JUSTICE DE LA CHESNAYE
puis au bas des trois potences que les bandits avaient dressées était le portrait du duc de Mercœur arraché de la boiserie de sa salle h manger. Ce portrait était souillé de boue et le mot « Lâche » était écrit en grosses lettres sur le front du duc. Quant aux autres valets, ils avaient été garrottés et placés dans l'écurie. On ne leur avait fait aucun mal, et leurs effets avaient été scrupuleusement respectés. On n'a pillé et incendié que les appartements de monseigneur. »
Le prévôt regarda sa femme avec stupéfaction.
« A cheval, monsieur! s'écria-t-il enfin en s'élancant au dehors. Commandez mon escorte, et envoyez quérir une compagnie de gardes suisses pour porter secours h l'hôtel du duc de Mercœur. »
Les flammes avaient succédé à la lueur rouge et dardaient vers le ciel leurs langues acérées et menaçantes.
XXÏII
L'abbaye des Àagnstins
En quittant le grand Ghâtelet, M. de Bernac avait pris, nous croyons l'avoir dit, la direction du port au foin.
La nuit, en s' avançant, était devenue de plus en plus froide, et un vent du nordique rendait plus aigre encore le voisinage du fleuve , soufflait avec violence.
M. de Bernac frissonna aux premières atteintes de cette brise piquante, et arrêtant un moment sa monture, après avoir franchi la montée du pont Notre- Dame, il déboucla les courroies du porte-manteau placé en travers sur la selle de son cheval.
Prenant alors le vêtement, il le secoua pour en défaire les plis, et le jetant sur ses épaules par-dessus son collet fourré, il s'enveloppa soigneusement pour se protéger contre la fraîcheur pénétrante.
Cela fait, il remit son cheval en marche, contraignant le genêt d'Espagne à prendre le pas.
La tête tournée vers la rivière, le jeune seigneur semblait suivre, avec une attention extrême, les grands nuages qui couraient au-dessus de la Cité. Le quai était entièrement désert.
Arrivé en face le petit bras du fleuve qui sépare la Cité de l'île Saint-Louis, alors à peu près inhabitée, le comte s'arrêta, semblant hésiter sur ce qu'il devait faire.
Poussant son cheval vers la Seine, il descendit la berge, et parut vouloir entrer dans le lit de la rivière, mais il arrêta' sa monture au moment où celle-ci posait bravement dans l'eau son pied garni de balsanes flottantes.
L'œil fixe et interrogeant évidemment les deux extrémités des deux îles, le comte attendit.
Cette attente dura environ dix minutes : tout à coup une lueur brillante, cette même lueur que devaient apercevoir quelques instants plus tard le prévôt de Paris et sa femme, s'éleva près du port Saint- Landry, provenant de l'intérieur de la Cité, et éclaira d'un reflet rougeâtre les maisons avoisinantes, et les eaux sombres qui coulaient en grondant.
A cette apparition subite, le comte fit brusquement pirouetter sa monture, remonta la berge au galop, gagna le port au foin et, traversant le quai en ligne
directe, s'engagea bientôt dans la rue de la Mortellerie.
Mettant au trot le genêt d'Espagne , qui rongait d'impatience son mors plein d'écume , il passa derrière l'hôtel de ville , se dirigeant par la rue de la Tixéranderie et la rue Jean-Pain-Mollet , vers le cloître Saint-Méry.
Au moment où le comte traversait la rue des Lombards, un aboiement sinistre et prolongé retentit derrière lui, au loin, dans la direction des rues qu'il venait de suivre.
Ce cri, qui cependant n'avait rien d'extraordinaire, parut attirer toute l'attention du cavalier, car il prêta l'oreille, et se tournant brusquement sur sa selle il plongea son regard pénétrant dans les ténèbres qui s'étendaient derrière sa monture.
Mais ne rencontrant rien probablement qui lui parût digne d'être observé , il remit son cheval au trot en en activant un peu l'allure.
Seulement il parut vouloir changer de direction , car, tournant brusquement à gauche , il descendit rapidement la rue Trousse- Vache.
A l'instant où il atteignait l'angle de la rue de la Féronnerie, un second aboiement, tout semblable au premier, mais un peu plus prolongé encore , retentit de nouveau derrière le comte.
« Ah ! ah ! murmura M. de Bernac sans se retourner cette fois. Ce cher prévôt aurait-il poussé la précaution jusqu'à me faire suivre ? Cornes du Diable ! je plains ceux qu'il aura attachés à mes pas. »
Et rendant la main en serrant en même temps les Ife s. 13
genoux, il lança au galop le magnifique genêt d'Espagne.
Celui-ci parcourut comme une flèche la rue de la Féronnerie, tourna court le long des pilliers des halles, et gagna la rue des Deux-Écus au moment où un troisième aboiement plus sinistre encore et plus prolongé que les deux premiers , troublait le silence qui régnait dans les rues désertes.
« Ventre-saint-gris ! Il paraît que je suis suivi de près ! )> murmura le comte en accélérant l'allure vive de son cheval.
Entre la rue des Deux-Écus et la rue Saint-Honoré, presque en face de l'hôtel de Soissons , s'élevaient alors de vastes bâtiments abandonnés , et qui avaient été jadis la demeure d'une congrégation particulière de religieux de l'ordre des Augustins, à l'abbaye desquels le terrain et les bâtisses appartenaient encore.
Ces bâtiments, aux trois quarts ruinés et qui avaient maintes fois été dévastés durant les guerres de la Ligue et le siège de Paris, étaient presque entièrement privés de boiseries extérieures.
L'ouverture des fenêtres et celle des portes existaient encore, mais croisées et battants avaient disparu.
Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient surtout dans un état de dégradation complet.
Ces fenêtres, percées à hauteur d'homme, n'étaient séparées Tune de l'autre que par un montant de pierre d'une minime largeur, mais en revanche d'une épaisseur énorme.
Ces ouvertures béantes donnant sur une salle basse,
ancien parloir de l'abbaye, avaient l'air de vastes cavernes, dont l'antre disparaissait sous les voiles d'une obscurité profonde.
Le comte de Bernac venait, avons-nous dit, de tourner l'angle de la rue des Deux-Écus.
En apercevant à sa gauche les bâtiments de l'abbaye ruinée, il poussa un sifflement aigu, accompagné d'une modulation bizarre.
Un sifflement pareil lui répondit aussitôt. Le comte passait alors devant la première fenêtre durez-de-chaussée dont nous venons de parler.
Abandonnant brusquement les rênes de sa monture, dégageant, par un mouvement rapide, ses pieds des étriers, ramenant de la main gauche les longs plis de son manteau brun, il appuya de sa main droite sur le pommeau de la selle, et s' élançant avec la légèreté d'un écuyer consommé, il bondit par l'ouverture béante et disparut aussitôt.
Le genêt d'Espagne, comme s'il ne se fût pas aperçu de l'absence de son cavalier, continua sa course, toujours rasant la muraille, mais comme il passait devant la troisième fenêtre, un homme s'élança à son tour de l'intérieur de l'abbaye et tomba en selle avec un aplomb merveilleux.
Cet homme, dont la taille, la tournure, les formes, étaient en tous points semblables à celles du comte de Bernac, était, de même que le jeune seigneur, enveloppé dans les plis d'un vaste manteau brun.
Cette substitution de cavalier s'était accomplie avec une rapidité tellement merveilleuse, tellement instantanée, pourrions-nou& dire, qu'un observateur, placé
à courte distance et trompé par les ombres de la nuit, n'eût certes pu s'en apercevoir.
Le cheval n'avait pas un seul instant varié son allure et la régularité de son pas eût suffi, seule , pour convaincre un espion que rien d'extraordinaire n'avait eu lieu.
Le nouveau cavalier continua sa route par la rue des Deux-Écus, et disparut à l'angle formé par la réunion de cette voie étroite avec la rue de Grenelle.
Au moment où le genêt d'Espagne longeait la haute muraille de l'hôtel Soissons, une ombre, suivant le pied des maisons bâties sur le côté droit de la rue des Deux-Écus , passa rapide, devant les fenêtres de l'abbaye.
Cette ombre disparut au tournant de la rue, à la suite du cheval.
Le comte de Bernac, en tombant dans la salle basse, où il venait de pénétrer d'une manière si peu conforme aux usages ordinaires , s'était blotti derrière le mur d'appui de la fenêtre qu'il avait si lestement franchie.
Quand l'ombre dont nous avons parlé était passée en face de lui, de l'autre côté de la rue, il avait avancé la tête.
a Messire Giraud ! murmura -t-il en opérant un brusque mouvement rétrograde. Gorbleu ! le drôle a du flair, de l'audace et de l'adresse... Mais , bast ! reprit-il après un moment cle silence, maintenant il a perdu la voie, et du diable s'il y peut revenir. Dans
tous les cas, il faut prévenir Catherine, ceci la regarde encore plus que nous, j'imagine! »
Le comte , quittant alors la fenêtre au bas de laquelle il s'était toujours tenu blotti, s'enfonça dans la profondeur des bâtiments, traversant les pièces, longeant les corridors , évitant les passages encombrés , trouvant les issues en dépit de l'obscurité profonde , au milieu de laquelle il marchait avec une facilité et une sûreté qui dénotaient une laborieuse étude de ces ruines désertes et une grande habitude de leur parcours.
Après avoir atteint le premier étage en franchissant les degrés mobiles d'un escalier croulant , il se trouva au centre d'une série de pièces qui avaient dû servir jadis d'appartement au chef de la congrégation, s'il fallait en juger par les vestiges d'élégance qui décoraient encore les murailles et qui contrastaient d'une manière frappante avec la sévérité froide des autres chambres privées absolument de toute ornementation.
M. de Bernac marcha droit vers une petite porte située au fond de l'appartement.
Cette porte en fer ciselé et d'un travail admirable, avait sans doute échappé à la dévastation générale, grâce à sa solidité à toute épreuve.
Le jeune seigneur, sans hésiter un seul instant, s'appuya contre cette porte et posa ses lèvres sur un ornement placé à la hauteur de son visage.
Un léger sifflement , semblable à celui d'une couleuvre, retentit doucement.
Aussitôt la porte s'ouvrit, et le comte se trouva sur
le seuil d'une petite pièce plongée, comme le reste de l'édifice, dans des ténèbres épaisses.
Refermant la porte sur lui , il traversa cette petite pièce dans laquelle aboutissait l'ouverture d'un corridor étroit.
S'engageant dans cette espèce de sentier , il contourna, en le suivant, une partie des bâtiments intérieurs et parvint à un escalier construit dans l'épaisseur même de la muraille, et qui descendait, en tournant sur lui-même comme une vis d'Archimède, dans les profondeurs de l'ancien couvent.
Au bas de l'escalier une lueur vive vint frapper au visage le nocturne explorateur des ruines de l'abbaye.
Une seconde porte tout ouverte donnait accès dans une salle souterraine luxueusement éclairée par d'énormes bougies de cire plantées dans des chandeliers d'argent massif semblables à ceux qui décorent d'ordinaire les autels.
Un homme et une femme se trouvaient dans cette salle et saluèrent l'entrée du gentilhomme par une double exclamation joyeuse.
La femme , soigneusement enveloppée dans une longue pelisse garnie d'une admirable fourrure de renard bleu , dont l'ampleur faisait disparaître toutes les parties des vêtements qu'elle portait en dessous , avait, suivant l'usage de l'époque, le visage recouvert d'un masque de velours noir nommé « loup. »
Ce masque , dissimulant les deux tiers de la face , ne laissait apercevoir que le front , le menton, le bas des joues et la bouche ; mais ce front était si blanc et
si poli, ces joues étaient si veloutées , ce menton si mignonnement troué par une fossette rose, cette bouche possédait des lèvres si fraîches et si vermeilles , qu'il était impossible de ne pas reconnaître tout d'abord les grâces et la verdeur de la jeunesse dans cette femme dont la pose nonchalante et élégante, sans affectation, révélait la perfection des formes corporelles.
Une main posée sur les genoux, et dont le ton foncé de la pelisse faisait ressortir encore la blancheur ; l'autre, appuyée sur une petite table placée près du siège qu'occupait la jeune femme , la tête droite , le buste à demi effacé dans l'ombre, le col et les épaules encadrés par le collet de fourrure aux reflets brillants, la personne que nous mettons en scène offrait , dans tout son ensemble, un cachet d'exquise distinction et une harmonie de lignes par laquelle l'œil se sentait aussitôt captivé.
Le compagnon de cette gracieuse créature était assis sur un fauteuil largement sculpté, et séparé d'elle par la longueur de la table.
Ce personnage était revêtu du même costume que celui que portait maître Babin, le bourgeois de la foire Saint-Germain, auquel l'archer Giraud avait fait confidence de son histoire.
Pourpoint gris relevé de broderies noires, chapeau de feutre garni d'une aigrette noire, tout, jusque dans les moindres détails de l'habillement, était de la plus rigoureuse exactitude.
Cet homme paraissait être de la même taille que
le comte de Bernac, et exactement de la même corpulence.
Son visage, comme celui de la jeune femme, était caché sous un loup de velours noir, mais ce masque couvrait entièrement le front, et sa ligne inférieure disparaissait dans l'épaisseur d'une longue barbe noire, qui paraissait être le prolongement du loup, tant les deux nuances se confondaient entre elles.
L'homme et la femme, avons-nous dit, avaient fait entendre une exclamation joyeuse au moment où le comte de Bernac franchissait le seuil de la pièce mystérieuse.
Le jeune gentilhomme, sans répondre à cette espèce de salut de bienvenue qui lui était adressé, dégrafa son manteau brun, le jeta sur la table, et, attirant à lui un siège sur lequel il se laissa tomber :
« Ouf! fit-il, la gorge me brûle !... J'ai soif! »
La jeune femme se leva aussitôt, courut à une armoire en chêne sculpté scellée dans la muraille, ouvrit la porte de cette armoire, et, plongeant ses mains délicates dans l'intérieur du meuble, en tira successivement deux coupes en or d'un travail splendide, et un flacon en cristal contenant une liqueur limpide d'une belle couleur d'ambre jaune.
Elle déposa le tout sur la table, déboucha ensuite le flacon et remplit les deux coupes.
M. de Bernac prit la sienne et la vida d'un trait.
L'homme masqué , qui n'avait cessé de contempler le gentilhomme d'un œil interrogateur, se tourna alors de façon à être complètement face à face avec celui-ci.
« Quelles nouvelles ? dit-il brusquement.
— Bonnes et mauvaises, répondit M. de Bernac en se renversant sur son siège.
— Voyons les mauvaises, fit la jeune femme en se rasseyant : gardons les bonnes pour la fin. Elles seront le baume sur la blessure.
— Bien parlé, ma mie ! s'écria le comte de Bernac ; j'ai toujours dit que vous aviez de l'esprit comme un démon.
— Et vous n'avez pas l'habitude de mentir, ajouta la séduisante créature en laissant voir sous ses lèvres carminées l'émail de ses -dents blanches.
— Donc?... reprit l'homme au masque.
— Donc, fit M. de Bernac, notre excellent ami, M. Jacques d'Aumont, prévôt de la bonne ville de Paris, s'est mis plus que jamais dans la tête de procéder à l'arrestation en attendant le jugement et l'exécution, avec accompagnement de tortures ordinaires et extraordinaires, de ce maudit capitaine La Chesnaye qui, prétend-on, désole la capitale et les provinces. »
La jeune femme haussa les épaules.
« Histoire ancienne, dit-elle dédaigneusement ; c'est la répétition de notre conversation de ce soir chez Jonas.
— C'est possible, ma belle Catherine ; mais ce que je n'ai pu ajouter ce soir chez Jonas, attendu que je l'ignorais encore moi-même, c'est que, de plus que les limiers du prévôt, La Chesnaye a à ses trousses un diable incarné décidé à le suivre jusqu'au fond des enfers, plutôt que de renoncer à sa poursuite.
lr8 S, 15,
c262 LE CAPITAINE LA CHESNAYE.
— Et ce diable, c'est?
— Ton ex-amoureux de Rouen, ma toute belle.
— L'archer Giraud ?
— En personne !
Catherine secoua la tête avec le même mouvement dédaigneux.
« Ceci, dit-elle, est la répétition de ce que vient de me raconter Humbert. »
Elle désigna l'homme masqué.
Le comte fit un mouvement brusque.
« Toi aussi, Humbert, tuas vu Giraud? s'écria-t-il.
— Oui, répondit l'homme masqué.
— Quand cela?
— Ce soir.
— Où?
— A la foire Saint-Germain, dans la loge numéro 27.
— Tu lui as parlé ?
— Nous avons soupe ensemble avec Caméléon et Bernard. »
Les yeux du comte s'enflammèrent soudain, et lancèrent deux éclairs rapides.
« Ah! fit— il, le diable est pour nous; tu Tas fait boire ?
— Sans doute...
— Et il t'a révélé...
— Rien !
— Rien? s'écria M. de Bernac.
— Absolument rien, répéta Humbert; rien autre que ce que nous savons de reste.
— Ainsi l'homme qui a obtenu sa grâce...
— Il ne sait qui il est ; il ignore même quel peut être le nom de cet homme !
— Mordieu ! c'est jouer de malheur!
— Mais, ajouta Humbert, Giraud n'est plus à craindre ; car il a été arrêté ce soir vers les dix heures comme complice du capitaine La Chesnaye, avec lequel il a été prouvé que l'archer avait soupe.
— Il a été arrêté ce soir à dix heures, effectivement, répondit le comte de Bernac en secouant la tête; mais, ce que vous ignorez encore, c'est qu'à minuit Giraud était relâché.
— Giraud est libre ! s'écria Catherine.
— Il a été relâché ! ajouta celui que l'on avait désigné sous le nom d' Humbert.
— A telle enseigne, mes bons amis, que le drôle, lancé à ma poursuite, m'a suivi jusque dans la rue des Deux-Écus. »
Catherine et Humbert se regardèrent, et, au travers de leurs masques, leurs yeux lancèrent deux jets étincelants.
La conférence.
a Mais, s'écria vivement l'homme masqué, il ne t'a pas vu pénétrer jusqu'ici? »
M. de Bernac laissa échapper de ses lèvres le sifflement railleur qui paraissait lui être habituel.
(( Caméléon était à son poste, dit-il en souriant, et à cette heure, si Giraud n'a pas perdu la trace, il doit constater que le comte de Bernac est rentré dans son hôtel.
— D'ailleurs, ajouta Catherine, vous faites à Giraud plus d'honneur qu'il ne mérite.
— En effet, dit Humbert, que pouvons-nous avoir à redouter de cet homme?
— Presque rien, répondit le comte toujours avec son même sourire railleur, presque rien, mon cher Humbert? Giraud est actif, brave, intelligent, il est poussé par deux puissants moteurs : l'amour et la vengeance, donc il n'y a rien à redouter de lui ! Giraud a été au service du feu comte de Bernac ; Giraud a déposé contre nous lors du procès de revendication avec un acharnement impitoyable ; Giraud a prétendu que le jeune enfant portait au bras gauche un signe indélébile.
— Mais, interrompit brusquement Humbert, le parlement a rejeté sa déposition qui ne s'appuyait sur aucune preuve.
— Mais, reprit aussitôt M. de Bernac, Giraud peut rencontrer celui que tu sais, et de leur réunion à tous deux résulterait peut-être un danger si terrible que nous userions nos forces à vouloir le braver.
— Celui dont tu parles n'a pu rencontrer Giraud.
— Pourquoi ?
— D'abord il est loin d'ici!
— Il est tout près, au contraire.
— Lui ? s'écria Humbert.
— Lui ! répéta le comte.
-— Comment?...
— Mercurius l'a vu ce soir.
— Où?
— Sur le Champ-Crotté.
— Impossible !
— Mercurius ne s'est pas trompé ; il lui a parlé. Tu vois que Giraud est à craindre ! »
L'homme masqué poussa une exclamation sourde,
ressemblant plutôt au rugissement dîme bête fauve qu'à un cri sorti d'une poitrine humaine.
Il fit un mouvement tellement brusque qu'il faillit renverser la table massive placée entre lui et Catherine, et son œil étiu celant sous le trou du loup de velours noir parut s'animer subitement d'un feu sombre.
« Il est à Paris ! répéta- t-il.
— Oui.
— Tu le savais ?
— Je le savais.
— Et tu n'as rien dit ?
— Qu'avais-je à dire? Je le surveillais, c'était assez. »
Humbert et le comte échangèrent un double regard. Catherine les regardait avec étonnement.
« Je ne comprends pas, dit-elle.
— Il est inutile que tu comprennes ! répondit sèchement M. de Bernac.
— Ah ! vous avez des secrets pour moi, messieurs ?
— Nous avons des secrets pour nous ! fit Humbert d'une voix grave.
— C'est bien ! » répondit Catherine.
Il y avait dans l'accent dont furent prononcés ces mots un mélange de colère, de dépit et de menace dont celui que nous avons jusqu'ici entendu nommer le comte de Bernac sembla subitement s'offenser.
Le jeune gentilhomme se leva brusquement, et se plaçant en face de Catherine :
« Ma mie, dit-il d'une voix rude qui contrastait étrangement avec la douceur de son organe ordinaire, je devine vos pensées. Vous songez à exploiter
l'amour de Mercurius pour vous immiscer complètement dans nos affaires. Sachez que Mercurius, pas plus qu'Humbert et que moi, n'a le droit de trahir nos secrets, et priez Dieu surtout qu'il ne le prenne jamais ce droit qui ne saurait lui appartenir, car si cela arrivait, Catherine, si l'un de nous révélait un jour ce qu'il a juré de cacher, ce jour-là serait le dernier que verrait luire le confident indiscret auquel il serait confié ! Homme ou femme, enfant ou vieillard, celui-là mourrait sans pitié ni miséricorde.. Tu es jeune, jolie, adroite, tu nous sers à merveille, Catherine, j'en conviens ; mais, en revanche, nous te servons bien aussi suivant tes gqûts et tes désirs. De fille de rien que tu étais, nous t'avons faite grande dame; de pauvre nous t'avons faite riche; d'obscure nous t'avons rendue brillante et recherchée : la couret la ville sont à tes petits pieds ; tu es enviée, adorée, adulée, heureuse enfin : ne demande pas autre chose; contente-toi de la part que nous t'avons faite, mais ne cherche pas à connaître ce que tu dois ignorer. La folle passion que tu as su inspirer à Mercurius ne saurait te mettre à l'abri de la lame de ma dague. Enfin, souviens-toi que nous ne confions jamais nos secrets qu'à la tombe qui se referme, Et maintenant, ma chère fille, continua le comte en changeant de ton et en revenant à celui d'une galante familiarité, donne ta blanche main que je la baise, et compte toujours sur notre amitié à toute épreuve. »
Durant ce petit discours, Catherine avait successivement baissé la tête, et lorsque le comte acheva en s' avançant vers elle pour lui prendre la main, elle
LE CAPITAINE LA CilE^NAYE. 269
tendit le bras et s'inclina gracieusement en signe de soumission passive.
Le masque qui lui couvrait les traits empêchait de suivre sur sa physionomie l'impression produite par les dures paroles du comte, et ses yeux baissés ne permettaient pas davantage de lire dans son âme.
M. de Bernac effleura de ses lèvres la petite main qui lui était abandonnée, et la laissant ensuite retomber avec insouciance, il se retourna vers Humbert qui, pendant cette scène, avait conservé une impassibilité de statue.
<( Eh bien î dit-il, revenons h Giraud. Que penses-tu ?
— Je pense, répondit l'homme masqué, que tu as commis une faute grave.
— Laquelle !
— Tu es venu du grand Ghâtelet jusqu'ici, suivi par un seul homme. La nuit est noire, les rues désertes ; les fontes de ta selle étaient garnies de pistolets tout chargés, comment se fait-il que cet homme vive encore ?
— Tu ne le comprends pas ?
— Je l'avoue.
— Eh bien, le meurtre de Giraud ou sa disparition cette nuit même eussent tout simplement servi à prouver demain au prévôt l'assertion des paroles formulées par le drôle !
— C'est vrai !
— C'est heureux que tu comprennes.
— Et tu as raison, » répéta Humbert.
270 LE CAPITAINE LA CîïESNAYE;
En ce moment un léger coup de siiïlet retentit dans la petite pièce.
« Mercurius ! s'écria Humbert.
— Mercurius » répéta Catherine en s'élançant en avant.
Un pas rapide se fit entendre dans l'escalier qu'avait descendu précédemment le comte pour gagner la chambre mystérieuse où venait de se passer la scène que nous avons mise sous les yeux du lecteur, et presque aussitôt un homme apparut sur le seuil de la porte demeurée ouverte.
Cet homme, de taille semblable à celle du comte de Bernac et à celle d'Humbert, était vêtu de velours noir des pieds à la tête, et un masque de même étoffe et de même nuance lui couvrait aussi le visage.
Porter un loup pour sortir la nuit n'était pas alors, il faut le dire, une habitude en dehors des usages reçus.
Durant le seizième siècle et la première partie du dix-septième, cacher ses traits sous un masque était fort de mode, et ce genre de travestissement avait été adopté avec empressement à cette époque où le relâchement effrayant des mœurs avait gagné toutes les classes de la société.
Sentiment de pudeur et plus encore facilité plus grande de faire le mal, tels avaient été les mobiles qui, par les uns et par les autres, avaient fait sanctionner l'habitude italienne. Le masque faisait partie du costume.
Sortir sans loup était alors une chose presque honteuse et extraordinaire, surtout peur les femmes.
Bassompierre dit dans ses Mémoires que lorsqu'Henri III fit poursuivre sur la route de Gascogne sa sœur, marguerite de Valois, Larchaut qui commandait les archers, se permit plusieurs outrages, et fit même démasquer la reine pour la mieux reconnaître, et Fauteur duDirow satirique ajoute, à propos de cette même aventure, que h les filles de la reine suivaient en désarroi, qui sans masque, qui sans devantier, et telles sans tous les deux. 9
Les hommes avaient fini également par adopter cet usage, notamment pour se livrer avec moins de contrainte aux débauches nocturnes et aux expéditions galantes.
Lorsque le second personnage masqué, qui venait de pénétrer dans la pièce où se trouvaient Catherine, Humbert et le comte, avait apparu sur le seuil, la jeune femme s'était, avons-nous dit, élancée vers lui.
Cet élan, plein d'étonuement et de tendresse, accusait sans doute une passion partagée, car l'homme vêtu de velours noir pressa Catherine sur sa poitrine avec un frémissement de joie et de bonheur qu'il ne chercha pas à dissimuler.
« Enfin ! s'écria la jeune femme, te voilà sain et sauf!
— C'est fait ! dit le nouveau venu en s'adressant à Humbert et au comte.
— Ainsi, l'hôtel de Mercœur ? demanda ce dernier.
— Est en flammes.
— Les trois valets assassins?
— Pendus.
— Et le duc ?
— Son portrait a été souillé de boue, et j'ai tracé moi-même le mot « lâche » sur son front.
— Donc le capitaine La Chesnaye est vengé ?
— A peu près, car j'ai laissé sur le bureau du duc, la seule pièce qui se trouvât à l'abri de l'incendie, puisqu'elle est construite dans un pavillon situé dans les jardins, j'ai laissé, dis-je, une lettre où je prévenais Sa Seigneurie que, si elle continuait à attribuer ses crimes aux autres, elle serait traitée d'abord comme l'était son effigie, et ensuite comme l'avaient été ses valels.
— Très-bien ! » dit Bernac.
Et, se tournant vers Catherine :
a Tes renseignements étaient exacts, ajouta-t-il, et encore cette fois tu nous as servis avec ton adresse et ta fidélité accoutumées. Tu choisiras dans les bijoux enlevés cette nuit de l'hôtel Mercœur, les plus beaux joyaux...
— Non, dit vivement Catherine, je n'ai pas agi pour avoir une récompense ; j'ai agi cette fois par amour. Mercurius commandait l'expédition , je voulais qu'il réussît; je voulais le préserver de tous dangers en le prévenant, et je n'ai agi que pour lui seul.
— N'importe ! répondit M. de Bernac. Tu aimes les bijoux, et je veux que tu choisisses les plus riches! Maintenant, mes amis, continua le comte en s'adressant aux deux hommes , maintenant que La
LE CAPITAINE LA CïlESNAYE. 273
Chesnaye a vengé ses insultes, il faut que nous songions, nous, à notre avenir, aux plaisirs qui nous attendent, aux dangers qui nous menacent, et, pour cela faire, il faut que vous m'accordiez sur l'heure quelques instants de sérieuse attention.
— Parle ! dit simplement Mercurius.
— Nous t'écoutons ! » ajouta Humbert.
Catherine se rapprocha vivement.
les projets de M. de Bernae
M. de Bernae jeta loin de lui le chapeau empanaché qui lui couvrait la tête, et, appuyant ses deux coudes sur la table et son menton sur ses deux mains réunies, il parut réfléchir profondément.
Humbert, Mercurius et Catherine, groupés en face de lui, attendaient en silence.
Rien de singulier comme le spectacle offert par la réunion de ces quatre personnages.
L'un avec son costume splendide et éclatant, son visage découvert, sa physionomie mobile, sur laquelle se reflétaient tour à tour une foule de sentiments différents ; les trois autres avec leurs vêtements
sombres (la pelisse de Catherine dérobant aux regards sa toilette multicolore), leurs masques de velours iioir, et n'offrant d'animés, immobiles qu'ils étaient, que les rayons ardents lancés par leurs prunelles à travers les trous ronds du loup impénétrable.
La lumière tombant de haut (les candélabres étaient fort élevés) donnait encore à. cette scène muette un cachet plus fantastique.
Tout à coup M. de Bernac releva la tête , et abaissant les bras , il les croisa sur sa poitrine en se renversant en arrière.
(( Toi , Humbert, toi , Mercurius, et toi-même, Catherine, dit-il de cette voix brève et sèche , indice de l'habitude du commandement, vous connaissez la route dans laquelle nous marchons , vous savez quel but nous voulons atteindre.
Eh bien ! cette route est aux trois quarts parcourue ; ce but , nous n'avons plus qu'à étendre la main pour y toucher. Encore quelques heures de patience et notre mission sera accomplie, et notre séjour a Paris deviendra inutile.
J'aime les périls , vous ne l'ignorez pas ; mais j'aime les périls qui profitent, et non les dangers stériles, qui ne sauraient même donner un peu de gloire à ceux qui les bravent.
Or, à Paris, à cette heure, les dangers nous entourent, et aucun profit ne nous pousse à les affronter. Donc, notre but atteint, notre mission remplie, il nous faut partir. Est-ce votre avis? »
Tous trois s'inclinèrent en signe d'affirmation.
a Nos grottes d'Étretat nous attendent ! continua M. de Bernac en s'animant. Là , nous trouverons nos richesses entassées: là, nos moyens de défense sont réellement formidables, nos approvisionnements énormes. Nous aurons près de nous nos plus dévoués compagnons, devant nous les belles et splendides campagnes de la Normandie , derrière nous l'immensité de l'Océan. A nous la contrée entière, dont nous serons rois, en dépit du roi de France lui-même ! A nous les droits de haute et basse justice sur les peuples qui nous entoureront ! A nous les richesses inépuisables des villes et des châteaux! A nous enfin cette existence sublime d'aventures et de plaisirs, de combats et de fêtes, de dangers et d'amours ! Partout où nous le voudrons, nous porterons la terreur; partout où nous le voudrons, nous sèmerons l'espérance. Le bien et le mal seront dans chacune de nos mains, et, maîtres de la terre, maîtres des hommes, maîtres des choses, nous vivrons dans nos retraites inaccessibles comme les dieux du paganisme vivaient dans leur Olympe, interdit aux mortels! Dites, mes amis, cette existence n'est-elle pas au-dessus des conditions humaines , et ne serait-ce pas la réalisation de vos rêves? »
Humbert et Mercurius s'étaient levés , électrisés par les paroles du comte.
Catherine, l'œil ardent et la main frémissante, paraissait en proie à une émotion plus vive , car la nature de cette femme, nature éminemment sensuelle, était plus faite que toute autre pour subir l'attrait de lfJs. i'ff
cette existence en dehors des lois que venait de dépeindre M. de Bernac.
Tous trois tendirent les bras vers l'orateur.
« Partons ! » dirent-ils d'une même voix.
M. de Bernac leur fit signe du geste de reprendre les places qu'ils avaient soudainement quittées.
« Le secret des grottes m'appartient seul, dit-il, et, sans le secours de cette retraite sûre et inaccessible, l'existence dont je vous parle serait impossible. Donc il dépend de moi de réaliser vos projets de bonheur.
— Sans doute, dit Mercurius.
— Eh bien ? fit Humbert.
— Eh bien ! mes amis, il faut encore m'entendre, car je n'a; pas fini. »
M. de Bernac fit une courte pose.
« Pour quitter Paris, reprit-il , pour conserver la magnifique position que nous possédons et l'allier à la splendide existence que nous allons mener, il faut d'abord que notre mission soit accomplie en entier, ensuite que nous ne laissions derrière nous aucune chance de péril, enfin que nous emportions avec nous des gages de bonheur pour le présent.
Est-ce votre avis ?
— Sans doute ! dirent les hommes.
■ — Or, poursuivit le comte, notre mission a un
double but : posséder d'une part une somme assez considérable pour pouvoir lever autour de nous une armée presque aussi formidable que celle du roi de France. De l'autre, nous venger de cette justice qui nous menace de sa rigueur ; mais que cette vengeance
LE CAPITAINE LA CHESNAïE. 279
soit telle qu'elle épouvante à tout jamais ceux qui tenteraient de nous poursuivre , et qu'elle rassure ceux , au contraire, qui accourraient se grouper autour de nous.
Sur les trois millions de livres qui nous sout nécessaires pour élever à quinze mille le chiffre de nos hommes, et de cette façon enserrer dans un même réseau la Normandie, la Picardie, l'Ile-de-France, l'Anjou et l'Orléanais , un million nous mauque encore.
La vengeance dont je vous parle , vous ignorez à cette heure les moyens de l'exercer.
Quant aux périls que nous ne devons pas laisser derrière nous , ils nous entourent cependant de tous côtés ! Giraud est sur nos traces. Celui que vous savez est revenu. S'ils se rencontrent, s'ils se réunissent, nous nous trouverons en face d'adversaires redoutables, puissants et implacables ; et fuir le terrain du combat deviendra impossible sans abandonner la cause.
Enfin ces gages d'un bonheur présent , tu les possèdes seul , Mercurius , car toi seul es en possession de la femme que tu aimes.
Eh bien ! continua M. de Bernac en accentuant plus énergiquement ses paroles, ce million qui nous manque pour devenir les seigneurs les plus puissants de la France, cette vengeance que nous devons laisser derrière nous, ces périls que nous devons conjurer, ce bonheur que nous devons tous avoir et emporter avec nous, grâce à mes plans, grâce à ce que je veux faire, nous pouvons en espérer la réalisation immédiate.
Oui! s'écria-t-il , avant vingt-quatre heures, et cela dépend de vous maintenant , nos ennemis seront anéantis, notre vengeance assurée, le million dans ta caisse, Mercurius, et celle que tu aimes dans tes bras, Humbert.
— Gomment? que faut-il faire? s'écrièrent à la fois Mercurius et Humbert.
— Parlez ! » ajouta Catherine.
Le comte les regarda profondément tous trois. a Avant de continuer, dit-il, avant de dérouler mes plans, j'ai deux conditions à vous imposer.
— Quelles conditions? fit la jeune femme.
— Les voici. Je pourrais plutôt dire : la voici, car, en réalité, la première condition acceptée, il ne vous serait plus loisible de refuser la seconde.
— N'importe! dit Mercurius; formule-les toutes deux.
— Nous t'écoutons! ajouta Humbert.
— Et moi j'accepte d'avance ! » fit Catherine. Bernac la regarda en souriant.
« Si tu continues, fit-il, je finirai par croire que tu as autant d'esprit à toi seule que nous trois ensemble.
— Je suis femme. . .
— Et tu n'as que les défauts de ton sexe, ajouta le comte.
— C'est ce qui fait ma force.
— Et l'amour de Mercurius ?
— Peut-être ! »
Le comte lança à la jeune femme un regard légèrement ironique.
« Gela eût été dommage de te laisser végéter dans une condition secondaire , dit-il. Mais revenons à ce que j'ai à vous dire :
La première condition est celle-ci : jusqu'ici , mes amis, toi, Humbert, toi, Mercurius, et moi, nous avons vécu sur le pied le plus parfait de l'égalité dont parle Platon. Or, cette égalité n'est plus possible. Je ne prétends pas faire de vous deux esclaves , mais je prétends faire de vous deux ministres. En un mot, je veux être roi ! »
Les deux hommes masqués se regardèrent.
« Te crois-tu donc supérieur à nous ? dit Humbert.
— Oui, répondit nettement le comte. Je reconnais vos qualités à tous deux , je reconnais votre science, votre intelligence , votre esprit ; je sais que peu d'hommes existent qui puissent vous être comparés ; je sais enfin que chacun de vous, dans les connaissances qui lui sont propres , n'a qu'un être sur terre qui lui soit supérieur, celui grâce auquel nous sommes aujourd'hui puissants et savants, celui qui nous a ouvert les voies de tous les plaisirs et de toutes les jouissances, celui qui nous a mis à même de gravir ou de descendre à notre gré tous les degrés de l'échelle sociale...
— Mais celui dont tu parles te domine aussi ! fit Mercurius.
— Sans doute, et je ne cherche pas h fuir cette domination. Je l'ai reconnue et la reconnaîtrai encore, mais cette domination est toute intellectuelle et celle que je veux avoir sur vqijs est absolue. Bref, vous
sentez-vous disposés h m'obéir sans réserve et à accomplir mes volontés sans les discuter ? »
Humbert et Mercurius se regardèrent encore.
a Et si nous refusions de reconnaître ton pouvoir suprême? dit Humbert après un moment de silence.
— Dès ce soir, répondit M. de Bernac , nous serions désunis. »
Mercurius se leva vivement.
« Nous perdons là , dit-il , un temps probablement précieux. Nous jures-tu d'être toujours fidèle et dévoué à la cause commune ?
— Oui, répondit M. de Bernac.
— Alors je jure, moi, de t'obéir sans réserve.
— Bien ! fit Catherine.
— Et toi , Humbert ? fit le comte.
— Je le jure aussi.
Maintenant, la seconde condition? dit Merr
— C'est de reconnaître dès cette nuit, dès cette heure, la suprématie que vous m'accordez.
— Donne-nous tes ordres ! dit encore Mercurius.
— Et. nous t' obéirons à l'instant même! » ajouta Humbert.
M. de Bernac leur tendit les mains.
« Merci, mes amis , merci mes frères ! dit-il d'une voix légèrement émue. J'ai voulu voir jusqu'où allait la confiance que vous aviez en moi. Maintenant je vous jure que je suis digne de cette confiance. Demain, à pareille heure, nous partirons tous, emportant nos richesses, laissant nos ennemis morts et
notre vengeance terrible, et emmenai:!, avec cous, toi, Mercurius. celte Catherine $m \\\ aimes, et toi, Humberl, celte Diane d'Aumont que tu adores! »
Huiiibert redressa la tête en frémissant de joie.
« Quoi! fit-il, tu as réussi?
— Oui!
— Tu as vu Diane?
— Je l'ai quittée il y a une heure.
— Elle était seule ?
— Seule avec moi.
— Et elle consent ?
— Je te réponds qu'elle partira, si tu ne gâtes pas demain ce que j'ai fait ce soir. »
Humbert saisit les mains du comte et les serrant dans les siennes, il les pressa avec effusion. n Merci, frère ! » dit-il d'une voix sourde. Puis, après quelques secondes de silence. « Ainsi, reprit-il, elle ne s'est doutée de rien?
— De rien absolument ! répondit M. de Bernac.
— Elle t'a écouté?
— Avec une attention profonde et une émotion des plus vives, je t'en réponds ! Au reste, j'ai été touchant, pathétique, élégiaque et terrible tout ensemble. J'ai trouvé de ces phrases entraînantes que l'on dit si bien sans en penser un mot. La pauvre enfant a été subjuguée...
— Et elle a promis de partir?
— Non, mais elle partira.
— Bravo ! s'écria Catherine qui avait écouté, sans y prendre part, la conversation qui venait d'avoir lieu entre les trois hommes, et qui semblait avoir ou-
blié complètement la sévérité dont le comte avait fait preuve à son égard. Bravo! monsieur de Bernac; vous servez bravement et merveilleusement les amours d'autrui ! Jadis vous m'avez enlevée au profit de Mercurius , et demain vous allez enlever Diane au profit de Humbert. Quel désintéressement sublime ! Mais n'aurez-vous donc jamais la récompense de votre généreuse conduite, et après avoir protégé si efficacement nos amours à nous, ne nous mettrez-vous jamais à même de servir les vôtres ? »
Le chef
Le comte se dressa d'un seul bond.
« Vive Dieu ! ma belle, s'écria-t-il, tu es plus près que tu ne le penses de voir ta bonne volonté mise à l'épreuve ! *
— Vous êtes amoureux? s'écria Catherine avec un air de cloute manifeste.
— Oui, répondit M. de Bernac, mais avant de parler de moi, parlons des intérêts qui nous concernent tous. Vous avez juré de m' obéir tous trois, je commence à commander.
Demain soir il y a bal masqué à l'hôtel de don Pedro de Tolède, l'ambassadeur d'Espagne?
286 LE CAPITAINE LA CIIESNAïE.
— Oui, dit Humbert.
— Nous irons tous quatre.
— Bien !
— Là est le million que je vous promets.
— A l'ambassade? s'écria Mercurius.
— Dans les coffres mêmes de l'ambassadeur. Il est arrivé ce matin en beaux quadruples d'Espagne. Cet argent de Sa Majesté Catholique devait servir h soudoyer les ennemis du roi de France, nous ferons donc une action patriotique en l'empêchant de suivre sa destination. Catherine connaît don Pedro, elle se chargera de nous ouvrir les voies jusqu'au trésor.))
Catherine sourit en faisant un signe affirmatif.
a Diane sera au bal, Humbert, et de gré ou de force il faudra qu'elle suive le comte de Bernac. Au point où j'ai su amener les choses, la réussite à cet égard n'est pas douteuse. Donc les conditions d'argent pour tous nos hommes, et de bonheur pour vous deux seront remplies.
— Restent, dit Mercurius, la vengeance à accomplir et les dangers à écarter.
— La vengeance ! reprit le comte. L'enlèvement de Diane et notre fuite nous l'assurent.
— Comment ? fit Humbert.
— Je devine ! dit vivement Catherine : M. d'Aumont est perdu en cour s'il n'arrête pas La Chesnaye et... il ne l'arrêtera pas. Sa place perdue, sa fille enlevée; la vengeance sera belle....
— Et, ajouta le comte de Bernac, elle fera trembler ceux qui tenteraient de nous persécuter encore, car avant quinze jours chacun saura que La Ches-
naye en est l'auteur. Je me charge de répandre ce bruit et de le propager.
— Maintenant, les périls? fit Mercurius dont les yeux étincelaient à travers les trous de son masque.
— Les périls ! s'écria de Bernac en s' animant davantage; les périls! Ils seront anéantis si comme toi, Mercurius, comme toi, Humbert, je puis partir la nuit prochaine avec celle que j'aime !
— Avec qui? interrompit curieusement la jeune femme.
— Avec celle que j'aime! je te le répète, répondit le comte sans paraître vouloir donner d'autres explications.
— Mais les dangers? fit encore observer Mercurius.
— Seront conjurés par la réussite même de mes amours.
— Comment? » s'écrièrent les deux hommes.
M. de Bernac avait changé de place depuis quelques instants, et il se trouvait debout alors entre Mercurius et Humbert.
Passant par un geste rapide chacun de ses bras autour du cou de chacun des deux hommes, il ramena les deux têtes à la hauteur de ses lèvres, puis il murmura quelques paroles à voix tellement basse que Catherine, en dépit de ses efforts, ne put même parvenir a saisir aucun son.
Mercurius et Humbert poussèrent en même temps une exclamation de surprise.
« Elle! firent-ils d'une même voix, et en reculant chacun d'un pas.
— Oui, répondit M. de Bernac, el comprenezvous maintenant qu'il nu- faille la réunion do toutes vos forces pour mener h bien cette entreprise? Comprenez-vous que de sa réussite même dépend notre tranquillité a venir, et que cette tranquillité acquise ne peut plus (Mre a jamais troublée? »
Humbert et Mercurius firent un si^ne atlinnatif. «Alors je puis compter sur vous? poursuivit le comte.
— Nous avons juré, dit Humbert,
— Mais, dit Mercurius, nous servons encore ainsi la haine de notre père, et nous gardons pour nous seuls ce secret puissant qu'il doit nous révéler?
— Oui.
— Oh! rit Humbert avec admiration, ton plan est sublime !
— Et facile h exécuter, ajouta Mercurius.
— Vonc, reprit le comte, résumons : demain soir il dix heures, la-bas... où vous savez. »
Les deux hommes s'inclinèrent en sig:ne qu'ils comprenaient.
« Et h minuit à l'hôtel de don Pedro.
— Bien î » dit Humbert.
M. de Bernac prit le manteau qu'il avait jeté sur la table et le drapa sur ses épaules, puis ramassant le feutre qui avait roulé sur le plancher, il se Coiffa a\eo un geste empreint d'une aisance cavalière.
«Catherine! dit-il, tu auras demain la clef du cabinet d'armes de l'ambassadeur.
— Je l'aurai, répondit la jeune femme.
— Mercurius! continua le comte, tu te charges de
la garde de la porte de la Tounielle. Que rien ne puisse nous entraver dans notre départ.
— Repose-t'en sur moi, dit Mereurius. Demain Bernard aura les mots de passe.
— Le trésor te regarde également, u Mereurius sourit.
« Le million fut-il en monnaie d'argent au lieu d'être en quadruples d'or, j'ai les bras assez robustes pour l'emporter ! dit-il orgueilleusement.
— Toi, Humbert, tu feras tout préparer dans la journée pour notre fuite, tu présideras au départ des nôtres. Garde trente hommes d'escorte, c'est assez. La force brutale ne peut être employée, il ne s'agit que de ruse, et un plus grand nombre nous générait, loin de nous servir. Que les autres prennent dès le matin la route de Normandie.
— Compte sur moi ! dit Humbert.
— Et demain soir à dix heures là-bas !
— Nous y serons ! dirent à la fois les deux hommes.
— Mais, ajouta Humbert, y sera-t-il, lui?
— Oui ! répondit le comte.
— Tu en es sûr !
— J'en suis sur !
— Tu Tas vu? il te l'a dit?
— Non, mais il a écrit.
— A qui?
— A maître Eudes. Il lui donne rendez-vous pour demain soir à dix heures, au lieu ordinaire, pour expérimenter selon ce qu'il avait promis. . .
— Ah ! s'écria Humbert, je comprends tout maintenant, et tu as raison.
— Sans doute, ajouta Mercurius. Nous aurons du même coup le secret, l'homme et la femme.
— C'est-à-dire la puissance, la tranquillité et l'amour, dit le comte de Bernac.
— Vous partez ? fit Catherine en voyant le comte lui envoyer un geste amical.
— Oui, ma belle ! J'ai besoin de prendre quelques heures de repos. Ne dois-je pas me battre demain pour tes beaux yeux.
— Tu te bats ? fit Humbert.
— Avec qui? ajouta Mercurius.
— Avec La Guiche.
— Pourquoi?
— Vous ne devinez pas ? » dit le comte en souriant.
Les deux hommes masqués firent un signe négatif.
« Demain matin, à dix heures, le capitaine La Chesnaye conduira ses hommes sur la route de Normandie, on l'y rencontrera sans doute. Dans tous les cas, les siens le verront. Ne faut-il pas que le comte de Bernac soit bien et incontestablement de sa personne à la même heure en d'autres lieux? Que voulez-vous de mieux qu'un duel pour constater un pareil fait ?
— Tu es digne de nous commander, Heynold ! dit Mercurius en s'inclinant.
— A demain, alors?
— A demain !
— Au revoir, Catherine !■ Et songez tous à ce que chacun de vous a à faire ! La partie est belle à jouer
LE CAPITAINE LA CHESNAYE. i>9 !
p| plus belle à gagner ! La nuit prochaine, à pareille heure, nous devons quitter Paris emportant chacun Sa femme que nous aimons, le million qui nous manque, et en laissant derrière nous notre ennemi mort ej nos adversaires terrifiés ! »
Et le comte de Bernac adressant à Catherine un ilernier geste d'adieu, sortit de la pièce et gravit lestement les marches de l'escalier.
Humbert le suivit.
Après avoir parcouru, en sens opposé, le chemin (me le gentilhomme avait suivi seul au milieu des ruines, Quelques heures auparavant, les deux hommes atteignirent le parloir de l'abbaye donnant sur la rue des Deux-Écus.
M. de Bernac s'approcha de la fenêtre qu'il avait si lestement franchie pour pénétrer dans l'intérieur, et avança doucement la tête par l'ouverture.
(t Personne, dit-il. La rue est déserte et la nuit plus noire encore ! »
Et enjambant vivement l'appui de la fenêtre, il sauta dans la rue.
« — Veille à l'archer ! murmura Humbert en lui serrant les mains.
— Et toi, veille sur Catherine ! Sa passion pour Mercurius me paraît un peu trop vive pour être bien vraie. Cette femme a les trois quarts de nos secrets... Prends garde ! »
M. de Bernac s'enveloppa dans les plis de son long manteau et s'enfonça dans l'ombre,
Humbert le suivit des yeux durant l'espace de quelques secondes, puis sautant à son tour au dehors, il
c2.c2 LE CAPITAINE LA UIESNAYE.
disparut dans les ténèbres en prenant une direction diamétralement opposée.
Le comte s'était dirigé vers les Halles, Humbert gagna les abords de l'hôtel Soissons.
Trois heures du matin retentissaient alors dans le silence de la nuit à l'horloge de l'église Saint- Eustache.
le Pré-aux-CIcrcs.
Le Pré-aux-Glercs, dont il a été si souvent question dans une foule de romans, de poésies, d'ouvrages de toutes sortes et de toutes valeurs, était une vaste prairie, riante et fraîche, plantée d'arbres et semée de buissons, qui s'étendait sur la rive gauche de la Seine, en face du Louvre.
Cette prairie occupait l'emplacement circonscrit aujourd'hui à l'est par la rue Mazarine, à l'ouest par la rue de Bourgogne, au sud par la rue Saint-Dominique et au nord par les quais Voltaire, Malaquais et par la majeure partie du quai d'Orsay.
Sa longueur de l'est à l'ouest était de quatorze cents
mètres environ,, et sa largeur du sud au nord de quatre à cinq cents mètres.
Jusqu'à la fin du seizième siècle et même durant les premières années du dix-septième, le Pré-aux- Clercs était divisé en deux parties distinctes : le grand Pré et le petit Pré.
Le petit Pré était situé au nord de l'enclos de l'abbaye Saint-Germain, occupant seulement la distance comprise aujourd'hui entre les rues Mazarine et des Petits-Augustins, et entre la rue du Colombier et le quai Malaquais.
Le petit Pré était séparé du grand Pré par un canal assez large, qui s'étendait en longueur depuis la rive de la Seine, jusqu'au bas de la rue Saint-Benoît, suivant en grande partie le parcours actuel de la rue Bonaparte.
En 1368, le petit Pré fut. cédé à l'Université, et servit, ainsi que le grand Pré, de promenade favorite aux clercs ou écoliers, d'où le nom qui leur fut donné à tous deux.
Déjà, au seizième siècle, la ceinture de murailles crénelées qui entourait la capitale devenant trop étroite pour contenir la population toujours croissante de la Cité, cette population s'était rejetée au dehors des fortifications et avait construit activement les faubourgs de la ville.
Le petit Pré-aux-Clercs, envahi peu à peu, commença à se couvrir de maisons, et sous le règne de Henri IV, on y ouvrit la rue des Petits-Augustins, renvoyant au grand Pré les écoliers et les promeneurs.
En 1605, à l'époque où remonte noire récit, le petit Pré-aux-Glercs n'existait plus du tout.
Le grand Pré, d'une étendue beaucoup plus vaste, avait conservé sa destination première et était sous Henri IV la seule promenade plantée d'arbres où les habitants de Paris pussent venir, librement et à l'abri des feux du soleil, se procurer un exercice salutaire.
Durant la foire Saint-Germain surtout, cette promenade, dont elle était presque mitoyenne, se voyait envahie par la foule.
Le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas de donner ici l'historique détaillé de ces; deux prairies, célèbres par les scènes de tous genres qui s'y passèrent et qui, cependant, suffiraient amplement, rien que par leur simple récit, à présenter un aperçu précis des mœurs et des usages des Parisiens, depuis les Capétiens jusqu'aux Bourbons.
Outre les avantages appréciables d'une promenade verdoyante, ombragée et voisine du fleuve, le grand Pré-aux-Clercs offrait encore aux oisifs et aux amateurs de bons vins, une collection remarquable de cabarets et de guinguettes.
Des bosquets touffus, des tables à demi cachées sous le feuillage, des garçons bien dressée, des servantes accortes et engageantes, les meilleurs crûs de l'Anjou, établissaient d'une façon marquée la supériorité des cabarets du Pré-aux-Glercs et justifiaient la vogue dont ils jouissaient.
Un jeu de paume en plein air, des jeux d'arc, d'arbalète et d'arquebuse, et un jeu de volant (invention toute nouvelle), attiraient les joueurs empressés de
faire montre de leur adresse et les spectateurs qui se pressaient curieusement autour d'eux.
Plus loin, quatre belles allées couvertes, dont une dominant la Seine, engageaient les pas des promeneurs tranquilles, et des bancs de pierre ou de bois, placés de distance en distance, invitaient au repos et à la conversation.
Un bac établi sur la Seine, en face de la Porte- Neuve et vis-à-vis la rue qui aujourd'hui porte ce nom, faisait communiquer le Pré-aux-Clercs avec la rive droite de la rivière.
Rien de plus curieux, l'heure de la promenade venue, que de voir cette foule bigarrée de grandes dames avec leurs éclatantes toilettes, de gentilshommes aux pourpoints soyeux, aux chapeaux garnis de plumes multicolores, traverser le fleuve, qui sur le bac, qui dans les nacelles des passeurs, les uns se pressant sur le plancher massif du lourd bateau remorqué par la corde servant au passage, les autres nonchalamment étendus dans les esquifs de louage, qui souvent accomplissaient une course jusqu'au Pont-Neuf, avant de descendre sur la berge leurs locataires dédaigneux de se mêler à la foule.
Les écoliers et les habitants de la rive gauche affluaient par la porte de Nesles, a côté de laquelle se dressait la tour fameuse qui devait être démolie un demi-siècle plus tard, pour faire place au palais Mazarin.
Mais si, dans l'après-midi et vers le soir, le Préaux-Clercs présentait un coup-d'œil joyeux et animé, le matin il changeait lugubrement d'aspect.
Désert et touffu, il offrait ses tapis de verdure, ses carrefours épais aux duels si fréquents, qui décimèmèrent la noblesse durant le seizième et le dix-septième siècle.
Le lieu de promenade devenait le champ de bataille, et plus d'un petit pied chaussé de velours et de satin , en se posant le soir sur le sable, foulait une terre encore humide du sang répandu le matin.
Bien peu de rencontres , pendant le premier siècle que nous venons de citer et le premier quart du second, eurent lieu sur un autre terrain.
Le Pré-aux-Glercs avait été adopté par les gentilshommes, pour y bien vivre et pour y bien mourir.
Louis IX, en interdisant le combat judiciaire, introduit jadis dans la Gaule avec la féodalité et la barbarie , ayant fait perdre peu à peu au duel son caractère légal, avait espéré le voir disparaître des mœurs, mais Henri II devait en faire renaître l'usage par son amour des armes et son imprudence.
Fortifiés par les principes d'un faux point d'honneur, voulant remplacer par la vengeance personnelle l'action protectrice des lois, les duels firent bientôt parmi la noblesse française, sous les règnes de Charles IX, de Henri III et de Henri IV, d'effrayants progrès et dégénérèrent même en assassinats.
Les habitants de Paris étaient journellement témoins de ces scènes sanglantes.
On se battait , le plus ordinairement , à l'épée et à la dague, trois contre trois et quelquefois six contre six.
Celui qui avait dépêché son adversaire, avait le droit de courir au secours de ses amis.
C'était, on le voit, une véritable bataille que ces rencontres , où la mort moissonnait presque toujours les trois quarts des combattants.
Les seconds épousaient la querelle du gentilhomme qui réclamait leurs services, sans même s'enquérir de la cause qui leur faisait tirer l'épée.
On donnait sa vie avec une insouciance décelant incontestablement une bravoure digne d'éloges, mais indiquant aussi une légèreté d'esprit et un manque de raisonnement sévèrement blâmables.
Les familles puissantes avaient des spadassins qu'elles nourrissaient au sang, comme le dit plus tard Richelieu, en parlant du chevalier de Guise et de son duel avec le baron de Luz>
Justement effrayés de cette fureur de meurtres, de cette ardeur à prodiguer et à répondre le sang, les gouvernants cherchèrent à y mettre obstacle, mais l'édit de 1566, l'ordonnance de Blois de 1579 et un arrêt du parlement de Paris de 1599, demeurèrent impuissants et inutiles.
Le nombre des duels allait toujours croissant, et en 1604, Sully donna avis au roi que depuis son avènement au trône (1585), c'est-à-dire en l'espace de seize années, on pouvait porter de sept à huit mille le nombre des gentilshommes du royaume tués en combats singuliers.
Les lieux ordinaires choisis pour ces rencontres, étaient le derrière des murs des Chartreux, le mou-
lin de Saint-Marceau et surtout et avant tout, ainsi que nous l'avons dit, le grand Pré-aux-Clercs.
C'était au Pré-aux-Clercs , on se souvient sans doute, que le comte de Bernac avait donné rendezvous au chevalier de La Guiche, dans la maison de jeu de Jonas, pour le lendemain dix heures.
Ce matin même où devait avoir lieu le duel, le 44 mars 1605 par conséquent, un cavalier de bonne mine et de tournure élégante, suivait, au pas de sa monture, l'endroit où l'on devait planter, quelques années plus tard, les arbres du Cours la Reine et longeait les jardins des Tuileries encore à l'état inculte, se dirigeant vers la Porte-Neuve, après laquelle s'élevait péniblement la nouvelle galerie du Louvre, alors en cours d'achèvement par les soins de l'architecte Androuet du Cerceau.
Ce cavalier, dont le frais visage révélait la jeunesse, pouvait avoir au plus vingt-huit ans.
Grand, élancé , gracieux dans ses mouvements , il était porteur de l'une de ces physionomies heureuses qui séduisent au premier abord.
Ses longs cheveux châtain clair, ses beaux yeux bleus, ses fines moustaches, ses joues rosées, son nez droit, sa bouche un peu grande mais garnie de dents fort belles , constituaient l'ensemble d'un visage sur lequel s'épanouissait le cachet brillant de la santé, et dont le front large et découvert aux tempes, semblait promettre une intelligence peu commune.
Vêtu d'un costume de voyage , armé d'une solide rapière dont le fourreau battait les flancs de son cheval et qui, à en juger par son air de vétusté et par
l'usure de sa poignée, attestant de longs et loyaux services, devait être une arme de famille, le jeune cavalier avançait lentement dans sa marche , jetant autour de lui de ces regards curieux et étonnés, particuliers au voyageur à l'approche d'une grande ville ou d'un pays qu'il ne connaît pas encore, et qui cependant est le but de sa route.
En traversant la Porte-Neuve, il s'arrêta devant le poste destiné aux soldats de garde et avisant un vieux sergent, assis à califourchon sur un banc avec la gravité d'un philosophe :
« Monsieur le sergent , dit-il d'une voix douce et enjouée, vous paraît-il incongru que je vous adresse deux questions sans avoir l'honneur de vous connaître? »
Le vieux soldat releva la tète et examina rapidement le cavalier avec une sûreté de coup d'œil qui eût fait honneur à un brigadier de gendarmerie.
« A vos ordres , mon gentilhomme , fit-il en se levant.
— Eh bien , monsieur le sergent , reprit le jeune voyageur, faites-moi l'amitié de me dire d'abord quelle heure il peut être en ce moment ? »
Le sergent se pencha vers l'entrée du corps de garde à côté de la porte duquel il était, et après avoir interrogé l'horloge placée à l'intérieur :
« Huit heures un quart, répondit-il.
— Grand merci.
— Ensuite, mon gentilhomme?
— Ensuite , monsieur le sergent , connaissez-vous dans Paris et pourriez-vous m'indiquer une hôtelle-
rie où un homme de qualité puisse descendre sans courir de risque pour son honneur et sans trop exposer cependant sa bourse ? »
Le vieux militaire prit son menton entre le pouce et l'index de sa main droite, et inclinant légèrement le front en avant parut se livrer au travail d'une réflexion pénible :
« Une hôtellerie décente pour un gentilhomme et dans laquelle il ne fût pas trop volé, répéîa-t-il en se redressant pour lever les yeux au ciel. Du diable si je connais cela à Paris... Voyons, cependant... Nous avons bien Les Trois-Aveugles de Compiègne, dans la rue de la Licorne, mais je n'oserais répondre de la moralité de l'hôte ; son père et son grand-père ont été pendus pour vol et assassinat sur la personne de voyageurs, sa femme est en prison et son fils aîné...
— Je préférerais une autre maison, interrompit en riant le cavalier.
— Il y a, rue de la Grande-Truanderie, le Grand- Pélican, mais on ne saurait y manger, môme pour son argent
— Passons , alors.
— Ah ! fit le sergent comme s'il se souvenait tout à coup ; il y avait, rue de la Huchette , la Carpe qui pleure , excellente hôtellerie, bonne table et bon gîte, pas ou peu de dépenses...
— C'est mon affaire , s'écria le voyageur.
— Oui, mais la maison a été brûlée il y a quinze ans, durant les guerres de la Ligue, ajouta Je sergent
en secouant la lête ; hiàîntëttâiii , il n'y a plus qu'un tas de décombres à la place.
— Diable ! fit le cavalier en riant , j'aurai peine à trouver ce qu'il me faut, à ce qu'il paraît.
— Attendez, mon gentilhomme, attendez !
— Oh ! j'attends, sergent, car j'ai heureusement tout le temps d'attendre !
— Nous avons encore l'hôtellerie des Deux- Pendus , à la place aux Veaux ; le Verre-Cassé , rue Trousse- Vache ; Y Hôtellerie du Bel-Air, rue delà Mortellerie, mais je me ferais un scrupule d'envoyer là un homme de naissance et d'épée...
— Jusqu'ici, fit observer le gentilhomme, je sais bien où je ne dois pas aller , mais cela , quoique fort intéressant déjà, ne saurait me suffire...
— A ttendez encore, mon gentilhomme !
— J'attends toujours, sergent.
— Cette fois, je crois que je tiens votre affaire!
— Voyons cela.
— Connaissez-vous la rue du Hoqueton ?
— Non.
— Et la rue Bourtibourg ?
— Pas davantage.
— Vous ne connaissez donc pas Paris , mon gentilhomme ?
— C'est la première fois de ma vie que j'y mets les pieds, ou pour mieux dire ceux de mon cheval.
— Diable ! diable ! il est difficile de vous renseigner, alors, car la maison n'a pas d'enseigne et c'est vraiment dommage, vous auriez été là comme dans un paradis. Je ne sais même pas comment je n'y ai pas
songé plus tôt! Bon lit, bon vin et une hôtesse qui est gentille comme un cœur ! C'est la nièce de mon propre cousin germain , sergent , comme moi , au régiment de Gastel-Bayard ! Ah ! c'est vraiment bien malheureux que vous ne connaissiez pas Paris.
— Mais, sergent , est-ce que la maison de la nièce de votre propre cousin germain est située de façon à ce qu'on ne puisse la trouver , même en cherchant bien?
— C'est difficile, mon gentilhomme.
— Mais ce n'est pas impossible, j'imagine?
— Je ne dis pas cela.
— Eh bien, alors?
— Dame ! si vous voulez essayer, je vais vous donner les premières indications.
— Donnez, sergent, et , en revanche , prenez ceci pour boire à ma santé. »
Et, fouillant dans la poche de ses chausses, le jeune cavalier prit une pièce de monnaie blanche qu'il offrit à son interlocuteur.
Le bac
Le sergent prit la pièce d'argent sans se faire prier davantage et la fit disparaître dans le creux de sa large main.
« Mon gentilhomme , dit-il ensuite en étendant le bras dans la direction du Louvre, vous allez suivre la berge de la rivière tout droit, sans vous déranger....
— C'est facile, interrompit le voyageur.
— Vous passerez d'abord devant le Louvre.
— Bien.
— Ensuite devant le Pont-Neuf.
— Très-bien.
— Puis devant le pont aux Marchands , le grand
Châtelet, le pont au Change, et enfin vous gagnerez le port au Foin.
— Ensuite ?
— Là, vous demanderez la rue des Mauvais-Garçons.
^— Bon !
— Vous la remonterez tout entière, et au bout , à droite, vous trouverez la rue du Hoqueton.
— Très-bien. Après?
— Après , vous suivrez la rue du Hoqueloii , et la troisième maison , à main gauche , est celle dont je vous parle. Il y a une petite porte peinte en vert, avec trois clous à têtes de cuivre placés en triangle en haut. Vous demanderez la belle Perrine, et vous lui direz que vous venez de la part du vieil Hector , le sergent au régiment de Balagny. Elle vous donnera une petite chambre très-proprette ; vous vous entendrez pour le prix, et vous serez là, je vous le répète, comme le poisson dans l'eau.
— Suivre la rivière, fit le gentilhomme en récapitulant les indications données par son interlocuteur afin de se bien tracer dans la tête l'itinéraire à parcourir , passer devant le Louvre , gagner le port au Foin, demander la rue des Mauvais-Garçons, tourner à droite, et la troisième maison à gauche.
— C'est bien cela ! s'écria le sergent.
— Alors, sergent, il ne me reste plus qu'à vous remercier. '
— A votre service, mon gentilhomme.
— Ah ! encore un mot, cependant.
— Deux, si vous le voulez.
— Qu'est-ce que c'est que celte belle promenade que j'aperçois de l'autre coté de la rivière?
— En face de nous ?
— Oui.
— C'est le grand Pré-aux-Clercs.
— Le Pré-aux -Clercs.
— Oui, mon gentilhomme.
— C'est donc là que la cour et la ville viennent se promener, se battre, jouer, aimer et mourir?
— Vous l'avez dit. ,
— Il faut que j'aille visiter cette promenade ! s'écria le jeune cavalier en poussant son cheval vers la berge.
— Doucement, doucement, mon gentilhomme! dit le vieux sergent. Le bac ne marche pas encore à cette heure, je ne vois aucun passeur sur la rive, et à moins que vous ne fassiez le tour par le Pont-Neuf, ce qui ne laisserait pas que d'être assez long, il vous faut renoncer à visiter ce matin le Pré-aux-Clercs.
— C'est malheureux ! fit le cavalier avec un geste de regret. J'aurais voulu débuter à Paris par une excursion au Pré-aux-Clercs ; cela m'aurait promis bonne chance et nombreuses aventures.
— Dame ! dit le sergent en riant , il y aurait bien encore un moyen.
— Lequel?
— Ce serait de passer la Seine à la nage !
— Par Notre-Dame-d'Àuray ! c'est une idée ! s'écria le voyageur.
— Quoi! dit le sergent avec stupéfaction, car il voyait prendre au sérieux par le jeune homme une
308 LE CAPITAJNE LA CUESNAYE.
proposition qu'il avait faite par simple plaisanterie, vous voulez traverser la rivière?
— Certainement.
— Avec votre cheval?
— Sans doute.
— Mais vous n'y songez pas, mon gentilhomme?
— Pourquoi? ♦
— Parce que vous allez vous noyer, vous et votre monture.
— Bah ! fit le cavalier avec insouciance. Mon cheval et moi, en chassant le cerfr, avons bien souvent traversé des étangs deux fois larges comme votre Seine !
— Mais vous allez vous mouiller !
— Mes bottes ne craignent pas l'eau.
— Mais attendez au moins que le bac marche.
— Je n'aime pas à attendre, monsieur le sergent.
— Ventre-Mahon ! mon gentilhomme, je ne vous laisserai pas accomplir une pareille folie.
— Ne craignez rien , sergent , et laissez-moi faire, répondit le voyageur en dégageant doucement les rênes de son cheval que le vieux soldat avait saisies. D'ailleurs, je viens de mettre dans ma tête d'aller visiter sur l'heure ce Pré-aux-Clercs dont je rêve 'depuis tant d'années, et, par Saint-Marc! mon patron, rien ne saurait m'en empêcher! Je suis d'origine bretonne , voyez-vous, mon digne sergent, partant quand j'ai quelque chose dans la cervelle, il faut, bon ou mauvais, que ce quelque chose s'accomplisse. Donc, encore une fois, laissez-moi faire ! »
Et le jeune homme, conduisant sa monture vers
les eaux du fleuve, commença à descendre la berge rapide.
Le vieux sergent courut après lui.
« Encore une fois , mon gentilhomme , s'écria-t-il, vous allez vous noyer ! C'est tenter Dieu que de risquer pareille aventure ! La Seine est large , profonde et rapide en cet endroit. Vous ne pourrez résister au courant... »
Le pauvre sergent se démenait en pure perte, car son jeune interlocuteur continuait à avancer vers le lit de la rivière, sans lui répondre autrement que par un sourire et un geste amical.
Tout à coup le soldat poussa un cri de joie : il venait d'apercevoir du renfort venant à son aide.
Effectivement , depuis quelques instants deux nouveaux personnages étaient apparus sur la berge de la rivière.
Ces deux personnages , vêtus avec une extrême recherche et montant deux admirables chevaux de race espagnole, avaient suivi la galerie du Louvre, venant, par conséquent, de l'intérieur de Paris, et se dirigeant alors vers une cabane en planches construite sur le bord (fc la rivière, à quelques pas de l'endroit où se trouvaient le sergent et le jeune voyageur, et en face du lieu où était amarré le bac.
« Demandez à ces deux nobles cavaliers s'il n'y a pas danger de mort à tenter ce que vous voulez entreprendre , dit le sergent en reprenant les rênes du cheval, dont les deux pieds de devant n'étaient plus qu'à quelques lignes de l'eau verdâtre. N'est-ce pas, messeigneurs, continua-t-il sans donner le temps au
voyageur de lui répondre et en se retournant vers les nouveaux arrivés, n'est-ce pas que j'ai raison?
— Qu'est-ce donc, sergent? demanda l'un des deux cavaliers en s'approchant.
— Monsieur veut aller ce matin au Pré-aux- Cleres !
— Eh bien ! je n'y vois pas d'obstacle !
— Mais il faut traverser la Seine !
— Sans doute ! et c'est ce que nous allons faire nous-mêmes.
— Vous voyez bien, sergent! dit le jeune voyageur en voulant une seconde fois dégager sa monture ; mais le vieux militaire ne lâcha pas prise.
— Quoi! s'écria-t-il , mes gentilshommes, vous allez traverser la Seine ?
— Certainement.
— A la nage? »
Les deux cavaliers se regardèrent en ouvrant de grands yeux, puis ils partirent ensemble d'un éclat de rire joyeux et et sonore.
u Entends-tu , LaGuiche? s'écria l'un en reprenant haleine.
— Peste! traverser la Seine! Qu'en penses-tu, d'Herbaut? » répondit l'autre.
Et le chevalier de La Guiche et le marquis d'Herbaut, car c'était eux se rendant au Pré-aux- Clercs, le lieu du rendez-vous indiqué la veille au soir par le comte de Bernac, le chevalier de La Guiche et \o marquis d'Herbaut se reprirent a. rire de plus belle.
.« Ce brave sergent a perdu la tête! dit le marquis.
— Ce n'est pas moi , mais bien ce gentilhomme ! murmura le vieux militaire.
— Que dis-tu? demanda le chevalier.
— Je dis que ce jeune cavalier veut traverser la Seine à la nage pour s'aller promener au Pré-aux- Gleres, et que si vous ne vous joignez pas à moi pour l'en empêcher, c'est un homme perdu ! »
En entendant la conversation engagée derrière lui, et dont il se trouvait être le sujet principal , le voyageur s'était retourné sur sa selle d'abord , puis s'était décidé à faire faire à son cheval un mouvement de tête à la queue, qui lui avait permis de se trouver en face des deux autres cavaliers.
Les trois hommes se saluèrent avec une politesse du meilleur goût, et qui indiquait trois hommes bien élevés.
« Pardon, monsieur, dit La Guiche lorsque le sergent eut achevé, et en s'adressant directement au jeune homme, pardon, mais ce que nous raconte ce brave homme serait-il vrai ?
— Parfaitement vrai.
— Ainsi vous voulez traverser la Seine a h nage avec votre cheval ?
— Oui, monsieur.
— Et sans autre but que d'aller vous promener au Pré-aux-Cleixs ?
— Sans autre but que de contenter ma fantaisie. )>
La Guiche et d'Herbaut se regardèrent encore, puis se mirent pour la troisième fois a rire bruyamment; mais ce rire était empreint d'une telle gaîté
communicative que le vieux sergent ne put conserver lui-même son sérieux.
Le voyageur fronça les sourcils, et son œil bleu lança un jet de flammes.
Portant vivement la main à la garde de son épée :
« Par lamordieu! s'écria-t-il, je n'ai pas pour habitude de me laisser railler, messieurs ! »
Le chevalier lui fit signe de la main d'avoir un peu de patience, puis , parvenant enfin a contenir l'éclat de sa gaîté :
(( Vous vous méprenez , monsieur, dit-il avec une exquise politesse. Le marquis d'Herbaut et moi ne saurions nous railler de vous. Une fantaisie comme celle que vous voulez contenter ne peut offrir prise aucune à la moquerie , car elle décèle une bravoure évidente; mais elle est tellement folle et tellement singulière que vous ne pouvez vous fâcher de la voir exciter la gaîté.
— Vouloir passer la Seine à la nage quand le bac est à deux pas de soi ! Avouez au moins , monsieur, que cela est par trop original! ajouta le marquis d'Herbaut.
— Mais, répondit le jeune homme, ce vieux sergent m'a affirmé que le bac ne marchait pas d'aussi bon matin.
— Cela est vrai d'ordinaire ; mais toute la question est de réveiller les passeurs et de payer double pour le passage; c'est ce que nous allons faire.
— Et, ajouta La Guiche , si vous voulez bien nous honorer de votre compagnie , nous traverserons en-
LE CAPITAINE LA GHESNAïE. 313
semble la Seine, mais sans mouiller un poil de nos montures. »
Cette proposition était tellement raisonnable qu'il y eût eu folie réelle à la repousser.
Le jeune voyageur le comprit, et, remerciaut le chevalier, il lui répondit qu'il acceptait en gardant pour lui tout l'honneur de cette rencontre.
Pendant ce temps , M. d'Herbaut avait été frapper à la porte de la cabane en planches, et avait donné ordre au passeur de se préparer à monter son bac.
Quelques minutes après, La Guiche invitait son nouveau compagnon à pousser son cheval sur le plancher du vaste bateau.
Le voyageur obéit en jetant sur les eaux de la Seine un regard de regret.
« Vive Dieu ! s'écria le chevalier en riant, on jurerait, monsieur, que vous regrettez votre traversée à la nage?
— Ma foi , messieurs, il ne fallait rien moins que l'honneur de votre compagnie pour m'y faire renoncer, répondit le jeune homme.
— Mais ce projet était insensé ! dit le marquis.
— Insensé ou non, il était logé dans ma cervelle.
— Ah! monsieur est entêté? fit La Guiche en riant.
— Je suis Breton, répondit simplement le voyageur.
— Et vous arrivez de province ? demanda le marquis d'Herbaut.
— Cela se voit, n'est-ce pas, messieurs ? fit le jeune homme en souriant.
lre s. 18
314 LE CAPITAINE LA Cil ESN A YK.
— Ne prenez pas ma question en mauvaise part, monsieur, dit vivement le marquis ; je n'ai nullement l'intention de vous offenser.
— Oh! je ne m'offense point, monsieur; et je trouve tout naturel que, entrant aujourd'hui pour la première fois dans la capitale du royaume, je n'aie pas cette aisance et ces façons particulières aux seigneurs de la cour.
— Vous en avez au moins la bonne mine, monsieur, )> repartit poliment le chevalier.
Les trois cavaliers étaient entrés dans le bac, et le passeur, tirant énergiquement sur la corde tendue d'une rive à l'autre, eut bientôt fait parcourir au bateau le premier tiers de la largeur du fleuve.
Aucun des trois gentilshommes n'était descendu de cheval.
La Guiche suivait des yeux le cours de la Seine.
« Avouez, dit-il en se retournant vers le jeune homme, qu'il est plus commode d'être sur ce plancher qu'au milieu de ces eaux rapides, et que vous regrettez moins la traversée à la nage. »
Le gentilhomme breton regarda fixement le chevalier.
(( Avouez votre pensée entière, fit-il en souriant ; vous croyez qu'en prétendant accomplir mon projet, j'ai tout bonnement fait acte de fanfaronnade?
— Nullement, monsieur, répondit le chevalier en se mordant les lèvres ; car, effectivement, il voyait sa pensée devinée, mais, par politesse, il ne voulait point en convenir; nullement î seulement je crois
que, si vous eussiez mis votre intention en action, vous vous en repentiriez très-certainement à cette heure.
— Vous croyez?
— Je le crois ; regardez comme, en cet endroit, la rivière est rapide, et comme ses eaux sont tourmentées.
— Donc vous croyez que j'aurais eu peur et que je me serais repenti?
— Peur, non, repenti, oui.
— Eh bien ! monsieur, comme je veux que vous ne puissiez jamais douter de ma parole, et que j'affirme que j'aurais fait sans le moindre regret ce que je voulais accomplir, je vous en donne à l'instant la preuve ! »
Et, avant que La Guiche ni d'Herbaut eussent pu deviner seulement sa résolution, le jeune voyageur enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval et l'enlevant de la main, le fit bondir en avant, sauter par-dessus le plat-bord du bac, et l'un et l'autre s'élancèrent dans le fleuve.
La secousse donnée au bateau avait été si forte qu'il faillit chavirer.
Le chevalier et le marquis poussèrent en même temps une double exclamation de surprise et d'effroi.
XXÎX
Les trois gentilshommes.
L'intrépide cavalier et sa monture avaien tout d'abord disparu sous un nuage d'écume, soulevé par le choc de leurs corps avec les eaux profondes ; mais presque aussitôt le chevalier et le marquis purent les voir tous les deux : le cheval nageant avec vigueur, soutenu qu'il était par une main savante, et le jeune homme, ferme en selle, droit, calme et souriant comme' s'il ne courait aucun danger.
(( Il est fou ! s'écria d'Herbaut.
— Il est admirablement brave ! répondit La Guiche.
— Mais vois donc, mon cher, il se prélasse sur son cheval comme s'il était sur la terre ferme !
lre s. 18.
— Cordieu ! ce jeune homme me plaîl !
— Et à moi aussi !
— C'est un hardi compagnon !
— Eh ! mon gentilhomme ! cria d'Herbaut, nous ne doutons plus de vous ! Remontez dans le bac ; vous conduirez votre cheval à la traîne.
— Grand merci ! répondit le voyageur ; je suis bien là et j'y reste... Soyez sans crainte, j'arriverai à la rive aussi vite que vous ! »
Le chevalier de La Guiche descendit alors de cheval, s'avança sur le bord du bac qui se trouvait au beau milieu de la rivière, ôta son chapeau, et saluant en s'inclinant comme s'il eût été dans un salon :
« Monsieur, dit-il en s'adressant au nageur et en désignant de la main son compagnon qui était également descendu de monture ; monsieur, j'ai l'honneur de vous présenter M. le marquis Raoul-Annibal d'Herbaut, et je suis, moi, le chevalier Charles-Philippe de La Guiche. Je vous dis en mon nom, et en celui du marquis, que nous sommes enchantés d'avoir eu le bonheur de votre rencontre et qu'il ne tient qu'à vous de devenir notre ami intime ! »
Le jeune homme se rapprocha du bac, et, tendant le bras droit, serra successivement les deux mains que lui offraient les deux seigneurs.
« Cette présentation vaut mieux qu'une autre, car, faite dans de telles circonstances, aucun de nous ne saurait l'oublier,. dit-il joyeusement.
— Nous ferez- vous la grâce de l'achever , cette présentation, en nous confiant voire titre ? » demanda
LE CAPITAINE LA CHESNAYF. 3ll)
le marquis avec une expression de courtoisie à laquelle il n'y avait pas à se méprendre.
Le jeune homme rougit à cette demande si naturelle ; puis redressant la tête comme s'il eût eu honte de ce premier mouvement de confusion, il rapprocha encore son cheval du bac qui avançait rapidement, et forçant le pauvre animal à nager contre le bateau :
« Le nom et le titre que je porte ne m'appartiennent pas, dit-il d'une voix brève. Mon nom et mon titre véritables m'ont été volés alors que j'étais encore au berceau. C'est une histoire de famille que je vous confierai un jour, messieurs ; car je viens à Paris pour en achever le dénoûment. En attendant on m'appelle le baron de Grandair, et je ne me nommerai pas autrement jusqu'au jour où j'aurais repris le nom et le titre de mes aïeux après les avoir lavés dans le sang de l'infâme qui les a souillés en les prenant. Celui qui a l'honneur de vous répondre, messieurs, et d'accepter cette amitié que vous lui offrez si généreusement, s'appelle donc simplement du nom et du titre que je viens de vous dire.
— Baron de Grandair! répéta d'Herbaut en souriant, votre mine ne fait pas mentir votre nom, monsieur !
— Mais, malheureusement, ma fortune ne le faitpas mentir davantage, monsieur le marquis ; car ma baronnie est, comme sa dénomination l'indique, une baronnie de vapeur et de fumée ! Quoi qu'il en soit, je suis bon gentilhomme, messieurs, et vous pouvez me serrer la main sans déshonneur pour vous ! »
En disant ces mots, le baron lança un fier regard
tâQ LE CAPITAINE LA CHESNAYE.
sur ses nouveaux amis ; mais ce regard, dégagé de toute provocation, n'offrait que cette expression de fierté naturelle à l'homme qui a conscience de sa propre valeur.
Le marquis et le chevalier s'inclinèrent encore.
« Nous en doutons si peu, dit La Guiche, que, à partir de cette heure, nous vous considérons comme notre intime, monsieur le baron ; et nous souhaitons vivement que vous fassiez de nous le même cas que nous faisons de votre esprit et de votre personne. »
Le bac atteignait en ce moment la rive gauche de la Seine, et le cheval du baron de Grandair gravissait le talus recouvert par les eaux, sortant progressivement de l'onde en agitant de plaisir sa belle tête intelligente.
Une fois sur la terre ferme, l'animal se secoua en lançant autour de lui une pluie fine ; puis il respira bruyamment en levant les naseaux vers le ciel.
De l'autre côté de la rivière, immobile sur la berge, le vieux sergent avait suivi des yeux la scène qui venait de se passer.
En voyant le jeune gentilhomme s'élancer dans le fleuve, il avait poussé une série de jurons énergiques :
« Corps du diable ! mordieu ! sangdieu ! s'était-il écrié ; il ne veut pas en avoir le démenti ! Le voilà en pleine Seine ! Oh ! le maître avait raison, quelle nature ! Son père était ainsi! Oh ! c'est lui, c'est bien lui!... Mon Dieu ! mais il va se noyer!... »
Puis, en constatant la vigueur et l'adresse à l'aide desquelles maître et cheval se tiraient de ce pas diffi-
cile, l'admiration avait peu à peu succédé à la colère et à l'effroi.
<( Le voilà pardieu sain et sauf ! fit-il en apercevant le baron sur Pautre rive. Allons ! c'est un brave et hardi cavalier! Oh! le maître doit être heureux à cette heure ! Pauvre enfant, avoir tant souffert déjà à son âge !... Je n'eusse pas été prévenu que sa physionomie ouverte m'aurait séduit du premier coup ; mais par la barbe de saint Hector, mon patron, et le saint le plus barbu du paradis, je ne me sens pas d'aise de le voir maintenant plein de vie et de santé! Cordieu ! s'il s'était noyé j'en aurais été marri pour le restant de mes jours ! Il faudra que j'aille demain chez la belle Perrine savoir de ses nouvelles et lui faire mes compliments ainsi qu'à son cheval ! Il me plaît, cet enfant, il me plaît ! »
Et le vieux sergent, la figure rayonnante et se frottant les mains en signe d'allégresse, regagna lentement le banc sur lequel il était assis lorsque le jeune voyageur avait franchi la porte Neuve.
Pendant ce temps, MM. de La Guiche et d'Herbaut avaient quitté le bac, et tous deux , en compagnie de leur nouvel ami , se dirigeaient vers le Préaux-Clercs.
Le baron était mouillé jusqu'à la ceinture; ses boites et ses chausses ruisselaient d'eau.
a Le soleil me séchera ! dit-il en riant.
— Venez avec nous au cabaret de la Branche-de- Saule, dit La Guiche. Une bonne flambée dans la cheminée vous séchera mieux encore, et dans un quart d'heure il n'y paraîtra plus.
— Volontiers ! » répondit le baron.
Cinq minutes après les trois jeunes gens pénétraient, dans le cabaret désigné, l'un des plus achalandés du Pré-aux-^Clercs , et sur l'ordre du chevalier un immense brasier brillait dans l'âtre de la cheminée sous le manteau de laquelle le baron se tenait debout, offrant successivement à la chaleur bienfaisante de la flamme les différentes parties de ses vêtements qui avaient trempé dans la rivière*
Son cheval, livré aux soins d'un valet intelligent, avait été conduit à l'écurie, et le jeune voyageur n'avait consenti à s'occuper de sa personne qu'après S'être assuré que rien ne manquait au noble animal, qui venait de lui donner une si grande preuve de courage et de confiance.
« Neuf heures et demie ! dit M. d'Herbaut en interrogeant le cadran d'une montre énorme que, suivant la mode qui venait de s'introduire, il portait sur sa poitrine, suspendue autour du cou par une chaîne d'or garnie de pierreries.
— Nous avons encore une demi-heure à nous ! répondit La Guiche, auquel le marquis s'adressait.
— C'est vrai, mais d'Arcourt est en retard. Ne lui avais-tu pas fait dire d'être ici à neuf heures?
— Sans doute, je lui ai écrit ce matin. Au reste, il sait que le rendez-vous n'est que pour dix heures. A propos, sais-tu qui Henri amènera pour seconds ?
— Oui, il me l'a dit hier soir.
— Quels sont-ils?
— Benzeville et d'Ornay.
— Ah ! deux fines lames ! la partie sera belle , mais
dangereuse pour celui à qui écherra d'Ornai ! Il a un coup de pointe incroyable, et qui jusqu'ici n'a jamais manqué son homme î
— Nous tâcherons qu'il le manque cette fois, si c'est à moi qu'il s'adresse! répondit d'Herbaut avec un sourire railleur.
— N'importe, prends garde ! »
Puis, se tournant vers le baron :
« Excusez-nous, cher ami, continua le chevalier, nous nous occupons là, devant vous, d'affaires qui vous Intéressent peu. Puis, tout à l'heure, il faudra encore que vous ayez l'extrême obligeance de nous pardonner, car nous allons être forcés de vous laisser seul (îans ce cabaret durant quelques instants.
— Je serais désolé que vous vous gênassiez pour moi î répondit le baron.
— Et même, reprit La Guiche en riant, si nous ne revenions ni l'un ni l'autre, il faudrait nous excuser encore. Faites donc provision d'indulgence, je vous n ie.
— Et si je ne vous revois pas ce matin, où vous retrouverai-je?
— Au ciel peut-être, si le bon Dieu veut bien nous recevoir î dit le marquis en riant.
— Comment ? fit le baron avec étonnement.
— Nous allons nous battre, et nous attendons notre ami d'Arcoun qui me sert de second avec d'Herbaut, dit La Guiche.
— Ah! lit le jeune homme sans aucune marque (Vétonnement,
324 LE CAPITAINE LA CllESNAYE.
— Oui, à dix heures, nos adversaires seront dans la seconde allée de droite.
— Je regrette que vous ayez vos deux seconds , mon cher chevalier ; je me serais fait un véritable plaisir de tirer l'épée en votre honneur pour mieux cimenter notre amitié nouvelle.
— Ce sera pour une autre fois, baron, et je retiens votre parole.
— Et comment se nomme votre adversaire, s'il n'y a pas d'indiscrétion à connaître son nom ?
— 11 n'y a aucune indiscrétion, mon très-cher?
— C'est quelqu'un delà cour, sans doute?
— C'est un excellent gentilhomme.
— Et qui est?
— Le comte de Bernac. »
Le baron tournait alors le dos au foyer ardent. En entendant la réponse du chevalier, il fit un mouvement tellement brusque en arrière que, posant le talon de sa botte dans le feu, il fit jaillir autour de lui une pluie d'élincelles.
u Vous allez vous brûler ! s'écria le marquis.
— Le comte de Bernac ! répéta le baron sans paraître avoir entendu l'observation de M. d'Herbaut.
— . Lui-même, dit La Guiche. Le connaissez-vous donc ? »
Le baron ne répondit pas. 11 était devenu soudain d'une pâleur extrême, puis par une réaction subite, son visage s'empourpra et les veines de son front se tendirent sous l'effort du sang qui y arrivait en trop grande abondance.
a Le connaissez-vous ? répéta le chevalier.
— Non ! dit le baron qui avait repris tout son sangfroid. Quel est ce comte de Bernac?
— Un gentilhomme d'excellente famille de Picardie, mais d'origine bretonne.
— Et... il hltbite Paris?
— Oui.
— Depuis longtemps ?
— Depuis quelques années, je crois. Nous sommes fort liés ensemble.
— Alors vous pourrez me présenter à lui?
— Oui... c'est-à-dire s'il ne me tue pas ce matin, ou si je ne le tue pas moi-même, auquel cas la présentation serait difficile, vous en conviendrez.
— Je serais enchanté de faire sa connaissance ! poursuivit le baron, répondant évidemment a ses propres pelisées et sans avoir écouté les paroles de La Guiche.
— Ah ça ! baron , dit d'Herbaut en riant, est-ce qu'il en est pour vous de l'amitié comme du passage des rivières ? Vous paraissez disposé à vous jeter au cou de Bernac, comme vous vous êtes élancé dans la Seine.
— Mon Dieu ! répondit le baron en riant à son tour, mais d'un rire sec et nerveux qui avait quelque chose de strident ; mon Dieu ! mon désir de connaître ce monsieur de Bernac est bien naturel. Un homme que vous estimez assez pour en faire votre ami et pour risquer votre vie contre la sienne doit être à mes yeux un gentilhomme accompli.
— Eh bieji ! dit le marquis, s'il tue La Guiche, je vous présenterai à lui, je vous le promets.
— Mais, sacrebleu ! interrompit le chevalier arec impatience, l'heure va sonner et d'Arcourt ne vient
— Peut - être avait-il lui-même quelque affaire d'honneur pour ce matin, fit observer d'Herbaut.
— il m'aurait fait prévenir.
— Ton billet ne l'aura peut-être pas trouvé à son hôtel.
— C'est possible*
— Alors, s'écria le baron, si cela est, il ne Tiendra pat!
— C'est probable î dit le m ta riant
— Ah ! fit le chevalier qui s'était rapproché de la fenêtre et qui se penchait au dehors, le voici, sans doute. »
Le baron fit un geste de dépit et de
sHoo, ajouta prc . ;he, c'est
d'Ornay. Nos adversaires nous attendent, marquis, il faut : a .-devant d'eux. »
M. d'Herbaut frappa du pied le : avec
impatience tandis que le e. o ivrait la porte
du cabaret.
Que le dîabk nt! dit-il.
— Eh non : s écria le baron. Que Dieu le bénisse! au contraire.
— Pourquoi? demanda La Guiche etoornant.
— Parce qu'il vous manque un second et que me voila
Le marquis et le efceral a ent un regard
inter;
Tous deux semblaient hésiter à répondre.
Par la porte ouverte on apercevait au fond d'une allée faisant face M. d'Ornay crai s'avançait vers le cabaret
Plus loin, deux autres hommes demeuraient stationnaires et paraissaient attendre.
L'un de ces deux hommes était le comte de Bernac. l'autre était le vicomte de Benzeville.
Les seconds.
(( Baron, dit brusquement le chevalier de la Guiche en se retournant vers M. de Grandair qui, le feutre crânement posé sur l'oreille droite et la main gauche appuyée sur la garde de sa longue rapière, se tenait immobile, dardant son regard clair sur les deux gentilshommes ; baron , la proposition que vous me faites est assurément du meilleur goût. »
Le baron s'inclina.
«Mais, continua le chevalier...
— Ah! il y a un mais!... interrompit le jeune homme; donc, vous n'acceptez pas?
— Permettez...
— Me croyez-vous de mauvaise naissance par rapport à l'aveu que je vous ai fait?
— Dieu m'en garde ! Je vous tiens pour excellent gentilhomme.
— Me croyez-vous poltron ?
— L'acte de témérité folle que vous venez d'accomplir, et l'amitié sincère que je vous ai offerte, vous prouvent suffisamment que je dois avoir de votre courage l'opinion qu'il mérite...
— Eh bien, alors ?
— Eh bien, mon cher baron, dit le chevalier avec une extrême douceur, vous êtes homme de qualité, cela se voit : vous êtes brave, c'est incontestable ; vous êtes même parfait cavalier, nous venons d'en avoir la preuve ; mais, dans la circonstance qui se présente, toutes ces vertus ne suffisent pas.
— Pourquoi ? demanda M. de Grandair avec étonnement.
— Parce que .d'Herbaut et moi avons, à celte heure, devant nous, les trois meilleures lames de la cour.
— Eh bien ! vous n'êtes que deux ?
— Que ce d'Arcourt soit maudit! s'écria M. d'Herbaut.
— Voyons, reprit La Guiche, parlez franchement, baron; savez-vous manier une épée?
— Mais, je le crois, répondit le jeune homme après avoir néanmoins légèrement hésité.
Ce mouvement d'hésitation n'échappa pas aux deux gentilshommes qui froncèrent les sourcils. « D'ailleurs, n'ayez pas peur, messieurs, ajouta
vivement le baron avec une assurance clans laquelle perçait un certain sentiment de hauteur, je saurai me faire tuer sans rompre d'une semelle.
— Eh ! il ne s'agit pas de se foire tuer, mais bien de tuer, au contraire ! s'écria M. d'Herbaut.
— Enfin, baron, fit le chevalier avec impatience, vous êtes-vous jamais battu? »
Le jeune homme hésita encore ; mais sa franchise naturelle l'emporta sur le désir de cacher l'aveu qu'il allait faire : aveu pénible h une époque où l'honneur d'un homme consistait surtout dans le nombre d'homicides accomplis par lui.
« Jamais, répondit-il cependant, tandis que le rouge de l'embarras lui montait au visage.
— Diable ! » lit La Guiche en regardant d'Herbaut.
Celui-ci haussa les épaules.
« Mais, par Saint-Marc, mon patron ! s'écria le baron dont les regards étincelaient de colère, je ne comprends pas, mes maîtres, pourquoi hésiter? Qu'importe que je me sois ou non battu en duel ! Vous, chevalier, et vous, marquis, n'avez-vous donc pas été obligés de commencer par une première rencontre avant d'en avoir une seconde ?
— Sans doute ! répondit La Guiche en souriant.
— Vous êtes-vous, l'un ou l'autre, mal comportés dans ce premier combat ?
— Moi, j'ai tué mon adversaire, ce pauvre Marolles ! dit d'Herbaut.
— Et moi j'ai blessé le mien, ajouta La Guiche.
— Vous voyez bien, alors?
— Oui, dit le chevalier, mais j'étais élève de Thibaut.
— Et Bussy d'Amboise m'avait donué leçon à cause de l'amitié qui Punissait à mon père, dit le marquis.
— Eh ! s'écria M. de Grandair, que toutes ces lenteurs à accepter sa proposition poussaient évidemment à bout ; eh ! si je n'ai jamais pris de leçons de Thibaut ni de Bussy d'Amboise, j'ai cependant, je puis le dire, donné dans ma vie quelques preuves de courage et de sang-froid.
— Nous n'en doutons pas ! » dit le marquis.
Le chevalier et le marquis se regardèrent de nouveau ; mais l'hésitation qu'ils avaient manifestée tous deux à accepter la proposition du jeune homme paraissait être toujours la même. C'est qu'à cette époque, et ainsi que nous l'avons expliqué, les seconds jouaient un rôle si actif dans les rencontres, que Ton apportait la plus grande attention dans le choix de ceux que l'on prenait pour soutenir sa cause.
Les combattants devant s'entr'aider, de la maladresse ou d'i manque de courage d'un seul pouvaient résulter la défaite, la honte et souvent la mort pour les autres. Un duel, alors, était un véritable combat; il ne faut pas l'oublier, un combat à nombre égal ; et les qualités d'adresse, de courage et d'énergie faisaient seules pencher la balance en faveur de l'un des deux partis.
On comprendra naturellement l'embarras profond dans lequel mettait MM. de La Guiche et d'Herbaut, d'une part, l'absence du second sur lequel ils avaient
compté ; de l'autre, la proposition adressée à eux par un inconnu, dont ils avaient admiré l'intrépidité rare, il est vrai, mais qui, de son propre aveu, semblait novice dans le métier des armes.
Cependant le temps s'écoulait rapidement. Le témoin ennemi avançait à grands pas, l'heure était sonnée, le duel impossible à remettre ; d'Arcourt ne venait pas, et il fallait prendre à l'instant une détermination quelle qu'elle fût.
La Guiche considéra attentivement le baron.
Celui-ci, attendant la réponse du chevalier, se tenait droit et fier, la main au pommeau de l'épée, la tête haute, l'œil ardent, le jarret ferme et la taille gracieusement cambrée.
Les regards des deux jeunes gens se croisèrent ; il y avait, dans celui que lançait la prunelle du baron, une fermeté telle, une assurance si digne, une intrépidité si évidente, que La Guiche se sentit entraîné.
Il fit un pas vers le baron, et, lui tendant ses mains ouvertes, il s'écria avec cette politesse pleine de charme qui paraissait lui être naturelle :
« Pardonnez-moi, cher ami, de ne pas avoir su apprécier tout d'abord l'honneur que vous me faisiez. Puisque vous daignez être mon second, j'accepte avec empressement ; et d'Arcourt vînt-il à cette heure que je le récuserais pour vous avoir à mes côtés ! »
M. d'Ornay, l'un des seconds du comte deBernac, arrivait en ce moment à la porte du cabaret.
Le marquis d'Herbaut marcha avec empressement u-devant de lui.
ir*6. 19.
(( Messieurs, dit M. d'Ornay après avoir échangé un salut courtois avec les trois gentilshommes, mon ami de Bernac m'envoie vous dire qu'il est aux ordres du chevalier de La Guiche, et j'ajouterai que Benzeville et moi sommes à ceux de ces messieurs...
— C'est nous qui sommes aux vôtres, mon cher comte, repartit, aussitôt le marquis.
— En ce cas, messieurs, vous plaît-il que nous choisissions ensemble le terrain ?
— Celui dont vous avez fait choix est accepté d'avance, répondit La Guiche.
— Je crois fort convenable ce petit tertre que vous voyez là-bas, au bout de la seconde allée. La plateforme est des plus engageantes, et on a de là une vue magnifique.
— Eh bien ! comte, si vous voulez nous montrer le chemin, nous aurons l'honneur de vous suivre. »
M. d'Ornay salua une seconde fois et pivota sur le talon de sa chaussure.
La Guiche l'accompagna, marchant à la même hauteur.
Tous deux se mirent incontinent à deviser de choses légères, comme si la promenade qu'ils accomplissaient eût dû aboutir à une partie de plaisir.
Le baron prit le bras du marquis.
Depuis qu'il avait la certitude de se battre, la figure du baron s'était soudainement épanouie. Par instants, cependant, son front s'empourprait, ses yeux se dilataient, et de leurs prunelles claires, limpides, s'échappaient des lueurs fauves.
C'était lorsque ses regards se reportaient sur l'ex-
trémité de l'allée , où se tenaient MM. de Bernac et de Benzeville, que le baron paraissait en proie à cette émotion manifeste dont nous venons de constater les symptômes.
Se penchant familièrement sur le bras de d'Herbaut :
« Quel est, demanda-t-il, quel est de ces seigneurs celui qui se nomme le comte de Bernac, et que doit combattre notre ami La Guiche ?
— C'est le plus grand des deux, répondit le marquis ; celui qui a la chevelure si noire, la mine si fière, la tournure si élégante.
— Ah ! ah ! celui qui frise en ce moment sa moustache ?
— Précisément.
— Et il est de bonne famille, dites-vous ?
— D'excellente.
— D'origine picarde, je crois ?
— Oui.
— Il est à Paris depuis peu?
— Depuis cinq ans, autant que je me rappelle.
— C'est bien cela, » murmura le baron, dont le front devint tout à coup sombre et rêveur.
Puis, reprenant à voix haute :
« Et est il encore pour longtemps à la cour ?
— Je le pense. Il doit, si toutefois La Guiche ne le tue pas ce matin, épouser la fille du prévôt de Paris.
— La fille du prévôt de Paris ?
— Oui.
— Et cette jeune fille est belle ?
— Adorable de grâce et de beauté.
— Et... le comte de Bernac Pairne? »
— A l'adoration. »
Le baron réfléchit quelques instants.
« Pardonnez -moi, mon cher marquis, reprit-il après un léger silence; pardonnez-moi de mettre ainsi à l'épreuve votre patience et votre bonne volonté par mes questions incessantes. J'arrive à Paris pour la première fois, j'ignore tout des choses et du monde de la cour, et j'ai grande hâte et grande envie pourtant de faire connaissance avec les unes et avec l'autre.
— Je comprends cela, baron, dit le marquis en souriant.
— Alors vous m'excusez.
— Mieux que cela.
— Comment ?
— Vous désirez vous initier le plus promptement possible aux choses et au monde de la cour?
— Je vous l'ai avoué naïvement.
— Eh bien î il y a un moyen de parvenir promptement à ce but.
— Quel moyen ?
— L'ambassadeur d'Espagne, pour faire croire que notre roi Henri est réconcilié avec son maître, donne cette nuit dans son hôtel un bal masqué, car c'est aujourd'hui samedi gras, l'un des derniers jours du carnaval. Toute la cour assistera à la fête. Venez-y, de cette façon vous vous trouverez d'un seul coup et au milieu de ce monde que vous brûlez du désir de onnaître. Je vous présenterai moi-même à Don Pé-
dro de Tolède, l'ambassadeur de Sa Majesté Catholique, avec lequel je suis au mieux.
— Bravo ! j'accepte.
— Donc, c'est convenu; à moins que...
— A moins?... répéta le baron avec inquiétude.
— A moins que l'un de nous ne sorte pas ce matin vivant du Pré-aux-Clercs, ou même que nous y demeurions tous les deux ! »
Le jeune homme fit un geste indiquant la confiante qu'il avait en lui-même et en son compagnon. (( Et le comte de Bernac sera à ce bal? reprit-il.
— Oui, si, je le répète, La Guiche lui laisse le loisir de s'y rendre.
— Et la fille du prévôt de Paris?
— Mademoiselle Diane ?
— Ah ! elle se nomme ainsi ?
— Oui.
— Elle y sera aussi ?
— Très-certainement.
— Alors, mon cher marquis, nous irons ce soir au bal. Mais encore un mot, cependant. Ce M. de Bernac est-il donc le parent du prévôt de Paris pour épouser sa fille ?
— En aucune façon. Le comte est d'une vieille famille bretonne établie seulement depuis un demisiècle en Picardie, et M. d'Aumont est de noblesse bourguignonne.
— M. d'Aumont ! répéta le baron en "tressaillant brusquement.
— Oui, M. d'Aumont ; c'est le nom du prévôt de Paris.
— M. d'Aumont... mais il y a vingt-cinq ans, quelqu'un de ce nom existait en Normandie. . .
— C'était le prévôt lui-même, alors gouverneur de Rouen.
— Et il n'était pas marié, alors?
— Non.
— Et vous dites que M. d'Aumont a promis sa fille en mariage au comte de Bernac?
— Cette promesse est connue de toute la ville. » Le baron sembla hésiter un moment, puis il reprit
avec une contrainte manifeste :
« Ne court-il pas une lugubre histoire à propos de la mort du père de M. de Bernac? N'a-t-il pas été assassiné dans son château ainsi que sa femme ?
— Oui, dit le marquis, le comte et la comtesse ont été frappés. . .
— Sans qu'on ait jamais su par qui ! » ajouta le baron.
D'Herbaut regarda son interlocuteur avec étonnement.
« Ah ça ! dit-il en souriant , pour un homme étranger au monde vous me paraissez fort au courant de ce qui s'y passe, mon cher baron ! Ce que vous dites là, à propos de la famille de Bernac, est de la plus exacte vérité.
— Oh ! fit le baron avec insouciance , en parcourant le royaume j'ai entendu raconter une partie de ces événements avec force détails invraisemblables. Je n'y avais fait alors aucune attention, et c'est le nom du comte, prononcé devant moi, qui m'a remis en mémoire une page de cette triste légende ; puis la
pensée que j'allais me trouver avec lui avivait encore mes souvenirs. Mais je suis vraiment honteux, continua-t-il en changeant de ton, d'avoir ainsi abusé de votre patience. Vous avez daigné me proposer de me présenter ce soir à l'ambassadeur d'Espagne, je vous répète que j'accepte avec joie et reconnaissance. Ce soir donc, nous irons au bal.
— Oui, dit d'Herbaut sérieusement ; mais nous voici près de ces messieurs ; laissez-moi d'Ornay et prenez Benzeville.
— Pourquoi ? »
Le marquis n'eut pas le temps de répondre.
Les quatre gentilshommes étaient effectivement arrivés en présence de Bernac et de Benzeville.
Tous six se saluèrent.
Le petit tertre sur lequel ils se trouvaient et dont avait parlé M. d'Ornay, était large de huit à dix mètres et long de plus du double.
Son terrain gazonué offrait un naissant tapis de verdure que la rosée du matin devait rendre glissant, mais les grands arbres qui l'entouraient, et dont les cimes rapprochées se touchaient en se confondant, compensaient cet inconvénient en ce que leurs branches protégeaient les combattants contre les atteintes des rayons du soleil, et rendaient ainsi la partie plus égale.
Ces branches, nues et dénuées de feuilles [on était au commencement du mois de mars; étaient, en effet, tellement fournies et tellement entrelacées qu'elles
formaienLcomme un berceau ou comme la voûte d'une immense coupole.
Par une éclaircie, à droite, on apercevait la Seine, les jardins des Tuileries et la nouvelle galerie du Louvre.
Le bernardin.
« Eh bien ! chevalier, dit le comte de Bernac, que pensez-vous de ce terrain ? Il me semble que nous y serons à merveille.
— C'est mon avis, » répondit La Guiche.
Et se tournant vers le baron qu'il prit par la main en le forçant à s'avancer de quelques pas :
« Messieurs, continua-t-il, vous connaissez tous le marquis d'Herbaut, mais j'ai l'honneur de vous présenter mon second compagnon dont l'épée veut bien aujourd'hui servir ma cause : M. le baron Marc de Grandair, gentilhomme breton, arrivé tout exprès ce matin de sa province pour avoir la faveur de croiser le fer avec l'un de vous. »
Le jeune homme s'inclina : Iternac, cTOrnay et Benzeville lui rendirent son salut.
« Allons ! dit l'adversaire de La Guiche en prenant d'une main le bord de son feutre qu'il lança sur la terre derrière lui, et de l'autre la garde de son épée qu'il dégaina lestement, messieurs, à vos ordres , quand vous le voudrez ? »
D'Herbaut fit vivement un pas vers d'Ornay, qui se trouvait à la gauche de Bernac, mais le baron de Grandair le devança rapidement.
« Monsieur, dit-il à d'Ornay en mettant le chapeau à la main, vous passez pour la plus fine lame de la cour, vous plairait-il de donner une leçon à un pauvre provincial ? »
Le comte d'Ornay était un homme de quarante ans environ, grand, fort, bâti tout en muscles et en chair, et dont la vigueur devait être herculéenne, à en juger par sa colossale stature.
Sa physionomie, farouche et sombre, décelait une humeur peu sociable , et c'était à cette humeur, sans doute, que le gentilhomme devait la nombreuse série de duels qui faisait sa sanglante renommée, car dans chacune de ses rencontres il avait laissé un cadavre sur le terrain.
En entendant la demande que formulait celui qui réclamait l'honneur d'être son adversaire, le comte d'Ornay laissa errer sur ses lèvres un sourire railleur.
« Du diable ! s'il ne se fait pas enfiler comme un oison! murmura le marquis d'Herbaut avec dépit. Ce sera dommage, car c'est un galant cavalier. »
Puis, avec cette indifférence de l'homme qui va risquer sa vie et dont le peu de temps dont il est encore sûr lui paraît insuffisant pour s'appesantir sur un regret à donner à autrui , le marquis jeta à son tour son chapeau sur le terrain, et s'adressant à M. de Benzeville :
« A nous deux alors, baron, » dit-il en mettant l'épée à la main.
Les six adversaires, établis trois par trois, sur deux lignes, en face les uns des autres, choisirent, par couple ennemi, la place qui leur semblait le plus propre au combat et le plus convenable pour éviter les chutes, soit en marchant sur l'épée, soit en rompant, car un combattant avait le droit de frapper son adversaire alors que celui-ci même était renversé et sans moyen de défense.
C'était sans doute une loi barbare, mais les duels avaient lieu ainsi, sans générosité ni miséricorde, car il était admis également, nous croyons l'avoir dit, que le premier vainqueur courût porter secours à celui des siens qui lui convenait, et deux hommes assaillaient à la fois un seul, pourvu, cependant, qu'ils l'attaquassent tous deux de front.
Le tertre que La Guiche, Bernac et leurs seconds s'apprêtaient à arroser de leur sang était situé à l'extrémité du Pré-aux-Glercs.
Ces messieurs avaient choisi cet endroit à cause de son éloignement même qui le rendait plus solitaire, et bien qu'à cette heure la promenade fût ordinairement déserte, ils avaient cru devoir prendre cet excès de précaution, car si les duels n'étaient pas réprimés,
ils pouvaient l'être, et en vertu des ordonnances que nous avons citées plus haut, un piquet du guet ou une escouade de la maréchaussée eussent eu le droit de s'interposer sur le lieu du combat.
Chacun des combattants avait donc jeté autour de lui un regard investigateur, et ne rencontrant à travers les branches nues que la robe brune d'un moine qui se promenait à quelque distance, lisant en marchant dans un livre qu'il tenait h la main, tous six s'étaient convaincus qu'aucun témoin indiscret n'assistait à leur rencontre.
« Voilà un bernardin qui sera tout prêt à réciter un « De profundis » pour ceux de nous qui vont en avoir besoin, dit M. de Benzeville en saluant le marquis d'Herbaut de la main qui tenait l'épée haute, tandis que de l'autre il désignait le religieux.
— A votre service ! répondit d'Herbaut en riant. Mais ce dont nous pouvons être sûrs, c'est que le bon père ne viendra pas nous déranger. Donc, nous sommes tranquilles ; ne perdons pas un temps précieux : allons, messieurs, en garde!
— En garde ! » répétèrent les cinq autres. Les six lames acérées miroitèrent au soleil.
Au même instant, le bernardin, soit hasard, soit préméditation, ferma brusquement son livre, le fit glisser dans la large poche de sa robe, et, prenant une allée voisine, se rapprocha du tertre où avait lieu le combat.
Puis, derrière le comte de Bernac, retentit un léger froissement; un buisson d'aubépine bordait ce côté du petit monticule.
Les branches, écartées avec précaution par deux mains nerveuses, s'entr'ouvrirent, et par l'espace qu'elles laissèrent libre, apparut dans l'ombre un œil curieux.
Pas un des six gentilshommes ne remarqua le changement opéré dans les allures du moine, ni le mouvement exécuté dans le branchage du buisson.
Celui qui se cachait ainsi pour assister au duel, était cependant arrivé au Pré-aux-Clercs en même temps que MM. de Bernac, d'Ornay et de Benzeville.
Cet homme était Giraud, l'ex-archer de la prévôté de Rouen, arrêté la veille à la foire Saint-Germain et qui, relâché quelques heures après par l'ordre de M. d'Aumont, s'était élancé à la poursuite du comte de Bernac.
Trompé par le cavalier qui avait si lestement enfourché le genêt d'Espagne en passant devant les ruines du couvent des Augustins, dans la rue des Deux-Écus, il avait suivi la piste nouvelle sans s'apercevoir qn'il prenait le change.
Le faux comte avait gagné l'hôtel de Bernac, bâti près Saint-Germain l'Auxerrois, et y avait pénétré comme s'il en eût été le propriétaire véritable.
Giraud avait attendu quelques instants, caché sous le porche de l'église; puis, convaincu que le comte de Bernac reposait dans ses appartements, il s'était couché dans son manteau sur le pavé sec qui bordait l'entrée de la demeure.
Au premier rayon du jour, il s'était levé vivement, bien certain que personne n'avait, durant son som-
meil, franchi cette porte qu'il barrait de toute la longueur de son corps.
Giraud, regagnant le porche de l'église, s'était blotti derrière un pilier, attendant les événements.
Quelques heures après un cavalier était venu frapper à la porte de l'hôtel ; ce cavalier était M. d'Ornay.
Il était entré, puis il était bientôt ressorti en comcompagnie du comte.
Cette fois Giraud ne pouvait se tromper : il faisait grand jour et M. de Bernac avait le visage découvert.
Soit que Giraud eût mal veillé, soit que l'hôtel de ' Bernac eût une entrée mystérieuse ignorée par l'espion, le comte, ainsi qu'on le voit, avait dû regagner la nuit son domicile puisqu'il en sortait à cette heure.
Les deux gentilshommes avaient atteint le bord de la rivière, où semblait les attendre un bateau tout préparé.
Giraud les avait suivis de loin, se cachant soigneusement pour ne pas être aperçu.
Le bateau, dans lequel MM. de Bernac et d'Ornay avaient pris place, parut d'abord se diriger pour traverser la Seine en ligne droite.
L'archer, désappointé, laissa glisser entre ses lèvres une exclamation de rage, croyant que le comte allait ainsi échapper à son espionnage; mais, arrivé à la hauteur de la seconde partie du Pont-Neuf, le bateau remonta le fleuve, naviguant évidemment pour doubler la dernière arche.
Un cri de joie succéda immédiatement à l'exprès-
sion de colère qu'avait laissé échapper Giraud, et, se lançant rapidement dans la direction du nouveau pont, il l'atteignit, puis, sans ralentir sa course furieuse, il gagna la rive opposée.
De l'autre côté du pont il aperçut le bateau remontant toujours la Seine.
L'embarcation s'arrêta en face de la rue Pavée; le comte demeura dans le bateau et son compagnon mit seul pied à terre.
M. de Bernac paraissait attendre ; mais il n'attendit pas longtemps : car d'Ornay, qui s'était enfoncé dans la rue, parut presque aussitôt amenant avec lui le baron de Benzeville.
Tous deux remontèrent dans l'embarcation, et celleci, virant de bord, mais longeant la rive gauche, traversa de nouveau la dernière arche du Pont- Neuf.
Giraud, dont la mission était alors facile puisqu'il pouvait voir du haut de la berge sans être vu luimême, abrité qu'il était derrière la petite levée de terre, remplaçant alors les parapets actuels et que les inondations des hivers précédents avaient engagé les Grands Augustins à construire devant leur propriété, Giraudmarcha dansla direction qu'avaitpriselebateau.
La barque doubla la tour de Nesles ; Giraud franchit la porte du même nom.
La barque parut naviguer vers Ghaillot; Giraud la suivit d'un pas leste, décidé à l'accompagner jusqu'à Rouen s'il était nécessaire.
Enfin le bateau s'arrêta en face du Pré-aux-Clercs ; les trois gentilshommes sautèrent sur la berge et gravirent le talus.
348 LE CAPITAINE LA CllESNAYE.
Giraud se glissa à leur suite.
Peut-être M. de Bernac, dont l'œil vigilant était toujours ouvert, s'était-il aperçu de l'espionnnage de l'archer ; mais, si cela était, il ne paraissait nullement s'en préoccuper.
Peu lui importait, sans doute, que Giraud assistât ou non à sa rencontre avec le chevalier de La Guiche.
Bref, Giraud, ne perdant pas un seul instant de vue le jeune seigneur, l'avait accompagné à distance jusqu'au lieu choisi pour le duel, et, se cachant derrière un buisson, s'était disposé à assister au combat.
« J'empêcherai bien qu'on le tue ! murmura-t-il en voyant l'épée de La Guiche croiser celle du comte; avant qu'il ne trépasse il faut que je sache la vérité! »
Et il était demeuré immobile, s'apprêtant, ainsi qu'il le disait, à intervenir s'il en était besoin.
Quant au moine, sa venue au Pré-aux-Glers avait de longtemps précédé l'arrivée des gentilshommes.
Ce bernardin, qui paraissait de grande taille, était enveloppé dans la longue robe particulière à son ordre, et son capuchon, abaissé sur sa tête et avançant autour du visage comme une capeline, dérobait complètement ses traits.
A peine eût-on pu distinguer, sous ces plis de bure de couleur sombre, deux prunelles noires flamboyantes qui paraissaient avoir l'éclat propre à celles des animaux nocturnes.
A quelle heure était-il entré au Pré-aux-Glercs ? Aucun des habitants du lieu n'eut pu le dire ; car les
premiers réveillés aperçurent le moine se promenant dans l'allée côtoyant la rivière.
Lorsque le jour devint plus éclatant, et que taverniers et garçons ouvrirent les portes et les fenêtres des maisons, et sortirent pour vaquer à leurs affaires, le bernardin descendit la promenade en suivant le cours de la Seine, et vint occuper le petit tertre adopté quelques heures plus tard par le comte d'Ornay et ses compagnons.
Là, s'asseyant au pied d'un arbre, il demeura les regards fixés sur l'autre rive, dans la direction de la porte Neuve.
Se livrait-il à une méditation religieuse ? attendaitil quelqu'un ou quelque chose? Voilà ce quril eût été impossible de définir.
Les premières heures du jour s'écoulèrent sans qu'aucun changement fût apporté dans la position du bernardin.
Il paraissait métamorphosé en statue.
Enfin, au moment où le soleil commençait à s'élever rapidement sur l'horizon, un point noir apparut tout à coup sur la rive droite de la Seine, dans la direction de Chaillot. *
Bientôt ce point grandit rapidement, et finit par prendre les proportions d'un homme galopant sur un cheval.
Le cavalier suivait la route de Paris aboutissant à la porte Neuve, et n'était autre que le jeune baron Marc de Grandair.
En apercevant le point noir le moine s'était levé comme mu par un ressort.
Tirant de sa poche une sorte de tube de cuivre garni de verres à ses deux extrémités, il l'approcha de son œil droit.
Ce tube n'était autre chose qu'une lunette d'approche grossièrement façonnée; mais il fallait que celui qui s'en servait fût un homme profondément instruit et grand savant en science physique, car cet instrument d'optique n'était point alors connu du vulgaire ; personne n'en fabriquait, et les quelques gens qui en ont fait usage avant 1610, époque où cette découverte précieuse fut exploitée au profil du public, étaient regardés par leurs concitoyens avec cette mystérieuse terreur qu'inspiraient ces hommes d'étude auxquels on attribuait un commerce régulier avec Satan.
Le moine examina, a l'aide de la lunette, le jeune homme voyageur qui côtoyait le fleuve.
Une contraction nerveuse secoua le corps du bernardin, et ses lèvres laissèrent échapper une sourde exclamation.
Ne quittant plus de l'œil le cavalier, il le vit successivement franchir la porte Neuve, pénétrer dans Paris, demeurer un moment indécis, et, enfin, s'adresser au vieux sergent de garde.
En constatant l'entretien assez prolongé des deux personnages, le moine secoua la tête comme s'il approuvait cette conversation, et qu'elle parût satisfaire ses désirs intérieurs.
Lorsque le jeune baron descendit la berge, avant l'arrivée du chevalier La Guiche et du marquis d'Herbaut, pour mettre à exécution sa folle pensée de traverser la Seine à la nage, le moine, qui ne pouvait
deviner la cause de ce mouvement et du débat engagé entre le voyageur et le vieux sergent, sembla en proie à l'agitation la plus vive.
Enfin survinrent le chevalier et le marquis, et le baron passa avec eux dans le bac.
Le bernardin fit un geste de mécontentement violent en voyant la direction que prenait le jeune homme ; mais, lorsque celui-ci s'élança brusquement dans le fleuve, le religieux bondit en avant comme s'il eût voulu se précipiter lui-même à l'aide de l'audacieux cavalier.
Bientôt, rassuré par l'intrépidilé et le merveilleux sang-froid de celui qu'il contemplait, il reprit son poste d'observation.
Le baron et Içs deux gentilshommes une fois sur la rive gauche, le moine, qui les suivait toujours des yeux avec une attention profonde, se dirigea rapidement vers le cabaret que La Guiche désignait alors du geste.
Durant tout le temps que le bernardin avait contemplé les faits et gestes du baron, pas une seule parole n'était sortie de ses lèvres.
D'instants en instants quelques exclamations seules lui avaient échappé.
Ces exclamations, qui décelaient l'intérêt, l'émotion ou l'étonnement, étaient toutes empreintes d'une expression de joie à. laquelle on ne pouvait se tromper.
Il atteignit le cabaret presque en même temps que les trois jeunes gens, seulement il pénétra dans l'intérieur de la maison par une porte opposée.
Sans doute il était connu du cabaretier, car celui-ci
le rencontrant, s'inclina respectueusement sur son passage sans se permettre de lui adresser la moindre question.
Le moine, au courant des êtres du logis, ouvrit une porte et pénétra dans une petite salle, laquelle n'était séparée que par une mince cloison de celle où venaient d'entrer le chevalier, le marquis et le baron.
Le bernardin les entendait causer, comme s'il eût été auprès d'eux.
En constatant l'intimité qui se formait entre le voyageur et les deux gentilshommes, il sourit avec une satisfaction manifeste, mais en apprenant le duel de La Guiche et en entendant la part active que le baron voulait prendre à cette rencontre, il frémit et ferma les mains en les levant vers le ciel.
Sortant précipitamment du cabaret, il s'engagea de nouveau dans la promenade, et son agitation était extrême.
Enfin il sembla se calmer un peu.
« Non ! non ! dit-il à voix basse. Il est impossible que Dieu l'ait amené jusqu'ici pour l'abandonner au moment où il va atteindre le but ! Ce serait blasphémer que de douter ! »
Ouvrant alors le livre qu'il tira de sa poche, sans doute pour se donner une contenance, il parut bientôt absorbé dans sa lecture, se dirigeant lentement vers l'endroit où MM. de Bernac et de Benzeville attendaient leurs adversaires auprès desquels venait de se rendre M. d'Ornay.
En passant près du premier, il détourna lentement
LE CAriTATNE LA CHESNAYE. 353
la tête et un geste d'extrême surprise accompagna le regard qu'il lança au comte.
« Lui î murmura-t-il. Allons ! douter encore serait injurier la Providence. Le doigt de Dieu est visible ! »
Et il continua sa promenade jusqu'au moment où, comme nous l'avons dit, il ferma brusquement son livre.
Ce moment correspondait avec l'instant où Giraud écartait les branches du buisson pour mieux voir, et où les gentilshommes tombaient en garde.
On sait que l'adversaire de La Guiche était le comte de Bernac ; celui de d'Herbaut, M. de Benzeville ; et celui du baron de Grandaif, le terrible comte d'Ornay à la réputation meurtrière et au renom trop fameux dans les sanglantes annales du duel.
XXXH
Le duel.
Tout en se rapprochant des combattants qui ne lui accordaient pas la moindre attention, le bernardin, es mains serrées l'une contre l'autre, les doigts entrelacés comme pour les élever en priant vers le ciel, l'œil fixe et lançant sous l'épais capuchon qui lui couvrait le visage un regard de flamme d'une ardeur telle qu'il semblait éclairer comme le feu de la foudre, le bernardin était évidemment sous le coup d'une surexcitation formidable.
Ses bras s'agitaient avec des secousses convulsives sous les larges manches qui les recouvraient ; ses jambes marchaient par saccades et ses dents, s'en-
trechoquant sons les contractions des mâchoires, faisaient entendre un bruit sec et irrégulier.
Pour s'avancer lentement, pour contenir l'agitation de tout son être, il fallait que cet homme fût doué d'un empire extraordinaire sur lui-même ou qu'il obéît à un sentiment bien puissant.
Enfin il s'arrêta en face du tertre.
« S'il meurt ! murmura-t-il, je ne croirai plus en la justice de Dieu ! »
Les six gentilshommes avaient la tête nue, tous six tenaient de la main droite l'épée à lame droite et effilée, comme on les portait à cette époque, et de la main gauche, la dague à lame courte et large, serrée contre la poitrine et destinée à parer les coups que l'épée ne rencontrait pas.
Les six fers polis et acérés s'étaient heurtés en se froissant dans un même choc, et chacun, après avoir jeté un coup-d'œil rapide à ses voisins, avait reporté aussitôt les yeux sur son adversaire et les regards s'étaient croisés menaçants, comme venaient de se croiser les lames brillantes et meurtrières.
Bernac et La Guiche étaient de même force ; ils se connaissaient tous deux, ils s'étaient vus mutuellement à l'œuvre, et leur attaque sérieuse et calme se ressentit de la conscience que chacun avait de la science de son ennemi.
Le marquis d'Herbaut comptant sur son adresse eut à peine senti l'épée de M. de Benzeville, qu'il attaqua avec une furie et un déluge de feintes, d'engagements et de froissées qui eussent, certes, ébranlé un adversaire moins habile que le sien.
De la part du comte et du chevalier, du marquis et de M. de Benzeville, le combat offrait donc des chances à peu près partagées et il était difficile de décider d'avance de quel côté serait la victoire.
Quant au baron et au comte d'Ornay, la chose, au premier abord, semblait être bien différente.
Taudis que le comte tombait en garde avec cette aisance et cet aplomb du duelliste certain de dépêcher son homme, le baron se ramassait sur lui-même avec la souplesse et l'agilité de la panthère qui s'apprête à bondir sur sa proie.
Les deux fers se choquèrent, mais le baron présenta si peu de corps à l'épée de son adversaire que la pointe de celle-ci rencontra le vide au-dessus de la tête du baron.
« Quelle est cette nouvelle manière de se battre ? s'écria le comte d'Ornay en parant avec la rapidité de la foudre une attaque dans la ligne basse que venait de lui porter le baron.
— C'est la mienne ! répondit Marc en bondissant subitement de côté.
— Par tous les diables de l'enfer ! reprit le comte en portant coup sur coup au baron une attaque et un redoublement d'épée qui tous deux rencontrèrent la lame rapide de la vieille rapière ; si vous ne savez pas vous mettre en garde, vous savez au moins manier une épée , c'est une justice à vous rendre !
— Vous croyez ?
— Je le crois et je l'affirme.
— Et vous dites vrai ? » s'écria le baron en se dressant soudainement et en portant au comte nu
coup de quarte haute avec une dextérité telle que son ( r, trompant le fer ennemi, laboura le haut du bras de son adversaire.
Le comte d'Ornay poussa un cri de rage et sauta en arrière.
Sans poursuivre son ennemi hors de portée, le baron abaissa la pointe de sa rapière et attendit.
« Quand vous voudrez ! » dit-il.
M. d'Ornay revint en garde, mais cette fois le sourire railleur qui avait animé sa physionomie au début du duel, avait complètement disparu.
En constatant l'adresse et la vigueur du jeune homme qu'il avait été sur le point de mépriser, le duelliste avait repris son sang-froid et son calme ordinaire.
Le combat recommença : M. d'Ornay employant toute sa science, déployant toutes les ressources de l'art dans lequel il avait conquis si fatalement cette réputation de la plus fine lame de la cour, M. d'Ornay se tenant sur la défensive, se contenta de parer, attendant un moment propice pour porter une botte décisive.
Mais il avait affaire à, un homme d'une agilité telle, dune main si ferme et si sûre que la défensive sur laquelle il se tenait exigeait la plus profonde attention de sa part, car la pointe de l'arme menaçante voltigeait autour de lui avec l'incroyable rapidité de l'éclair.
Aux regards fascinateurs lancés par les petites prunelles grises du comte, répondaient les rayons flamboyants qui jaillissaient des yeux bleus du jeune gentilhomme.
Ces regards rivés ensemble se heurtaient foudroyants et acérés.
C'était une lutte effroyable, mortelle, incessante, que se livraient ces deux hommes qui n'avaient cependant aucun motif personnel pour se haïr ; maison devinait qu'à la fin de cette lutte un cadavre devait demeurer sur le sol.
Une seule blessure cependant avait encore été faite : c'était celle reçue par le comte, mais elle était tellement légère, tellement insignifiante qu'elle n'avait pu qu'exciter la colère de M. d'Ornay sans rien lui enlever de ses forces et sans le gêner dans ses mouvements.
Tout à coup un cri étouffé retentit à la droite des combattants : c'était M. de Benzeville qui, la poitrine trouée par l'épée de M. d'Herbaut, roulait agonisant sur le terrain déjà humide de son sang.
Le marquis jeta un regard investigateur sur les deux groupes encore debout.
Bernac et La Guiche étaient toujours aux prises, sans qu'aucun avantage n'eût encore fait pencher la balance en faveur de l'un d'eux.
Cependant, on sentait les coups mollir par suite de la fatigue; mais les deux gentilshommes, comprenant que la force allait leur faire défaut , redoublèrent subitement d'énergie.
Là aussi le dénouement était prochain.
Le marquis avait le droit , d'après les règles du duel, de se porter au secours de celui des siens qui avait besoin de son aide : il courut donc se placer
auprès du baron, dont l'adversaire semblait en ce moment même reprendre l'offensive.
En apercevant d'Herbaut et en comprenant son intention, Marc se jeta entre lui et d'Ornay par un bond qui faillit lui être fatal , car l'épée du comte déchira son pourpoint au-dessus du bras gauche.
Le marquis se recula : au même instant , le comte d'Ornay , profitant d'une fausse attaque dujeune homme, lui porta un coup de prime en élevant la main : le fer rencontra la naissance de la clavicule et trancha les chairs dans toute la longueur en glissant sur l'os.
« Vous en tenez ! » cria le comte.
- Le baron rugit comme un jeune tigre blessé par le chasseur.
A ce cri, auquel répondit un sourd gémissement parti de la poitrine du moine , muet spectateur de ce drame saisissant, le marquis crut que son jeune compagnon réclamait le secours qu'il venait si prématurément de refuser.
M. d'Herbaut se précipita donc l'épée haute sur le comte d'Ornay.
Celui-ci para le coup avec sa dague ; mais un second cri, ou plutôt un second rugissement s'échappa de la bouche crispée du baron.
Bondissant vers d'Herbaut, ne pouvant parler tant sa gorge était aride, il jeta sa dague, saisit de la main gauche l'épée du marquis, l'arracha avec une violence à laquelle nulle force humaine n'aurait pu résister, et, ]a lançant à terre, il brisa la lame en posant dessus son pied droit.
LE CAHTAINE LA CIIESNATE. 36 î
Cetle action s'était accomplie avec mie rapidité telle que le marquis , stupéfait , n'eut pas le temps de tenter un geste ni de formuler une parole , mais elle avait une seconde fois été fatale au jeune baron.
Le fer du comte d'Ornay, ne rencontrant pas laparade, avait déchiré le haut du bras de son adversaire.
Comme la première, cette seconde blessure était sans gravité, mais plus que la première encore elle parut exciter le jeune homme et porter au plus haut point sa rage fiévreuse.
« Il est à moi seul î... » hurla-t-il d'une voix rauque en foulant triomphalement aux pieds la lame qui avait voulu, quelques instants avant, s'allier à la sienne pour vaincre le comte d'Ornay.
Et il se précipita sur son ennemi.
La physionomie du jeune homme avait changé d'aspect et avait revêtu subitement une expression réellement terrifiante.
L'œil fixe, les narines ouvertes, la bouche contractée, les cheveux rejetés en arrière, on lisait clairement sur son front ruisselant de sueur le mépris du danger et l'amour du carnage.
Sa respiration haletante sifflait dans sa poitrine, et sa main rapide et ferme redoublait d'énergie et d'adresse.
Ce n'était ni la pose ni les allures d'un gentilhomme de cour voulant bien tomber sur le terrain, mais y tomber galamment et avec grâce ; c'était l'altitude, l'attaque et la défense d'un sauvage habitué à lutter avec les terribles hôtes des forêts et qui, insoulr< s. 21
ciant des blessures , sait que le combat ne doit finir que par la mort de l'un des combattants.
Inquiet, hésitant , le comte d'Ornay , le farouche duelliste , était revenu à la défensive.
Le moine, palpitant tour à tour d'espérance et d'effroi, demeurait immobile , fasciné par cet émouvant speclacle.
Par moments, sa main droite frémissante semblait chercher à son côté, sous sa robe, la garde d'une épée absente.
Puis, reprenant son sangfroid, il rentrait dans son apparente impassibilité stoïque.
Par trois fois cependant, tout en combattant avec Une fureur sans bornes , le baron avait lancé un coup d'oeil sut* les deux autres adversaires, qui continuaient aussi leur lutte acharnée.
En Voyant Bernac encore debout et combattant toujours, un éclair de joie illumina son visage. On eu dit qu'il s'intéressait plus à l'existence du comte qu'à celle du chevalier ; mais celte sollicitude évidente avait un caractère étrange.
Le regard qu'il lançait sur M. de Bernac était plu* tôt empreint d'une jalouse inquiétude que d'un senti* ment amical : c'était un coup d'œil semblable à celu de l'animal féroce qui Craint de voir dévorer par un autre la proie tju'il s'était réservée.
Le Comte et le chevalier venaient de faire coup fourré : le comte avait le bras labouré et le chevalier là cuisse droite trouée au-dessus du genou ; leur sang coulait en abondance, mais cependant la peau seule avait été lacérée.
Le combat recommença entre eux.
Le marquis , privé de son épée que le baron avait brisée, était contraint de laisser les parties égales et de demeurer speclaleur inactif.
Quant à Giraud, entraîné par le spectacle qu'il contemplait, il avait oublié tout sentiment de prudence et, écartant complètement les branches du buisson, il avançait sa tête pâle pour mieux voir.
Aucun des quatre combattants ne pouvait le remarquer, tant était grande la préoccupation personnelle de chacun.
Tout à coup M. de Benzeville fit un mouvement ; le marquis voyant que son adversaire, qu'il croyait mort, respirait encore, se précipita vers lui pour lui prodiguer les soins que réclamait impérieusement son pénible état.
En s'élançant, poussé par un sentiment d'humanité, d'Herbaut avait passé derrière La Guiche.
En ce moment le chevalier, pressé par le comte, faisait un mouvement de retraite : sa jambe gauche rencontra celle du marquis lancé en avant.
L'éperon de la botte de celui-ci accrocha le talon de celle du chevalier, et son pied retombant à faux fit perdre l'équilibre à La Guiche. ç
L'adversaire de M. de Bernac glissa et tomba à a te rre.
Le comte , ainsi que cela était son droit, fondit sur son ennemi renversé, bien que celui-ci fût dans l'incapacité absolue de se défendre.
En effet , La Guiche , en faisant un effort pour retarder sa chute et en cherchant un point d'appui par
un mouvement naturel , avait abaissé vers la terre la pointe de son épée, et la poignée , recevant tout le poids du corps, avait fait pénétrer la lame dans le sol humide.
Le pauvre chevalier n'avait donc plus que sa dague pour tout moyen de défense, et encore la main qui tenait cette dague s'était engagée sous les plis du collet détaché par la violence de la chute.
DHerbaut, les mains vides, poussa un cri d'effroi.
C'en était fait du chevalier... déjà le fer menaçant s'abaissait sur sa poitrine... lorsque Marc, voyant le danger que courait son compagnon, fit en arrière un bond si rapide et si prodigieux, qu'il se trouva auprès du gentilhomme renversé.
D'un revers énergique il fouetta l'épée du comte au moment où la pointe atteignait le pourpoint de La Guiche, mais ce revers avait été lancé d'un bras tellement puissant que l'arme , chassée brusquement, s'échappa des doigls de M. de Bernac et alla rouler à l'exl rémité du tertre.
Puis, revenant k son adversaire plus lestement encore qu'il ne l'avait abandonné, le baron para un coup de quarte basse, lia le fer avec une adresse et une agilité inouïes et se fendit à fond en poussant un troisième rugissement sonore, mais un rugissement de joie celle fois.
L'épée du baron, glissant sous le bras de son adversaire, venait de se plonger dans le sein du duelliste.
Le coup avait été si violent que la lame disparut aux deux tiers dans la blessure.
LE CAPITAINE LA CHESNAYE. 36j
Le comte d'Ornay chancela, frappa l'air de ses bras étendus, sa main laissa échapper son épée qui tomba à terre, et, pirouettant sur lui-même, il s'abattit lourdement sur le sol.
Le baron venait , durant l'espace d'une seule seconde, de secourir celui dont il avait embrassé la cause et de vaincre son ennemi : il avait sauvé la vie a un homme et donné la mort à un autre.
Ivre de sang et de fureur, à peine eut-il frappé d'Ornay qu'il se retourna vers Bernac, et ne s'apercevant pas, dans son ardeur a combattre encore, que le comte était désarmé à son tour, il se précipita pour l'attaquer sans ralenti]- de force ni de furie.
Mais cette attaque fut courte : trois interventions eurent lieu à la fois.
D'une part , La Guiche s'était lestement relevé.
De l'autre, Giraud, effrayé* sans doute du danger que courait celui sur lequel il veillait avec une si vive sollicitude, Girand quitta son poste d'observation et s'élança entre les deux nouveaux ennemis.
Enfin le moine , en voyant le baron menacer le comte sans armes, était accouru sur le lieu du combat.
u Qu'est-ce que cela? s'écria de Bernac en croyant à une trahison de la part de ses adversaires.
— Au nom du Dieu de paix et de miséricorde ! dit le moine ju s' avançant bravemeot au milieu desépées juins el -mi étendant un crucifix qu'il venait de tirer
SOU seiU.
— Laisses faire, mon prie! dit te baron en vou
laul repousser le bernardin.
Mais celui-ci tint ferme, et se penchant rapidement vers l'oreille du jeune homme :
« Au nom de l'oasis du désert de Barca! » dit-il à voix basse et précipitée.
Cette singulière phrase parut produire sur le jeune voyageur un effet foudroyant.
Bondissant en arrière, il abaissa son épée.
« Il le faut ! ajouta le moine.
Le baron regarda fixement le bernardin ; mais le capuchon de celui-ci offrait un rempart tellement impénétrable, qu'il ne put distinguer les traits du visage du religieux.
Bernac, sans reculer d'un pas , avait saisi sa dague de la main droite.
Giraud, remarquant l'intervention puissante du moine et le mouvement de retraite du baron, s'était jeté de côté, et craignant sans doute d'exciter l'attention du comte, il avait regagné les arbres derrière lesquels il s'était tenu jusqu'alors.
La Guiche était donc seul devant le comte, mais cette fois il était debout, l'épée au poing, et son adversaire était presque à sa merci, comme lui-même se trouvait à la sienne quelques secondes auparavant.
Peut-être allait-il frappera son tour, lorsque le bernardin, qui s'était de nouveau avancé entre les adversaires, les sépara encore :
« Ass?z de sang! dit-il; deux cadavres ne vous suffisent-ils pas ? »
Et il désignait les corps étendus de MM. d'Ornay et de gen^eyllle.
« D'ailleurs, ajouta le baron, si je ne nie bals pas, personne ne se battra plus ! »
Le moine fit un signe de tète approbateur, comme s'il eût compris une intention secrète du jeune homme sous les paroles qu'il prononçait.
« Ce bernardin a raison, dit le marquis en s'avança nt à son tour ; un duel ainsi coupé est comme un repas interrompu, il ne vaut plus le diable ! Donc, rengainez et réservez-vous pour une autre fois, »
La Guiche et le.comte se regardèrent un moment en silence.
11 était évident que, animés -tout à l'heure l'un contre l'autre par le combat qu'ils s'étaient livrés, ils se trouvaient maintenant singulièrement refroidis.
La cause du duel avait été si légère, si futile, que, certes, aucune animosilé n'existait entre eux.
En voyant les deux seconds de son adversaire, gisant vaincus sur le terrain, en contemplant le comte désarmé. La Guiche comprit que c'était à lui à faire les avances de la réconciliation.
« Si tu ne tiens pas plus que moi à continuer, ditil, restons-en là! Veux-tu ma main ou mon épée? »
Le comte * hésita un moment; puis il haussa les épaules.
a Ce n'était pas la peine de nous déranger, alors, fit-il en souriant.
— ■ Bon ! Vnns ferez lïïieiu im.° autre fois,, >■ dit ]» marquis.
\.j Guiche passa son épée dans sa main gauche, et U-udit la main drôiie désarmée à son adversaire.
Celai-ci y plaça la sienne.
« Çàî dil d'Herbaut, ce pauvre Benzeville respire encore. Il faudrait tâcher de lui porter secours. Je vais courir au cabaret de la Branche-de-Saule ; l'hôte est un peu chirurgien, il fera transporter chez lui le baron et en prendra soin en attendant qu'on puisse le conduire à son hôtel. »
Et le marquis fit un pas en avant; mais le bernardin l'arrêta.
<( Ce devoir me regarde. . . dit-il ; restez auprès du blessé, je vais vous envoyer les secours nécessaires. »
Et il se retourna pour s'éloigner ; ce mouvement le plaça près du baron.
« Demain, à dix heures, au logis que vient de vous indiquer le vieux sergent de la Porte-Neuve ! » fit-il à voix extrêmement basse.
Il continua sa route sans presque s'être arrêté.
Le baron tressaillit; depuis l'intervention du moine, et les paroles qu'il avait prononcées, le jeune homme paraissait plongé' dans une rêverie profonde, qui avait subitement remplacé la fureur l'animant quelques instants auparavant.
Il suivit de l'œil le moine qui disparaissait d'un pas rapide se dirigeant vers le cabaret en question.
« Et d'Ornay ? demanda La Guiche.
— Oh ! celui-là, répondit d'Herbaut en se penchant vers le corps inanimé de l'adversaire de Marc, il est mort et bien mort. »
M. de Bernac, dont l'un des seconds avait été tué, et dont l'autre ne valait guère mieux, supportait sa défaite en homme habitué à avoir été assez souyent
vainqueur en semblables circonstances pour pouvoir admettre sans honte un revers de fortune.
Voulant étouffer, en apparence, le dépit qu'il ressentait au fond du cœur, et la colère que lui avaient inspirée le courage et l'adresse du baron, il se rapprocha de ses ennemis victorieux.
« Ventre-saint-gris ! dit-il en désignant la blessure du comte d'Ornay, voilà un galant coup d'épée ; je vous fais compliment, monsieur le baron.
— C'est son début ! dit la Guiche.
— C'est une belle entrée dans le monde !
— Vive Dieu ! s'écria d'Herbaut, je le crois bien ! Cemmencer son existence à Paris en tuant le plus illustre raffiné de la cour, c'est fort beau cela ! »
Marc s'inclina en silence ; il était toujours absorbé dans ses pensées.
D'Herbaut, La Guiche et Bernac étaient debout autour du cadavre de d'Ornay.
Giraud quittait le tertre en ce moment pour s'éloigner; il passa sous les yeux du baron qui, seul, à l'écart, se tenait immobile.
En rencontrant la personne de l'ex-archer de la prévôté de Rouen, les regards de Marc n'exprimèrent tout d'abord aucun sentiment ; mais tout à coup, et à l'instant ou Giraud disparaissait, l'œil du baron s'alluma, et il porta la main à son front comme pour y faire appel à un souvenir ancien ; mais son bras retomba aussitôt, et il fit un mouvement d'épaules indiquant qu'il repoussait une pensée qui venait de se faire jour dans son cerveau.
370 LE CAPITAINE LA CUESNAïK.
Arrivait alors, envoyé par le bernardin, t l'hôtechirurgien suivi de quatre valels.
Benze ville, dont on constata de nouveau l'existence, fut emporté avec les précautions infinies qu'exigeait son état.
Quant au comte d'Ornay, dont le sang devenu noir, ne coulait plus de la blessure , on l'enleva péniblement à son tour, et on le transporta également dans le cabaret dont le propriétaire, habitué de longue main à ces expéditions sanglantes, et au rôle qu'il avait à y jouer, se chargeai! la lois, moyennant bonne récompense, du pansement du blessé et de l'inhumation du mort.
Les duels valaient aux cabarelicrs du Pré-aux- Clers autant môme et plus de profils peut-être que les chalands qui venaient le soir encombrer leurs bancs et leurs tables.
Les quatre gentilshommes avaient accompagné le lugubre cortège.
Arrivés à la porte du cabaret, La Guiche donna l'ordre que l'on amenât son cheval ainsi que ceux de ses deux seconds.
Quant à Bernac, comme il était venu en bateau, le passeur l'attendait sur la berge.
u Au revo'r, cher comte, dit le chevalier en s'adressant à M. de Bernac ; à ce soir, n'est-ce pas? Tu vas nu bal de l'ambassadeur d'Espagne?
— - Certes; et je vous y trouverai tous trois?
— Sans doiHe; nous emmènerons le baron avec nous. »
Bernac salua de la main les trois jeunes gens, et
descendit vers la berge où était amarré son bateau. « Reprenons-nous le bac ? demanda le marquis.
— Non, répondit La Guiche, rentrons par la porte de Nesle, nous traverserons le Pont-Neuf, et nous montrerons ainsi une partie de la capitale à notre brave ami, qui est déciment aussi bon tireur d'armes qu'il est hardi cavalier. Cette promenade vous souritelle, baron?
— Parfaitement; mais je crains que votre blessure ne vous fatigue.
— Bah ! ce n'est rien ; une égratignure. J'ai noué mon mouchoir dessus et les chairs sont rapprochées. Ainsi, si vous ne voyez d'autre empêchement...
— Aucun antre !
-— Alors , en route ! »
La Guiche poussa son cheval.
« Eh bien! venez donc, baron! » cria d'Herbaut en voyant Marc immobile et les regards fixés sur la Seine.
Le jeune homme suivait avec une attention profonde le comte de Bernac qui, en ce moment, entrait dans le bateau qui l'avait amené et allait le reconduire.
« Cordieu ! continua le marquis, si ce cher comte ressent de la sympathie pour vous, vous n'en manquez pas pour lui, a ce qu'il paraît, mon cher baron car vous ne le quittez pas des yeux.
— Vous vous trompez, marquis, je regardais la Seine et la nouvelle galerie du Louvre, et je trouvais cela fort beau. »
372 hE CAPITAINE LA CilESNAYE.
Puis, remarquant en ce moment que le fourreau d^pée du marquis était veuf de sa lame :
« Monsieur le marquis, dit-il vivement, j'ai oublié de vous prier de me pardonner la façon brutale dont j'ai agi vis-à-vis de vous en brisant votre épée. Daignerez-vous le faire et attribuer cet acte, que je regrette profondément a celte heure, à la seule crainte de voir tuer mon adversaire par une autre main que la mienne.
— Si je vous pardonne, mon cher baron ! s'écria d'Herbaut; je le crois cordieu bien ! D'ailleurs, vous êtes réellement le héros de la matinée...
— Oh! marquis...
— Pas de modestie mal placée, baron , dit La (luiche ; vous vous êtes battu comme un lion ! Jamais je n'ai vu plus belle conduite sur le terrain d'un duel. Quant à moi, vous m'avez sauvé la vie et je ne l'oublierai pas , croyez-le. Je le dis, sans faire de beaux discours : vive Dieu ! je vous aime ! »
Marc serra la main que lui tendait le gentilhomme. « Or cà ! ajouta celui-ci, nous ne nous quittons pas de tout le jour, hein?
— Je vous demanderai, au contraire, la permission de vous quitter bientôt, dit Marc.
— Vos affaires vous réclament ?
— Oui.
— \lors a votre aise, baron ; mais ce soir rendezvous chez moi, pour de là aller au bal tous trois ensemble.
— Volontiers.
— Avez-vous un déguisement?
— Oui.
— Très-bien, alors.
— Et, dit le baron , après quelques minutes de silence, vous croyez que M. de Bernac viendra ce soir à ce bal où vous voulez me conduire ?
— S'il viendra h l'ambassade d'Espagne ?
— Oui.
— Certes !
— Il y viendra pour deux raisons, ajouta La Guiche. La première, c'est que toute la cour y sera; la seconde, c'est que nous y verrons la jolie Diane d'Aumont, et qu'en sa qualité de fiancé et d'amoureux passionné de la fille du prévôt il ne saurait manquer de se rendre au bal", où la beauté de celle qu'il aime brillera d'un si vif éclat.
— Ce pauvre prévôt ! dit le marquis en riant. Saistu, La Guiche, qu'il est fort, empêché en ce moment?
— A propos du capitaine La Chesnaye, qu'il aproau roi de lui livrer sous quarante-huit heures ?
— Oui ; et le roi tiendra d'autant plus à ce que d'Aumont ne manque pas à sa parole que La Chesnaye a fait, des siennes depuis hier. Cette nuit, le drôle n'a-t-il pas osé brûler une partie de l'hôtel de Mercamr, piller l'autre partie, insulter au portrait du duc et pendre trois valets !
— Qu'est-ce donc que ce La Chesnaye dont vous parlez ? demanda le baron en reprenant son calme, car, au nom du bandit pronoiicé par le chevalier, il était devenu d'une pâleur extrême.
— lia chef de bandits qui désole la ville et qui jus-
374 LE CAPITAINE LA CilESNAYE.
qu'ici demeure introuvable. On raconte sur lui les choses les plus extraordinaires.
— Et vous dites que le prévôt de Paris est empêché à cause de la capture de cet homme !
— Certes! Ce pauvre d'Aumont risque fort d'en~ courir la disgrâce du roi et de se voir privé de ses charges s'il ne réussit pas à s'emparer de ce brigand, sans compter que le duc de Mercœur a juré que, si le prévôt ne le vengeait pas de La Chesnaye, il se vengerait, lui, sur le prévôt.
— Et Mercœur est homme à ne pas faillir à son serment, ajouta La Guiche.
— Et ce M. d'Aumont sera ce soir au bal, ainsi que sa fille Diane? dit brusquement le baron.
— Oui, » répondirent à la fois les deux gentilshommes.
Le baron baissa lentement son front, devenu rêveur.
(( De Bernac ! d'Aumont ! Diane ! murmura-t-il intérieurement, car ses lèvres ne tressaillirent même pas. Je les aurai donc vus tous trois aujourd'hui ! A cette heure enfin ma mission commence ! Un autre aussi me reste à trouver ; mais celui-là non plus, celui-là surtout n'échappera pas à ma vigilance ! Oh ! bonheur et espoir à ceux qui ont aimé mon père ; mais malheur et vengeance sur ceux qui l'ont tué, sur ceux qui ont brisé mon enfance, sur ceux enfin qui ont fait de ma jeunesse une longue et pénible torture î »
Puis il ajouta :
« L'Indien a tenu sa promesse ; il ne m'a pas trom-
pé. C'était lui sous cette robe de moine ; mais cet autre homme que j'ai vu passer... cet homme qui me semble avoir tenu une si grande place dans mes rêves, si ce n'est dans mes souvenirs, quel est-il ?
— Eh bien ! qu'avez-vous donc, baron ? vous ne ne dites rien î fit La Guiche en frappant familièrement sur l'épaule de son compagnon. Tenez, cette haute tour que vous voyez à votre gauche, c'est la fameuse tour de Nesles, et en face de nous voici la porte du même nom. Un temps de trot, dans trois minutes nous serons au Pont-Neuf, la merveill e nou velle du vieux Paris ! »
Et les trois cavaliers, activant l'allure de leurs mon tures, s'engagèrent sous la voûte qui faisait communiquer le pont-levis jeté sur le fossé d'enceinte avec la capitale du royaume.