‹ Le capitaine Maubert. La clef de cristalChapitre 5 sur 7 · UNE AMITIE SAINTE · texte numérisé non relu

UNE AMITIE SAINTE

qu'elle à maintenir, ce qui ne serait pas le moins difficile de son œuvre. Elle avait tué Favras devant les portes de l'HôteL- de-Ville, 'supprimé les parlements, décrété la constitution civile du clergé, ramené le roi de Varennes à Paris, et consommé bien d'autres actes, dont nous aurions à nous occuper si nous écrivions l'histoire de France, au lieu de retracer les vicissitudes renfermées dans quelques mètres de terrain. Si nous rappelons ces actes, c'est que l'imperceptible rouage tournait avec le grand, et que les angles ont la même mesure à leur sommet étroit qu'à leur extrémité immense. Seulement les degrés sont plus petits.

Un mur de douze pieds de haut, menace réalisée, s'était élevé entre la propriété de M de Rétal et celle de M. de Gramayenne depuis les dernières explications que ces deux anciens amis avaient eues au sujet de Fly, le chien lévrier. Plus de rapports entre eux ; il n'en était plus de possibles. M. de Rétal, par entêtement plus encore que par conviction, était allé grossir le nombre des grands seigneurs qui embrassèrent, avec Lafayette et Montmorency, la cause de la Révolution.

Saint-Mandé, reconnaissant, lui avait conféré le grade de capitaine dans la garde nationale de la commune. Cet honneur mettait la liberté de son

ennemi entre ses mains, en attendant de le constituer arbitre de sa vie. II n'est sorte d'ennuis qu'il ne fit subir à M. de Gramayenne. Il l'obligea à tenir constamment un drapeau révolutionnaire à chacune de ses croisées, à figurer à tous les banquets civiques qui se célébraient sur la pelouse, devant une des principales portes du bois, disposition atroce qui forçait M. de Gramayenne à manger son potage froid, une de ses répugnances, et M. de Rétal le savait bien ; il l'accabla en outre de billets de garde, car il n'avait pas manqué de l'enrôler dans les rangs de la garde civique. M. de Gramayenne souffrit pendant plus de deux ans ces vexations sans se plaindre. Un jour M. de Rétal, en jetant les yeux sur la maison de M. de Gramayenne, vit les drapeaux retirés, les croisées fermées, excepté une seule où flottait un drapeau blanc.

— Un drapeau blanc ! Mon homme est pris, se dit-il en se faisant suivre du maire et de quatre gardes nationaux chez M. de Gramayenne. Mais la porte de la maison ne s'ouvre pas. Sommations faites, on l'enfonce toutela famille était partie.

— Il a émigré ! s'écria M. de Rétal, il a émigré ! Nous nous retrouverons aux frontières, ajouta-t-il en remettant son épée de capitaine dans le fourreau.

M. dô Gramayenne eût émigré beaucoup plus tôt si un malheur, dont il n'avait voulu faire la confidence qu'à M. de Kermaji, ne l'eût condamné à demeurer à Saint-Mandé et à y subir les avanies de son impitoyable voisin. Depuis qu'il avait quitté l'école de Bapaume pour venir à Paris sans la permission de ses supérieurs ni Tagrément de sa famille, et l'on sait qu'il y était venu pour assister à la prise de voile de Constance de Rétal, Francis n'avait donné que des nouvelles vagues de son existence à son père. Il s'était borné à le prévenir de sa sortie de l'école militaire de Bapaume et de son intention irrévocable de n'y plus rentrer. Dans le désir de lui épargner des

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perquisitions inutiles et fâcheuses peut-être par leur éclat, il le suppliait de ne pas s'occuper de lui. Dès que son esprit serait plus calme et qu'il serait en position de se faire pardonner une conduite dont il necherchait pas à justifier la témérité il irait l'expliquer lui-même. Jusque-là il demandait le silence; il ne cachait pas qu'il était malheureux et qu'il avait renoncé pour toujours à la carrière des armes. Quoique le caractère invariable et ferme de son fils lui fût connu, M. de Gramayenne espérait toujours qu'il reviendrait d'un projet conçu dans un moment de découragement, et cet espoir avait prolongé son séjour à Saint-Mandé, malgré son désir d'échapper à la haine de son voisin. Quand il se décida à quitter ou plutôt à fuir son habitation, il s'était convaincu de l'inutilité d'une plus longue attente, et du danger de ne pas y mettre immédiatement un terme.

On comprend maintenant pourquoi M. de Kermaji avait évité de parler de Francis de Gramayenne à sa fille le jour où il était allé lui faire ses adieux au couvent.

Francis s'était renfermé dans le cloître des Franciscains ; il n'en était plus sorti depuis le soir de son orageuse prédication au couvent des Sœurs-Grises de la rue du Temple. Trop tard, il

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reconnaissait enfin l'inutilité de l'assistance qu'il avait demandée h la rigide condition du prêtre. Sa liberté seule élait engagée ; son cœur, sa pensée, appartenaient encore aux passions du monde, comme il l'avait avoué lui-même avec tant de spontanéité; et l'on ne rentre plus dans le monde, il ne l'ignorait pas, quand on en est sorti par la porte qu'il avait choisie. On n'y pénètre plus que sous une forme presque incorporelle, qu'à titre d'homme de Dieu, chargé de relever les âmes courbées, de ramener celles qui s'égarent, de montrer à côté de la persuasion d'un ange l'impassibilité d'un martyr. Cette força, où la prendre, quand on ne l'a pas en soi ! Francis ne comprenait que trop combien il y a de charlatanisme avéré, d'impiété profonde, à indiquer la route aux autres, quand on ne va soimême que de fossé en fossé ; de menacer son semblable s'il ne renonce pas aux choses de la terre, lorsqu'on y fonde soi-même toutes ses pensées, tous ses attachements. Ce n'est pas la peine d'être prêtre pour vivre en contradiction perpétuelle avec les doctrines qu'on conseille à autrui de pratiquer et de suivre ! Sa tête se brisait à l'angle de ces réflexions; rien n'en calmait l'effervescence, ni l'étude, ni la prière, ni l'exercice. Il avait demandé en grâce d'occuper, au

fond du jardin du cloître et à la partie supérieure d'une tour en briques consacrée aux observations célestes, pendant la vie de l'avant-dernier supérieur, très versé en astronomie, une pièce depuis longtemps abandonnée. Hommes la plupart épurés au feu des déceptions, les chefs religieux de la communauté y consentirent, et le dispensèrent en même temps des pratiques pénibles de la discipline. Ils le laissèrent aller sans obstacle jusqu'aux dernières limites de la douleur, dans l'espoir que son retour au calme serait complet. On connaissait plus d'une philosophie dans ces maisons si décriées, trop décriées. Depuis plus d'un an il vivait de cette manière, ne sachant rien des affaires du dehors et ne désirant pas les •^.onnaitre. Chaque mois on renouvelait ses provisions, et on le laissait. Un jour, Francis se leva )vec la pensée de confier au supérieur un projet sur lequel il lui fallait avant tout son assentiment. Il descendit de la tour, traversa le petit parc, et se rendit au bâtiment qui était le cloître. Les portes en étaient ouvertes, mais il ne vit personne dans les appartements ; il appela, et aucune voix ne retentit dans les corridors. De portes en portes ouvertes devant lui, il parvint jusqu'à celle de la rue. Il la franchit, et il se trouve au haut du faubourg Saint-Jacques. « L'archevêque, à défaut du

supérieur, se disait-il, m'éclairera sur mon projet de voyage : allons à l'archevêché. »

Le projet de Francis deCramayenne était celui de saint Xavier et de tant d'autres jeunes imaginations blessées dans leurs tendresses, trompées par les promesses de leur temps, n'importe lesquelles. Gomme eux il aspirait à retremper sa vie dans les luttes pour la foi sous un ciel lointain. Ces luttes corps à corps d'un homme avec une nation entière sont héroïques ; si l'on n'en revient pas changé on n'en revient plus. Que de semblables calculs parmi ceux qui allèrent au moyen âge se faire tuer sous les murs de Jérusalem et d'Ascalon! C'était en Chine, comme missionnaire de la foi, que Francis avait arrêté le dessein de se rendre. En marchant il supputait avec joie les périls dont il se verrait entouré : les risques d'une longue traversée, la rencontre des pirates, la fièvre en débarquant, les tortures assurées aux chrétiens qui cherchaient à convertir. Que de morts certaines! «Ah! pourquoi, comment n'y ai-je pas songé plus tôt ! » murmuraitil, sans remarquer les groupes qui se formaient et discouraient avec une étrange curiosité sur son passage.

Des rires railleurs, un mot grossier le saluèrent au détour de la première rue. Il n'entendit pas.

il était en Chine. A quelques pas plus loin, un enfant le saisit à deux mains par le bas de sa soutane, et si fort que le morceau fut emporté.

Francis n'en prit pas d'autre souci.

Dans une ruelle où il s'engagea, une jeune femme se mit devant lui comme pour lui fermer le passage.

— Mais, malheureux! lui dit-elle, vous voulez donc mourir? Ma porte est ouverte, entrez, entrez vite !

Il écarta la femme et passa son chemin.

A peine cette femme, tout épouvantée, rentrait chez elle en fermant sa porte avec violence, de peur d'avoir été vue, qu'une pierre lancée de l'autre bout de la ruelle frappa Francis au visage. « Quelque fragment de tuile se sera détaché d'un toit, pensa-t-il. » Il essuya le sang de sa blessure, et il continua à marcher devant lui.

Cette ruelle qu'il venait de parcourir aboutissait à la place Maubert. « C'est donc un jour de marché, se dit-il, qu'il y a tant de monde et tant de bruit! » — Un étrange marché en effet ! A un bout de la place s'élevait, sur une estrade grossière, une table présidée par deux soldats et une espèce de capitaine, et autour de cette table des jeunes gens, des hommes, des vieillards même paraissaient mettre un empressement extraordi-

naire à écrire leurs noms sur une feuille de papier posée sur la caisse d'un tambour. A l'autre bout de la table s'allongeait, fluette et pourprée, une guillotine.

Francis n'avait pas marché quatre pas sur la place Maubert, qu'il fut saisi, crocheté par les pieds, par les bras, par la tête, par le milieu du corps.

— Au dernier les bons ! hurlait-on à ses oreilles,

— D'où sort-il, celui-là?

— Est-ce qu'il est resté pour graine?

— C'est le confesseur du tyran!

— Non, c'est l'abbé de madame Veto...

Francis croyait rêver. Quel rêve !

— Moi, je veux ta culotte, lui dit une femme de la halle.

— Moi, ton rabat, monseigneur.

— Moi, tes boucles d'argent, je t'en rendrai la monnaie.

— Moi, tes souliers, tu n'en as pas besoin pour le voyage que tu vas faire.

— Moi, tes manchettes, je m'en arrangerai un batlant-l'œil; c'est du fin point d'Alençon : voyons ça, beau muguet de sacristie.

— Est-ce que tu ne nous laisseras que ta peau? lui criaient aux oreilles d'autres nuées de femmes enivrées, les bras nus, le regard farouche, les

mains ouvertes près de son cou, pies braillardes, enragées, sorties effarées du colombier du bourreau.

— Que vous ai-je fait? demanda enfin Francis, qu'on avait mis un instant sur ses jambes pour contenter le désir qu'avait de le voir tout le beau monde de l'endroit.

— Qu'est-ce qu'il nous a fait ? Il demande qu'est-ce qu'il nous a fait : personne ne veut ici répondre à sa question?

— [Je vais tranquillement chez monseigneur l'archevêque de Paris.

— Il a dit monseigneur !

La place clapota de rire comme une mare à grenouilles dans une soirée du mois d'aoûL

— Il a dit monseigneur ! Monseigneur de quoi? monseigneur du diable! De quel monseigneur parles-tu? comment est-il? où est-il logé? de quel vin boit-il, ton monseigneur? donne-nous sa pratique,

— Je suis donc fou ? réfléchit tristement le pauvre Francis. Cependant c'est bien moi ; me voilà au milieu de la place Maubert, j'y suis presque nu et couvert de sang et de boue.

— Comment te nommes-tu, citoyen? lui dit un homme qui vint vers lui du fond d'un cabaret un verre d'eau-de-vie à la main, une pipe à la

bouche et une immense cocarde tricolore sur un bonnet rouge.

— Francis, vicomte de Cramayenne.

— Ahl tu es vicomte! lui dit son interlocuteur. Cela te va bien dans ce moment. Et tu dis cela sans broncher?

— Pourquoi ne le dirais-je pas? j'avoue aussi que je suis prêtre, et que je suis sorti il y a une demi-heure du cloître des Franciscains.

— Tu es noble et tu es prêtre! il ne te manque plus que d'être roi pour être complet. Et où allais-tu?

— Je me rendais chez monseigneur l'archevêque de Paris pour lui demander la faveur d'aller en Chine convertir les habitants au christianisme.

L'espèce de juge rapporteur qui avait questionné Francis avala d'un trait son verre d'eaude-vie, heurta sa pipe sur l'ongle du pouce afin d'en chasser la cendre, et, après tous ces mouvements lents et précis, il dit à Francis :

— Qu'aimes-tu mieux, ceci ou cela? ceci est la guillotine, et cela est la lanterne : tu as le choix.

— Je ne vous comprends pas, répondit Francis.

— En ce cas, tu t'en rapportes à nous. Qu'il

éternue dans le panier, n'est-ce pas, mes oiseaux? dit cet homme en jetant sa question sur la mer houleuse étendue tout autour de lui et de Francis.

— Oui! oui! qu'il éternue dans le panier !

— Dieu vous bénisse! cria un Auvergnat qui prenait le frais à sa croisée.

La tempête sourit au bon mot de l'Auvergnat, et elle rit plus fort encore quand Francis eut répondu naïvement :

— Je vous remercie.

— Allons ! marche, lui dit le bonnet rouge qui avait rempli les fonctions de juge, ce n'est pas loin.

— Mon Dieu! qu'est-ce que tout ceci! se demandait Francis. Où me conduit-on?

11 était déjà sur les marches de l'échafaud lorsque le capitaine qui présidait aux enrôlements volontaires, quitta sa place pour courir de toute la vitesse de ses jambes. La foule s'écarte devant lui, il fait signe- au bourreau permanent d'arrêter, et en deux bonds il est à côté de Francis.

— Mon camarade à Bapaume! s'écria le capitaine en embrassant Francis. Mais on va te tuer, mon pauvre rêveur, lui dit-il; on va te tuer! tu n'as pas l'air de t'en douter. Éveille-toi donc!.

Nous sommes en pleine république ; on a tué les nobles, on a tué les prêtres, on a tué le roi, on a tué la reine.

— Je n'en savais rien, dit Francis, en rendant à son ami le capitaine recruteur ses témoignages publics d'affection; depuis un an j'étais dans la tour du cloître des Franciscains, je n'en suis descendu que ce matin.

— Laisse-moi-faire, Francis.

— Citoyens, reprit le capitaine en étendant le bras afin d'obtenir le silence, citoyens, ce jeune homme est une malheureuse victime du fanatisme religieux. Ses parents, d'ignobles ci-devant, l'avaient cloîtré, muré, étouffé dans un monastère depuis trois ans, et il ignorait que le soleil de la liberté avait lui sur la patrie. Oui! depuis trois ans! Le mois passé, il vous souvient, on chassa de leur antre les Franciscains, mais en les expulsant on oublia dans la tour du cloître ce malheureux qui n'avait jamais voulu être prêtre, et qui rougit d'être noble. Répandrez-vous son sang? n'a-t-il pas assez souffert? voyez sa pâleur, voyez ses souffrances ! D'ailleurs, de quoi est-il coupable?

— Grâce ! grâce! crièrent ces mêmes femmes qui avaient déchiré Francis avec leurs ongles.

Une d'elles monta sur l'échafaud et lui appnqua un gros baiser sur la bouche.

— Je vous offre en lui, poursuivit le capitaine recruteur, un défenseur de plus pour la patrie en danger. Dès ce moment la victime échappée au fanatisme devient soldat de la République. C'est moi qui reçois ici, à la face du ciel, son engagement. Il ne se nomme plus Francis de Gramayenne, mais il prend le nom de cette place patriotiquement populaire... Tu te nommes Maubert, grenadier de la république.

— Vive la république! cria la foule.

Francis et le capitaine recruteur descendirent, dans les bras l'un de l'autre, les marches de l'échafaud.

— Ce soir, dit le libérateur à Francis, tu partiras pour la frontière. Viens signer ton engagement sur le tambour.

— Oii est Constance? murmura Francis en quittant Paris le soir même sous le costume de soldat pour se rendre aux frontières, et en passant devant le couvent des Sœurs-Grises de la rue du Temple.

Sur la porte du couvent on lisait à unécriteau :

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