‹ Le Cap Eternité [microforme]Chapitre 4 sur 23 · LE GOÉLAND · texte numérisé non relu

LE GOÉLAND

Le soleil moribond ensanglantait les flots,

Et le jour endormait ses suprêmes échos.

La brise du Surouet roulait des houles lentes. Dans mon canot d'écorce aux courbes élégantes, Que Paul l’Abénaquis habile avait construit, Je me hâtais vers Tadoussac et vers la nuit.

À grands coups cadencés, mon aviron de frêne Poussait le « Goéland » vers la rive lointaine: Sous mes impulsions rythmiques, il glissait, Le beau canot léger que doucement berçait

La courbe harmonieuse et lente de la houle.

Sur la pourpre du ciel se profilait la « Boule », Sphère énorme dans l'onde enfonçant à demi, Sentinelle qui veille au seuil du gouffre ami

Pour ramener la nef à l'inconnu livrée,

Et du fleuve sans fond marquer de loin l'entrée.

O globe ! as-tu surgi du flot mystérieux ?

Ou bien, aux anciens jours, es-tu tombé des cieux, Comme un monde égaré dans l’orbe planétaire, Et qu’, pris de vertige, aurait frappé la Terre ?

Dans le grand air du large et dans la paix des bois, Dans les calmes matins et les soirs pleins d’effrois, Dans la nuit où le cœur abandonné frissonne, Dans le libre inconnu je fuyais Babylone

Celle où la pauvreté du juste est un défaut ;

Celle où les écus d’or sauvent de l’échafaud :

Où maint gredin puissant, respecté par la foule,

Est un vivant Outrage au vieil honneur qu'il foule, La ville où la façade à l’atroce ornement

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ù ton nom dans les Cœurs s’oublie, 6 Maisonneuve ! Celle où l’on voit de loin, sur les bords du grand fleuve,

Plaintes des EAUX, sOupirs, Tumeurs sourdes et Vagues. La houle harmonieuse avait fait place aux vagues:

Se dressait. L’aviron voltigeait à mon bras, Et je luttais toujours, mais je n’arrivais pas.

Le violet des monts se changeait en brun sombre.

Vainement j'avais cru traverser avant l'ombre,

Car de ces hauts sommets le décevant rempart gare le calcul et trompe le regard.

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Maintenant, sur les flots qui roulaient des désastres, La nuit tombait, tragique, effrayante, sans astres: Et sur ma vieen proie à maint fatal décret,

Sombre pareillement la grande nuit tombait.

Je tentais d’étouffer, au fracas de la lame,

La voix du souvenir qui pleurait dans mon âme :

En vain je voulais fuir un douloureux passé,

Et le sombre remords à mes côtés dressé,

Mais je me demandais si les tragiques ondes N'allaient m’ensevelir dans leurs vagues profondes. Je regardais la vie et la mort d'assez haut,

Ma liberté, mon aviron et mon canot

Étant mes seuls trésors en ce monde éphémère. Aussi, me rappelant mainte douleur amère :

— (Autant sombrer ici que dans le désespoir ! Allons, vieux « Goéland » ! qu'importe tout ce noir ! Le parcours est affreux, mais, du moins, il est libre ! N’embarque pas trop d’eau ! défends ton équilibre ! Ton maître s’est mépris en jugeant le trajet : Oppose ta souplesse au furieux Surouet !

Comme un oiseau craintif qui fuit devant l'orage, Le grand canot filait vers la lointaine plage,

Sur les flots déchnînés qu’à peine il effleurait, Quand, dans l'obscurité, gronda le mascaret...

Le canot se cabra sur la masse liquide,

Tournoya sur lui-même et bondit dans le vide, Prit la vague de biais, releva du devant,

Mais un coup d’aviron le coucha sous le vent.

Alors, des jours heureux me vint la souvenance Je me revis au seuil de mon adolescence :

Je revis le Sauvage inventif, assemblant

raït le « Goéland » -

ris d’un chef-d ‘œuvre qu'il crée,

Cependant, j'approchais du Saguenay sans fond:

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