LA FAMILLE ST, AUBIN
Parmi les nombreuses criques formées dans les rochers escarpés
qui bordent les rivages de l’ancienne Acadie, aujourd'hui là
Nouvelle-Ecosse, vivait au fond de l’une d’elles, un jeune et honnête négociant, dont le nom était St. Aubin.
Occupé depuis plusieurs années à l'exploitation de la pêche à la morue, son commerce prenait de jour en jour une plus grande extension, grâce à son intelligence et à son indomptable énergie. D'une probité reconnue, affable et obligeant pour tous, il était aimé et respecté de chacun.
Un grand nombre de pêcheurs dont il était le bienfaiteur, étaient venus avec leurs familles se grouper autour de lui.
Toutes ces demeures réunies formaient presque un village et donnaient à son établissement la vie et l’activité. Ainsi rien de plus animé que les scènes du soir. Les berges aux voiles déployées, gonflées par une jolie brise rentrant toutes chargées de morue ; c’est la pêche de la journée. Tout le monde accourt au rivage, femmes et enfants viennent aider le père, le mari ou le frère. |
Le poste est alors en émoi. Chacun se met alors gaiement à la besogne pour préparer le poisson ; on s’assiste et se prêle un mutuel secours. C’est un plaisir d'entendre les joyeux propos, les gais refrains, les quolibets qui pleuvent sur les pêcheurs malheureux ; enfin d’être témoins de la belle harmonie qui règne parmi eux. C’est la bonne vieille gaîté gauloise qui prend ses ébats.
Telle était la Grave de monsieur St Aubin.
Sa maison située sur une légère éminence dominait la pelite baie et les côtes avoisinantes. De jolis jardins, de charmants bocages et de coquets pavillons l’entouraient. Un peu plus loin la vue pouvait s'étendre sur de beaux champs, dans un état de culture déjà avancée et où paissaient de nombreux troupeaux. Enfin dans son ensemble et même dans ses détails, tout respirait l’aisance, la prospérité et le bonheur.
L'intérieur de la famille ne présentait rien de particulier. M. St. Aubin marié depuis quelques années à une femme de sa nation qu’il aimait .tendrement, était père d’une charmante petite fille. Cette enfant était venue mettre le comble à la félicité de ce couple fortuné.
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Madame St. Aubin était une de ces femmes d'élite qui semblent se faire un devoir de rendre heureux tous ceux qui les entourent. Douée des Llus riches qualités du cœur et de l'esprit, elle n'était que prévenances, amour et sollicitude pour son mari et sa chère petite Hermine, les confondant tous deux dans une même et touchante tendresse. Si parfois, elle pouvait leur dérober un instant daus la journée, c'était pour aller porter quelques secours, quelques consolations, à ceux qui en avaient besoin; aussi la regardait-on comme une véritable Providence.
» Eu Le soir amenait les intimes causeries, on se faisait part des impressions de la journée et on formait de nouveaux projets pour l'avenir. Bien souvent aussi, la maman racontait au papa ému les mille espiègleries de la petite, les conversations qu’elle avait eues avec sa poupée, voire même avec une table, une chaise, un meuble quelconque ; enfin ces mille ct mille riens qui font verser des larmes de plaisir et d’attendrissement aux heureux parents qui les entendent.
Ces jouissances, ces plaisirs leur suffisaient et certes 1ls valaient bien ces bruyantes réunions de l’opulence où l’âme et le cœur per. dent leur pure et limpide sérénité.
Quelques domestiques fidèles complétaient l’intérieur de cette ï famille, aux mœurs simples et patriarcales.
Mais il est un autre personnage que nous nous permettrons d’in- a troduire ici. Sans être tout à fait de la maison, Jean Renousse, tel | était son nom, y était toujours le bienvenu. A l’époque où nous parlons, il était âgé de vingt-deux à vingt-cinq ans. Né d’un pauvre acadien et d’une femme indienne, de bonne heure orphelin, il d devait à la charité des habitants de l'endroit de n’ètre pas mort de faim.
"4 Au lieu de s'occuper comme tous les autres de la pêche à la morue, il s'était construit une hutte dans les bois à quelque dis- L : tance de la meret des habitations. Il répugnait trop au sang jndien qui coulait dans ses veines de s’astreindre à un travail constant et journélier. Ce. qu’il lui fallait, c'était la vie aventureuse des bois. avec son indépendance.
Aussi l'été, maraudeur pour ne pas nous servir d’une expression plus forte, il était le cauchemar des jardinières. Rien de plus plaisant, en effet, que de voir, lorsqu'il faisait une descente dans les jardins, la levée de manches à balais pour en déloger l’intrus. Au voleur criait l’une des voisines, au pillard disait l’autre, au vaurien ajoutait une troisième. Bref, toutes ces commères réunies faisaient un tel vacarme qu’il aurait pu donner une idée de ce que fait cer. taine femme, quand à lord et à travers, elle se fâche.
Le drôle ne s'émouvait guère de ces cris tant que sa provision de patates ou de carottes n'était pas fuites et que les armes ne devenaient pas trop menaçantes par leur proximité ; d'un bond alors, Jean Renousse se mettait hors de leur portée, se tournait vers celles qui le poursuivaient, leur faisant mille grimaces, mille contorsions et quand la place n’était plus tenable, il enjambait lafclôture et allait stoiquemeut s'asseoir à quelques pas de là.
On l'avait vu quelquefois, quand de telles scènes étaient passées, entrer dans la chaumière de la plus furieuse, aller se placer bien tranquillement à sa table et partager le repas gaiement avec elle.
Mais l'hiver, chasseur et trappeur infatigable, il s'enfonçait dans la forêt avec les sauvages Abénakis, ne revenant souvent, qu’au printemps avec une ample provision de fourrures dont il trouvait toujours chez M. St. Aubin, un prompt et avantageux débit.
Malgré ses défauts, Jean Renousse était loin d’être détesté par les braves gens de la Colonie, car à plusieurs d’entr'eux, il avait rendu d'importants services. Lorsqu'une forte brise surprenait au large quelque barque attardée, qu’une femme éplorée, que des enfants en pleurs venaient demander des nouvelles d’un père d'un mari ou d’un frère à ceux qui arrivaient; que les pècheurs hochaient tristement la tête, tandis que les voisines leur adressaient des consolations en essuyant des larmes qu’elles ne pouvaient dissimuler, on voyaitJean Renousse s’élancer dans une berge et malgré le ventet la tempête s’exposer seul pour aller secourir le frèle bâtiment. Grâce à son sublime dévouement et à son habilité à conduire une embarcation, plus d'un pêcheur avait à le remercier d’avoir revu sa pauvre chaumière.
Parmi ceux surtout qui lui portaient un intérêt tout particulier, était Madame St. Aubin. Elle avait reconnu en plusieurs occasions que sous cette écorce rude et inculte, dans ses yeux noirs et vifs, dans seç pommettes de joues saillantes, il y avait plus de cœur et d'intelligence qu'un œil peu observateur n’en pouvait d’abord soupconner. Jamais il ne se présentait à la demeure du bourgeois comme on appelait M. St. Aubin, sans en recevoir quelques secours ; et main.es fois, il leur avait prouvé qu’en l’obligeant, on n'avait pas rendu service à un ingrat.
Son attachement pour l'enfant était excessif. C'était avec plaisir qu’il s’astreignait à un travail minutieux pour lui confectionner des jouets et satisfaire ses moindres caprices enfantins. Bien des fois, on l'avait confiée à ses soins et c'était toujours avec une tendre sollicitude qu’il veillait sur elle. A la vérité, il n’était pas facile de faire de la peine impunément à la petite Hermine, lorsqu'elle
était sous sa garde et sous celle du magnifique terreneuve qu’on appelait Phédor.