‹ Le cap au diable [microforme]Chapitre 11 sur 12 · LA FOLLE · texte numérisé non relu

LA FOLLE

Ilest temps que nous revenions à Madame St. Aubin. Comme nous l'avons dit déjà, elle fut recueillie en touchant le rivage, par un pauvre pêcheur, qui la transporta plus morte que vive dans sa cabane. Les soins intelligents et prolengés qu'ils lui donnèrent, la rappelèrent à la vie.

Mais sa raison avait été ébranlée par les terribles événements

que nous avons rapportés. Elle fut longtemps avant que de pouvoir se remettre des commotions qu’elle avait éprouvées. ‘ Souvent, dans la journée et même la nuit. elle s'échappait des nains des bravesgens quien prenaient soin,s’élançait vers la plage, puis alors dans le silence et les ténèbres, on entendait une voix demander avec désespoir à la vague, de lui rendre son enfant.

Quelquefois elle l’'implorait d’un ton suppliant, ses paroles étaient entrecoupées par des sanglots à fendre l’âme, d’autres fois par des chants si tristes, si plaintifs qu'on ne pouvait les entendre sans verser des larmes.

Ce spectre que nous avons vu dans le premier chapitre de ce récit, le lecteur le voit : c'était Madame St. Aubin.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi, et jamais dans le foyer où elle était venue s'asseoir, on ne songea à se demander si,elle était une nouvelle charge pour la famille. Bien au contraire, le meilleur morcear,, quoiqu'il fut rare qu’il en entra dans la pauvre cabane, lui était toujours destiné. Gaiement on partageait la tranche de pain, laissant à la pauvre Dame, comme on appelait Madame St. Aubin, la meilleure part ; et s’il n’y en avait que pour elle, le souper des pauvres gens était alors remis au lendemain.

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Les choses en étaient à cet état, lorsqu’un lundi soir, deux voitures pesamment chargées s'arrôtèrent devant la cabane.

En regardant pa: la fenêtre, ou reconnut deux des plus respectables habitants de l'endroit. Ils frappèrent à la porte et entrèrent.

Il était facile de voir que la m'ssion diplomatique dont ils étaient chargés, n'était pas aisée à remplir. [l ne s'agissait rien moins que de faire accepter au pauvre pêcheur les présents qu’ils lui apportaient, sans toutefois blesser sa susceptibilité et son amour propre. Enfin, après s'être graité la tête plusieurs fois, après bien des tours et des détours, l’un d’eux trouva moyen de briser la glace. Le sermon que le curé avait fait la veille, fournit l’occasion d'’entrer dans le sujet.

Le bon prêtre leur avait longuement parlé de charité, et les avait engagés, dirent-ils au pêcheur, de la pratiquer comme celuici l’avait fait à l'occasion de la pauvre femme étrangère. Il les avait assurés que s'ils mettaient de côté la part du bon Dieu, ils verraient les bônédictions du ciel se répandre sur leurs familles et leurs travaux. Qu’alors ils avaient ensemble fait une tournée, et que c'était avec empressement que chacun avait fourni. Que c'était plus encore pour s'associer à une bonne œuvre et venir en aide au malheur que tout le monde avait Jait contribuer. [ls apportaient de plus, une ample provision d'aliments et des vêtements de toute sorte.

Il avait été convenu qu’une pauvre veuve viendrait prendre soin de la malheureuse folle, pour ne pas déranger la femme du pècheur de son ouvrage, car le filage ne lui manquait pas. Enfin ils devaient faire table commune.

Sans vouloir entendre un seul mot de remerciment, les deux habitants sortirént précipitamment et se mirent à décharger les voitures. Certes, ils n'avaient pas trompé les pauvres gens, il y avait là, dans ces deux voitures, des provisions de toutes sortes pour plus d’une année.

Belle et sainte coutume, disons-le en passant, que celle de ces tournées, où nous voyons des hommes des plus laborieux et n'ayant pas eux-mêmes l'obole au-dessus du besoin, laisser leurs occupations pour parcourir les maisons et rapporter le soir le fruit fe leur quête. C'est alors qu'ils recueillent leur récompense, le père et la mère viennent leur presser la main avec reconnaissance, l'aieale demande au ciel de répandre sur eux ses plus abondantes bénédictions, pendant que les enfants mourant de faim, trépignent de plaisir et dévorent les aliments.

Madame St. Aubin passa deux années dans cette demeure où elle

mme

avait attiré une honnête aisance, car la charité des habitants ne s'était pas ralentie un seul instant.

Souvent elle fut visitée par le vénérable pasteur, et quelques autres personnes notables de l'endroit. Un médecin plus instruit dans l’art de guérir, que dans la science des grands mots, lui prodigua des soins assidus ; ei an bout de ce temps, il eut la satisfaction de voir ses peines couronnées de succès.

Une douce et triste résiguation, succèda sur la figure de la pauvre dame, à son air d’égarement. Ses cheveux avaient considérable

ment blanchi et tous ses traits portaient l'empreinte du deuil et

de la souffrance.

* Pour lui assurer plus de distractions, le pasteur avec quelques âmes charitables lui louèrent une couple de chambres auprès de l'église. La veuve qui avait été choisie pour le suigner, l’accompagna.

Là, elle passa environ six arnées, sinon heureuse du moins ses douleurs étaient adoucies par la prière, ce baume divin qui cicatrise les plaies du cœur le plus ulcéré. Elle pouvait aussi se livrer à des ouvrages qui lui apoortaient quelques distractions. Si parfois elle sortait de sa demeure, d'après les instances du curé et du médecin, elle était certaine de rencontrer partout des regards et des paroles d'amitié, de bienveillance et de sympathie, de la part de tous ceux qu’elle voyait.

Ainsi s’écoulait sa vie, lorsqu'un matin on vint prévenir le vénérablé curé que quatre personnes l’attendaient dans le salon ; c'étaient M. St. Aubin et son enfant, Jean Renousse et sa femme.

Depuis que M. St. Aubin avait retrouvé Hermine, il ne lui restait plus qu’un seul désir, une seule pensée. Son vœu le plus ardent était de visiter la tombe de son épouse. Il espérait la retrou ver d'après les détails précis que lui avait donné la femme de Jean Renousse, sur l'endroit du naufrage, ou peut-être par quelques papiers qui auraient été trouvés sur elle.

D'après ces renseignements, qu’elle assurait être exacts, elle avait du être enterrée au pied du cap où dans le cimetière du village ; et nul n’était plus à pêrtée de leur donner les informations nécessaires que le bon curé de la place; aussi s'adressèrent-ils à Ini directement.

M. St. Aubin commença par donner son nom au vénérable prêtre, lui raconta son histoire et lui exposa le but de sa visite.

À mesure qu’il parlait, l'attention du curé sé trouvait de plus en plus éveillée. Entrainé par la chaleur de son récit, ce ue fut que quand il eut fini de parler, qu’il s'aperçut de l'émotion extraordi-

naire de celui qui l’écoutait et qu’il vit des larmes couler de ses yeux.

# M. St. Aubin, répétait le bon prêtre, comme se parlant à luimême : Oh ! mon Dieu! mon Dieu ! serait-il possible ?

Puis dominant son émotion :

‘“ Une femme, dit-il, d’une condition qui n’est pas ordinaire, est aujourd'hui la seule survivante du naufrage du ‘“ Boomeraàg.” Cette femme est une Acadienne,

# Une Acadienne repéta M. St. Aubin en se levant d’un mouve ment tout autonomique ; puis pâle comme un n:ort, son nom,mon sieur, son nom, dit-il en tremblant ?

Alors le curé redevenu maitre de lui, et calculant l'effet terrible que ses paroles pouvaient avoir sur les acteurs de cette scène, voyant toutes les angoisses peintes sur la figure de son interlocuteur, qu'il avait reconnu par son histoire et celle de son enfant pour être le mari de Madame St. Aubin, craignit que la secousse fut trop forte et fut quelque temps sans répondre.

‘“ Son nom répéta-t-il enfin en se fermant les yeux, comme s’il eut redouté l'effet qu'il allait produire en le donnant. Lorsqu'il les ouvrit, les quatre étrangers étaient à ses genoux et l'imploraient en pleurant et demandant son nom, son nom.

“ Son nom, reprit le prêtre, vous l'avez nommé en vous nom--

mant, c'est celui que vous portez, et cette femme M. St. Aubin, c'est ........ c'est la mère de votre enfant, c'est votre épouse !...

Un cri s’échappa de toutes les poitrines !

Où est-elle ? où est-elle ?

Ce fut avec peine qu'il réussit à les calmer, et à leur faire comprendre qu'il fallait ser de grands ménagements, en annonçant à Madame St. Aubin le bonheur inespéré qui l’attendait.

Le bon curé se chargea de cette mission, et il fut convenu &u'on n’entrerait dans la maison qu’à un signal, pour qu'elle ne vit d’abord que Jean Renousse et son épouse, puis à un autre signal, son mari et son enfant.

La matinée était magnifique, l'air frais et gmbaumé. Les portes et les fenêtres de la maison qu'occupait Madame St. Aubin étaient ouvertes, et des torrents de lumière joints aux chants des oiseaux

des buissons voisins, inondaient cette demeure, lorsque le curé s'y

présenta.

En apercevant le pasteur, Madame St. Aubin l’accueillit avec un sourire tout amical et lui présenta nn siége. Il était facile de voir à l'éclat des yeux du prêtre, à son agitation, à sa figure ordinairement calme et sereine, et où maintenant une joie et un bouhe

man

indicibles rayonnaient, que quelque chose d'extraordinaire se passait en lui.

Après s'être informé de la santé de la dame, il continua avec une insouciance affectée :

‘ Madame, pendant ma messe ce matin j'ai rendu grâce à Dieu de tout cœur, en voyant deux personnes qui assistaient au saint sacrifice, et priaient avec ferveur et recueillement.. C'étaient cette pauvre veuve Denis et son fils. Celui-ci était parti depuis bien des années pour des voyages périlleux; Jamais elle n’en avait entendu parler, et elle le croyait mort depuis longtemps; lorsqu’hier il est arrivé, lui apportant une jolie somme d'argent, qui lui permettra de vivre dans l’&isance. Tous deux ce matin, ils venaient remercier Dieu.

‘ Héureuse mère, dit Madame St. Aubin en poussant un profond soupir.”

‘ Eh! Madame, reprit-il, j'ai depuis pensé à vous.et à vos malheurs, je me suis dit que Dieu pourrait bien vous rendre à vous aussi ce que vous croyez avoir perdu.

‘“ Oh! Mousieur, monsieur, dit-elle, et ses yeux s inondbrent de larmes. Je n’espère plus de bonheur sur la terre, que celui qu'après Dieu, vous et la charité m'avez donné. Revoir ceux que j’ai perdus, oh! non! c'est impossible.” Et ses larmes redoublèrent : { [l y a dèjà longtemps qu'ils dorment dans le tombeau.”

‘“ Mais, reprit le curé, il dormait bien, lui aussi dans le tombeau, Lazare, lorsque Dieu lui rendit avec usure ce qu’il croyait perdu pour toujours.”

“ Oh! par grâce, monsieur, dit la pauvre femme en sanglotant par grâce, ne me faites pas espérer, le réveil serait trop terrible. Avez-vous quelques nouvelles de mon mari reprit-telle avec exaltation. S'il en est ainsi, ajouta-t-elle joignant les mains, par pitié, et au nom de ce que vous avez de plus cher, dites-le moi sans me faire attendre plus longtemps.

‘ Madame, il serait mal à vous de douter de la toute puissance et de la bonté de Dieu. La vie pour vous, a été comme us de ces jours où le seleil se lève radieux et brillant pendant quelques instants, puis de sombres nuages viennent en cacher l'éclat quelque temps ; apres les avoir dissipés, vous voyez l’astre du jour reparaître plus brillant qu'auparavant. Peut-être, madame, votre vie en estelle à cette dernière phase, et les ombres épaisses qui l'ont obscurcie vont-ils se dissiper comme le soleil dissipe les nuages.

Madame St, Aubin se précipita à ses genoux :

‘* Grâce, dit-elle, pour l'amour de Dieu; si vous savez quelque

chose de mon mari ou de mon enfant, dites le moi, dites-le moi de suite.

Le prêtre la releva avec bonté.

‘ Ce n’est pas moi, lui dit-il, qui va vous donner ces renseignements, mais c’est un sauvage et sa femme que je viens de rencontrer ; ils vous cherchaient. Leur permettez-vous d’entrer ?

Au signal convenu, Jean Renousse et sa fémme s’avancèrent dans la chambre. Madame St. Aubin le reconnut, elle courut à lui et lui pressant les mains : “ Est-il possible, mon bon Jean, lui ditelle, que vous m’apportiez des nouvelles de mon mari ou de mon enfant ?

“ De l’une et de l’antre, répondit celui-ci d'une voix tremblante d'émotions. Mais, d'abord Madame, remetez-vous un peu, car la joie et le bonheur peuvent quelque fois être fatals ; c’est à ma femme de commencer le récit.

ù ‘ Oh! parlez, parlez, dit Madame St. Aubin en s'adressant à l’in- LL dienne, voyez comme je suis calme à présent.’ Et ses membres tremblaient en disant cela d’un mouvement convulsif.

Alors l’indienne lui raconta, comment l'enfant avait été sauvée du naufrage, comment elle avait été reconnue par Jean Renousse, et comment ils en avaient pris soin.

‘ Et mon enfant, ma chère petite enfant, puisqu'elle n’est pas dans vos bras, elle est denc m..... elle n’osa achever.

‘ Elle est vivante, riadame, reprit la voix émue du prêtre, elle est dans les bras de son père, et les voilà tous deux qui viennent se jeter dans les vôtres.”

A ces mots M. St. Aubin et Hermine se précipitèrent dans les bras de Madame St. Aubin, et tous trois se tinrent longtemps embrassés.

Le prêtre avait compris qu'il serait dangereux pour la raison de la pauvre mère de prolonger plus longtemps ces émotions.

Dépeindre les impressions des acteurs et des spectateurs de cette scène, serait les affaiblir dans le cœur de nos lecteurs.

Quelques jours après ces événements, on voyait M. St. Aubin avec sa famille, Jean Renousse et sa femme, entrer dans la chaumière du pauvre pécheur qui avait receuilli Madame St. Aubin, et lorsqu'ils e.. sortirent la figure des pauvres gens était baignée de larmes, mais rayonnait de bonheur. Ils avaient désormais plus que l’obole au-dessus du besoin. «

On alla ensuite visiter l'endroit où Tom était enterré ; et si une larme de gratitude peut faire pousser une fleur sur la tombe de ceux pour qui elle est versée, combien elle dût en être ornée. Par les soins de M. St. Aubin, une croix de fer fut érigée. Les noms

de Tom et O’Brien y furent gravés. Plus bas on y lisait : Aux nobles victimes de leur généreux dévouement. Par la famille St, Aubin.

Enfin, on entra dans toutes les maisons ou on s'était montré si sympatique à Madame St. Aubin dans sa détresse, et à tous ces cœurs généreux furent offerts un sincère remerciment et un souvenir de reconnaissance, par les époux qui s'étaient retrouvés après une séparation si longue et si douloureuse.

Le vénérable curé ne“voulu rien accepter. Il n’appartenait pas aux hommes de le récompenser. Faire une bonne action était un devoir pour lui, sa récompense, il l'avait dans le témoignage de sa conscience qui lui disait qu’il avait accompli une bonne œuvre et qui lui assurait que Dieu était content de lui.

Toutefois, l'air natal manquait à la famille St. Aubin. Après qu’ils eurent payé leur dettes à la reconnaissance, et assuré le bienêtre de ceux qui les avaient aidé dans le malheur, ils liquidèrent leur fonds de commerce aux Trois-Rivières, et retournèrent dans leur chère Acadie revoir les lieux où iis avaient vécu si heureux. M. St. Aubin acheta une grave et continua son premier négoce, qui fleurit comme auparavant,

Si vous voulez maintenant savoir ce que devinrent Jean Renousse et sa femme, suivez le regard de Madame St. Aubin et d'Hermine qui sont penchées sur le balcon. Voyez, sur la lisière du bois, onduler cette petite colonne de fumée, qui s'élève en spirale et qui parait se jouer dans les airs. C'est là que demeure Jean Renousse et sa femme dans une jolie maisonnette que M. St. Aubin leur à fait construire ; car pour eux, il leur faut encore l’air des forêts. Et chaque semaine on se visite, car on n’a pas oublié quels liens unissent la maison des bois avec celle de M. St Aubin... sÈve

Lpilogue. .

Mais disais-je à mon grand-père, quel rapport cette légende peutelle avoir avec le nom du * Cap au Diable ?

‘ D'abord, me répondit-il, c'est du désastre du ‘“ Boomerang ” que commença le merveilleux.

Tous ces cadavres enterrés à ses pieds, cette voix qui se faisait entendre, la frayeur, la superstition qui animaient chaque vapeur qui s'élevait du bord de la mer et leur faisaient prendre l'aspect de revenants ; le vent qui passait avec un bruit triste et plaintif sur ces tombeaux, la tempête qui jetait en passant la nuit dans le creux des arbres des sons bizarres et stridents, Joins à cela, l’inhospita-

memes

bi pommes À

lité du lieu, le meurtre d’un ami traitreusement précipité par son ami, du haut des rochers, et ces mille lumières qui éclairent ses pieds, s’'avançent dans la mer dans les nuits sombres et ne sont pourtant rien autre chose que les lanternes des gens qui visitent leurs pêches.

Vois la peur et l'ignorance grossière multiplier tons ces objets, et tu avoueras toi-même qu'il le mérite bien son nom, ...… Oh ! oui, il mérite bien d'être appelé le “ Cap au Diabie.”

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