LE DOMESTIQUE
Monsieur le capitaine, je vous demande bien pardon. Je ne savais pas à qui j’avais l’honneur de parler. Veuillez me suivre, s’il vous idaît, et l’on vous ouvrira par faveur spéciale.
BITTERLIN.
Non, monsieur, je n’entrerai pas. II ne sera pas dit que j’ai abusé de mon rang pour me faire ouvrir une porte. J’entrerai avec la foule, monsieur ! comme le premier venu, monsieur ! (a Emma.) Viens, ma fille, (il redescend la scène avec elle. Le domestique sort )
AURELIE, à Saviuien
Je l’aime, cet homme-là !
BITTERLIN, reconnaissant Savinien qui se cache.
C’est VOUS, monsieur, et en bonne compagnie, j’ose le dire ! (Savinien s’approche pour le faire taire.) Que vieilS-tu faire à Bade ?
SAVINIEN*
Mais, mon cher oncle, j’y viens fain* tout ce qui me plaît. Bonjour, Emma ! (il lui serre lu main.)
BITTERLIN.
Voilà la jeunesse française en 1859! (Bas à Savinien.) Tu es ici pour cette... vivandière?
SAVIN lEN.
Non, mon oncle.
Alors, tu joues ?
SAVINIEN
En effet, j’ai l’intention de jouer un pim.
BITTERLIN.
Malheureux !
SAVINIEN
J’ai des rentes et point d’enfants.
BITTERLIN.
Raison de plus, pour vivre honorablement sans te gorger d’un or mal acquis.
* Âmclie, Savinien, Bitterlin, Emma, lord Grimm, joneurs.
SAVINIEN
Je ne joue pas pour gagner, mais parce que le jeu m’amuse. J’ai commencé par jouer à Paris, dans la bohème des jeunes gens riches. J’ai tantôt perdu, tantôt gagné; mais comme les dames étaient toujoui-s de la partie, je rentrais généralement sans un sou, fatigué d’une nuit stupide, les ongles sales, la tête lourde et la figure jaune. Ce plaisir me coûtait en moyenne cinq cents louis par an. J’aime mieux risquer dix mille francs à Bade : c’est moins compromettant, plus sain et plus tôt fini. Je suis sûr que la banque n’aura pas des refaits tout préparés dans sa manche. Je sais qu’elle ne m’empruntera pas vingt-cinq louis pour payer sa voiture à six heures du matin. Si je gagne par imjiossible, je ferai charhimagne sans pudeur, et je ne me reprocherai pas d’emporter dans ma poche le pain d’une famille; voilà mes raisons.
BITTERLIN.
Vous VOUS exprimez facilement, monsieur. Vous êtes l’organe d’une sociMé qui périra un jour ou l’autre dans l’abîme du paradoxe. Mais, un officier n’arrive pas à mon âge pour renier les principes de sa vie. Le jeu est immoral, comme tous les autres moyens d’acquérir la richesse sans travail. Je l’ai interdit à mes sous-officiers §t soldats, je me le suis interdit à moirmême, et je veux perdre mon nom si jamais je m’écarte de la ligne que l’honneur m’a tracée.
AURÉLIE
Bravo !