LE CAP TRINITÉ
Ce rocher qui de Dieu montre la majesté,
Qui dresse sur le ciel ses trois gradins énormes, Et verticalement divise en trois ses formes,
Il mérite trois fois son nom de Trinité.
Son flanc vertigineux, creusé de cicatrices
Et plein d’âpres reliefs qu’effleure le soleil, Aux grimoires sacrés de l’ Égypte est pareil, Quand l’ombre et la lumière y mêlent leurs caprices.
Les bruns, les gris, les ors, les tendres violets,
À ces signes précis joignent des traits plus vagues, Et le céleste azur y flotte au gré des vagues,
Qui dans les plis profonds dardent leurs gais reflets.
Est-ce quelque Titan, est-ce plutôt la foudre, Qui voulut imprimer ici le mot « toujours » ? Quels sens recèlent donc ces étranges contours ? Pour la postérité quel problème à résoudre !
O Cap !'en confiant au vertige des cieux Notre globe éperdu dans la nuit séculaire,
Le Seigneur s’est penché sur ta page de pierre, Digne de relater des faits prodigieux.
I] a mis sur ton front l’obseur secret des causes, Les lois de la nature et ses frémissements, Pendant qu’elle assignait leur forme aux éléments Dans l'infini creuset de ses métamorphoses:
Et, scellant à jamais les arrêts du destin
Avec l’ardent burin de la foudre qui gronde,
Il a, dans ton granit, gravé le sort du monde, En symboles trop grands pour le génie humain.
En signes trop profonds, pour que notre œil pénètre La simple vérité des terrestres secrets,
Pendant que nous osons forger des mots abstraits Et sonder le mystère insondable de l'être.
La Nature nous parle et nous l’interrompons ! Aveugles aux rayons de la sainte lumière, Sourds aux enseignements antiques de la terre, Nous ne connaissons pas le sol où nous rampons.
Nous n'avons Pas assez contemplé les aurores, Nous n’avons pas assez frémi devant la nuit, Mornes vivants dont l’âme est en proie au vain bruit Des savantes erreurs et des longs mots sonores !
En vain la Vérité s'offre à notre compas
Et la Création ouvre Pour nous son livre :
Avides des secrets radieux qu’il nous livre,
Nous les cherchons ailleurs et ne les trouvons pus.
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Nous n’avons pas appris le langage des cimes : Nous ne comprenons pas ce que clament leur voix, Quand les cris de l’enfer et du ciel à la fois Semblent venir à nous dans l'écho des abîmes.
Et l'ange qui régit l’or, le rose et le bleu,
Pour nos yeux sans regard n’écarte pas ses voiles, Quand le roi des rochers et le roi des étoiles Nous parlent à midi dans le style de Dieu.
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Fronton vert igincux dont un monde est ;:
C’est à l'éternité que: Cap fait songr. :
Laisse en face de lui l'heure se prolonz Silencieusement, 6 mon âme, et con: tempic !
Défiant le calcul, au sein du fleuve ouscur
Il plonge; le miroir est digne de l'image,
Et quand le vent s'endort au large, le nuag Couronne son front libre au pays de l’azur.
Le plomb du nautonier à sa base s’égare,
Et d’en bas, bien souvent, notre regard se perd En cherchant son sommet familier de l'éclair; C'est pourquoi le passant étonné le compare
À la mystérieuse et noire Éternité.
Témoin pétrifié des premiers jours du monde, Il était sous Le ciel avant l'humanité, Car plus mystérieux que dans la nuit de l'onde Où sa base s'enfonce, il plonge dans le temps: Et le savant pensif qui marque nos instants, N'a pu compter son âge à l’aune des années.
Il a vu s’accomplir de sombres destinées,
Rien n’a modifié son redoutable aspect.
Il a vu tout changer, pendant qu’il échappait À la terrestre loi des choses périssables.
Il a vu tout changer, tout naître et tout mourir, Et tout renaître encore, et vivre, et se flétrir : Les grands pins et le lierre à ses flancs
Et, dans le tourbillon des siècles emportés,
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Les générations, leurs sanglots et leurs rires, Les faibles et les forts, les bourgs et les cités, Les royaumes obscurs et les puissants empires !
Des reptiles ailés Parcouraient ses versants Longtemps avant que l’homme eût paru sur la terre; Longtemps avant sa voix, leurs cris retentissants Troublaient le vie ge écho des bois pleins de mystère. Enfin, dans la forêt où régnait l'animal,
Il a vu dominer J'être à l'âme immortelle,
Celui que ses instincts entraînent ve:s le mal,
Et qui conserve en lui la divine étincelle.
Sur le globe, bientôt, cette race nouvelle
Domina tout, devint innombrable et grandit ;
Mais ses iniquités grandirent avec elle,
Et Dieu qu'elle affigea dans son cœur, la maudit. Alors les océans de l’abîme jaillirent ;
Les écluses du ciel toutes grandes s’ouv rirent,
Et la pluie en torrents effroyables tomba.
Pendant quarante jours, l'onde diluvienne
Tomba, submergeant tout, montagne comme plaine; Et tout être qui vit sur terre, succomba.
Le Cap fut submergé : sa cime souveraine,
Sa cime habituée aux rayons fulgurants,
Vit tout un monde mort passer dans la pénombre : Mammouthgéantquilutteettroubleauloinl'eausombre, Hommes qu'entre deux Caux emportent les courants, Aigles dont l'aile lasse en sombrant bat encore. .…
La cime d’où montaient des chansons dans l'aurore, La cime humiliée a vu, SCUS ses grands pins,
Se fermer la mâchoire affreuse des requins.
Mais les eaux du déluge enfin se retivèrent.
Les fleuves peu à peu reprirent leur niveau; Aux âges envolés les âges succédèrent,
Et les graves humains Parurent de nouveau.
Longtemps il les a vus, dans l'écorce légère
Sillon ner au loin l'onde en plongeant l’aviron :
Puis vinrent les héros dont notre race est fière =
Le chevalier sans peur et le missionnaire,
En passant dans son ombre ont découvert leur f ront ; Puis survint le radeau du rude bûcheron
Devant qui s’inclinait la forêt séculaire:
Et naguères enfin parurent les voiliers
Qui flottaient sur la vague, emportés par les brises Comme des oiseaux noirs aux grandes ailes grises.
Et tout est disparu ! navires, chevaliers,
Et bûcherons joyeux, et martyrs, et sauvages, Mammouths géants, poissons ailés, hommes pervers Dont les iniquités perdirent l’univers,
Ont passé tour à tour, emportés par les âges, Comme passent les flots à l heure du reflux ! Et le terrain de pierre a vu toutes ces choses, Et bien d’autres encor qui ne reviendront plus; Et rien n’a transformé ses lignes grandioses : Depuis les premiers jours, fixe dans son granit, L’immuable géant dressé sur l'Infini,
Sous le même soleil cst demeuré le même !
À peine si, de siècle en siècle, la forêt
Qui remplace à son front celle qui disparaît. Donne au vieil empereur un nouveau diadème.
Lorsque d'un roi puissant la Mort sonne l'appel,
Sa couronne anoblit le roi qui le remplace:
Mais quand la mort se heurte au granit éternel, Le monarque demeure et la couronne passe !
S'il tressaille parfois, de mille ans en mille ans, Quand un fragment de roc s'éboule sur ses flancs, Avec un grand fracas que l’écho répercute
Aux lointains horizons, c’est pour marquer la chute D'un royaume fameux parmi les nations,
Ou pour sonner le glas des générations.
Et lorsque le fragment détaché de la cime
Frôle le flanc sonore et tombe dans l’abîme
Qui l’englobe en grondant et se ferme sur lui, L'eau noire et frissonnante emporte dans sa nuit Cette vibration jusqu’à la mer isintaine :
Le Cap Éternité fait dire à l'Océan
Qu'un empire effacé de la mémoire humaine
A rendu sa grandeur éphémère au néant.
Des siècles ont passé sans affliger sa gloire !
Il nargue le Vieillard ailé qui fauche tout :
A son pied souverain, dans l’onde affreuse et noire, Des siècles sombreront : il restera debout !
Combien de soirs sont morts, combien d’aubessont nées Sur son front dédaigneux des terrestres années ?
Combien de fois encor l'Océan va blêmir, Combien de soirs silencieux vont s'endormir
Sur ce front dont l’orgueil dominera les âges
De plus haut qu'il ne règne au milieu des nuages ?
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Quand sur le sol Laurentien seront passés Des jours dont le calcul nous entraîne au vertige: Sur les sables mouvants quand seront effacés
Notre éphémère empreinte et nos derniers vestiges ;
Quand nous aurons été par d’autres remplacés, Et, quand à leur déclin, le vent des cimetières Aura sur d’autres morts roulé d’autres poussières; Plus loin dans l'avenir, peuples enseve!is,
Quand le linceul du temps vous aura dans ses plis;
Après votre néant, quand d’autres millénaires
Sur d’autres vanités tendront d’autres oublis,
Le Cap sera debout sur les eaux solitaires, Debout sur les débris des nations altières ;
Le Cap Éternité dressé sur l’Infini
Sera debout dans son armure de granit.
Oh ! combien de destins, dans les nuits infernales, Auront subi l'assaut des tourmentes fatales !...
Que verra-t-il, dans l'avenir mystérieux ?
Quels déclins ! mais aussi quels essors merveilleux D’audace et de calcul, quel art, quelle magie, Quelles éclosions de patient génie,
Et quels profonds secrets conquis sur l'inconnu !
Verra-t-il au ciel bleu l’homme enfin parvenu, Planer en sûreté sur ses ailes rigides
Ou frôler l’eau qui dort sans y laisser de rides ?. Que verra-t-il dans l'avenir ? quels monuments D'orgueil et de laideur, et quels effondremeats ?
La prospère beauté des campagnes fertiles Au loin remplacera la beauté des forêts,
Après des ans, des ans, les antiques guérêts Feront place aux pavés assourdissauts des villes : Où vibraient des chansons, sourdront desclameurs viles : Où bruissaient les pins, sonneront les louis d’or. Au grand mot de « progrès » qui servira d’excuse, Les peuples se fieront à des hommes de ruse
Qui viendront établir par leur œuvre de mort, Le règne de la force et du mercantilisme:
Et ce sera l'oubli des siècles d'héroïsme.
Mais l’humaine pensée, à l’antique Idéal
Offrira le retour d’un âge moins pratique.
Mourant d’avoir cherché le bien-être physique, Les hommes chercheront le bien-être moral.
Les brutales laideurs du fer et de la suie
Se perdront aux lointains de leur époque enfuie, Et les canons affreux pour longtemps se tairont, Car, las de se tuer, les peuples s’aimeront.
Puis, les déelins retourneront aux origines,
Et la forêt reverdira sur les ruines.
Le sort confondra tout dans ses antiques lois,
Et tout sera joyeux comme aux jours d’autrefois. Et pendant tout ce temps, majestueux emblême, Le Cap Éternité demeurera le même !
Malgré sa majesté, l'homme le détruirait.
Cet atome rampant peut saper cette pierre Imposante et sublime, et réduire en poussière Le géant, pour un sou de plus à l'intérêt.
Mais nul n'a trouvé d'or à l’ombre de ta gloire : Les morsures des vers rongeurs t’épargneront ; O Rocher ! ta noblesse évite leur affront. L’affamé cherche ailleurs un gain aléatoire.
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