrètes avaiert beaucoup agité le Haut-Canada. On y avait aussi répudié deux projets de loi introduits par M. Baldvvin à la dernière session : ceux qui concernaient l'Université de Toronto et les taxes municipales. Une grande partie de la population de cette section de la province était donc mécontente des membres de l'ex-ministère. Les conservateurs saisirent cette occasion pour refaire leur influence sur les ruines de celle de M. Baldwin.

Enfin, aprèo neuf mois de crise ministérielle, pendant lesquelles Sir Charles Metcalfe n'eut qu'un ou trois conseillers fjrovisoires, le ministère fut organisé le 3 sepiembre 1844, et se composa comme suit :

BAS-CANADA

L'Hon. D.-D. Viger, président du conseil exécutif ; f( James Smith, procureur-général, B. C. ; n D.-B. Papineau, commissaire des terres de la

couronne ; <( D. Daly, secrétaire-provincial.

HAUT-CANADA

L'Hon. W.-R. Draper, procureur-général, H. C. ; '( W. Morris, receveur-général.

Le 20 décembre suivant, M. W.-B. Robinson, conservateur du Haut-Canada, se joignit au ministère comme inspecteur-général des comptes publics. M. Henry Sherwood, autre conservateur, avait été auparavant nommé solliciteur-général du Haut-Canada, sans siège dans le cabinet.

Les chefs de radministration, M. Viger et M. Draper, occupaient le premier rang parmi les hommes d'état canadiens par leurs talents et leurs profondes connaissances. Tous deux avaient une longue expérience dans les affaires politiques. M. Draper était encore un orateur distingué. Ses principes politiques étaient plus modérés qu'autrefois ; il finit par admettre le gouvernement constitutionnel comme l'entendaient les chefs libéraux.

^ M. Papineau dut son élévation au poste de commissaire des terres de la couronne, non à ses talents ni à ses connaissances, qui étaient médiocres, mais à son origine française et à son alliance avec une fa-

__mille respectée des Canadiens. M. Smith était un avocat assez remarquable du barreau de Montréal, MM. Morris et Robinson étaient des hommes intègres et respectés des Haut-Canadiens. Ces trois derniers

étaient nouveaux dans la politique, sans connaissances parlementaires et sans influence.

Après avoir organisé son ministère, Sir Charles Metcalfc se décida à dissoudre le parlement. Le 23 septembre, une proclamation sortit à cet effet, et les brefs d'élections furent aussitôt émanés.

Deux grands partis se dessinèrent dans la lutte électorale. L'un, composé des libéraux des deux sections de la province, devait faire triompher les principes défendus par les membres du ministère La Fontaine- Baldwin, leur manière d'entendre le gouvernement responsable, tout en condamnant le gouverneur dans son retard à former le ministère ; l'autre, composé principalement des conservateurs du Haut et du Bas-Canada, approuvait sans restriction les actes du gouverneur.

La cause embrassée par les ex-ministres triompha dans le Bar ^ianada. Les libéraux élirent une majorité écrasante de leurs partisans. MM. La Fontaine, Ayhvin et Morin furent élus par acclamation, ce dernier dans deux comtés ; tandis que MM. Viger. Neilson et Cuvillier perdirent leurs élections. M. Viger fut battu dan? deux comtés ; cette double défaite ne l'empêcha pas de garder son portefeuille. D'un autre côté, MM. Moffatt et de Bleury, candidats ministériels, remportèrent à Montréal une faible majorité sur }.îM. Drummond etBeaubien. Cette victoire fut diuî à la violence et à l'influence des sociétés secrètes.

Dans le Haut-Canada, ce fut le contraire : MM. Hincks et Dunn, membres du ministère La Fontainc- Baldwin, perdirent leurs élections, et les réformistes purent à peine élire une dizaine de leurs partisans.

Le ministère avilit employé tous les moyens d'influence qu'il avait à sa disposition : lo gouverneur était interv2nu lui-même dans la lutte, et avait fait pencher la balance en faveur du parti conservateur. On doit remarquer que les Haut Canadiens ont de tout temps montré de l'inconsistance en politique : à chaque élection, les partis devenaient tour à tour en majorité. Il suffisait qu'un gouverr.eur montrât de la sympathie envers la minorité pour que cette minorité devînt la majorité : c'est ce qui a fait souvent la faiblesse et l'embarras d^s gouvernements. Les Bas-Canadiens étaient beaucoup plus fidèles à leurs principes ; ils ne se laissaient jamais influencer (i). En somme, une majorité de quelques voix fut acquise au ministère dans ces élections.

( ' ) Liste des députés élus aux élections générr,l3S de 1844 :

Bas-Canada.

Beauharnais E. Colville.

Bellechasse Hon. A.-X. MoiLn.

Berthier D. -M. Armstroi g.

Bonarenture J. Le Bouthillie •.

Chambly Ls. Lacoste.

Champlain Ls. Guillet.

Deux-Montagnes W. -H. Scott.

Dorchester P.-Elz. Taschenau.

Drummond R. -N. Watts.

Gaspé Robert Christie.

Huntington B. -H. Lemoine.

Kamouraska A. Berthelot.

Leinster Jacob DeWitt.

L'Islet Et. -P. Taché.

Lotbinière Joseph Laurin.

Mégantic Hon. D. Dal}-.

Missisquoi Hon. James Smith.

Montmorency Joseph Cauchon

Montréal (cité) Hon. G. Moffat.

Hon. C.-C.-S. DîBleury.

Montréal (comté) André Jobin.

Nicolet A. -P. Méthot.

Outaouais Hon. D.-B. Papiaeau.

La nouvelle chambre était compo^ée d'un grand nombre de nouveaux députés, parmi lesquels on remarquait M^;. Smith, Robinson, Jobn-A. McDonald, de Bleury, Gowan, du parti ministériel ; et MM. Ghauveau, Cauchon, Drummond et Wilfred Nelson du parti libéral.

Le 30 novembre, MM. John Nelson et James Morris furent appelés au conseil législatif.

La première session du second parlement fut ouverte à Montréal, le 28 novembre 1344. Avant de

Portneuf Ls. -T. Drummond.

Québec (cité) Hon. T.-C. Aylwin.

" Jean Chabot.

Québec'(comté) P.-J.-O. Chauveau.

Richelieu Wilfred Nelson.

Rimouski Ls. Bertrand.

Rouville T. Franchère.

Saguenay Hon. A. -N. Morin.

Shefford S.-S. Poster.

Sherbrooke {ville) Ed. Haie.

Sherbrooke (comté) Samuel Brooks.

Stanstead John McConnell.

Saint-Hyacinthe Ths. Boutillier.

Saint-Maurice Frs. Desaulniers.

Terreboune Hon. L.-H. La Fontaine.

Trois-Rivières Ed. Greive.

Vaudreuil J. -P. Lantier. ">

Verchères James Leslie.

Yamaska Léon Rousseau.

Haut-Canada.

Brockville George Sherwood.

Bytown Wm. Stewart.

Carleton James Johnston.

Cornwall Rolland MacDonell .

Dundas G. MacDonald.

Durham J. -T. Williams.

Easex John Prince.

Frontenac Henry Smith.

Glengarry John S. -McDonald.

Grenville H. -D. Jessup.

Haldimand D. Thompson.

prononcer le discours d'ouverture, Son Excellence pria la chambre d'assemblée de choisir son président. M. le procureur-général Smith propt'Sa Sir AUan McNab comme candidat ministériel Le colonel Prince s'opposa à cette nomination force que Sir AUan ne parlait pas le français, et propDsa le nom de M. Morin, qui avait l'avantage de connaître également bien les deux langues. M. Gauche n et M. Chauveau se prononcèrent fortement en faveur de M. Morin et dirent qu'en justice pour les Canadiens d'origine française, le président devait parler la lan-

Halton est G. Chalmers.

Halton ouest James Webster.

Hamilton Sir A.-N. McNib.

Hastings E. Murney.

Huron Wm. Dunlop.

Kent Hon. S. -B. Hai rison.

Kingston John-A. MacDc nald.

Lanark Malcolm Cameron.

Leeds Ogle-R. Gowan.

Lenox et Addington B. Seymour.

Lincoln nord W. -H. Merritt.

Lincoln sud James Cummings.

London Lawi'ence La^vi asou.

"^ liddlesex Pçl. Ermatingg:-.

Niagara \V.Tl."Dic£son .

Norfolk L-W. Powell.

Northumberland sud G. -B. Hall.

Northumberland nord A. -H. Meyers.

Oxford E. Eiddell.

Prescott N. Stewart.

Prince Edwai'd J.-P. Roblin,

Piussell A. Pétrie.

Simcoe W.-B. Robinsoa.

Stormont D.-A. MacDontiU.

Toronto Hon. -H. Shervood.

" Wm.-B. Boultcn.

Winworth Hermanus Snii :h.

York, 1ère Division J.-H. Price.

York, 2me " G. Duggan.

York, 3me " Hon. J.-E. Small.

York, 4me " Hon. R. Baldwiu.

gue des deux populations. C'est pendant ce débat qu'un député du Haut-Canada, M. Ermatinge£,-4éclaraque, dans le parlement d'une province anglaise, il n'était pas nécessaire que le président connût la langue française : il considérait que la chambre devait être anglaise de fait comme de nom. Le nom de ce membre mérite de passer à la postérité. Sir Allan l'emporta de trois voix sur M. Morin.

Sir Allan avait certainement les qualités requises pour remplir la charge de président de la chambre, si l'on excepte toutefois son ignorance de la langue française. Il était un des membres les plus remarquables, et avait autrefois occupé avec habileté le môme poste dans l'ancieune chambre du Haut-Canada. Mais il faut avouer qu'on montrait peu de justice en faveur des Canadiens-Français, en élisant pour président de la chambre un membre ne parlant pas leur langue. On ne prenait pas le moyen de les attacher à la constitution, et de se concilier leur esprit.

Le lendemain, le gouverneur vint prononcer le discours du trône. Il attira l'attention des deux chambres sur la nécessité d'améliorer l'éducation du peuple, en amendant les lois existantes suivant le besoin de chaque section de la province ; sur les institutions municipales, dont plusieurs dispositions avaient été reconnues mauvaises et impraticables ; sur la nécessité de renouveler l'acte de milice, qui était expiré dans le Bas-Canada, et sur l'établissement d'une loi générale de milice dans toute la province. Il annonça que la reine avait reçu l'adresse de la chambre d'assemblée au sujet de la liste civile, et qu'elle était disposée à recommander au parlement

impérial le rappel de la partie de l'acte d'union qui

se rattachait à la liste civile, lorsque la législature du Canada aurait pris les mesures suffisantes pour pourvoir à une rémunération équitable des officiers publics. Dans la dernière partie du discours, il s'exprima ainsi sur le gouvernement responsable et la formation du ministère :

(( Je continuerai à exercer la charge qui m'a été donnée par notre souveraine, suivant les principes reconnus de notre constitution provinciale, et de manière à rencontrer les vœux et les besoins du peuple.

"Aussitôt que plusieurs des emplois les plus importants de l'administration sont devenus vacants, j'ai essayé de les remplir en nommant des Canadiens qui étaient censés jouir de la confiance du peuple. Des obstacles extraordinaires ont suscité des retards dans la réalisation de ce projet, malgré mes efforts incessants pour atteindre ce but. d ^

La réponse au discours du trône donna lieu pendant plusieurs jours à une chaude discussion entre le parti ministériel et l'opposition. M. Baldwin proposa plusieurs amendements, dont l'un exprimait le regret qu'avait la chambre de ce que Son Excellence avait été avisée de conduire les affaires de la province pendant plusieurs mois sans former une nouvelle administration, conduite, ajouta-t-il, qui était contraire aux principes de la constitution.

M. Baldwin démontra qu'il n'y avait en Angleterre aucun précédent qui pût être cité pour justifier les actes du gouvernement. La dernière session s'était terminée sans qu'on eût formé de ministère : la province avait été neuf mois sans chefs de départements ; on avait ensuite convoqué la législature à

1844] \v. -METCALFE. 171

une époque trop éloignée, car il n'y avait pas de subsides de votés pour un temps aussi long ; et plusieurs mesures importantes, laissées de côté à la dernière session, exigeaient plus tôt la convocation du parlement. Il parla ensuite de l'inconséquence de M. Papineau, qui avait approuvé la retraite des chefs libéraux du ministère, et de M. Sherwood, qui s'était montré si grand adversaire du gouvernement constitutionnel.

M. Papineau dit qu'on l'avait accusé à tort d'avoir usurpé la place de ses amis politiques, après les avoir approuvés lorsqu'ils avaient laissé les banquettes ministérielles. Il avait regretté leur démission ; mais, en les appuyant jusqu'au dernier moment, il avait, comme plusieurs autres membres, modifié ses opinions privées, afin de ne pas causer de division ; il n'avait fait qu'approuver les mesures passées alors par la majorité de la chambre. « L'on m'a accusé, continua-t-il, d'avoir changé mes principes, de les avoir même reniés en consentant à entrer au ministère. Il n'y aurait donc que mes prédécesseurs qui auraient pu entrer dans l'administration sans abjurer leurs principes? N'y aurait-il qu'eux qui pussent avoir de la consistance, de l'honnêteté, des talents? La conséquence de la position qu'ils assument en me faisant ce reproche, serait de substituer une question de personnes à une question de principes ; ce serait dire qu'eux seuls peuvent faire le bien du pays, que sans eux il ne sera permis à personne de travailler ni de contribuer à promouvoir les intérêts de notre commune patrie... J'espère que mes compatriotes voudront bien ne pas me retirer leur confiance et ne méjuger que par mes actions. »

172 METC.VLFE. [1844

M. Sherwood avoua qu'il avait été un ardent adversaire du gouvernement responsable, parce qu'il avait craint que son application dans la colonie n'eût un mauvais résultat. Mais puisque ce système avait été concédé et mis en pratique, il était de son devoir comme membre du gouvernement et de la chambre de l'accepter et de le mettre à exécution. 11 défendit Sir Charles Metcalfe, et cita l'exemple du duc de Wellington, qui, en l'absence de Sir Robert Peel, avait retenu plusieurs portefeuilles pendant quelques semaines. M. Sherwood ridiculisa l'association de la réforme que les libéraux avaient organisée dans le but de soulever le peuple en leur faveur ; cependant une majorité approuvant le gouvernement avait été élue par le même peuple, ce qui montrait que les actes du gouverneur avaient reçu l'approbation des Canadiens.

MM. Ayhvin, Camerou (Malcolm), Chauveau, parlèrent en faveur de l'amendement de M. Baldwin ; MM, Gowan, Colville, etc., appuyèrent l'adresse ministérielle. L'amendement fut rejeté sur une division de 36 contre 42 (i). Gomme on le voit, la majorité en faveur du ministère n'était pas très-forte.

Un des premiers actes des députés fut de voter unanimement, sur motion de M. La Fontaine, une adresse à la reine, la priant d'accorder une amnistie

(') Pour les amendements : — MM. Armstrong, Ayhviu, Baldwin, Bertbelot, Bertrand, Bouthillier, Camerou, Cauchon, Chabot, Chauveau, Christie, Desaulnier, DeWitt, Di-ummond, Franchèi-e, Jobin, Lacoste, La Fontaine, Lantier, Laurin, Le Moine, Leslie, MacDonakl (de Glengarry), MacDonald (de Stormont), Méthot, Morin, Nelson, Powell, Price, Robliu, Rousseau, Sniall, Smith (de Wentworth), Taché, Taschereau, Thompson — 36.

Contre : — MM. Boulton, Books, Chalmers, Colville, Cummings,

1845] MÈTCALFE. 173

générale pour toutes les offenses politiques commises dans les troubles de 1837-38 ; cette amnistie ne fut accordée qu'en 1849. Cependant, dès 1843, la métropole, à la sollicitation de Sir Charles Metcalfe et de ses ministres, avait consenti à accorder la liberté aux détenus politiques, lorsque la demande en aurait été faite par leurs parents. C'est ce qui eût lieu en effet. On fit, dans le même moment, un appel à la générosité publique ; et des sommes considéral)les furent recueillies pour procurer aux exilés Tocrasion de revenir dans leur patrie.

En 1845, presque tous ces infortunés eurent le bonheur de revoir, après une absence de six longues années, le foyer paternel, leurs familles, leurs parents et leurs amis. Il est difficile de peindre les privations, les sensations cruelles qu'ils avaient endurées sur la terre de l'exil. Ils avaient d'abord été traités avec dureté et soumis à une serveillance continuelle, à un travail abrutissant. Plus tard on leur avait laissé plus de liberté ; on leur avait même permis de s'établir et de travailler pour leur propre compte. Les exilés reçurent leur pardon avec une joie inexprimable ; mais le bonheur qu'ils éprouvèrent d'abord fut mêlé de chagrins amers, lorsque la plupart d'en Ire eux virent leurs familles plongées dans la mi-

Daly, DeBleury, Dicksvou, Duggan, Diinlop, Erniatinger, Foster, Gowau, Grieve, Guillet, Haie, Hall, Jessup, Johnston, Lawrason,MacDonakl(de Cornwall), MacDouald (de Kingston,) McConnell, Meyers, Moffatt, Muruey, Papiueau, Pétrie, Piiddell, ilobinsou, Scott, Seymour, Sherwood (de Brockville), Sherwood (de Toronto), Smith (de Frontenac), Smith (de Missiskoui), Stewart (de Bytown), Stewart (de Prescott), Watts, Webster, Williams, MacDouell (de Dundas) — 42.

Ne votèrent pas : Sir Allau McNab, président ; MM. Harriaon. Le Bouthillier, Merritt, Prince, étaient absents.

sère, leurs propriétés portant encore les traces de l'incendie et de la dévastation. Les Canadiens saluèrent avec le plus grand plaisir l'arrivée de ces victimes d'un trop grand patriotisme, que Ton avait punies avec beaucoup trop de sévérité.

Les procès politiques commencés depuis longtemps contre MM. Papineau, O'Callaghan et Brown, avaient aussi été abandonnés en 1843. M. La Fontaine avait même offert sa démission pour obtenir cette faveur, que le gouverneur avait d'abord liésite à accorder. Des lettres de grâce avaient été en môme temps accordées à plusieurs chefs de l'insurrection réfugiés aux Etats-Unis (i). L'Hon. M. Louis- Josepli Papineau quitta la France pour le ^Canada en 1845. A son arrivée, l'illustre patriote reçut de l'élite de la société canadienne et anglaise les témoignages de la plus vive sympathie. Tous les Canadiens s'empressèrent d'aller le saluer et de lui souhaiter une cordiale bienvenue. M. Papineau était alors âgé de cinquante ans et avait conservé toute sa vigueur.

Nous devons en toute justice mentionner que si les e.vilés revirent aussi vite leur patrie, le mérite en revenait principalement ù Sir Charles Metcalfe, qui avait employé toute son influence pour obtenir leur pardon. Il avait été activement secondé dans ses démarches par les membres du ministère La Fontaine- Baldwin et ceux de l'administration Yigor-Draper.

( ^ ) Les Docteurs John Rolpli, Charles Duuscomb et W. Nelson, MM. Gibson, Moutgomery, Bouchette et L. Duvernay étaient au nombre de ceux qui revinrent au Canada à cette époque. En 1846, il y avait encore en Australie onze Canadiens ; ils avaient reçu leur pardon en même temps que les autres, mais ils continuèrent d'eux-mêmes à séjourner daus cet endroit.

M. D.-B. Papineau, ministre des terres de la couronne, fit pendant la session une démarche qui lui acquit la reconnaissance de ses compatriotes, et racheta son vote en faveur de l'élection de Sir AUan McNab à la présidence de la chambre. Il proposa, au nom du gouvernement, de voter à Sa Majesté une adresse pour rappeler la clause de l'acte d'union qui proscrivait la langue française dans les procédés législatifs. Cette motion fut reçue avec la plus grande joie, et l'adresse fut votée par acclamation au milieu des applaudissements de toute la chambre. Les députés anglais, en agissant si loyalement, accomplirent un acte de justice et de générosité. Plusieurs d'entre eux, entre autres M. Moffatt et le Dr. Dunlop, rétractèrent ce qu'ils avaient autrefois dit contre la langue française, et déclarèrent qu'ils seraient heureux de lavoir sur le môme pied que la leur. La langue française ne fut rétablie dans les procédés législatifs qu'à la session de 1848. L'Angleterre apporta uû délai considérable à rappeler la clause de l'acte d'u-'-T' nion qui proscrivait cette langue. Elle avait été bien /f mal conseillée lorsqu'elle avait décrété une action si injuste, qui avait blessé dans ses intérêts les plus chers la majorité de la population du pays. On aura peine à croire plus tard qu elle ait tenu envers les Canadiens-Français une conduite aussi arbitraire, qu'ils n'avaient certainement pas méritée.

Les élections contestées occupèrent la chambre d'assemblée pendant un temps considérable. L'élection de M. Small fut déclarée nulle, et son adversaire, M. Munro, le remplaça ; celle de M. Malcolm Cameron fut aussi annulée, mais il fut réélu à une

176 ■ MÈTCALFÊ. [1845

forte majorité (^). Plusieurs pétitions contre l'élection des députés du Bas-Canada furent renvoyées, parce que les membres ministériels décidèrent que les pétitionnaires ne s'étaient pas conformés à la loi ; les libéraux étaient d'un avis contraire.

Au commencement de l'année 1845, les chambres apprirent que le gouverneur avait été créé pair du Royaume-Uni, sous le nom de Baron Metcalfe de Fernhill, au comté de Berks. Elles lui votèrent, à cette occasion, une adresse de félicitation.

Au milieu de la session, M. Draper laissa le conseil législatif pour venir diriger lui-môme les mesures ministérielles dans la chambre d'assemblée. Ses collègues s'étaient montrés d'une incapacité complète et d'une grande ignorance du droit constitutionnel.

M. Draper s'était fait élire par la petite ville de London à la place de M. Lawrason, qui avait résigné en sa faveur. Il introduisit alors un projet de loi pour créer une institution qu'on appellerait «L'Université du Haut-Canada». L'église anglicane possédait depuis 1828 un établissement nommé Kings Collège ou Université de Toronto, qui avait été largement doté par l'Angleterre à môme les terres du Canada. Depuis quelques années, les autres sectes protestantes réclamaient leur part du revenu de ces terres, prétendant que la métropole en avait fait l'octroi pour l'éducation de tous les sujets appartenant à n'importe quelle dénomination religieuse. Les membres

( ' ) L'Hon. M. Morin, ayant été élu clans deux comtés, celui (lu Saguenay et celui de Bellechasse, choisit ce dernier comté. L'Hon. P. de Sales Laterrière fut élu au Sagtienay. Pendant la session, l'Hon. S.-B. Harrison accepta une charge de juge de district, H. C. ; il fut remplacé par M. Wood dans le comté de Kent.

de l'église anglicane avaient joui exclusivement jusqu'à cette époque du revenu de ces terres, et prétendaient de leur côté que la dotation n'avait été faite qu'en leur faveur. Pour régler la difficulté, le ministère proposa de mettre toutes les sectes protestantes sur un pied d'égalité, et de leur donner une partdansladistribution des terres faite au collège royal. Pour cela, il voulut reconstituer le collège royal en une université qui porterait le nom d'Université du Haut-Canada ; mais ce même collège ne cessait pas d'exister, il devenait un collège affilié à l'Université, ainsi que le Collège de la Reine de Kingston et celui de Victoria.

Cette mesure, qui était à peu près la môme que celle que M. Baldv.in avait introduite à la session précédente, rencontra une vive opposition dans le Haut-Canada. Elle était considérée comme injuste par beaucoup de personnes. Le ministère allait être battu sur cette question sans la défection de sept ou huit réformistes. M. Draper ne crut pas devoir aller plus loin que d'en faire voter la seconde lecture : il s'aperçut qu'elle n'était pas populaire, et qu'elle mettait le ministère en danger. Déjà M. Robinson avait donné sa démission, et le solliciteur-général Sherwood menaçait d'en faire autant, si la mesure passait dans toutes ses phases.

Une somme de $500,800 fut votée pour continuer les travaux publics déjà commencés, améliorer la navigation intérieure, et surtout encourager la colonisation par des chemins. La chambre approuva un montant assez considérable que le gouvernement avait avancé les années précédentes, pour la continuation de certains ouvrages. De toutes ces sommes.

le Haut-Gaaada eut, comme en 1841, la plus grande part. Les députés du Bas-Canada trouvèrent injuste cette conduite : car le gouvernement devait favoriser également toutes les parties du pays. M. Taché, dans un discours remarquable, prouva par des faits et des chiffres que le Bas-Canada avait été sacrifié depuis l'Union aux intérêts du Haut-Canada, et n'avait pas renu sa part des deniers publics ; que les districts de Québec et de Gaspé avaient été surtout privés de toute amélioration, bien qu'ils contribuassent autant que toute autre partie de la pro vince à la prospérité du pays. M. Taché prenait rarement la parole ; mais chaque fois qu'il le faisait, il ne manquait jamais de faire sensation par une véritable éloquence et par un langage raisonné. M. Dewitt fit aussi, à la même occasion, un discours magnifique, défendant les intérêts du Bas-Canada.

On alloua, de plus, une somme de £40.000 au Haut- Canada, pour l'indemniser des pertes qu'il avait souffertes pendant les troubles civils. Des débentures devaient être émises pour ce montant, et les deniers provenant des licences dans cette province étaient destinés à payer ces débentures. Le revenu des licences dans le Bas-Canada devait être aussi appliqué à des fins locales ; mais ce revenu était de beaucoup moindre dans cette partie de la province que dans le Haut-Canada. M. La Fontaine, au nom de l'opposition, se prononr-a contre cette mesure, parce que le gouvernement refusa d'accorder le môme avantage au Bas-Canada. On allégua sans raison que le Haut-Canada avait passé avant l'Union une loi pour indemniser ceux qui avaient souffert dans les troubles, parce que cette province était alors dans un

embarras financier, et que l'acle d'union n'avait pas pourvu à cette dette. M. Papineau répondit que le gouvernement n'était pas prôi à indemniser le Bas- Canada, parce que le montant de ses pertes n'était pas connu ; mais il s'engagea à le faire à la prochaine session, et à nommer une commission pour constater les dommages qu'avait éprouvés cette province. La mesure fut passée à une majorité de treize voix (43 contre 30).

La législature passa deux actes pour encourager l'agriculture dans les deux sections de la province, par le moyen d'associations agricoles qui seraient établies dans les comtésetdanslesdistricts. Le gouvernement s'engageait à tripler les sommes souscrites par les sociétés, et cet argent devait être employé en prix décernés dans deux exhibitions annuelles, ainsi qu'à l'importation d'animaux et de grains d'une espèce améliorée.

Une compagnie fut incorporée sous le nom de Compagnie de chemin à lisses du Saint-Laurent et de r Atlantique ; elle s'obligeait à construire un chemin de fer de Montréal à Portland. C'est de cette année que datent les premières démarches faites pour la construction des chemins de fer en cette province. Dans le Haut-Canada, on projeta en même temps plusieurs voies ferrées devant relier les principales villes.

Un acte fut passé pour faciliter la commutation volontaire de la tenure des terres, dans les seigneuries. Par cette loi, les propriétaires pouvaient s'entendre avec les seigneurs pour libérer leurs terres de toutes charges seigneuriales. Une autre loi pourvoyait à

une exploration géologique de la province On rendit aussi aux membres du clergé le droit de voter aux élections, chose très-juste, à laquelle la loi de 1843 n'avait pas songé. Les lois concernant les cours de districts dans le Haut-Canada furent amendées et consolidées.

Les deux principales lois de la session étaient celles qui concernaient les municipalités et les écoles du Bas-Canada. En principe, ces deux actes étaient les mêmes que ceux qu'avait introduits M. Morin à la session précédente. Le mérite de la présentation restait toujours à l'administration actuelle, et M. Papineau, qui les prépara, montra un véritable désir de prendre les intérêts de ses concitoyens. Ces actes n'étaient pas sans défauts, et la rédaction en était surtout défectueuse ; mais ils jetaient les bases d'un système préférable à l'ancien.

L'acte des municipalités rappelait l'ordonnance passée par le conseil spécial, et pourvoyait à ce que chaque paroisse ou canton (township) formât une corporation municipale représentée par un conseil de sept membres élus par le peuple. Chaque conseil devait élire un président appelé maire^ et avait à peu près les mômes pouvoirs que les conseils de districts créés par Lord Sydenham. Cette orgauisatj^ / par piiroisse convenait mieux au peuple canadien, ^^ui était lîabitué à régler en famille ses affaires locales. Enfin, l'acte contenait les changements que l'on avait demandés si énergiquement à l'ancienne ordonnance. Si cette dernière loi n'avait pas bien fonctionné, si elle avait excité tant de mécontentement, c'est qu'elle avait été imposée par un corps législatif non élu par le peuple, à la veille de la convo-

cation du parlement sous l'Union ; qu'elle contenait plusieurs clauses injustes et reconnues impraticables, que l'administration de Lord Sydenham s'était refusé à amender, comme le voulait la grande majorité des députés du Bas-Canada.

L'introduction du système municipal a été pour le peuple canadien d'un immense avantage. Ellolui a procuré la gestion de ses affaires locales, lui a donné les moyens do faire dans chaque localité de plus grandes améliorations et de développer son intelligence par la discussion des affaires dans le conseil.

L'acte des écoles était de la plus grande importance. Il devait hâter le progrès de l'instruction élémentaire : car le principe de la taxe compulsoire qu'il établissait, était le moyen le plus direct de procurer l'éducation au peuple. Les Canadiens conservaient cependantle droit dese cotiser volontairement, pourvu que le montant ainsi réalisé égalât l'octroi accordô par le gouvernement. S'ils n'agissaient pas volontairement, la loi exigeait la cotisation générale suivant la valeur des propriétés. Les écoles se trouvaient maintenant indépendantes des autorités mu- TTîcîpales ; les commissaires élus par le peuple et le "surintendant de l'éducation en avaient seuls le contrôle.

Quelques progrès s'étaient accomplis, cependant, sous l'opération de la loi de 1841. Le nombre des écoles qui s'étaient mises sous le contrôle des commissaires et qui avaient eu part à l'octroi du gouvernement, n'avait été que de 651 en 1843 ; l'année suivante, il yen avait 1292. Si le résultat avait d'abord été lent, la faute retombait sur les conseils munici-

paux, qui avaient refusé de seconder les vues du gouvernement. Nous devons mentionner en justice que le surintendant du Bas-Canada. M. le D"". Meilleur, montra le plus grand zèle dans l'accomplissement de sa charge et fit tout en son pouvoir pour faire progresser l'éducation. II fut grandement sè^' condé par les membres du clergé, qui, ayant été nommés presque partout commissaires, avaient pris une part active à rétablissement de nouvelles écoles.

La législature fut prorogée le 29 mars, après quatre mois de session. Cent sept lois reçurent la sanction du gouverneur ; la plupart d'entre elles concernaient le Haut-Canada, et étaient d'une nature privée. Quelques-unes des mesures adoptées par les chambres, telles que les actes des écoles et des municipalités du Bas-Canada, des cours de districts du Haut-Canada, l'adresse à la reine concernant le rétablissement de la langue française, étaient très-importantes et faisaient le plus grand honneur au gouver nement. Il faut dire, à l'avantage de l'opposition, qu'elle seconda le ministère pour faire adopter ces mesures. Le gouvernement négligea cependant de s'occuper de plusieurs sujets importants mentionnés dans le discours du trône : les lois de milice, de jury, ainsi que la liste civile, furent laissées de côté. On continua l'ancienne loi de milice du Bas-Canada, qui venait d'expirer. Une nouvelle nomination d'officiei-s fut faite en 1845; mais elle fut d'une manière peu libérale. Leshabitants canadiens-français des villes et des campagnes ne reçurent presque partout que des grades inférieurs. La nomination des juges de paix,

qui eut lieu vers le même temps, ne rendit pas plus de justice à la population française. Cette conduite aggrava encore le mécontentement des libéraux contre le ministère.

Le parti libéral du Bas-Canada avait eu à se plaindre de plusieurs injustices commises à son égard par le gouvernement pendant la session. La somme de £40,000 votée au Haut-Canada pour l'indemniser des pertes souffertes pendant la rébellion, avait été accordée contre sa volonté. On lui avait encore refusé d'amender la loi concernant les élections, afin d'éviter les scènes de désordres commises dans les élections générales de 1844 ; de fortes sommes d'argent avaient été votées pour des améliorations dans la province supérieure, au détriment du Bas-Canada, tandis qu'on avait refusé d'accorder les mêmes avantages à cette dernière province. Les ministres du Haut- Canada, forts de leur influence, en profitèrent pour passer des lois favorables à leurs constituants. MM. Papineau, Smith et Daly les laissèrent tenir une conduite injuste envers la population qu'ils représentaient. Ces hommes politiques n'avaient été approuvés que par quelques députés anglais et deux Canadiens-Français. Au lieu de remettre leurs portefeuilles à d'autres plus populaires, ils se cramponnèrent au pouvoir, et administrèrent les affaires avec une majorité des représentants du Haut-Canada.

Au mois d'août 1845, M. Caley devint inspecteurgénéral dos comptes publics, et M. Joseph-André Taschereau, juge de la cour de circuit, fut nommé solliciteur-général du Bas-Canada, sans siège dans le ministère. M. Caley était un citoyen respectable, mais peu connu ; quant à M. Taschereau, il éfait un

homme de grands talents. Sa conduite ne fut pas, cependant, approuvée par ses concitoyens dans cette circonstance. Enfin, M. Viger obtint un siège dans la chambre d'assemblée, en se faisant élire par la ville des Trois-Rivières.

Si les libéraux du Bas-Cauada avaient eu à se plaindre de la conduite du ministère à leur égard, ils n'étaient pas moins mécontents de plusieurs réformistes du Haut-Canada (MM. Merritt, Roblin, etc.), leurs alliés naturels, qui avaient voté en plusieurs circonstances avec le parti ministériel. MM. Baldwin et Price étaient presque les seuls qui leur fussent restés fidèles. La défection de ces réformistes devait naturellement aliéner la confiance des libéraux envers eux, délier ceux-ci de leurs obligations et les mettre dans la nécessité de les abandonner s'ils trouvaient ailleurs plus d'avantages. Voyant combien il fallait peu compter sur le parti réformiste, la presse du Bas-Canada commença à discuter une question très-importante, savoir : s'il ne serait pas possible de convenir d'un arrangement au moyen duquel chacune des majorités du Haut et du Bas-Canada pourrait gouverner sa province respective, l'administration des affaires devant être laissée aux ministres de chaque section de la province. Ce moyen était constitutionnel, et pouvait être mis en pratique comme essai. Dès lors les députés du Bas-Canada pouvaient sans crainte s'allier au parti conservateur, dont les chefs avaient considérablement modifié leur ancienne politique : car, à la dernière session, ils avaient mis en pratique les principes du gouvernement constitutionnel. On devait aussi conclure que le gouverneur, d'après ses derniè-

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res déclarations, avait abandonné en quelque sorte la position qu'il avait d'abord prise de diminuer la responsabilité de ses ministres, en ne les consultant pas sur toutes les affaires de la province. Mais, pour opérer un rapprochement entre les libéraux et les conservateurs, il fallait des changements complets dans le ministère en ce qui concernait le Bas- Canada. Tl n'était pas possible à MM. La Fontaine et Morin de supporter l'administration tant que MM. Daly, Papineau, etc., en feraient partie. Ils n'avaient pas d'objection, cependant, à ce que les ministres du Haut-Canada conservassent leurs portefeuilles, vu que ceux-ci étaient approuvés par la majorité de leurs concitoyens.

Lord Metcalfe comprit donc que, s'il pouvait faire consentir quelques membres influents du parti libéral à entrer dans le ministère, il formerait une administration forte, puissante, et qu'il ferait cesser la lutte et l'agitation politique entre deux partis à peu près d'égale force. Ce fut alors que M. Draper s'adressa à M. Caron. Une correspondance s'échangea entre eux pour obtenir le rapprochement désiré. Mais le départ de Lord Metcalfe mit fin aux négociations.

Avant de donner une appréciation de la politique de Lord Metcalfe, nous raconterons les quelques autres événements arrivés sous son administration.

C'est en 1844 qu'eut lieu l'érection de la province ecclésiastique de Québec. Le diocèse de Québec, érigé en 1G74, comprenait toute la partie de l'Amérique Septentrionale située au nord des Etats-Unis. Il renfermait ces limites, si l'on excepte Terreneuve, qui en fut détachée en 179G, lorsque Mgr. Plessis prit la direction du diocèse en 180G. Cet

illustre prélat comprit qu'il lui était impossible d'administrer avec soin les affaires religieuses d'un diocèse qui s'étendait depuis le lac Supérieur jus qu'au golfe Saint-Laurent, et qui renfermait une population de plus de 200,000 catholiques. Il le divisa en plusieurs parties, et fit nommer des évoques suffragants. Mgr. MacDonell devint, en 1820, administrateur du diocèse de Kingston, qui comprit d'abord tout le Haut-Canada. Mgr. Lartigue eut l'année suivante la direction du diocèse de Montréal, et Mgr. Provencher, celle du Territoire du Nord-Ouest, en 1822. Déjà, dès 1817, la Nouvelle-Ecosse avait été érigée en vicariat apostolique. Les évèques suffragants devinrent dans la suite titulaires. L'évéché de Toronto fut aussi érigé en diocèse l'année 1842, et Mgr. Power en devint le premier évoque titulaire.

On désirait depuis longtemps former en Canada une province ecclésiastique, dont Québec serait la métropole ; mais ce projet avait rencontré des obstacles insurmontables. En 1819, le Saint-Siège avait déjà érigé le Canada en archevêché ; mais Mgr. Plessis s'était abstenu de prendre le titre d'archevêque, parce qu'il avait, croyons-nous, rencontré de Topposition de la part de l'Angleterre. Les obstacles furent enfin vaincus, et, le 12 juillet 1844, une bulle du Souverain-Pontife réunit les quatre diocèses du Canada, ceu.x de Québec, de Montréal, de Kingston et de Toronto, en province ecclésiastique, sous le titre de province métropolitaine de Québec. La môme bulle conférait le titre d'archevêque à Mgr. Joseph Signai, qui occupait le siège de cette dernière ville. Le pallium lui fut remis solennellement dans la

cathédrale par Mgr. de Montréal, le 24 novembre de la môme année. Tous les catholiqnes virent avec joie cet événement, qui fait époque dans les annales religieuses de la province.

Le recensement fait en 1844 dans le Bas-Canada porta la population au chiffre de 098,782 âmes : celui de 1851 indiquait 511,919, ce qui donnait en treize ans une augmentation de 186,863. Il fut reconnu que le recensement de 1844 était bien au-dessous de la réalité, les Canadiens s'étant refusés de répondre exactement aux commissaires. En 1842, on avait aussi fait dans le Haut-Canada un recensement, qui avait donné à cette partie de la province une population de 480,055 âmes.

Au nombre des Canadiens remarquables décédés en 1843 étaient le Révd. M. N. Dafresne, curé de Saint-Gervais ; l'Hon. M. R.-J. Kimber, conseiller législatif, et l'adjudant-général Vassal de Monviel, un des rejetons de la vieille noblesse française ; en 1844, riTon. W.-W. Baldwin, conseiller législatif, THon. Iluges Henry, l'Hon. R. McKensie, tous deux anciens conseillers législatifs avant l'Union; le Rév. M. J.-Z. Caron, vicaire -général, et le Rév. M. J.-O. Leprohon, curé de Nicolet ; en 1845, M. P.-E. Taschereau, député de Dorchester, et l'Hon. M. Carlwright, de Kingston.

Au mois de juin 1845, mourut subitement à Montréal Sir Richard Jackson, commandant en chef des troupes anglaise dans l'Amérique du Nord. Le général Jackson était âgé de 67 ans ; il en avait passé cinquante dans l'armée, et s'était distingué dans plusieurs occasions. Il avait administré la province

depuis la mort de Lord Sydenham jusqu'à l'arrivée de Sir Charles Bagot.

Une grande catastrophe affligea, en 1815, les citoyens de Québec. Dans la nuit du 28 mai, un tiers de cette ville fut consumé par les flammes. L'incendie se déclara dans la rue Saint-Valier, et se répandit avec rapidité dans le populeux faubourg Saint-Roch, qu'il réduisit presque entièrement en cendres ; il continua ensuite sa course dévastatrice dans le quartier du Palais, qui se relevait à peine de ses ruines, et s'arrêta dans la rue Saint-Paul, vis-à-vis la porte Hope. après avoir détruit plusieurs quais et chantiers de construction ; il atteignit aussi le faubourg Saint- Jean, où une soixantaine de maisons furent brûlées. Le feu se communiqua avec une telle rapidité qu'il fut impossible de sauver les effets, et que les citoyens s'échappèrent à peine des llammes ; plusieurs malheureux môme y perdirent la vie.

Les Québecquois commençaient à peine à oublier les horreurs de la conflagration du 28 mai, lorsqu'une semblable et môme plus grande calamité vint fondre sur eux le 28 juin suivant. Cette fois-ci l'incendie dévastait la partie du faubourg Saint-Jean qu'avait épargnée le premier feu, et presque tout le faubourg Saint-Louis. Québec se vit alors réduit à la Haute-Ville, en dedans des murs, et à la Basse-Ville, depuis l'endroit situé vis-à-vis la porte Hope jusqu'au Cap-Blanc, c'est-à-dire, que les deux-tiers de cette ville infortunée avaient disparu sous l'élément destructeur. Jamais aucune cité du Canada n'avait éprouvé un si grand malheur. I^es quartiers brûlés dans ces deux incendies contenaient une population de vingt mille âmes, presque tous Canadiens-Fran

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cais ; plusieurs étaient riches, et la plupart propriétaires des maisons qu'ils habitaient —la population totale de la ville était de 35,000 âmes.— Les citoyens de Québec se hâtèrent de venir au secours de tant d'infortunes : des sommes considérables furent souscrites par les institutions religieuses et commerciales : les marchands des deux origines, surtout les marchands anglais, donnèrent des sommes énormes avec un empressement et une libéralité tout a fait louables. La législature du Canada vota aussi une somme de sept mille louis, et le parlement impérial, une autre de vingtmille. Dans toutes les localités du Canada et dans les principales villes de l'Angleterre, on fit des collectes considérables. Avec des secours aussi généreux et une somme de cent mille louis que le gouvernement canadien émit plus tard en débenlures pour être prêtée aux incendiés, Québec put se relever assez vite de ses ruines (i).

Plusieurs grandes institutions furent fondées pendant l'administration de Lord Metcalfe : le séminaire anglican de Lennoxville, établi en 1843 par le lord évoque Mountain, le lUgh School de Québec, par le Rév. Dr. Cook. Cette dernière institution fut incorporée en 1845 en même temps que le High School de Montréal, qui avait été établi auparavant. En 1843, le Collège McGill fut érigé en Université. Les collèges

(') Le 20 juin 184,3, le joli village de Bouclierville était aussi devenu la proie des flammes. Cet incendie avait consumé l'église, deux écoles et environ cent cinquante autres bâtisses. L établissement de ce village datait de 1667.

Des troubles sérieux s'élevèrent, en 1843, entre les entrepreneurs du Canal de Beaubarnais et les ouvriers. Ceux-ci se portèrent aux derniers excès, et une vingtaine de personnes furent tuées dans les rixes qui eurent lieu. Il n'y eut que la présence des troupes qui pût rétablir la paix.

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de médecine de Québec et de Montréal furent aussi incorporés en 1845.

Le goût littéraire commença vers cette époque à se réveiller ini peu parmi la jeunesse d'origine française. A Québec furent fondées, en 1843, la Société de Discussion et la Société Canadienne et Scientifique ; l'année suivante, la jeunesse de Montréal jetait les bases de r//i.s//;ît/ Canadien. Ces institutions portaient les jeunes gens à s'instruire et à développer leur intelligence par la discussion et par le travail. Des lectures publiques furent dans le même temps données par MM. Morin, Ghauveau, Bertbelot, Painchaud. Bardy, etc.

Quelques bons ouvrages avaient été livrés au public pendant les dernières années : «Les Notions élémentaires de physique,» par M. Gauchon, «Les lois criminelles anglaises, » par M. Jacques Grémazie, (' L'histoire du Canada sous la domination anglaise, » par M. M. Bibaud, et le premier volume de « L'histoire du Ganada, » par M. Garneau. M. Ghauveau avait commencé en 1842, dans le Courrier des Etats-Unis^ une série de belles correspondances sur la politique du Ganada. L'ouvrage de M. Garneau fait surtout époque : c'est un monument national qui a fait de cet écrivain une des gloires du Ganada. Ecrite avec talent, avec des vues larges, avec patriotisme, l'histoire de M. Garneau a été reconnue supérieure à tous les ouvrages du même genre qui ont été écrits jusqu'à ce jour en Ganada.

Lord Metcalfe laisa subitement le Ganada le 26 novembre 1845. Une déplorable maladie affaiblissait depuis longtemps sa santé, et le contraignit enhn à

demander à la métropole son rappel. Un grand nombre de citoyens raccompagnèrent à son départ, et' donnèrent à Tillustre malade des marques de respect et de sympathie. Les dernières paroles qu'il prononça en laissant le pays furent une supplique au ciel, I)our qu'il répandît ses bénédictions sur ceux qu'il avait gouvernés. Il avait l'espoir de rétablir sa santé en changeant de climat ; mais, en arrivant en Angleterre, son mal prit un caractère plus dangereux, et il expira au milieu des plus grandes souffrances, le 5 septembre 1846.

Né en 1785, Sir Charles Melcalfe entra, à l'âge de quinze ans, au service de la compagnie des Indes Orientales. Il avait occupé, pendant les trente-sept années qu'il passa aux Indes, plusieurs situations élevées, entre autres celle de gouverneur d'Agra et de gouverneur-général des Indes après liord W. Bentinck. De 1839 à 1842, il avait rempli, dans un moment très-critique, la charge de gouverneur de la Jamaïque. Il avait eu là à envisager une guerre de race causée par la mauvaise administration des derniers gouverneurs. Il était parvenu à rétablir la paix et la confiance parmi la population. Ses biographes s'accordent à dire que sa carrière politique aux Indes et à la Jamaïque fut marquée de succès non interrompus.

Sir Metcalfe fut appelé à succéder à Sir Charles Bagot dans le gouvernement du Canada. Il prit les rênes de l'administration de cette province le 30 mars 1843, et les conserva jusqu'au 26 novembre 1845. Cette administration constitue, sans contredit, une époque remarquable dans notre histoire, par plusieurs mesures importantes qu'elle vit passer.

C'est sous elle qiveut lieu le changement du siège du gouvernement de Kingston à Montréal, que la législature demanda l'abrogation de la liste civile, que furent votées les lois de judicature du Bas-Canada, de l'indépendance de l'assemblée législative et des juges et celle des écoles du Haut-Canada. Ces questions furent résolues pendant que MM. La Fontaine et Baldwin étaient au pouvoir.

C'est encore pendant la même administration, sous le ministère Viger-Draper, que les lois des écoles et des municipalités du Bas-Canada et des cours de districts du Haut-Canada virent le jour, que le rétablissement de la langue française fut demandé à la métropole, et que les exilés politiques eurent le bonheur de fouler le sol de la patrie, faveur due principalement aux sollicitations de Lord Metcalfe : car toutes les démarches faites avant lui pour obtenir le retour des exilés étaient demeurées infructueuses. Tel est le résumé des actes qui forment le beau côté de cette administration.

A son arrivée. Lord Metcalfe avait trouvé la pro vince paisible, un ministère fort, populaire et jouissant de la confiance des deux sections du Canada. C'était l'heureux résultat de la conduite deSirCharles Bagot, qui s'était entièrement conformé aux principes du gouvernement constitutionnel. Lord Metcalfe avait été accoutumé ailleurs à pratiquer un plus grand pouvoir, et il s'occupa peu de consulter sur toutes les questions les ministres du Canada. De là sa détermination à vouloir nommer seul les em- Tjloyés publics : l'appui qu"il reçut de jjlusieurs membres ennemis du ministère le rassura dans sa prétention. Cette conduite amena naturellement la

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'.ésignalioîi du ministère LaFontaine-Balchvin. Lord Metcalle ne put réussir à former un autre conseil, parce qu'il ne trouva pas dans l'opposition des hommes assez populaires. Que fît-il alors ? Au lieu de se conformer aux coutumes constitutionnelles, c'est-à-dire, de dissoudre les chambres pour en appeler au peuple sur le différend qui existait entre lui et ses ministres, ou bien de rappeler auprès de lui ses anciens conseillers, il gouverna le pays pendant neuf mois sans ministère responsable, sans chefs de départements; il viola, pendant neuf mois, les principes du gouvernement constitutionnel tels qu'établis par les résolutions de 1841. Il se fit lui-même chef politique, descendit dans l'arène pour défendre sa conduite et gagner des partisans. Il parvint à la fin à former un conseil de six ministres, dont plusieurs étaient des hommes nouveaux dans la politique et impopulaires, puis il se décida à dissoudre les chambres. Le résultat des élections générales donna cinq ou six voix de majorité au ministère, et ce faible résultat fut obtenu grâce à l'intervention du gouverneur. En prenant une part aussi active dans la lutte politique, Lord Metcalfe déviait de la coutume constitutionnelle que devait observer le représentant de la couronne. Ce n'est pas !e fait d'un gouverneur de favoriser plus un parti qu'un autre ; il doit se tenir à l'écart de toutes les luttes et appeler au pouvoir les hommes qui possèdent la confiance de la majorité du peuple. Si Lord Metcalfe eût tenu cette conduite, on n'aurait pas eu le triste spectacle d'une lutte de deux années entre des partis de forces à peu près égales ; on

n'aurait pas vu le pays dans une agitation coutinuelle, et une section de la province gouverner l'autre par sa majorité, et se servii- de cette majorité pour lui imposer une politique injuste. Aussi à son départ laissa-t-il le Canada, qu'il avait trouvé paisible et heureux à son arrivée, dans une triste position ; il lui légua un ministère sans force, sans influence, obligé de se maintenir par des changements continuels. Lord Metcalfe s'était donc trompé. Il ne comprit pas le gouvernement constitutionnel ou, s'il le comprit, il ne lo mit pas en pratique. Aujourd'hui, un gouverneur qui essaierait d'administrer le pays d'une semblable manière, ne réussirait certainement pas.

Malgré les erreurs (juo nous venons de signaler. Lord Metcalfe avait de belles qualités ; il montra surtout un excellent cœur ; il en fit preuve par sa conduite envers les exilés politiques et par une générosité digne de tout éloge qu'il exerça abondamment envers les catholiques comme envers les protestants. Contrairement à Lord Sydenham, il prit soiu de ne blesser les sentiments d'aucune partie de la population : les Canadiens-Français eurent leur part dans la distribution du pouvoir. Seulement, ceux qu'il choisit n'étaient pas les plus populaires ; il essaya plusieurs fois, cependant, de nommer pour ses conseillers ceux qui possédaient une certaine influence.

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