OBSERVATION VIII
Toupet et Paul Guéniot. Bulletins de la Société anatomique de Paris, 25 novembre 1898. Cancer de l'orifice uretéral du bassinet, et de l’uretère.
11 s’agit d’une femme âgée de 89 ans, pensionnaire de la Maison de retraite des Ménages, qui présentait dans la partie gauche de l'abdomen une tumeur volumineuse, grosse comme une tête d'enfant, régulière, non mamelonnée, à surface lisse, présentant toutefois en un point à la palpation un sillon légèrement déprimé qui semble la montrer bilobée ; tumeur mate à une percussion profonde, mais laissant devant elle à une percussion superficielle un peu de sonorité ; tu neur non mobilisable, pas plus dans le sens latéral que dans le sens vertical ; arrondie et nettement délimitable en bas par la palpation abdominale, non accessible à l'exploration vaginale et ne présentant pas de connexion avec les organes pelviens ; se perdant au contraire en haut en se prolongeant vers la région lombaire gauche et voussurant le côté gauche de la base de la cage thoracique, mais ne faisant pourtant pas de saillie lombaire.
Il y avait de l'œdème de la’ paroi abdominale au niveau de la tumeur, ainsi que de la région lombaire gauche. La tumeur déterminait un état de constipation habituelle, ét dans les derniers Lemps des douleurs dans le ventre avec irradiations à la cuisse gauche qui avaient été le motif déterminant de l'entrée de la malade à l’infirmerie des Ménages.
La malade était très amaigrie, n’avait pas d'apnétit, et pré-
sentait de la fièvre, à exacerbation vespérale entre 38 et 39%.
| 0 Le pouls était petit. Les urines étaient extrêmement peu abondantes, 250 grammes à peine dans les 24 heures: une première fois examinées, elles ne renfermaient pas d’albumine, mais en contenaient beaucoup à un nouvel examen fait quelques jours avant la mort. Le malade n'avait pas eu d’hématurie.
L'analyse des caractères cliniques de la tumeur fit tout d’abord éliminer l’idée d'une tumeur d’un organe pelvien, utérus ou ses annexes : l’inaccessibilité de la tumeur par l’exploration gynécologique, sa position haut située dans l'abdomen, autant que l’absence de troubles fonctionnels concernant les organes pelviens, rendaient invraisemblable cette hypothèse.
D'autre part, la tumeur ne présentait pas le bord tranchant des tumeurs de la rate.
il fut d’abord établi, en raison de la sonorité qui existait en avant de la tumeur, qu’il y avait de l'intestin en avant d'elle, qu'elle était rétro-périlonéale. Ceci admis, l’idée de tumeur du “mésentère fut écartée, à cause de son absence complète de mobilité el de-sa situation nettement latérale. Restait le diagnostic de tumeur du rein, et c’est celui auquel on s’arrêla : la situation de la tumeur fuyant vers la région lombaire, l’ædème lombaire, venaient à l'appui de cette manière de voir.
D'autre part, il était manifeste que cette tumeur, régulière, de forme arrondie et de surface lisse, tendue et paraissant d’ailleurs fluctuante, était constituée par une poche à contenu liquide, en. un mot un kyste. |
Mais quelle était sa nature ? On dut s’en tenir à des supposi-
tions. L'un de nous (M. Toupet), inclinait très franchement pour un kyste hydatique ; l’autre (M. Guéniot), sans repousser cette hypothèse, ne voulut pas non plus rejeter la possibililé d’une
hydronéphrose, diagnostic auquel il s'était arrêté tout d’abord
SEAT de AR au premier examen de la malade. Mais, en définitive, comme rien dans les antécédents ni le lLableau clinique ne fournissait d'éléments nous permettant d’être affirmatifs, on ne voulut pas se prononcer et on s’abstint. .
Le malade mourut le 13 novembre dernier dans la soirée. L'autopsie fut pratiquée le 15 au matin. | j
On trouve une volumineuse poche à contenu sanguin, n'ayant pas d'adhérences avec les anses intestinales situées devant elle, qui étaient libres, mais quelques adhérences avec le méso-côlon transverse et le côlon et le méso-côlon descendants. Cette poche est développée aux dépens du rein gauche.
L'uretère correspondant forme un gros cordon cylindrique, dur, du volume à peu près du petit doigt, rempli par une masse blanchâtre cancéreuse qui oblitère son calibre, et laisse sourdre par expression un jus lactescent encéphaloïde. Cette portion cancéreuse est raltachée à la poche rénale par un petit segment de l’uretère, de quelques centimèlres, qui n’est pas induré et à gardé sa souple-se. Mais à l'endroit où l’uretère s’abouche dans la poche rénale, existe un autre foyer cancéreux, sous forme de végétation bourgeonneante en chou-fleur saillante sur la surface interne de la poche et au milieu de laquelle un infime pertuis, difficile à trouver, représente l’ouverture de l’uretère dans le bassinet. - |
{l s’agit donc d’un cancer de l'orifice uréthral du bassinet, et de l’urecère lui-même, avec hématonéphrose.
Dans la poche rénale principale s'ouvrent plusieurs poches plus petites qui paraissent des calices dilatés; on ne trouve plus trace de pyramides ; à peine trouve-t-on dans la paroi de la poche quelques épaississements qui semblent des vestiges
du parenchyÿme rénal.
Mais, à part le bourgeon végétant qui marque l’origine de l’uretère, la paroi rénale ne présente pas de formations cancéreuses.
n'y a pas d'autre cancer dans l'abdomen, en particulier dans la capsule surrénale correspondante et la rate. Le rein opposé n'est pas cancéreux ; il est sclérosé et sa substance corticale atrophiée.
Examen histologique, par M. Toupet. — Un fragment de la par tie inférieure de l’urelère est fixé par l'alcool et, après dur- eissement, il est inclus dans la paraffine à cause de sa friahilité. Les coupes sont colorées à l'hématoxyline éosique.
À un faible grossissement, on voit que la paroi de l'uretère est extrêmement mince, et creusée de grandes vacuoles, les unes vides et qui ne sont autre chose que des dilatations veineuses, les autres contenant des éléments colorés par l’hématoxyline et accumulés surtout en certains points de la paroi de ces vacuoles. À
La lumière de l'uretère est remplie par du tissu de nouvelle formation qui se présente sous des aspects variés. Tantôt on voit partant de la partie interne de la paroi une végétation, à pédicule mince qui ne arde pas à envoyer des branches.latérales minces et longues dont quelques-unes sont libres, d’autres au contraire se réunissent par leur extrémité et circonserivent des cavités arrondies pour la. plupart et de dimensions variables. La charpente de la végétation est formée par un tissu kyalin coloré en rose par l’'éosine, et sur cette charpente on voit des éléments rangés souvent sur plusieurs couches et fortement colorés par l'hématoxyline. Là où deux vécétalions en se réunissant circonscrivent un espace peu large, cet espace
est complétement rempli par les éléments fortement colorés ;
quand la cavité est au contraire étendue, ils ne tapissent que la paroi interne sur une épaisseur plus ou moins egrande et il este au milieu un espace vide. Il y a là un processus très analogue à celui que l’on observe dans les épithéliomas mucoïdes de l'ovaire, ou encore dans l'épithélioma kystique de la mamelle, appelé par M. le professeur Cornil épithélioma dendritique. Les cellules qui tapissent les végétations, celles qui remplissent les cavités alvéolaires où tapissent leurs parois ne sont autre chose que des cellules d'épithélioma cylindrique disposées sur 3 ou 4 couches avec des noyaux allongés et fortement: colorés. Aucune végétation n'apparaît du côté de la surface externe de l’uretère; cette particularité permet d’arlleurs de rapprocher encore ce processus de celui que l’on observe dans les kystes de l'ovaire et dans l’épithélioma kystique du sein.
Ilest difficile de savoir si le néoplasme a pris naissance dans l’uretère ou dans le bassinet ; tout ce que l'on peut affirmer, c'est que c'est un épithélioma des conduits excréteurs qui n’a, pu se développer aux dépens des éléments sécréteurs qui donnent naissance à des tumeurs dont les cellules sont si caractéristiques,
Nous avons fait quelques coupes sur les parois du kyste, espérant retrouver quelques éléments du parénchyme rénal. Sur les fragments que nous avons examinés, nous n’en avons
trouvé aucun (1).
1. La pièce anatomique qui fait l’objet de cette communication a été offerte par les auteurs et déposée au musée Dupuytren,