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FIN DÛ POÈME

Les Etoiles filantes

Première page d'un mémorial

Lorsque les ans auront glacé mon cœur, Et sur mon front mis leur blanc diadème, Quand j’aurai vu tous les rêves que j’aime S’évanouir au souffle du malheur,

Si la souvenance d’un temps meilleur Ne me rend pas l’ombre de ma bohème, Devant la faulx de la Camarde blême Je pousserai mon cadavre sans peur !

Aussi, pour vivre aux heures de détresse, Pour éclairer la nuit de ma vieillesse Au bon soleil qui luit sur mes vingt ans,

Mémorial, je confie à tes pages Ces fugitifs et consolants messages Qu’à mon hiver adresse mon printemps.

Les Cloches

Les cloches par trois fois, dans l’heure fugitive Du jour, viennent frapper notre oreille attentive, En tout endroit chrétien où nous portons nos pas. Et comme dans les jours, trois fois dans notre vie, Aux instants solennels, vibre leur harmonie :

Le baptême, l’hymen et les sanglots du glas !

Car elles ont un sens, comme l’accent des lèvres; Elles disent l’ardeur de nos mystiques fièvres, Elles ont des sanglots comme nos désespoirs ; Elles sonnent l’orgueil de nos apothéoses,

Et semblent s’attendrir sur les larmes des choses, Ou palpiter d’extase en le calme des soirs.

Sublimes seulement alors que nous le sommes, Avec la barbarie et la haine des hommes Leur inerte métal connaît les noirs destins :

Se laissant abaisser à l’horreur de la guerre,

Il peut sonner, clairon, la charge meurtrière; Ou gronder dans la voix des canons assassins.

Quand les pâleurs de l’aube ont chassé les étoiles, Déjà sont disparus les brouillards et les voiles; L’horizon s’illumine à l’orient vermeil,

Sur le satin des fleurs le cristal des nuits tremble. — La cloche et les oiseaux vont célébrer ensemble La gaîté toujours belle et neuve du réveil.

Lorsque des cieux muets la volonté profonde Jette u i être de plus à l’arène du monde,

La cloche sonne encor : c’est un autre matin !

Vers le secret d en haut, sa musique en\olée,

Pour l’enfant qui survient dans la rude mêlée,

Doit sans doute implorer l’implacable destin.

Il est l’heure où tout luit. La rose qui se pâme,

Tend son front aux baisers de la céleste flamme;

Sur les floraisons d’or le soleil glorieux Répand à pleins rayons la chaleur généreuse. . . L’Angélus va jeter sa note harmonieuse Dans l’ébloùissement du midi radieux.

Les humains ont aussi leurs midis de lumière.

Dans l’opulence digne ou la pauvreté fière,

Quand deux coeurs amoureux, par un serment loyal, Joignent leurs avenirs dans la même espérance, L’airain, comme pour l’astre à l’apogée immense Clame aux échos lointains l’hosanna triomphal !

Voici l’heure où le vent s’apaise dans les branches.

Les colombes des bois, fermant leurs ailes blanches, Arrêtent, pour dormir, leur babil réjoui. . .

Dans la limpide paix du divin crépuscule,

C’est encore l’accent des cloches qui module Un adieu solennel au jour évanoui.

Quand nos sombres déclins touchent à leurs limites; Quand déjà la grande ombre envahit nos orbites Où l’éclair du regard éteint ses feux sacrés;

Pour scandei- le chagrin de ceux qui nous regrettent Et pour qu’au fond des cœurs des sanglots les répètent, Le glas gémit dans l’air ses adieux éplorés.

Planant sur la clameur sourde des multitudes,

Les cloches vont troubler les hères altitudes,

Pour pleurer nos chagrins dans les abîmes bleus;

Car l’azur est trop loin de la misère humaine,

Pour que, de notre voix impuissante, il apprenne Ce que la vie impose à nos cœurs douloureux.

Pendant bien des midis, pendant bien des aurores,

Et pendant bien des soirs, les mêmes bruits sonores Charmeront l’avenir. Et leurs vibrations Salueront les berceaux de leurs tendresses saintes,

Ou sur d’autres cercueils feront tomber leurs plaintes, Seules auront changé les générations !

Ainsi, tout notre orgueil à peine dure une heure,

Mais ce qu’il a créé dans cet instant, demeure Pour narguer la morsure outrageante du Temps ! Cloches ! nous enfermons dans vos flancs une idée Pour que votre harmonie en nos cœurs accordée, Redise notre extase aux échos éclatants.

Hélas ! nous nous taisons avant vous sur la terre.

Mais quand vous résonnez, ainsi qu’une prière,

Sur le recueillement de la foule à genoux,

Vous n’êtes que le bruit; nous sommes la Pensée !... Votre bronze sublime où notre âme est passée,

Ne peut parler à Dieu qu’en lui parlant de nous !

Sonnez!... Quand vos accents s’éteindront dans l’espace; Quand vous aurez subi le sort de ce qui passe Par l’instabilité des empires mortels;

Après votre néant, dans l’éther insondable,

Le souvenir ému de l’âme impérissable Apprendra votre gloire aux demains éternels !

Neige de Noël

Le soleil de décembre est disparu sans flammes.

Il neige. C’est Noël. Le mystère des deux Donne, en la grande paix du soir silencieux,

La blancheur à la terre et la lumière aux âmes.

L’onde qu’en pur cristal l’abîme constella,

Veut embellir la nuit de la très sainte fête;

C’est le rêve éthéré de l’espace, qui jette Sur les sombres vivants ce rayon d’au-delà.

Avec le flot lacté des plages éternelles,

Les anges sont venus ; ils veillent près de nous ;

Et le cœur attendri des croyants à genoux

Peut rythmer son extase aux frissons de leurs ailes.

Le tourbillon s’engouffre à pleine immensité;

Déjà, la terre a mis sa robe à blanche traîne;

Ville, fleuve, forêt, montagne, gouffre et plaine, D’innocence vêtus, sont prêts, Divinité !

Quand la goutte d’eau monte avec l’envol des nues, Jusqu’au sein glacial des sphères inconnues Dont le regard stellaire est l’unique témoin,

Elle se cristallise en fin duvet de cygne.

Mais, marquée au rayon d’un plus céleste signe,

La neige de Noël doit venir de plus loin.

Les lys majestueux que des soleils féeriques F ont fleurir sous les pas des groupes séraphiques,

Sont morts dans le jardin sans fin du pays bleu; Comme des fleurs d’en bas, qu’un jour sans astre afflige, Ils ont penché leur front expirant sur leur tige,

Quand ils ont vu partir le petit bébé Dieu.

Le trépas a laissé du ciel sur leurs pétales ;

Son souffle a respecté ces virginités pâles,

Car un rayon divin sur elles avait lui;

C’est donc du ciel qui tombe avec leur beauté morte, Éperdûment livrée au souffle qui l’emporte,

Dans l’orgueil de descendre en même temps que Lui.

Et les lys trépassés ont caché les épines;

Ils ont enseveli la pente des collines

Où, bientôt, le Martyr succombera trois fois;

Ils ont enveloppé, dans l’éclat froid des marbres,

Les oliviers, et les roseaux, et ces grands arbres Que les hommes pervers assembleront en croix.

Étale-toi, splendeur, entre le globe infime Où l’humanité rampe, et l’insondable abîme !

Croule aux quatre horizons, avalanche de lys !

Tombe, tombe toujours, pureté, tombe encore,

Pour que Ses yeux, demain, à leur première aurore, Retrouvent en notre ombre un peu du Paradis !

Tombe, tombe, cristal ! La paille de l’étable,

Entre le bœuf stupide et l’âne misérable,

Reçoit le corps frileux du grand Nazaréen.

Mais le Monde lassé du mensonge ancien,

Le Monde que remplit Son cœur et Son génie,

Le Monde est le berceau de l’Idée infinie !... Tombe, tombe, cristal ! Le vertige des cieux Déchaîne, cette nuit, tes prismes radieux Sur l’aube des pardons et sur la fin des haines,

Sur 1a, rédemption des faiblesses humaines,

Sur la miséricorde et la fraternité,

Sur l’espoir des mortels en leur éternité !... Drape-toi dans la neige immaculée, ô terre ! Pare-toi de candeur, pare-toi de lumière !

Les principes du Maître, enfin, te sont donnés. . . Sur le recueillement de nos fronts inclinés,

Tombe, tombe, cristal de la voûte profonde :

Il faut des langes blancs dans le berceau du Monde

Les deux Etoiles

Comme des oiselets fuyant les avalanches Et sous la tendre mousse abritant leur duvet,

A son premier repos le Bébé réchauffait

Ses pieds roses blottis dans le nid des mains blanches.

Front sublime incliné sur l’aurore de Dieu,

La Vierge contemplait le sommeil ineffable Du nouveau-né promis au monde misérable,

Et qui tremblait de froid dans la grotte sans feu.

Son être extasié tressaillait sous le charme;

Quand Jésus, s’éveiliant aux chants des séraphins, Ouvrit le rêve bleu de ses grands yeux divins,

Le bonheur maternel fondit en une larme.

Noël irradia dans deux astres nouveaux :

L’étoile des trois rois mages, céleste guide,

Et cette larme, étoile auguste, plus splendide Que l’éclat infini des nocturnes joyaux.

L’astre, éblouissement de l’ombre sans limite,

Au ciel oriental planait; son disque ardent,

Par delà les déserts roulait vers l'Occident,

Et les savants pensifs calculaient son orbite;

Mais comme la rosée aux pétales d’un lys Peut refléter l’aurore en son miroir d’eau vive,

Le pleur tremblant aux cils de la Petite Juive Reflétait tout l’orgueil des destins accomplis.

L’astre s'était paré de sa gloire stellaire Aux foyers de 1 espace, aux brasiers radieux D’où sont nés les soleils épars au sein des cieux Pour combler le néant de la nuit séculaire;

Mais, plus belle, la larme avait pris son cristal Aux candeurs, aux fiertés, à la douceur d’une âme, A l’attendrissement suave de la femme,

Aux palpitations d’un baiser virginal !

L’astre des rois venait du sidéral prodige Que notre esprit confond avec l’éternité :

Par les tourbillons noirs de l’Éther emporté,

Il s’était englouti dans l’effrayant vertige;

Mais le pleur émané de l’amour maternel,

D’une autre immensité rayonnement sublime, Descendait de plus haut que l’insondable abîme, Car le cœur d’une mère est plus grand que le ciel.

L ’ Aigle

Dans cette cage où des bourreaux l’avaient jeté, L’espérance faisait frémir ses grandes ailes,

Et sans que le malheur eût vaincu sa fierté,

Son regard convoitait les sphères éternelles.

Je mis fin à l’horreur de sa captivité;

Son âme illumina ses puissantes prunelles,

Quand, déployant l’ampleur de ses formes si belles, Il monta dans l’azur et dans la liberté. . .

Si ton cœur m’a gardé de la reconnaissance,

Tu peux payer bien cher ta simple délivrance,

Toi qui fuis maintenant vers les astres de Dieu !

Conquérant de l’espace, emporte ma mémoire ! Daigne m’associer à ton immense gloire,

Lorsque tu planteras dans le beau pays bleu !

Orgueil

Le regard des humains dans le gouffre s’abîme, L’immensité l’égare au sein du merveilleux; Mais, planant en l’abstrait, essor mystérieux, Leur esprit peut atteindre à l’horizon sublime, Puis qu’au delà des temps révolus emporté,

Il a deviné Dieu dans son Éternité.

Les chercheurs d’or

Ambitieux poussés par une même faim,

Urbain au geste cligne et voyou de la rue,

Racaille, paysan qui laisse sa charrue,

Us vont dans l’ignoré défier le destin.

Sous un ciel sans soleil poursuivant son chemin, Au milieu de 1a. plaine inquiétante et nue,

C’est peut-être à la mort que court cette cohue Ruée aveuglément à son espoir lointain. . .

Affamés qui jouez contre l’or votre vie,

Foule dont l’âme avide au gain est asservie, Arrêtez-vous devant l’exemple du passé !

Mesurez jusqu’au bout l’immense et blanc suaire, Écoutez la chanson que la bise polaire Souffle à travers les os jonchant le sol glacé !

Vive la C anadienne

Dans maint pays, la voix du peuple entonne L’hymne national pour fêter la couronne,

Ou la révolte, ou le sinistre airain

Qui gronde et tue en la sanglante plaine.

Plus poétique est notre gai refrain :

Vive la Canadienne !

Nous préférons chanter sur des rythmes joyeux,

Parmi tant de bonheurs que le sort nous enlève,

Le charme délicat et troublant des beaux yeux Qui planent sur notre âme en y versant leur rêve,

Et, dans l’ombre morose étincellent pour nous;

Ils semblent refléter, aux feux de leurs prunelles,

De nos soleils absents les splendeurs immortelles, Vivent la Canadienne et ses jolis yeux doux !

Restés Français par la galanterie,

Ensemble nous fêtons la femme et la patrie.

Si la vertu n’est pas un vague mot,

Notre chanson n’est frivole ni vaine;

Et l’avenir le prouvera bientôt . . .

Vive la Canadienne !

Pour saluer l’orgueil des drapeaux outragés

Qui flottent, solennels, dans les grands jours de fièvre,

Elle sait l’art des chants tragiques ou légers;

Et les fiers souvenirs frissonnent sur sa lèvre.

Nous mettons un espoir sublime à ses genoux,

Car c’est en bon français qu’elle nous dit : Je t’aime... Entre ses bras divins s’écrit notre poème.

Vivent la Canadienne et ses jolis yeux doux !

Nos conquérants ont flétri leur histoire.

Aussi, le justicier qui mesure la gloire Des nations et leur iniquité,

Saura venger notre sœur acadienne Au tribunal de la postérité. . .

Vive la Canadienne !

Ils ont fait arracher, magnanimes vainqueurs, L’amoureux à la vierge, et l’époux à la femme,

Et l’enfant à la mère; ils ont brisé des cœurs.

Ils ont, pour effrayer l’opprimé qui réclame,

Dressé des échafauds et forgé des verrous.

Mais ce n’est pas assez pour qu’une France tombe !

Ils ont en vain creusé dans leur nuit notre tombe. Vivent la Canadienne et ses jolis yeux doux !

En supprimant notre langue à l’école,

Ils ont cru vers leur port fausser notre boussole; Ils ont pensé pouvoir briser le sceau Éblouissant de la patrie ancienne,

Que nous portons au front dès le berceau.

Vive la Canadienne !

Qui donc empêchera, dans les roses printemps,

Les jeunesses qui vont jaser sous les érables, D’échanger en français, à l’aube des vingt ans,

Les éternels serments des amours périssables.

Une école demeure : ils se rappellent tous Les mots harmonieux des tendresses premières,

Quand ils sautaient, bambins, sur les genoux des mères. Vivent la Canadienne et ses jolis yeux doux !

Moins que jamais Dotre horizon est sombre.

Le sol natal est vaste et nous gagnons en nombre; Malgré ceux-là qu’une terre d’exil

Vers l’industrie et l’aventure entraîne,

Chaque an de plus amoindrit le péril.

Vive la Canadienne !

Notre sol, aux vainqueurs le travail le reprend :

Le Canadien, soldat de la sublime guerre Qui vainc la forêt vierge, est le vrai conquérant;

Il arrache la vie aux trésors de la terre.

Dans ces rudes chemins la femme suit l’époux ;

Elle va près de lui, simple, héroïque et pure, Demander l’avenir à la grande Nature.

Vivent la Canadienne et ses jolis yeux doux !

Sur les sentiers où vont nos destinées Combien de pauvres fleurs hélas ! gisent fanées; Mais il en est dont les grands vents du Nord N’ont pas terni la beauté souveraine :

Nous saurons bien les ravir à la mort. . .

Vive la Canadienne !

Fils d’Albion ! Dieu mit des obstacles sacrés Devant nos cœurs français qui narguent les conquêtes. Notre peuple, jamais vous ne l’engloutirez Dans l’océan vorace où grondent vos tempêtes.

Vous n’étoufferez pas, sous un jargon jaloux,

La langue maternelle, élégante et sonore !

Vous n’éteindrez jamais l’astre de notre aurore :

La Canadienne aux beaux yeux doux !

Crémazie

0 Crémazie ! ô sombre destinée !

O dur exil ! ô tombe abandonnée ! . .

Par la Vie et la Mort Tu fus trahi; car même dans ta cendre, Le Canada n’a daigné te défendre Contre le sort.

Nous te laissions languir aux gémonies Malgré tes chants, malgré les harmonies Que ta voix modula;

Mais une basse et dégradante offense A cravaché notre reconnaissance,

Et nous voilà !

C’est plus qu’un nom, c’est toute la Patrie Que le transfuge insulteur a flétrie Avec ton souvenir;

C’est sur nos cœurs indignés que retombe Ce que l’injure a vomi sur ta tombe Pour l’avilir.

O trépassé ! pour toi la Terre est tendre En te donnant de ne pouvoir entendre La voix des renégats ;

Mais par delà les vagues en démence,

Le cri d’un peuple, au fond, du noir silence Tu l’entendras !

Ce vers sublime accordé sur ta lyre,

Que le drapeau de Carillon inspire Au vieillard- à genoux,

Nous le clamons à ta grande poussière :

« Vous qui dormez dans votre froide bière, Réveillez-vous ! »

Assez longtemps, poète, ta mémoire A reposé dans uoe paix sans gloire,

Sous le laurier fané

Voici venir l’aurore grandiose !

Réveille-toi pour ton apothéose :

L’heure a sonné !

Le premier parmi nous, aux voûtes souveraines Il a plané, le front perdu dans les éclairs ;

Il a fait résonner la fierté des beaux vers Dans le ciel constellé des gloires canadiennes.

Et sur notre Parnasse il reste le plus grand Par la forme énergique et la haute pensée Qui voltige, amplement limpide et cadencée, Du frisson triomphal au sanglot déchirant.

Attentif à l’écho de nos magnificences,

Il a, du drapeau blanc déroulant les vieux plis, Salué la splendeur morte des fleurs de lys,

Et sa Muse a pleuré sur nos désespérances.

Et comme avec l’épée altière des aïeux Il a taillé son œuvre à même notre drame ;

Tout le rêve d’un peuple a tenu dans son âme Pareille au lac géant qui reflète les cieux.

Plus tard, il s’est ému devant le Tricolore,

Étant de ces vaillants et fidèles soldats

Dont l’amour filial ne se mesure pas

Aux teintes du drapeau que la Patrie arbore.

Les siècles, de son nom devront se souvenir,

Si la fatalité nous ravit à la gloire;

11 fait revivre en nous les grandeurs de l’histoire,

Et nous vivrons par lui dans l'immense avenir.

Souvent, au cours de l’âge, une voix inspirée Qui vibre, seul écho d’un peuple enseveli,

Réveille, au fond des temps comme au fond de l’oubli, Le passé de ce peuple et sa langue sacrée.

Nous l’aimons pour les chants auxquels il préluda,

Pour le verbe qui vit quand meurent les empires,

Nous dont le cœur français palpite au son des lyres, Nous l’aimons pour la France et pour le Canada !

Le rêveur s’endormit, emporté par ses ailes Dans les vertigineux lointains de l’Idéal,

Et tomba brusquement, sur le pavé banal Brisant à tout jamais son bandeau d’étincelles. . .

Il a sombré dans les abîmes d’une loi Qui punit l’imprudence et sauve l’infamie, Naufragé ballotté sur une onde ennemie Où la ruse est boussole avant la bonne foi.

Il s’est, devant la honte, enfui dans la misère. Du même coup, le sort l’a deux fois exilé, Puisqu’au scintillement de l’azur étoilé Sa Muse pour toujours a fermé sa paupière.

Toute l’affliction, tout le deuil, tout le fiel De sa tragique fin l’a rendu vénérable;

Non moins que le génie au souffle impérissable, La profonde douleur l’a rapproché du ciel !

Les bords du Saint-Laurent reverront le vieux maître, Car nous joindrons bientôt, pour le faire renaître,

La majesté du marbre à l’éternel airain.

Pour qu’il ne souffre plus et jamais ne s!envole,

Nous le scellerons bien dans le double symbole De l’airain qui demeure et du marbre serein.

Quand il sera debout, si parfois la poussière Que soulève le vent des grands chemins, altère L’éclat des traits de bronze ou du blanc piédestal, L’aube compatissante aux splendeurs profanées, Avant que l’astre roi n’éveille les journées,

Lavera cet affront dans son divin cristal.

Et dans l’immensité de notre âme fervente,

Nous lui ferons une autre aurore éblouissante Dont les pleurs laveront les taches du passé.

Sur sa gloire, à nos yeux déjà marmoréenne,

Comme sur la statue où l’aube en pleurs s’égrène Quelque chose de pur aura tout effacé.

Immobile à jamais dans sa noble attitude,

Nous le dresserons haut devant la multitude, Entre le Mont-Roval et le fleuve géant;

Ainsi que dans son œuvre effleurant les nuages, Il faut qu’il apparaisse au long regard des âges, Enfin maître du sort et vainqueur du néant.

Nous irons contempler, par un matin de fête,

Le soleil des grands jours auréolant sa tête, Comme d’un diadème auguste de clarté;

Et tout émus d’avoir compris le sens des choses, Nous connaîtrons l’orgueil de couronner de roses Un front couronné d or par l'immoitalité !

Georges- Etienne Cartier

Cartier ! ta combattis toujours franc et sans dol;

La majesté du temps sur ton rêve est passée ;

L’avenir connaîtra ta profonde pensée,

Car dans l’azur des cieux ta gloire a pris son vol !

Maintenant que l’Histoire a flagellé l’Envie Dont la lèvre hideuse affligea ta fierté,

Élève sur l’autel de la postérité,

En leçon pour nos fils, l’exemple de ta vie.

Grand cœur que l’idéal a fait seul palpiter Plus haut que l’intérêt matériel de l’heure,

Dans le temps écoulé ton œuvre qui demeure Nargue les fronts étroits qu'il te fallut dompter.

Sur nos frères lointains quand l’injustice tombe, Puisse ton souvenir nous mener au combat,

En ces jours de bassesse où plus d’un renégat Ose se réclamer de ton cœur sur ta tombe !

Sous tes traits, ô grand homme, à la face du ciel,

C’est l’antique droiture et la chevalerie,

L’honneur, le dévouement, c’est toute la patrie Qu’un sculpteur fixera dans le bronze éternel !...

Muse, clame son nom dans tes apothéoses !

Que tes rayons soient doux à sa pierre, ô soleil ! Enfants, par vos chansons, allégez son sommeil ! Hommes, brûlez l’encens ! Femmes, jetez des roses

A Victor Hugo

Maître, comme il revient souvent, l’anniversaire Des monarques puissants dont le règne éphémère, Après quelques printemps, au tombeau doit finir !. Il faut qu’un siècle passe avant que nous revienne Ton jour de fête, ô roi de la pensée humaine Dans l’immense avenir !

Il suffit, pour marquer la fuite des années S’engouffrant, dans l’abîme avec nos destinées,

Qu’un monde, par un astre en l’éther emporté,

Ait parcouru l’ellipse où son disque s’engage.

Mais les ans sont trop courts : les siècles comptent l’âge De l’immortalité !

Te voici donc au seuil de ton apothéose;

Un autre temps redit la chanson grandiose Que sur la lyre d’or ton génie accorda.

L’Océan a clamé ton nom à notre plage;

Puisse sa grande voix te rapporter l’hommage Du lointain Canada »

Et si notre vivat aux bravos se marie,

C’est que nous chérissons la langue et la Patrie Que tu couvres de gloire avec tes chants vainqueurs : C’est bien ton verbe noble à la mâle cadence Qui vibre dans nos voix, c’est bien ta noble France Qui vibre dans nos cœurs !

Malgré les faibles sons d’une lyre inhabile, Nous voulons célébrer ton œuvre indélibile, En des vers fugitifs que guette le néant, Pardon, si notre Muse, ô maître, ambitionne Cet orgueil d’élever sa modeste couronne Jusqu’à ton front géant !

Sonnet à Lamartine

Tu planas sans fatigue à la voûte infinie, Comme sur notre nuit un astre radieux,

Toi qui fus le plus noble, et modulas le mieux Hosanna triomphal et plainte d’agonie !

Frémissante d’extase, ou pleurant les adieux,

Ta muse, en nous versant l’enivrante harmonie, Nous entraîne au vertige éblouissant des cieux, Dans la pleine lumière où brilla ton génie !

Tu nous fais oublier les coups du sort amer Pour rêver ton grand rêve, envolés dans l’éther Sur les ailes d’azur des strophes cadencées !

Poète aux chants divins ! à jamais vibreront

Dans les voix tes beaux vers, dans les cœurs tes pensées

Car l’Immortalité couronnera ton front !

Les deux poètes

Les derniers visiteurs sortaient du cimetière. C’était à l’heure calme où le soleil s’endort : Avant de s’engloutir dans son lit de lumière, 11 avait embrasé le ciel de Thermidor.

Le saule que Musset réclama sur sa pierre Épanchait de verts pleurs au sein des rayons d’or, Et le chant d’un bouvreuil, ainsi qu’une prière Pour les ensevelis, vibrait dans le décor.

Cependant que l’aëde, au milieu du silence, Mélodieusement modulait sa romance,

Je me suis arrêté, pensif, près du tombeau.

Et mon cœur confondit les deux chantres sublimes, Le poète des Nuits et le petit oiseau. . .

Rêve ! qui peut sonder la sphère où tu t’abîmes ?

Les trois Maj estes

A mon illustre maître Gérôme Ecrit au bas d’une, gravure représentant son chef -d’oeuvre, “Les Deux Majestés."

Lion au front puissant, père de ce lion Qui regarde, étonné, le soleil disparaître;

Toi qui prêtas ton aide à la construction Du temple néo-grec, et devins son grand-prêtre;

Toi qui sais pénétrer en pleine passion Des âges révolus, et les fais comparaître Devant les temps futurs; infatigable maître Qui hausses d’un degré ta haute nation;

Toi qui, sur l’Art divin, as fait glisser le voile, Pour nous montrer ton ciel immense à découvert, Salut ! — Trois Majestés ennoblissent ta toile. . .

Entre l’Imperator farouche du désert Et l’éblouissement de la voûte infinie,

Je te vois resplendir, majesté du Génie.

A Th éodore Botrel

Hommage de la jeunesse canadienne.

Barde sublime et fier que la grâce accompagne,

Nous t’aimons pour l’honneur de la vieille Bretagne, Pour le rayonnement de son nom vénéré Que tu vas répandant partout, de grève en grève; Nous t’aimons pour la gloire immense de ton rêve Épris d’un Idéal à tout jamais sacré !

Le héros dans tes chants retrempe son courage;

La veuve, en te lisant, n’achève pas la page Où vibrent des frissons, des cris et des sanglots;

La tendre fiancée à qui ta lyre verse

Plus d’amour, te bénit; et le pêcheur se berce

Au rhythme de tes vers comme au roulis des flots.

Quand tu nous parleras des menhirs et des chênes,

Les souvenirs troublés des visions lointaines Qui portent du granit l’inaltérable sceau,

A nos yeux surgiront, par delà les années. . . Rends-nous en gerbes d’or toutes nos fleurs fanées ! Chante ! car nous voulons revoir notre berceau !

Chante ! Nous entendons les sons confus et vagues Des bardes d’autrefois, par la plainte des vagues Redits à l’infini. . . Qui de nous, sans frémir,

Dans le tourment des jours évoquant son enfance, Reconnaîtrait soudain la naïve romance Qu’on fredonnait tout bas, le soir, pour l’endormir ?

Réveille longuement notre écho monotone Aux accords variés de la chanson bretonne;

Et quand, malgré les cœurs qui te veulent ici,

Tu reverras Port Blanc, si le marin sans crainte,

Le pauvre paysan ou la fileuse sainte T’interrogent sur nous, répète-leur ceci :

Chevaliers défenseurs des causes éternelles,

Nous sommes, comme vous, obstinés et fidèles;

Le drapeau de Montcalm, un jour, nous dit adieu, Mais nous restons Français, en dépit des conquêtes, O Bretons ! qui, malgré le siècle et ses tempêtes, Aimez encor le Ciel et croyez au bon Dieu !

Musa te defendet

à Albert Lozeau

Devant l'iniquité du destin qui t’accable,

Ton âme, habituée aux lumineux sommets Du royaume de l’Art et de l’impérissable,

Trop hère pour pleurer, triomphe désormais;

Car les beaux vers font trêve aux désespoirs muets Qui mettent plus de nuit au front du misérable,

Les vers harmonieux endorment les regrets,

Comme le bruit des flots qui meurent sur le sable. . .

O victime du sort ! regarde l’avenir :

Puisque ton cœur chanta, sur ce lit de martyr,

Sans connaître jamais l’amertume ou l’envie,

Tu seras défendu par le grand spectre ailé Qui veille en l’infini de l'azur étoilé;

L’Éternité saura te venger de la vie !

La Conférence Interrompue

à Marcel Dugas

Avant que la sublime aurore de l’histoire Auréole leurs fronts par la Muse ennoblis,

Nos aëcles en vain luttent dans la nuit noire Dont le morne linceul les couvre de ses plis.

Merci d’avoir, au seuil des injustes oublis, Pieusement tressé pour honorer leur gloire, Le laurier solennel, les roses et les lys Sur l’emblème sacré de la lyre d’ivoire !

Bon jardinier d’Athène, avec ces rares fleurs Vous tendiez en hommage aux discrètes douleurs La douce pâquerette et la divine sauge. . .

Mais voilà que, grognant, s’éveillèrent soudain Ceux qui dorment si mal au fond du cœur humain, Car vous aviez jeté des perles dans leur auge.

Du blanc , de l’azur et du rose

Pour orner l’or fin de son médaillon, Grand’mère demande un portrait de Rose, Mais la belle enfant, moins qu’un papillon Nous ferait l’honneur d’un semblant de pose.

Puisque j’ai garni ma palette en vain,

Je voudrais, aux sons berceurs de la lyre,

Le front inspiré par l’art souverain,

En des strophes d’or chanter son sourire.

Et ma plume, hélas ! ne saurait fixer Ces traits dont l’image en mon âme reste, Car mon style obscur ne peut enchâsser Dans le verbe humain la beauté céleste.

Non ! pour réussir en vers ce portrait,

Pour prêter la vie à ce frais mélange De pureté rose et blanche, il faudrait Une plume prise à l’aile d’un ange.

Bonne grand’maman, si vous voulez voir Votre Rose peinte, à l’heure où le soir Avec le sommeil descend sur la Terre, Dites-lui ceci : — « Ferme ta paupière Et ne bouge plus, comme si dodo Sur tes jolis yeux mettait son bandeau. Te voyant ainsi, plus faible et plus belle,

Sur toi ton bon ange étendra son aile Toute grande, afin de te garder mieux Contre l’Esprit noir et mystérieux.

Lors, en tapinois, sans bruit et bien vite,

Dérobe au satin léger qui t’abrite

Une plume. . . Prends ! sans peur d’offenser

Ton aîné du Ciel; on ne peut blesser

Les anges qu’au cœur : ils n’ont de la peine

Au fond de leur âme auguste et sereine,

Que si leurs amis les petits enfants Ont de gros chagrins ou font les méchants . . Mets le blanc trésor sous la blanche toile De ton oreiller : un rayon d’étoile Viendrait le chercher. Ce que tu voudras, Avec ce joyau demain tu l’auras. . .

Bonne nuit !... Ton ange attend ta prière Avant de dormir, ferme ta paupière. »

Dans le tiède nid de son doux sommeil,

Si Rose demain retrouve, au réveil,

La plume arrachée à l’aile divine Sur laquelle un flot de rosée en pleurs Mêle des éclats perlés aux pâleurs De la noble hermine,

Toutes ces clartés pour vous décriront Les neiges du cœur, le marbre du front,

Et la gamme blanche égrenant ses notes Sur le col de cygne où la pureté Met de blancs frissons, et l’émail lacté Nacrant les quenottes.

Le pétale pris au grand lys ailé,

A pu sillonner l’azur constellé Dont la majesté l’a baigné de gloire;

Et, dans le nocturne éblouissement,

Des rayons de lune ont pieusement Argenté sa moire.

Aussi dira-t-il combien le cristal De l’iris est bleu, sur quel idéal De limpidité s’ouvre la prunelle,

Et par quel effet du mystérieux Il fait clair de lune au fond des beaux yeux De mademoiselle.

L’aile interrompait son cours vers le sol Pour illuminer plus longtemps son vol Au rayonnement des apothéoses.

Il faut le miroir de ce souvenir Qui dans les levants vit s’épanouir Les nuages roses,

Pour énumérer tous les incarnats Nuançant l’oreille aux plis délicats Où la mèche d’or librement se joue,

Et, sans les meurtrir sous des mots trop lourds, Décriie la lèvre et le fin velours De la rose joue.

Le fragment sacré, dans l’éther sans fin A porté l’essor du fier séraphin,

Parmi des froufrous d’ailes éperdues.

Ayant pu sonder le mystère bleu,

Mieux qu’un astre ouvrant son grand œil de feu Sur les étendues,

Il saura parler d’un autre infini

Pour nous révéler le foyer béni

Dont le cœur de Rose a gardé la flamme. . .

Et nous comprendrons le rêve enchanté Qui doit voltiger dans l’immensité De sa petite âme.

Premier Amour

Nous nous étions connus tout petits à l’école. Comme son père était de mon père voisin,

Nous partions tous les deux sac au dos le matin. Nos têtes s’encadraient d’une même auréole.

Dans la rose candeur du sourire enfantin,

Nous étions bons amis. Quand les flots du Pactole Roulaient chez l’un de nous, par hasard, une obole, Nous divisions toujours en deux parts le festin.

Souvent, aux lendemains de mes fainéantises,

Me laissant consulter en route son devoir,

Elle sut m’épargner l’horreur du cachot noir.

Moi, je grimpais pour elle à l’arbre des cerises,

Pour elle je pillais la vigne et le pommier,

Et je la défendais comme un bon chevalier.

Plus tard, à l’âge d’or où dans notre poitrine Vibre l’enchantement des frissons amoureux, A l’âge où l’on s’égare au fond des rêves bleus, Sans songer à demain et ce qu’il nous destine,

Sous les érables du grand parc, à la sourdine, Nous nous cachions, loin des oreilles et des yeux, Et, son front virginal penché sur mes cheveux, Ensemble nous lisions le divin Lamartine.

Oui ! nous a vons vécu l’âge de nos seize ans Où le cœur entend mieux ce que la lyre exprime, Parmi les vers d’amour frappés au coin sublime.

Oui ! nous avons connu les baisers innocents, Sur le lac de cristal que la nacelle effleure, Devant le livre ouvert à la page où l’on pleure.

Comme ils coulaient heureux ces beaux j ours d 'autrefois ! Comme nous nous aimions avec nos âmes blanches !. . Dans les sentiers discrets émaillés de pervenches Qu’épargnaient en passant ses brodequins étroits,

Nous allions écouter l’harmonieuse voix Des souffles attiédis qui chantaient dans les branches ; Nous mêlions au murmure infini des grands bois L’écho de nos serments et de nos gaîtés franches.

Fervents du clair de lune et des soirs étoilés, Nous allions réveiller les nénufars des plages, Inclinant sur les flots leurs corps immaculés.

Et nous aimions unir nos riantes images

Aux scintillants reflets des milliers d’astres d’or,

Dans l’immense miroir du Saint-Laurent qui dort.

La Mort de R ose

Rose est morte ! La fleur de sa lèvre est fanée.

Oh ! le cortège en cette allée où les lilas,

Témoins de notre amour au printemps de l’année, Penchaient sur son cercueil leur front lourd de verglas

Rose est morte ! Ses yeux ont éteint leurs éclats : Nul astre désormais guide ma destinée.

Seule en le grand désert mon âme abandonnée Entend sonner l’adieu funèbre de son glas.

Rose est morte ! Le glas vibre en ma souvenance; Les larmes de l’airain tombent dans le silence Effrayant qui remplit la morne paix du soir.

Sonne ! ô glas, pour scander les plaintes de ma lyre ! Sanglot de bronze, ô glas qu’évoque mon délire,

Tu peux gémir, car dans mon cœur est mort l’espoir !

Ce qui demeure

Vers accompagnant l’entoi d’un portrait

Voilà votre portrait. C’est votre grâce altière,

C’est votre beauté grecque, en la pâle lumière Filtrée à travers l’or d’un vieux vitrail flamand;

De longs et chauds rayons caressent doucement Votre lèvre entr’ouverte où flotte la parole,

Et font de vos cheveux une blonde auréole;

L’étincelle amoureuse illumine vos yeux,

Vos yeux doux et troublants, vos yeux mystérieux Dont le regard se perd dans l’infini du rêve.

Hélas ! pourquoi faut-il qu’un vent fatal enlève Sur les fronts adorés la splendeur des vingt ans,

Et qu’un simple portrait résiste plus longtemps Que la forme vivante à l’affront des années ?

Si vous les regrettez vos splendeurs profanées,

Comme aux beaux jours d’antan vous pourrez les revoir Sur votre vieux portrait, ainsi qu’en un miroir,

Quand la griffe de l’âge aura creusé vos rides.

Et quand viendra la nuit dans vos orbites vides, Triomphant du suprême outrage de la Mort, Par votre vieux portrait vous serez belle encor.

Mais les choses aussi souffrent cle la vieillesse :

Les purs diamants noirs de vos yeux de déesse,

Sur la toile brunie éteindront leur éclat.

Puis le Temps, poursuivant le fatal attentat,

Couvrira lentement de son immense voile Votre image effacée. . . et le lambeau de toile Au lointain avenir ne vous montrera plus.

Alors, malgré l’envol des siècles révolus,

Vous resterez encore aussi belle, Madame,

Car vos traits sont gravés pour toujours dansmonâme!

M ortuae, Mo riturus

Éternel souvenir d'une époque trop brève,

Tu m’as bien fait pleurer ! — Au bord du lac dormant, Jouvenceaux, nous avions, dans l’ivresse du rêve, Engagé nos deux cœurs par un même serment.

Mais la Mort a tué le fol espoir qui ment —

Elle a signé pour nous l’irrévocable trêve Sans pouvoir conjurer ton doux enchantement,

O vainqueur de la tombe, amour que rien n’enlève !...

Un serment fait par elle et lu dans ses grands yeux,

Va plus loin que ia vie et que le cimetière;

Il sonna donc en vain, le glas de nos adieux !

Éva ! pour que mon âme, au réveil de lumière,

Ne fasse pas rougir votre front radieux,

Souvenez-vous ! priez, bel ange, dans les deux !

D ans le lointain

Je sais combien vaine est l’image Que l’illusion du décor Prête au fantastique nuage,

Dans le lointain des couchants d'or

Je sais pourquoi la lune est pâle Et pleure des bonheurs enfuis,

Ainsi qu’une larme d’opale,

Dans le lointain des tristes nuits;

De l’abîme écartant les voiles,

Je puis lire, en lettres de feu,

Qu’il n’est pas de fin aux étoiles, Dans le lointain du pays bleu;

Mais je n’ai pas compris votre âme Et ses frissons mystérieux,

Quand j’ai voulu lire, Madame, Dans le lointain de vos beaux yeux.

Larmes d’en haut

Vous portiez à ce bal les deux plus belles roses; En les entrelaçant dans l’or de vos cheveux, Naïf, je leur avais confié les aveux Lâchement retenus entre mes lèvres closes.

Vous en avez flétri l’éphémère splendeur Dans l’étourdissement des valses enivrantes, Et leur âme a mêlé ses ondes odorantes Aux sons harmonieux du violon rêveur.

Et puisque, désormais, leur beauté disparue Ne pouvait à la vôtre ajouter d’apparât,

Je vous vis les livrer aux hasards de la rue Comme un vil oripeau qui perdrait son éclat.

Vous n’auriez pas jeté du rêve aux gémonies,

Si vous aviez compris ces messagers des cœurs !... Combien d’illusions, à tout jamais bannies,

Roulèrent au trottoir avec les pauvres fleurs !...

Dès qu’aux premiers rayons l’aurore ouvrit ses portes, J’allai les recueillir; le frimas matinal Émaillait leurs débris de larmes de cristal :

La nuit avait pleuré sur les deux roses mortes.

Fantaisie

Voici les jours où les pommiers S’éveillent dans leur neige rose; L’aube des soleils printanniers Caresse la splendeur des roses; L’azur immaculé des deux,

Par l’onde calme est reflété. . .

Et les beaux oiseaux amoureux Vont chanter.

Voici les soirs où le verglas Alourdit la grâce des branches : La tige souple des lilas Sous le fardeau tristement penche; Dans l’air glacial et brumeux On entend l’aquilon gémir. . .

Et les petits oiseaux frileux Vont souffrir.

Voici les nuits où l’ombre éteint Tout ce qui brille sur la terre;

L’aile de l’aveugle destin Palpite dans le noir mystère.

Quand sonne l’heure des adieux, Le même sort vient tout flétrir. . .

Et les oiseaux mélodieux Vont mourir.

Chanson

Les aigles ont des ailes Pour enivrer d’azur leurs libres majestés;

Pour mettre plus de feu céleste en leurs prunelles Et pour régner en paix dans les immensités,

Les aigles ont des ailes !

Les anges ont des ailes Pour planer au chevet des enfants endormis;

Pour emporter, du fond des splendeurs éternelles, Des auréoles d’or à leurs petits amis,

Les anges ont des ailes !

Les âmes ont des ailes Dans l’essor infini, pour immortaliser L’éphémère frisson de nos amours mortelles; Api’ès l’adieu suprême et le dernier baiser,

Les âmes ont des ailes !

Traductions d’Horace

A Leuconoè

(Ode XI, liv. I)

Leuconoë, ne cherche pas à deviner

Quelle fin les dieux ont bien pu nous destiner :

Le savoir ne ferait le bonheur de personne; N’interroge pas les calculs de Babylone.

Oh ! qu’il serait préférable de s’incliner,

Quoi qu’il arrive, soit que le ciel nous accorde De revoir plusieurs fois les neiges de l’hiver,

Soit que celui qui maintenant brise la mer Tyrrhénienne sur le môle qui la borde,

Ait été le dernier marqué par J upiter.

Crois-moi, filtre tes vins; que ton âme assagie Mesure ses espoirs au cours bref de la vie !... Tandis que nous parlions, le Temps jaloux a fui : Sans croire au lendemain, saisis-toi d’aujourd'hui.

A Lollius

(Ode IX, liv. IV)

Modulés sur un rythme à nul autre emprunté,

Mes chants retentiront dans la postérité;

L’Aufide l’a promis à mon heureuse aurore :

Je suis né près des flots dont le fracas sonore,

Dans le déclin des jours par la brise emporté,

Des horizons lointains emplit l’immensité.

Pindare, Simonide, Alcée et Sthésicore Ne sont pas oubliés, malgré qu’au premier rang, Homère, le plus vieux, soit aussi le plus grand;

Les vers d’Anacréon nous ravissent encore,

Et Sapho vit toujours : le frisson pénétrant Qu’elle imprima jadis aux cordes de sa lyre,

Fait vibrer en nos cœurs son amoureux délire.

D’autres femmes qu’ Hélène ont brûlé dans leur chair Éprise d’un amant pour sa riche parure,

Pour sa nombreuse suite, ou pour sa chevelure.

Plus d’un habile archer vécut avant Teucer.

Le beau ciel d’Illion pleura plus d’un pillage,

Avant que Deiphobe et le farouche Hector Fussent tombés blessés dans le sanglant décor,

En voulant disputer au honteux esclavage Leur épouse pudique et leurs petits enfants.

Autant que Sthénélus, autant qu’Idoménée,

Pour ses exploits guerriers plus d’une âme bien née D’un poète sacré mérita les accents,

Car Mars faisait briller sa divine étincelle Aux glaives des héros, avant Agamemnon;

Mais la Muse loin d’eux ayant ouvert son aile,

Ils se sont engloutis dans la nuit éternelle,

Oubliés pour toujours, sans regrets et sans nom.

Le brave mort dont nul ne garde la mémoire, Diffère, hélas ! bien peu du lâche enseveli.

Je ne souffrirai pas que l’envieux oubli Dérobe impunément tes vertus à la gloire;

Je ne manquerai pas de clamer dans mes vers Ton grand nom, Lollius, toi dont l’âme éclairée Plane sur les faveurs du sort et ses revers.

Tu vis indifférent à l’immonde curée De l’or qui corrompt tout, et tu sais châtier L’avarice et le vol. Juge bon et fidèle,

A plus d’un consulat ta droiture t’appelle,

Toi qu’on vit repousser avec un front altier Les coupables et leurs cadeaux, toi qui préfères L’honneur à l’intérêt, toi qui, victorieux,

Te redressas devant les factions grossières Voulant te résister. Des bienfaits que les dieux Ont daigné t’accorder tu profites en sage.

Comme loin de l’argent tu cherches le bonheur,

La dure pauvreté n’abat point ton courage.

Plus que la pâle Mort craignant le déshonneur,

Tu donnes cet exemple à mainte âme flétrie : Mépriser les dangers pour servir la Patrie.

A Dellius

Souviens-toi, Dellius, dans l’épreuve et la peine, Dans les félicités que le sort peut offrir,

De conserver une âme également sereine,

Car il te faut mourir;

Soit que ton cœur, sans trêve ait langui de tristesse, Soit que, loin des tracas, tu te sois réjoui,

Buvant, couché sur l’herbe en des jours de liesse, Le Falerne vieilli.

A l’ombre hospitalière où frémit la ramure Du peuplier d’argent et du pin orgueilleux,

Au bord de ce ruisseau fugitif qui murmure Dans son lit sinueux,

Ordonne d’apporter les parfums et l’amphore,

Et du riant rosier les éphémères fleurs,

Heureux vivant ! tandis que le permet encore Le noir fil des trois Sœurs.

Il faudra le quitter ton domaine splendide,

Ta villa que le Tibre arrose de flots d’or Il faudra la quitter ! Un héritier avide Comptera ton trésor.

Qu’importe que tu sois issu de race infime Ou riche et descendant de l’antique Inachus,

Ou bien sans autre toit que l’azur, ô victime De l’implacable Orcus !

Nous sommes tous poussés au même précipice;

Car, de l’urne sorti, notre destin mortel Nous jette tôt ou tard dans la barque qui glisse Vers l’exil éternel.

A Sestius

(Ode IV, liv. I.)

Le Zéphir a chassé du ciel les noirs nuages;

On a remis à flot les carènes des plages :

Le rigoureux hiver fait place au doux printemps. Déjà, le laboureur ne veille plus à l’âtre,

Et le libre troupeau gambade autour du pâtre;

La blancheur du frimas n’attriste plus les champs. Sous le croissant d’argent, les Nymphes jamais lasses Dansent d’un pied léger, en se joignant aux Grâces; C’est Vénus qui les guide : elle conduit le jeu Voluptueux et doux de leur taille flexible.

Les Cyclopes sont prêts pour leur travail pénible, Cependant que Vulcain met les forges en feu.

C’est bien à cette époque heureuse de l’année Qu’il sied de parfumer sa tête couronnée,

C’est maintenant qu’à Faune il convient d’immoler L’agnelle ou le chevreau, selon qu’il le préfère,

Sous les arbres sacrés, quand leur ombre légère Vient sur le dieu rieur doucement s’étaler.

La pâle Mort, au palais comme à la chaumière Heurtant avec le pied d’une égale manière,

Confond le misérable et le roi tout puissant.

Opulent Sestius ! notre brève existence Nous défend d’escompter une grande espérance;

A nous donc de saisir le bonheur en passant. Bientôt, la froide nuit que le séjour des Mânes Recèle en son horreur, pèsera sur nos crânes,

Car Pluton nous attend dans l’antre du destin; Quand une fois pour nous ses portes seront closes, Nos fronts ne ceindront plus la couronne de roses, Tu n’admireras pas avec ton œil éteint,

La tendre Lycidas dont brûle la jeunesse,

Nous ne connaîtrons plus les heures d’allégresse Où nous tirons au sort un roi pour le festin.

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