‹ Le cancer considéré comme souche tuberculeuse (volume 2)Chapitre 38 sur 81 · CHAPITRE I ! I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I ! I

DES DIVERSES PÉRIODES QUI PRÉCÈDENT L’ÉTABLISSEMENT I)E LA DÉGÉNÉRESCENCE TUBERCULEUSE.

Le cancer, tissu hétéromorphe, tissu parasitique par excellence, qui s’implante dans l’organisme où il s’assimile peu à peu les parties saines, jusqu’à ce qu’il tombe lui-même, après avoir épuisé le terrain dans lequel il a élu domicile, a plusieurs modes d’existence ou périodes très-distinctes.

L’une, à laquelle M. Marchai (de Calvi) a donné le nom de période amorphe.

L’autre, qui est la période de développement.

Par période amorphe, on doit entendre ce laps de temps pendant lequel la germination cancéreuse, jetée dans l’organisme par la génération, reste latente et comme endormie, n’occasionnant ni troubles ni désordres apparents jusqu’au moment où elle se développe pour apparaître dans les organes.

Le cancer n’est pas le seul néoplasme possédant une période amorphe; le tubercule, qui succède au tubercule, l’herpès et quelques autres affections héréditaires ont aussi une période amorphe.

Ainsi, par exemple : une femme meurt d’un cancer ou de phthisie pulmonaire ; sa fille vit jusqu’à lage de trente-cinq ans sans offrir aucun signe de ces affections, lorsque, à cet âge, apparaît le cancer ou la phthisie.

Il est de toute évidence que cette fille était cancéreuse ou tuberculeuse en naissant, et qu’elle l’a été pendant trente-cinq années sans paraître avoir ni cancer ni tubercules. Elle avait cependant en elle tout ce qu’il fallait pour faire un cancer ou des tubercules. Ce temps pendant lequel une diathèse subsiste sans réaliser ses produits est, ajoute M. Marchai (de Calvi), ce que je propose d’appeler la période amorphe des diathèses.

Cette période amorphe, ainsi qu’on le voit, a le plus souvent une longue durée, mais il est des cas dans lesquels cette période est bien plus longue encore.

Ainsi, comme autre exemple, qui n’a été à même de constater (et j’en ai cité bon nombre de faits dans ce mémoire) que cette période amorphe peut exister, nonseulement chez le père ou la mère pendant soixante-dix ou quatre-vingts ans, tandis que chez leurs enfants, cette période est d’une durée très-variable; mais encore que cette période amorphe traverse quelquefois une génération tout entière pour n’apparaître que dans la génération suivante, c’est-à-dire qu’entre le grand-père et la petite-fille, il existe une génération indemne de la diathèse et qui n’a servi que de facteur pour transmettre l’hérédité diathésique.

Mais entre cette période amorphe et celle dite de dé-

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veloppement, on en observe quelquefois une autre tout à fait intermédiaire, à laquelle j ai donné le nom de

période larvée diathésique.

C’est cette époque qui précède la manifestation de la diathèse, c’est-à-dire le temps pendant lequel commence à se développer l’un de ces néoplasmes, cancer ou tubercule. A ce moment, l’organisme est troublé plus ou moins profondément dans son état général, on n’observe encore rien de localisé ; mais l’on sent que sous cette perturbation, un orage organique se prépare en grondant sourdement, sans qu’on sache ni comment, ni quand il doit se manifester.

Que d’affections considérées pendant longtemps comme de simples névroses, en face desquelles le médecin reste longtemps incertain, ne sachant quel nom il doit donner à ces sortes d’affections dont les symptômes protéiques et multiples laissent son jugement indécis et qui ne sont que le réveil de la période larvée de ces diathèses !

Cancéreux ou tuberculeux, que de névrosismes, d’hypocondries, de mélancolies, qui n’étaient en résumé que l’apparition de cette période larvée.

Ce n’est donc pas sans raison que M„ Marchai (de Calvi) pose cette question sous cette forme : Existe-t-il une aliénation mentale holopathique, se rattachant à la tuberculose?

Et il répond à cette question en disant : Je trouve dans mes notes la mention suivante, à la date de 1847 :

« M'"e S)... était toile depuis environ six mois, lorsqu elle commença a tousser et à maigrir; puis les symptômes caractéristiques de la phthisie survinrent, et à mesure que h affection pulmonaire fit des progrès, la raison se rétablit. La mort la trouva en pleine lucidité d esprit. G est du reste un fait connu en psychiatrie que la tuberculose peut substituer F aliénation mentale, et réciproquement. »

Étant donnée une aliénation mentale substituée par une tuberculisation pulmonaire ou une diathèse cancéreuse, déterminer la nature de la première :

Tel serait le problème, ajoute-t-il.

On est conduit naturellement à penser que F une et 1 autre manifestation, l’affection psycho-cérébrale et l’affection pulmonaire, sont contenues dans la même unité morbide; en d’autres termes, que F aliénation mentale était tuberculeuse comme l’affection pulmonaire.

Est-ce à dire qu’il y eût des tubercules dans le cerveau ou autour du cerveau ?

I\on, car il faudrait supposer que les tubercules cérébraux ou péri-cérébraux se seraient résorbés. Mais la vérité, c’est, que cette folie holopathique n était autre que le réveil de cette période larvée diathésique dont je viens de parler, cest-à-dire la fermentation des troubles organiques avant la manifestation de la diathèse.

Parmi les observations que je possède et qui se rappel tent à ce fait, j extrais les deux suivantes, comme

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caractérisant de la manière la plus nette cette période larvée :

En 1844, à l’époque où je venais de débuter dans la carrière médicale, je fus appelé en consultation avec un de mes confrères, déjà vieux praticien, afin de voir M-P..., âgé de quarante-deux ans, dont la santé à peine altérée en apparence causait cependant de vives inquiétudes à sa famille.

Regardé comme hypochondriaque par son médecin, M. P... offrait en effet les symptômes par lesquels on a voulu caractériser cette affection, c’est-à-dire qu’il était morose, d’une humeur noire et chagrine, et qu’il semblait exagérer comme à dessein tous les malaises qu’il éprouvait.

Si j’avais été vieux praticien, plus éclairé par l’expérience, j’aurais émis des doutes sur la nature de tous ces symptômes, mais alors le mot hypochondrie était pour nous le synonyme de maladie imaginaire, ou du moins de troubles nerveux sans gravité ; aussi, je dus me conformer à l’opinion de mon confrère et ne voir dans cet état qu’une hypochondrie.

Que de fois, en interrogeant M. P..., je me suis représenté être en face de notre maître Rostan, alors qu’il nous faisait procéder à l’interrogatoire du malade, afin d’habituer ses élèves à établir un diagnostic. Et alors je me figurais l’entendre, de sa voix railleuse et spirituelle, nous dire en jouissant de notre confusion, lorsqu’après avoir interrogé, ausculté et percuté le malade atteint

d’une névrose par exemple, nous ne trouvions aucun organe de lésé : « Allons, messieurs, voilà un malade qui n’a pas de maladie. »

M. P... avait conservé de l’appétit, quoique inégal et capricieux ; la circulation et la respiration semblaient normales; le pouls était parfois calme et parfois élevé. Mais ce dont M. P... se plaignait le plus, c’était d’éprouver dans la région abdominale des douleurs tantôt brillantes comme si on lui injectait de l’eau bouillante dans le ventre, tantôt au contraire il lui semblait ressentir un refroidissement glacial dans cette même région.

Aussi, après nous être arrêtés sur le diagnostic hypochondrie , nous conseillâmes comme traitement la distraction, les bains et toute la série des antispasmodiques en usage.

Cet état dura dix mois, pendant lesquels M. P... alla demander à Paris une consultation au professeur Chomel, lequel diagnostiqua de son côté une dyspepsie avec névrose lombo-abdominale .

Bref, après plus de deux ans de souffrances qui devinrent de plus en plus intolérables, M. P... maigrit, cessa de prendre une nourriture suffisante; puis survinrent des vomissements, d’abord éloignés, se répétant de plus en plus, consistant en matières alimentaires non digérées, accompagnés de mucus filant sans odeur, et enfin se caractérisant par leur couleur chocolat, marc de café et mélaniques. Au fur et à mesure que M. P... maigrit davantage, on put constater la présence d’une

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tumeur bosselée existant vers le creux épigastrique et s’étendant vers l’hypochondre droit.

La diathèse cancéreuse était confirmée, la cachexie établie : M. P... mourut d’un carcinome occupant le duodénum et une petite portion du jéjunum.

Ce ne fut que plus tard que j’appris que la mère de M. P... était morte d’un cancer à l’utérus, et en continuant à donner mes soins à la famille, je pus constater la dégénérescence tuberculeuse transmise par hérédité ; car, huit ans après, mademoiselle P..., sa fille unique, mourait atteinte de phthisie pulmonaire, à l’âge de vingt-neuf ans.

Ainsi, cette affection caractérisée d’hypochondrie, de dyspepsie avec névrose lombo-abdominale, n’était en réalité que la période larvée, ou pour mieux dire, que le réveil de la diathèse cancéreuse , laquelle, d’amorphe qu elle était, commençait à opérer sa transformation.

L observation qui suit se rapporte à une diathèse tuberculeuse dans cette même période.

Dans cette seconde observation, il s’agit de mademoiselle L..., âgée de trente-deux ans, dont le père 11e mourut d’un cancer encéphaloïde du rectum que quinze ans plus tard. Mademoiselle L... fut atteinte, en 18/j7, d’une hyperesthésie extraordinaire, d’une sensibilité extrême ; on ne pouvait toucher la peau de ses bras et de la région antérieure de la poitrine et du ventre sans provoquer des spasmes; aussi, portait-elle sur ces régions une quantité de fourrures.

L’auscultation et la percussion ne révélaient rien d’anormal du côté du cœur et des poumons» Une insomnie que rien ne pouvait vaincre et qui épuisait la malade était le symptôme le plus saillant d’une affection i que je ne pouvais parvenir à caractériser. La malade mangeait peu, mais les fonctions digestives étaient régulières.

Après huit mois de cet état, les époques menstruelles disparurent, la malade fut prise d’une toux sèche et opiniâtre, la peau devint brûlante, âcre au toucher, elle 1 maigrit, et cinq mois après rétablissement de ces derniers symptômes, une hémoptysie se déclara, la respiration devint obscure et sourde au sommet des poumons, et enfin une granulation tuberculeuse envahissant les deux poumons mit fin à ses jours.

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