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PRÉFACE POUR LE POÈME “LE CAP ÉTERNITÉ

Quand nous interrogions Charles Gill sur ce poème qu'il regardait comme l'œuvre capitale de sa vie, il répondait : «Il avance. » Et, jugeant la preuve indispensable, il nous lisait — rarement en vérité — un fragment nouveau, de sa voix chaude, à la sonorité de bronze, et qui s’amollissait d'émotion aux beaux endroits. Si, la lecture finie, nous hasardions : « Est-ce tout ? » les promesses de travail sérieux recommençaient, sincères et jamais tenues. Gill s’imposait bien, par-ci parlà, de courtes périodes d’intense labeur, nocturne autant que diurne, puis il s’accordait de longs repos.

Le poème dont il avait tracé le plan il y a une dizaine d'années, ainsi que l’indique une note de ses cahiers : « Commencé Pour de bon, ce mercredi des cendres, 2} février 1909, » est intitulé Le Saint-Laurent : il est divisé en plusieurs livres et devait comprendre trente-deux chants: il en compte douze, la plupart inachevés, et quelques bribes des autres. Nous savons par l’auteur lui-même qu'il ne considérait pas la présente version, qui est une partie du livre Le Cap Éternité, comme définitive, — tel chant n’est pas même rimé. Si je me fais un jour tmprimer, disait-il, ce

1 Il faut noter ici que, depuis 1913, deux attaques de paralysie faciale avaient contraint le poète à ménager ses forces. Ses cours réguliers de dessin et de peinture, qu’il continua quand même, l’occupaient sensiblement.

sera dans une édition ne varietur; d'ici là, tous les changements me sont permis : Pourquoi se presser ? »

Gill, sur le conseil de Boileau, remettait constamment son travail sur le métier; il préférait revoir ce qu’il avait ébauché plutôt que d'y ajouter; il se réservait de terminer plus tard... Il avait le temps. Un chefd'œuvre ne s'improrvise pas, il faut le porter une bonne moîlié de sa vie dans son cœur et dans son cerveau. Il avait le temps... Et de ce poème qui, dans son esprit, apparaissait comme une espèce de « J acelyn » canadien, plus orthodoxe que l'autre; de ce beau rêve dont la splendeur brillait au Jond de ses yeux bruns: de ce grand effort littéraire Par qui revivrait la glorieuse époque romantique. chérie entre toutes, — voici ce qui fut réalisé. …

M. l'abbé Olivier Maurault ayant déjà dessiné le portrait de l'homme et judicieusement analysé l’œuvre, il ne nous reste guère qw’à rendre hommage à l'ami quotidien, à crayonner en marge certains détails peut-être ignorés du public.

Seuls ont véritablement goûté le caractère de Charles Gill ceux qui ont su mériter sa confiance, car il se méfiait et s’éloignait des hommes qu'il soupçonnaîït d'une équivoque arrière-pensée. Les élhiangers, les connaissances de passage n'ont remarqué de lui que son extérieur un peu solennel, sa stature athlétique et sa lête d'empereur romain. À première vue, et à juste titre, on le taxait d'originalité supérieure. L'artiste en imposait par un air de profonde gravité, une attitude

! Charles Gill, peintre et poète, conférence donnée à Saint- Sulpice. — On y trouvera un excellent résumé du plan du poème, et une brève appréciation des Étoiles Jilantes, poésies diverses,

de noblesse innée, une grande réserve faite de délicatesse et de timidité. Il était tout autre pour ses familiers.

Causeur intéressant riche en Souvenirs, til racontait, avec abondance et Joyeuse humeur, les aventures variées dont il fut le héros plus où moïns adm; able. Contrairement à l'usage, sa langue parlée, d'une diction parfaite, ralait sa langue écrite; il avait le geste ample, beaucoup d'expression et de l'accent ! IU peignait les person nages à merveille, ayant le don de l'évocation Dilloresque. Il fallait entendre le gros rie qui secouait ses solides épaules au récit d'histoires du vieux temps... gaulois, Pour Se convaincre qu'il n'habitait pas loujours «les sommels de l'art», comme il disait, et que la pose olympienne de la légende ne lui était pas habituelle. Personne ne fut plus simple en ses contradictions et sa complexité.

Charles Gil était un Jat Compagnon, fidèle et dévoué. Jamais nous n'avons vu compatir avec plus de douceur aux peines d'autrui, La sensibilité maladive dont il était affligé — ce colosse s'évanouissait devant une goulle de sang — est le trait dominant chez Gill, celui qui explique tout l'être et toute l'œuvre, Il ne raisonnatt pas, il sentait. Quel homme, à quarante-se pt ans, fut encore à ce point un enfant? Il s'enthousiesmail et se désespérait avec une ?mpéluosité fugitive. Trop intelligent pOur ne pas se rendre compte de ses incessantes variations, il se moquait de lui-même sans ménagements, prenail de graves résolutions el, le lendemain, redevenait le Protée de la veille. Son imagination Passionnée le tenait et le liendrait jusqu à la Jin. Bien imprudent qui eùt prophétisé tel acte de Gill : il déjouait les psycholngies et déconcertait ses plus intimes. Quand nous lut faisions remarquer ses tnconséquences, il en

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convenait volontiers et, sans ironie, nous estimait très heureux de posséder tant de sagesse ! — cette grâce-là lui ayant été refusée. Pour le reste, il était envers ses faiblesses un juge extrêmement sévère; l'hypocrisie lui répugnant, il montrait une tendance singulière à se déprécier de crainte qu'on exagérât ses mérites. Plusieurs qui l'ont critiqué ne se doutaient pas de ses nombreuses et fortes qualités.

Il aimait dire des vers. Par les sombres après-midi d'automne et d'hiver, que de claires minutes n’avonsnous pas vécues en compagnie de Lamartine, son mritre préféré de toujours! Une petite édition de ox yn, qu'il avait habillé du plus beau cuir, ne le quutait jamais. Il pleurait sans fausse honte en déclamant les strophes harmonieuses et spiritualistes. A part Lamartine, — dont l'influence court par toute l'œuvre de Gill — il admirait surtout les poètes célèbres lors de son séjour à Paris, Verlaine et Leconte de Lisle qu'il avait connus. Le bon Coppée le touchait aussi; il se plaisait à le défendre. Quand il prononçait un de ces noms, sa radieuse jeunesse lui revenait au cœur !

Homme d'une rare beauté plastique négligeant sa luilette, — les taches d'er .? et de peinture ne se limilaient pas à ses doigts; v eincorrigible, sans aucune notion de l'heure — il oubliait souvent de remonter sa monire — ni de l’ordre, — une aimable confusion lui agréait davantage; généreux jusqu'à n’en pouvoir ensuile payer son terme; confrère loyal et désintéressé, fier de sa profession d'artiste qu’il était dangereux de méconnaître, car c'était mésestimer en lui l'entière confrérie; applaudissant, de ses deux mains charitables, aux succès des camarades peintres ou poètes; la tête remplie de beaux projets, le cœur débordant de rêves

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magnifiques, habitant plus souvent le pays bleu des chimères que les rues prosaiques des cités grises; idéaliste qu’immobilisait dans le songe une totale absence d’ambition; ne se souvenant plus, l'instant d'après, des rendez-vous solennellement donnés, mais doué par ailleurs d’une étonnante mémoire: complètement dépourvu de sens pratique, et s'embarquant, sans rames n: voiles, dans toute affaire aventureuse; ordinairement victime de candides imprévoyances et de Prévisions trop optimisles, — tel était, du moins en ses côtés saisissables, le chantre du Cap Éternité, Charles Gill : la figure la plus caractéristique de la littérature canadienne française contemporaine.

Ame de tendresse, éprise du Beau dans les hommes et dans les choses; âme impulsive, ardente, prompte à s’élancer, incapable de se retenir, de se modérer; âme impérieuse, rebelle à toute discipline; âme diverse, ondoyante; âme excessive : âme charmante.

Parmi tous les amours qui encombrèrent l'âme de Gill, un seul demeura merveilleusement vivace : l'amour de la poésie française. Plus que la peinture, qu’il appréciait pourtant, la poésie l'enchantait. C’est à la poésie qu’il consacra la majeurc partie de ses heures fruciueuses, et qu'il demanda le suprême remède aux souffrances de ce monde, dont il eut une somme considérable. Son poème l’a tenu penché sur sa table de travail , — quand il décidait d'y peiner — dans les « affres » d’un labeur parfaitement heureux. S'il aimait la Poésie pour ellemême, nous croyons aussi qu'il s’y livrait par besoin d'échapper à de pénibles réalités : elle Lui faisait tant oublier ! Il implorait son aide, et la Muse consolatrice déployait silencieusement son aile sur le front de son enfant...

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Ce poème, qui devait être terminé le 1er mai 191%, renferme l'âme de Charles Gill. Il plane parfois très haut, et redescend sur lerre; il a de subits et Puissants essors el de soudaines chutes. La carrière prématurément close de l'auteur l’a empêché de suivre le cours normal de sa pensée et d'en soutenir le vol. Son plan élait aussi trop vaste, parfois confus; ce que nous possédons du poème manque d'unité. Certains épisodes délonnent dans une action se Passant toute au Canada : par exemple, l'apparition, en plein Saguenay, du spectre de Dante. Effet, sans doute, des précipices verligineux, des insondables profondeurs de l’eau noire évoquant les abimes infernaux! II reste quand même les somptueux alexandrine.

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Qu’aurait fai Charles Gill de ces morceaux épars, dont quelques-uns existaient bien avant la conception du poème où ils devaient entrer, bon gré mal gré? Comment les aurait-il reliés, et quelle matière aurcit constitué la liaison? Nous nous sourenons de certaines pièces destinées à souder les parties isolées et qui ne se relrouvent pas dans ses cartons. Nous croyons que la version la moins incom plète est ailleurs.

Quoi qu'il en soit, nous pensons que les fragments de cette œuvre unique ressemblent à des assises de monument commémoralif, dignes d être Pieusement déposées sur la tombe du poêle qui, le premier parmi nous, rêéva de dédier un grand poème à la gloire de son pays.

Albert LozEau.

Montréal, mai 1919.

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