‹ Le Canard sauvage. RosmersholmChapitre 13 sur 14 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

Même décor. Une heure avancée de la soirée. Sur la table, une lampe allumée et coiffée d'un abat-jour.

Rébecca West, près de la table, est occupée à emballer de petits objets dans un sac de voyage. Son manteau, son chapeau et son châle blanc sont jetés sur le dossier du sofa.

M"" Helseth entre par la porte de droite.

Mrae helseth, d'une voix contenue, et avec des allures discrètes. — Voilà, mademoiselle. On a sorti tous les bagages. Ussont dans le corridor delà cuisine.

rébecca. — C'est bien. Le cocher est-il prévenu ?

Mme helseth. — Oui. Il fait demander à quelle heure mademoiselle désire la voiture ?

rébecca. — Vers les onze heures. Le bateau part à minuit.

M*116 helseth, avec quelque hésitation. — Et le pasteur ? S'il ne rentrait pas à temps ?

rébecca. — Je partirai quand même. Si je ne le vois pas, vous pouvez lui dire que je lui écrirai. Il recevra une longue lettre. Dites-lui cela.

Mme helseth. — Ah oui ! c'est bien d'écrire — mais — ma pauvre demoiselle — il me semble que vous devriez essayer de lui parler encore un fois.

rébecca. — Peut-être. Ou plutôt non.

Mme helseth. — Non ? — Dire que je devais assister à quelque chose de pareil 1 Je n'aurais jamais cru cela.

rébecca. — Qu'aviez vous donc pensé, Mmo Helseth?

Mme helseth. — J'avais pensé que le pasteur Rosmer était un homme plus comme il faut que cela.

rébecca. — Plus comme il faut ?

Mme helseth. — Ma foi, oui.

rébecca. —Voyons, chère MmeHelseth, que voulez-vous dire?

Mme helseth. — Ce que je dis est bien vrai et bien juste, mademoiselle. Ce n'est pas ainsi qu'il aurait dû se retirer de tout cela, pour sûr.

bébecca, la regardant. — Ecoutez, Mrae Helseth, dites-moi bien franchement. — Pourquoi croyezvous que je m'en vais ?

Mme helseth. — Mon Dieu, mademoiselle, je suppose que c'est nécessaire ! Ah oui, oui, oui î Mais, en vérité, je ne trouve pas que ce soit bien de la part du pasteur. Mortensgaard avait une

excuse, lui : le mari était vivant, de sorte qu'avec la meilleure volonté du monde, ils ne pouvaient pas se marier, eux, tandis que le pasteur — hm.

rébecca, avec un peu d'hésitation. — Avez-vous vraiment pu supposer pareille chose de moi et du pasteur?

madame helseth. — Jamais de la vie. G'est-à-dire pas avant aujourd'hui.

rébecca. — Ainsi aujourd'hui?...

madame helseth. — Enfin, après toutes les horreurs qui ont été écrites sur le compte du pasteur dans les journaux.

rébecca. — Ah, ah !

madame helseth. — Oui ; car, d'après moi, lorsqu'un homme peut passer à la religion de Mortensgaard, on peut, ma foi, le croire capable de n'importe quoi.

rébecca. — Mettons que vous ayez raison ; mais moi ? que dites-vous de moi ?

madame helseth. — Mon Dieu, mademoiselle, contre vous il n'y a pas grand'chose à dire, à ce qu'il me semble. Ce n'est peut-être pas si facile à une femme seule de résister. On est femme, après tout, mademoiselle West.

rébecca. — C'est bien vrai ce que vous dites-là, madame Helseth. On est femme. Qu'écoutez- vous donc?

madame helseth, à voix basse. — Jésus, mon Dieu, je crois vraiment que c'est lui.

rébecca, tressaillant. — Allons! le sort en est jeté ! (d'un ton résolu.) C'est bien. Advienne que pourra.

(Jean Rosmer entre par la porte du vestibule.)

rosmer, apercevant les préparatifs de voyage, s'adresse à Rébecca. — Que signifie cela?

rébecca. — Je pars.

rosmer. — Tout de suite?

rébecca. — Oui. (à Mme Helseth). C'est dit : à onze heures.

madame nELSETH. — Bien, mademoiselle.

(Elle sort par la porte de droite.)

rosmer, après un court silence. — Où vas-tu, Rébecca ?

rébecca. — Vers le nord.

rosmer. — Vers le nord? Que vas tu faire là?

rébecca. — C'est de là que je viens.

rosmer. — Mais tu n'as plus rien qui t'y appelle.

rébecca. — Ici non plus, rien ne me retient.

rosmer. — Que comptes-tu faire?

rébecca. — Je n'en sais rien. Tout ce que je désire, c'est que cela finisse.

rosmer. — Que veux-tu dire ?

rébecca. — Rosmersholm m'a brisée.

rosmer, attentif. — Tu dis ?

306 110SMERSHOLM

rébecca. — Brisée, dis-je. En venant ici, je me gentais tant de courage à l'âme et si ferme de volonté. Maintenant je suis courbée sous le joug d'une loi étrangère. A l'avenir, je crois que je n'oserai plus rien entreprendre.

rosmer. — Pourquoi donc? Quelle est cette loi dont tu parles?

rébecca. — Cher ami, ne nous occupons pas dt cela en ce moment. Dis-moi ce qui s'est passé entre toi et le recteur.

rosmer. — Nous avons fait la paix.

rébecca. — Ah vraiment? Voilà donc commenl cela devait finir.

rosmer. — Il avait rassemblé tous nos vieux amis chez lui. Ils m'ont clairement prouvé, que la mission d'ennoblir les esprits, ne me convient pas du tout. Du reste, la cause en elle-même est si désespérée, vois-tu ! Je ne m'en occuperai plus.

rébecca. — Oui, oui, cela vaut peut-être mieux.

rosmer. — Voilà comment tu parles maintenant? C'est là ton opinion?

rébecca. — Oui, c'est mon opinion. J'y suis arrivée durant ces deux jours.

rosmer. — Tu mens, Rébecca.

rébecca. — Je mens?

rosmer. — Oui, tu mens. Tu n'as jamais eu foi en moi. Jamais, tu n'as cru que j'étais l'homme qu'il fallait pour faire triompher une telle cause.

ROSMEKSIIOLM 307

RÉBEGGA. — J'ai cru qu'à nous deux, nous y parviendrions.

rosmkr. — Ce n'est pas vrai. Tu as cru que toimême, tu pourrais accomplir une grande œuvre. Que je pourrais te servir d'instrument, être utile à tes projets. C'est là, ce que tu as cru.

RÉBEGGA. — Ecoute-moi, Rosmer.

rosmer, se laissant tomber sur le sofa. — Laissemoi donc ! Je vois tout, maintenant. J'ai été, entre tes mains, souple comme un gant.

rébecca. — Ecoute-moi, Rosmer. Il faut que nous parlions de cela une dernière fois. {Elle s'assied sur un siège près du sofa.) J'avais l'intention de rapprendre tout par écrU; une fois rentrée là-bas. Mais je préfère te le dire tout de suite.

rosmer. — Tu as encore un aveu à faire ?

rébecca. — Oui, et le plus grand de tous.

rosmer. — Que veux-tu dire ?

rébecca. — Il s'agit d'une chose que tu n'as jamais soupçonnée et qui jette du jour et de l'ombre sur tout le reste.

rosmer, secouant la tête. — Je ne comprends rien de tout cela.

rébecca. — C'est bien vrai qu'un jour j'ai tendu mes filets pour me faire accepter à Rosmersholm. Je pensais y faire mon chemin, d'une façon ou d'une autre, tu comprends.

rosmer. — Et tu as réussi, dans tout ce que tu as voulu.

rébecca. — Je crois qu'à cette époque il n'y avait rien qui ne m'eût réussi. Car j'avais encore ma volonté, libre, fière et hardie. Pas d'égards qui m'arrêtassent, pas de situation qui me fît reculer ! Mais c'est alors que j'ai senti poindre ce qui a brisé ma volonté, ce qui m'a rendue si lâche pour toute ma vie.

rosmer. — Qu'as-tu senti ? Parle de façon à ce que je puisse te comprendre.

rébecca. — J'ai senti un désir, un élan sauvage invincible. Ah, Rosmer I

rosmer. — Un élan ? Rébecca ! vers..,

rébecca. — Vers toi.

rosmer, faisant un mouvement pour se lever. — Que dis-tu ?

rébecca, le retenant. — Reste là, mon ami. Je n'ai pas fini.

rosmer. — Et tu dis, que tu m'as aimé... de cette façon.

rébecca. — Je croyais alors que cela s'appelait aimer. Cela me semblait de l'amour, mais ce n'en était pas. Je le répète : c'était un désir sauvage, indomptable.

rosmer, accablé. — Rébecca, est-ce toi, est-ce bien toi, que je vois assise à cette place et me faisant ce récit?

rébecca. — Oui. Qu'en dis tu, Rosmer?

rosmer. — Et c'est pour cela, c'est sous l'empire de cette passion que tu as agi, comme tu dis1?

rébecca. — Elle s'est abattue sur moi comme une tempête sur la mer, comme une de ces tourmentes d'hiver qui sévissent là haut, dans le nord. Elles passent, comprends-tu, et vous enlèvent, vous emportent avec elles. On n'y résiste pas.

rosmer. — Cette tourmente a précipité Félicie dans le torrent du moulin.

rébecca. — C'est que nous étions là comme deux naufragées luttant sur une épave.

rosmer — Tu étais certes la plus forte à Rosmersholm. Plus forte que nous deux ensemble, Félicie et moi.

rébecca. — Je te connais assez pour savoir que je n'aurais pu t'atteindre que libre de fait et d'esprit.

rosmer. — Je ne te comprends pas, Rébecca. Tu es pour moi une énigme insoluble, toi et toute ta conduite. Me voici libre maintenant, libre de fait, et d'esprit. Tu as atteint le but que tu t'étais proposé dès le commencement. Et malgré cela î...

rébecca. — Je n'ai jamais été aussi éloignée de mon but qu'en ce moment.

rosmer. — Et malgré cela, dis-je, quand hier je t'ai suppliée d'être ma femme, tu as paru saisie d'effroi et t'es écriée que cela ne se pourrait jamais .

310 ROSMERSIIOLM

bérecca. — J'ai crié de désespoir, vois-tu.

rosmer. — Pourquoi?

rébegca. — Parce que Rosmersholm m'a énervée. Il a mutilé ma forcé et ma volonté. Il m'a abîmée. Le temps est passé où j'aurais pu oser n'importe quoi. J'ai perdu la faculté d'agir, entends-tu, Rosmer.

rosmer. — Et comment?... Gomment?...

rébecca. — En vivant avec toi.

rosmer. — Explique-toi donc!

rébecca. — Oui, quand je me suis trouvée seule ici avec toi, et que tu as été rendu à toi-même...

rosmer. — Eh bien?

rébecca. — Car tu n'étais pas entièrement toi aussi longtemps qu'à vécu Félicie.

rosmer. — Hélas! c'est bien vrai.

rébecca. — Quand j'ai pu enûn vivre avec toi ici, dans le calme, dans la solitude, confidente absolue de toutes tes pensées, de toutes tes impressions, telles que tu les ressentais, délicates et fines, alors s'est accomplie la grande transformation. Cela s'est fait peu à peu, comprends- tu, presque imperceptiblement, et pourtant j'ai été abattue à la fin, atteinte jusqu'au fond de mon être.

rosmer. — Oh ! Que me dis-tu là, Rébecca 1

rébecca. — Alors tout le reste, le désir mauvais, l'ivresse des sens, tout cela s'en est allé si loin, si loin de moi. Toutes ces puissances soulevées sont

retombées dans le néant et j'ai connu une paix profonde, silencieuse comme celle qui règne chez nous, au soleil de minuit, sur les rochers où l'oiseau de mer fait son nid.

rosmer. — Explique-toi mieux encore. Dis-moi tout.

rébecca. — Il n'y a plus grand'chose à dire. L'amour me fut révélé. Le grand'amour fait de sacrifice et de renoncement, celui qui se contente d'une existence comme celle que nous avons connue.

rosmer. — Ah! si j'avais pu avoir le moindre soupçon de tout cela î

rébecca. — Il vaut mieux que les choses se soient passées ainsi. Hier, quand tu m'as demandé d'être ta femme, j'ai été transportée de joie.

rosmer. — N'est-ce pas, Rébecca? c'est bien ce que j'ai cru.

rébecca. — Un instant, oui. Pendant un instant, j'ai tout oublié. Déjà je sentais se ranimer ma fière volonté des anciens jours. Mais sa force est brisée : elle ne peut plus se soutenir longtemps.

rosmer. — Gomment t'expliques-tu cette transformation?

rébecca. — C'est l'esprit des Rosmer, le tien en tout cas, qui a été contagieux pour ma volonté.

rosmer. — Contagieux ?

rébecca. — Et qui l'a rendue malade. Elle a été

pliée sous des lois qui lui étaient étrangères. Comprend-tu. La vie à tes côtés a ennobli mon être.

rosmer. — Ah, si j'osais le croire !

rébecca. — Tu le peux sans crainte. L'esprit des Rosmer ennoblit — (secouant la tête) mais, mais...

rosmer. — Mais ? Voyons I

rébecca. — Mais, vois-tu, il tue le bonheur.

rosmer. — Tu crois cela, Rébecca?

rébecca. — Du moins en ce qui me concerne.

rosmer. — En es-tu bien sûre ? Et si je te demandais encore une fois? Si je te suppliais...

rébecca. — Oh, mon ami, — ne m'en reparle plus ! C'est impossible ! C'est que... il faut que tu le sache, Rosmer, j'ai un passé derrière moi.

rosmer. — Quelque chose de plus que ce que tu m'as appris?

rébecca. — Oui. Quelque chose de plus et quelque chose d'autre.

rosmer, avec un faible sourire. — C'est singulier, Rébecca! Figure-toi que j'en ai eu le sentiment par instants.

rébecca. — Vraiment ! Et cependant cela n'a pas

empêché ?...

rosmer. — Je n'y ai jamais cru. Je n'ai fait, comprends-tu, que jouer avec cette idée.

rébecca. — Si tu l'exiges, je suis prête à tout te dire sur-le-champ.

rosmer, l'arrêtant du geste. — Non, non ! je ne

veux rien savoir. Quoi qu'il y ait, je le voue à l'oubli.

rébecca. — Pas moi.

rosmer. — Rébecca, oh I

rébecca. — Oui, Rosmer, ce qu'il y a d'horrible, c'est que le bonheur est là, la vie m'offre toutes ses joies, et moi, telle que je suis maintenant, je me sens arrêtée par mon propre passé.

rosmer. — Ton passé est mort, Rébecca. 11 n'a plus de prise sur toi, aucun rapport avec ce que tu es devenue.

rébecca. — Ah, mon ami, ce ne sont là que des mots. Et la pureté de conscience ? D'où me viendrait-elle ?

rosmer, avec abattement. — Ah, oui, la pureté de conscience.

rébecca. — La pureté de conscience, en effet. En elle est la joie et le bonheur. N'est-ce pas là l'enseignement dont tu voulais inspirer tous ces êtres nobles et joyeux qui allaient paraître ?

rosmer. — Ah, ne me rappcnc pas ces souvenirs I Ce n'était là, vois-tu, qu'un rêve à demi ébauché, une inspiration mal venue, à laquelle je ne crois plus moi-même. Les hommes, Rébecca, ne se laissent pas ennoblir par une influence extérieure.

rébecca, baissant la voix. — Pas même parcelle d'un amour silencieux?

rosmer, pensif. — Oh oui, c'est là ce qu'il

y aurait de plus grand, de plus beau dans l'existence! — S'il en était ainsi (// s'agite inquiet.) Mais que puis-je faire pour éclaircir ce problème, et comment le résoudre?

rébecca. — Ne me crois-tu pas, Rosmer?

rosmer. — Ah, Rébecca, comment te croiraisje sans réserve ? Toi qui as pu vivre ici, en dissimulant tout un monde de mystères ? Et en voici encore de nouveaux. Si tu as quelque dessein caché, si tu désires obtenir quelque chose, dis-le moi franchement. Il n'y a rien que je ne ferais pour toi, si c'est en mon pouvoir.

rébecca. — Ah, ce doute mortel ! — Rosmer ! Rosmer !

rosmer. — N'est-ce pas, Rébecca? C'est affreux, mais je n'y puis rien. Ce doute, je ne m'en déferai jamais. Jamais je ne serai sûr que tu m'aimes d'un amour pur et sans réserve.

rébecca. — N'y a-t-il donc aucune voix intérieure pour t'attesler qu'une transformation s'est accomplie en moi, et que c'est toi, toi seul qui m'as transformée ?

rosmer. — Non, Rébecca, je ne crois plus à mon pouvoir de transformer les âmes. Je n'ai plus de foi en moi-même, sous aucun rapport. Je ne crois plus ni en toi, ni en moi.

rébecca, le regardant d'un air sombre. — Comment feras-tu pour vivre en ce cas?

rosmer. — Je n'en sais rien moi-môme. Je ne crois pas pouvoir vivre. D'ailleurs, je ne connais rien au monde qui vaille la peine de vivre.

rébecga. — Ah, la vie! Elle contient en elle le renouvellement. Tenons-nous y ferme, Rosmer. Elle nous échappera assez tôt.

rosmer, se levant agité. — Alors rends-moi la foi en toi, Rébecca ! La foi en ton amour? Je veux une preuve ! Une preuve I

rébecca. — Une preuve! Gomment te la donnerais-je!

rosmer. — Il me la faut! (Il remonte la scène.) Jo ne puis supporter cette situation, ce vide affreux, ce... ce...

(On frappe fortement à la porte d'entrée.)

rébecca, se levant effarée, — Ah, — tu entends?

La porte s'ouvre, entre Uirich Brendel. Il porte une chemise à manchettes, une redingote noire et des bottes en bon état par-dessus son pantalon. Le reste de s<m costume comme au premier acte. Il parait troublé.

rosmer. — Ah, c'est vous, M. Brekdel.

brendel. — Jean, mon enfant, je te salue. Adieu 1

rosmer. — Où allez-vous si tard?

brendel. — Je descends la côte.

rosmer. — Comment cela?

brendel. — Je rentre chez moi, mon précieux élève. J'ai la nostalgie du grand néant.

rosmer. — Il vous est arrivé quelque chose, M. Brendel; diies-le moi.

brendel. — Tiens 1 tu as remarqué la transformation ? Gela ne m'étonne pas. La dernière fois que j'ai franchi ton seuil, je t'ai apparu comme un homme dans l'aisance, la main sur son gousset.

rosmer. — Vraiment ! Je ne comprends pas bien.

brendel. — Mais, tel que tu me vois cette nuit, je suis un roi dépossédé sur les ruines de son palais en cendres.

rosmer. — Si je pouvais vous aider en quelque jhose...

brendel. — Tu as conservé ton cœur d'enfant, Jean. Pourrais-tu me faire une avance?

rosmer. — Certainement, avec le plus grand plaisir.

brendel. — Disposerais-tu d'un idéal, ou de deux.

rosmer. — Vous dites?

brendel. — Une paire d'idéaux usés. Tu ferais une bonne action. Je suis absolument à sec, mon cher enfant. La dèche la plus complète.

rébecca. — Vous avez renoncé à faire votre conférence ?

brendel. — Non, séduisante dame. Mais pensezdonc ! Au moment même où j'allais vider ma corne d'abondance, j'ai fait la pénible découverte qu'il n y avait plus rien dedans.

KOSMERSHOLM 317

rébeccÀ. — Eh bien, et tous vos ouvrages, ceux que vous n'avez pas écrits ?

brendel. — Pendant vingt-cinq ans je suis resté là, comme un avare assis sur son coffre-fort. Et voilà qu'hier, en ouvrant le coffre-fort, pour en tirer le trésor, je m'aperçois qu'il est vide. Le temps a tout rongé, tout réduit en poussière. N,i, ni, c'est fini : plus rien de rien.

rosmer. — En êtes-vous bien sûr, au moins.

brendel. — Il n'y a pas à en douter, mon cher : le président m'en a convaincu?

rosmer. — Le président?

brendel. — Son Excellence, si tu aime mieux. Va pour Son Excellence.

rosmer. — Voyons 1 de qui parlez- vous?

brendel. — De Pierre Mortensgaard, cela s'entend.

rosmer. — Quoil

brendel, mystérieusement, — Chut, chut, chut ! Pierre Mortensgaard est le maître de l'avenir. Jamais plus grand que lui ne ma admis en sa présence. Pierre Mortensgaard a en lui les attributs de la toute-puissance. Il peut tout ce qu'il veut.

rosmer. — Ne croyez donc pas cela.

brendel. — Si, mon enfant 1 Et cela parce que Pierre Morte nsgaard ne veut jamais plus qu'il ne peut. Pierre Mortensgaard est capable de vivre sans aucun idéal. Et c'est là, vois-tu, c'est là que gît

loul le secret de ia lutte et de la victoire. C'est ta le comble de la sagesse en ce monde. Dut.

rosmer, d'une voix étouffée. — Je comprends. — En effet, vous partez d'ici plus pauvre que vous n'étiez venu.

brendel, Ail right ! — Prends donc modèle sur ton vieux maître. Efface tout ce qu'il s'est appliqué à graver en toi. Ne construis pas ta citadelle sur du sable mouvant. Et prends bien garde, mesure bien tes forces, avant de fonder quoi que ce soit sur l'être plein de grâces que je vois ici, adoucissant ton existence.

rébecca. — Est-ce de moi que vous parlez?

brendel — Oui, ma séduisante sirène.

rébecca. — Pourquoi ne pourrait-on rien fonder sur moi ?

brendel, faisant un pas vers elle, — Je me suis laissé dire que mon ancien élève avait une cause à faire triompher.

rébecca. — Eh bien?

brendel. — Il est sûr de la victoire, mais, notez bien, aune condition expresse.

rébecca. — Laquelle ?

brendel, lui prenant doucement lepoignet. — Que la femme qui l'aime aille gaîment à la cuisine et se coupe le petit doigt, ce petit doigt rose, tenez, là, à la seconde articulation. Item, que la dite femme aimante, toujours aussi joyeusement, se coupe

l'oreille gauche, si admirablement moulée. (// lâche la main de liébecca et se tourne vers Rosmer.) Adieu, Jean le Victorieux,

rosmer. — Vous partez ? Par cette nuit noire ?

brendel. — La nuit noire, c'est encore là oequ'il

y a de mieux. Que la paix soit avec vous.

(Il sort.) (Un instant de silence.)

rébecca, respirant péniblement. — Ah qu'il fait lourd et étouffant ici !

(Elle s'approche de la fenêtre qu'elle ouvre.)

rosmer, s'asseyant sur le fauteuil, au coin de la cheminée. — Je vois bien, Rébecca, qu'il n'y a en effet, qu'une chose à faire : il faut que tu partes.

rébecca. — Oui, il n'y a pas de choix, que je sache.

rosmer. — Jouissons au moins de nos derniers instants : viens t'asseoir près de moi.

rébecca, allant se placer sur le sofa. — Qu'as-tu à me dire Rosmer?

rosmer. — D'abord, je tiens à te déclarer que tu dois être sans inquiétude pour ton avenir.

rébecca, avec un sourire. — Hum. Mon avenir.

rosmer. — J'ai songé à toutes les éventualités, et cela depuis longtemps. Quoi qu'il arrive, ton uort est assuré,

rébecca. — Tu as pensé même à cela, mon amii

hosmek. — Tu aurais pu le prévoir.

rébecga. — Il s'est écoulé du temps depuis que j'ai eu de ces préoccupations.

rosmer. — Oui, oui, tu pensais n'est-ce pas, que cela durerait toujours entre nous?..

rébecca, — Je le croyais.

rosmer. — Moi aussi. Mais si je venais à disparaître...

rébecca. — Oh, Rosmer, tu vivras plus longtemps que moi.

rosmer. — J'ai, Dieu merci, le pouvoir de disposer de cette misérable existence.

rébecca. — Que veux-tu dire? Tu ne pense pas à..

rosmer. — Gela t'étonnerait? Après la piteuse, la lamentable défaite que j'ai subie! Moi, qui voulais vivre pour le triomphe de ma cause! Me voici en fuite, avant même que la lutte ait commencé.

rébecca. — Reprends le combat, Rosmer ! Essaie et tu verras. — La victoire t'attend. Par toi des centaines, des milliers d'âmes seront ennoblies. Essaie te dis-je !

rosmer. — Allons donc, Rébecca ! Je ne crois plus moi-même à ma propre cause.

rébecca. — Mais elle a fait ses preuves, celte cause! Dans tous les cas, il est un être que tu as ennobli : c'est moi, et je le suis pour toujours.

rosmer. — Oui , si seulement je pouvais le croire.

rébecca, se tordant les mains. — Ah, Rosmer,

ROSMERSIIOLM 321

n'y a-t-il donc rien, rien qui puisse te convaincre?

rosmer, tressaille comme saisi d'angoisse. — Ne touche pas à cette question I N'y touche pas, Rébecca ! Pas un mot de plus, pas un mot î

rébecca. — Si, il faut que nous en parlions. Connaîtrais-tu un remède contre le doute? Moi, je n'en connais pas un seul.

rosmer. — C'est heureux pour toi, heureux pour nous deux.

rébecca. — Non, non, non, voilà qui ne me suffit pas I Si tu sais un moyen de me justifier à tes yeux, c'est mon droit d'en être informée et je le réclame. Nomme-le moi.

rosmer. — // semble entraîné, contre sa propre volonté, à dire ce qui suit. — Voyons, alors. Tu te dis pénétrée d'un grand amour I tu prétends que j'ai ennobliton être. Est-cebien vrai? As-tu bienfait tes comptes ? Veux-tu que nous les vérifiions, dis?

rébecca. — Je suis prête,

rosmer. — Quand le ferons-nous ?

rébecca. — Quand tu voudras. Le plus tôt sera le mieux.

rosmer. — C'est bien, Rébecca. Voyons alors si, par amour pour moi, tu serais prête, ce soir encore... (S' interrompant.) Ah non, non, non!

rébecca. — Si, Rosmer I Si, si ! Dis, et tu verras bien.

rosmer. — Aurais-tu le courage, voudrais-tu — joyeusement, comme disait Ulric Brendel, — par amour pour moi, — cette nuit encore, — joyeusement, entends-tu, — prendre le chemin qu'a pris Félicie?

rébecca, se levant lentement, d'une voix à peine intelligible. — Rosmer?...

rosmer. — Oui, Rébecca, c'est là la question qui se posera éternellement à moi , quand tu seras partie. Elle se présentera à toutes les heures du jour. Ah, je crois t'y voir : te voici sur la passerelle : là, bien au dessus du torrent. Tu te penches sur le parapet : un vertige te prend, tu fais un mouvement vers le gouffre. Non! tu recules, tu n'oses pas ce qu'elle a osè\

rébecca. — Et si j'avais ce courage, cette volonté joyeuse? Qu'en dirais-tu?

rosmer. — Je devrais te croire, alors. Je devrais croire en ma cause, en mon pouvoir d'ennoblir humaine, et que l'âme humaine peut être ennoblie.

rébecca, d'une voix contenue, prenant lentement son châle, quelle jette sur sa tête. — Ta foi te sera rendue.

rosmer. — Tu as le courage et la volonté de faire cela, Rébecca ?

rébecca. — Tu en jugeras demain ou plus tard, quand on m'aura repêchée.

rosmer, se prenant le front. — Il y a là une séduisante horreur !...

rébecca. — C'est que je ne voudrais pas rester là longtemps, plus longtemps qu'il ne le faut. Il faudra veiller à ce qu'on me retrouve.

rosmer, bondissant. — Mais tout cela, c'est de la folie. Pars, ou reste t Je te croirai sur parole, cette fois aussi.

rébecca. — Des mots, Rosmer. Plus de fauxfuyants et de lâcheté, maintenant 1 Gomment me croirais-tu sur parole après ce qui s'est passé aujourd'hui ?

rosmer. — Mais je ne veux pas assister à ta défaite, Rébecca 1

rébecca. — Ce ne sera pas une défaite.

rosmer. — Si, c'en sera une. Tu n'es pas faite pour prendre le chemin de Félicie.

rébecca. — Tu crois ?

rosmer. — Non, vraiment I Tu n'es pas comme Félicie, toi. Tu n'es pas sous l'empire d'un égarement qui te fait voir la vie en faux.

rébecca. — Non, mais je vois aujourd'hui la vie comme on la voit à Rosmersholm. Je suis coupable, il est juste que j'expie.

rosmer , la regardant fixement. — Tu en es donc là?

RÉBECCA. — Oui.

aosmer yd'un ton résolu. — C'est bien. Mais moi,

Rébecca, je vois la vie telle qu'elle doit apparaître à nos esprits affranchis. Nous ne ressortissons d'aucun tribunal. C'est donc à nous déjuger nousmêmes.

rébecca, se méprenant sur le sens de ses paroles. — C'est juste. C'est juste. En m'en allant, je sauverai ce qu'il y a de meilleur en toi.

rosmer. — Oh I II ne reste plus en moi rien à sauver.

rébecca. — Si, Rosmer. Seulement je ne pourrais être que le mauvais génie du navire où tu dois t'embarquer, suspendu à ses ûancs et l'empêchant d'avancer. Il faut que je sois jetée à la mer. Vautil donc mieux que je traîne de par le monde une existence brisée, que je me morfonde et gémisse sur le bonheur échappé, sur cet enjeu que mon passé m'a fait perdre? Il vaut mieux quitter la partie, Rosmer.

rosmer. — Si tu t'en vas, je pars avec toi.

rébecca, le regardant avec un imperceptible sourire et baissant la voix, — Oui, viens, Rosmer, et sois témoin.

rosmer. — Je te suivrai, te dis-je.

rébecca. — Jusqu'à la passerelle, oui, puisque tu n'oses jamais y mettre le pied.

rosmer. — Tu as remarqué cela ?

rébecca, d'une voix brisée. — Oui. Et c'est là ce aui a ôté tout espoir à mon amour.

rosmer. — Rébecca , Voici que je pose ma main sur ta tête, {il fait le mouvement) et te prends pour femme légitime.

rébecca, lui saisissant les mains et posant sa tête sur la poitrine de Rosmer, — Merci, Rosmer. [Se dégageant.) Et maintenant je m'en vais, joyeusement.

rosmer. — L'époux et l'épouse ne doivent jamais se quitter.

rébecca. — Jusqu'à la passerelle seulement, Rosmer.

rosmer. — J'y monterai avec toi. Aussi loin que tu iras, je te suivrai. A présent, j'en ai le courage.

rébecca. — Es-tu sûr, à n'en pas douter, que ce soit là le meilleur chemin que tu puisses prendre?

rosmer. — C'est le seul, j'en suis sûr.

rébecca. — Et si tu te trompais? Si ce n'était là qu'un mirage, quelque cheval blanc de Rosmersholm?

rosmer. — C'est possible. Nous ne pouvons nous y soustraire, nous, les gens d'ici.

rébecca. — S'il en est ainsi, reste, Rosmer!

rosmer. — Le mari doit suivre sa femme, comme la femme doit suivre son mari.

rébecca. — Ecoute, Rosmer : dis moi d'abord une chose : lequel de nous deux suit l'autre?

rosmer. — Nous chercherions en vain à nous en rendre compte.

ROSMERSHOliM

rébecga. — Et pourtant, je voudrais bien le savoir. :•

rosmer. — Nous nous suivons l'un l'autre, Rébecca, l'un suit l'autre.

rébecca. — C'est ce qui me semble aussi.

rosmer. — Car à présent nous ne faisons qu'un

rébecga. — Oui. Nous ne faisons plus qu'un. Viens! Nous marcherons joyeux.

(Ils sortent en se tenant la main et traversent le vestibule ; on les voit tourner à gauche. La porte d'entrée reste ouverte derrière eux.)

(La scène demeure un instant vide. Madame Helseth entr'ouvre la porte de droite.)

Mme helseth. — Mademoiselle, la voiture est avancée. [Regardant autour d'elle.) Sortis. Sortis enemble à cette heure? Ah bien, on peut dire! — Hum ! [Elle va regarder dans le vestibule et rentre.) Pas sur le banc. Oh, non. (/s 'lie s 'approche de la fenêtre et regarde.) Jésus ! — Cette chose blanche là-bas ! — Que Dieu me vienne en aide, les voilà tous deux sur la passerelle 1 Ayez pitié des pauvres pécheurs! Il s'étreignent. [Elle pousse un grand cri.) Ah ? tombés tous les deux dans le torrent! Au secours! Au secours! [Ses genoux tremblent, elle s'appuie en chancelant au dossier d'une chaise et peut à peine balbutier.) Non I II n'y a pas de secours possible Madame les a pris !

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