‹ Le capitaine Maubert. La clef de cristalChapitre 7 sur 7 · DIX-SEPT ANS APRES · texte numérisé non relu

DIX-SEPT ANS APRES

Un jour de l'année 1810, au mois d'août, une calèche de voyage s'arrêtait devant la grille d'une maison de campagne de Saint-Mandé, sur le sentier de gazon et de sable qui se dessine entre le bourg et le bois de Vincennes. C'étaient de nouveaux propriétaires, venant prendrepossession et s'installer chez eux; on ne pouvait en douter h la politesse du jardinier placé à l'entrée, son bonnet blanc à la main. Trois personnes descendirent de la calèche: deux femmes encore fort jeunes, mises avec une simplicité élégante, et un homme de trente-six à trente-huit ans. A peine la grille fut-elle ouverte, qu'ils s'élancèrent à pas

précipités dans la sinueuse allée de mélèzes plantée de l'entrée à la maison même. Tout en conduisant lentement derrière eux le cheval et la calèche, le jardinier paraissait émerveillé del'empressement de ses nouveaux maîtres. Ce désir d'arriver finit par être si impérieux chez eux, qu'ils se mirent à courir comme des écoliers se défiant de vitesse.

Les forces leur manquèrent à tous les trois, et ce fut moins de fatigue que d'émotion, lorsqu'ils se trouvèrent dans la cour de la maison. L'homme s'assit épuisé, le visage baigné de sueur, sur un banc de pierre, à l'ombre d'un grand mur couvert de lierre ; l'une des femmes allait, comme une folle, embrassant chaque objet qui se trouvait devant elle, le tronc d'un vieux tilleul tortu, à demi-mort, un anneau de fer rouillé scellé dans le mur, tout près de l'écurie, des pots de fieurs, en faïence verte, rangés sur les bords de la croisée.

Aucun d'eux n'entendit d'abord les gémissements d'un chien enchaîné dans sa loge.

Constance, la première, les remarqua, et le regard distrait comme lorsqu'on sesouvient après un long oubli, elle éeouta mieux, et elle alla ensuite vers le chien, qu'elle tira doucement par sa chaîne, hors de sa loge.

Le chien se coucha ^aussitôt à plat-ventre aux

LE RETOUR A SAINT-MANDÉ Ml

pieds de Constance, remuant sa longue queue pelée, tremblant comme s'il avait eu bien froid, promenant en l'air son museau inquiet et heureux, montrant à celle dont il appelait les caresses, sapauvretêle décrépite, osseuse et dégarnie, ses yeux d'un gris nébuleux et terne.

Fly était aveugle. *

Autour de cette affectueuse créature, qui avait alors vingt-deux ans, Francis, Louisiane et Constance pleurèrent comme des enfants, sans avoir honte de leur sensibilité. De leurs mains émues, Constance et Francis caressaient le dos frémissant, la tète agitée de Fly. Ils lui disaient:

— Mon vieux Fly, mou bon Fly, mon ami Fly, tu t'es donc souvenu de nous? tu nous as donc reconnus?

La joie prêtait une âme intelligente au pauvre chien. Une espèce de roucoulement tendre, étouffé, continu exprimait son bonheur. Constance ayant pris la tête du chien et l'ayant placée sur ses épaule?, Fly faillit mourir de cet excès de tendresse pour lui. Il ne gémissait plus; il m'aboyait plus; il soufflait, et ses côtes battaient fort. Francis le prit alors dans ses bras et le porta au soleil. Peu à peu la chaleur le ranima. Fly se sentait si bien et si rajeuni apparemment après cette secousse, qu'il se leva, se mit à aboyer et à

courir à travers le potager, comme lorsqu'il avait trois ans. Il avait oublié qu'il était aveugle.

La journée entière fut consacrée par M""^ de Gramayenne et son mari, qu'accompagnait Louisiane, à revoir les endroits où s'étaient écoulées si contraintes, et toutefois si regrettées, les premières années de leur jeunesse. Acquéreur des deux propriétés, de celle de son père, M. de Gramayenne, et de celle de M. de Rétal, l'une et l'autre confisquées par la République en 93, pour être vendues plus lard, à vil prix, à un tanneur du faubourg Saint- Antoine, Francis, qui les avait rachetées à ce dernier, les visita en détail, s'arrêtant, se souvenant à chaque pas. Là son père, mort depuis dans l'exil aux Etats-Unis, avait l'habitude de s'asseoir. Il écrivait sur cette table ; il déjeunait sur celle-ci. Tous les meubles étaient encore à leur place, vieux sans doute, très vieux, mais c'étaient bien les. mêmes. Quelles douces relations, impossibles à confier à l'insuffisance de la plume, s'établirent entre l'âme de ces vieilles boiseries, de ces vieilles étoffes vertes et jaunes flétries comme des fleurs cueillies depuis longtemps et l'âme de Francis de Gramayenne ! C'est lui qui avait fait cette tache au tapis, donné ce coup de canif aux rideaux, il y avait plus de vingt ans. La même adoration du passé s'exhala du cœur de

Constance, en parcourant sa propre maison, celle où sa mère ne l'avait pas aimée, mais où elle, excellente fille, avait tant aimé ses chères petites sœurs, ses chers petits frères, passés en Russie avec leur oncle, après la mort si tragique de M. de Rétal.

Rien qu'eux maintenant, après dix ans de séjour en Allemagne, rien qu'eux de ces deux nombreuses familles, rien que lui, rien qu'elle, rien que Francis et Constance, eux qui pendant quinze jours ne trouvèrent pas dix minutes autrefois pour se dire adieu. Lajournée fut bien pleine. Le soir ils eurent besoin du spirituel enjouement de Louisiane ; ils étaient accablés. Elle ne les laissa pas un instant à leurs pensées. Elle avait reçu une lettre de son père, capitaine de port en Hollande, où Napoléon l'avait placé comme un des hommes sur lesquels il comptait le plus, pour faire respecter le blocus continental ; elle leur en donna connaissance. A cette occasion, elle parla de ses voyages sur mer, de tous les voyages et de tous les voyageurs, et de toutes les mers. Il était déjà minuit ; Louisiane s'arrêta tout à coup pour demander d'où venait le bruit d'un cor de chasse qu'elle avait entendu.

— Ce sont les sentinelles du château de Vincennes qui se répondent, lui dit Constance. M. de Cramayenne et moi connaissons cela.

— Mais on doit voir le château comme en plein jour, par ce beau clair de lune, ajouta Louisiane ; si nous montions quelque part pour le voir.

— Rien n'est plus facile, dit M. de Cramayenne, d'une des chambres de la maison, de celle que vous occupiez, je crois, ajouta-t-il en s'adressant à Constance, on découvre d'un côté jusqu'à Gharenton ; de l'autre, jusqu'à Nogent. N'ai-je pas bonne mémoire? Venez, dit-il à Louisiane, nous allons vous contenter.

Ils montèrent au second étage^ à l'ancienne chambre de Constance, et de la croisée ils curent un des plus beaux spectacles dont on puisse jouir l'été aux environs de Paris. Les masses solides, déliées, du château de Vincennes, montaient dans l'air avec une grâce que la nuit seule donne aux monuments. Aux pieds de cette formidable masse qui briserait, si une étincelle s'y introduisait, ce vaste paysage, se distinguaient un à un, groupe par groupe, les milliers d'arbres de la forêt de Vincennes.

— Cette ligne blanche, disait Francis à Louisiane placée près de lui, est la grande route ; cet obélisque est un rendez-vous de chasse ; cet espace est le cimetière de Charenton ; cette montagne est la butte qui sert aux exercices des artilleurs ; en passant par-dessus ce carré d'arbres au

feuillage blanchâtre... — Francis, qui avait tendu la main pour la désigner aux deux amies, ne la retira pas. Son explication resta suspendue comme sa main...

— C'est... Constance va vous le dire, dit-il enfin, en se tournant vers Constance^ qu'il croyait debjut derrière lui.

Constance n'était plus là.

L'arrivée des nouveaux propriétaires des deux maisons de campagne longtemps inhabitées, avait rallumé les méchants propos de Saint-Mandé, dont la population, en se renouvelant tout entière pendant la Révolution, s'était décuplée.

— Quels sont ces gens-là? se demandaient les voisins. Ces deux femmes sont-elles sœurs et ce monsieur est-il leur frère ou bien est-il le mari de l'une des deux? Mais s'il est marié avec l'une, pourquoi l'autre n'est-elle pas mariée? De laquelle des deux est-il d'ailleurs le mari ? Peut-être, ajoutaient-ils encore, car on ajoute toujours à Saint- Mandé, elles ne sont pas sœurs, et lui n'est pas marié. Mais alors à quel titre demeurent-ils ensemble? II est bien trop jeune pour être leur père. S'il n'est ni père, ni mari, ni frère, qu'est-il donc?

On voit que les suppositions marchaient d'un bon pas à Saint-Mandé.

Les bons voisins dirent encore, au bout d'un mois : •

— D'où viennent ces gens-là? que font-ils? qui voient-ils? Ils ne visitent personne, personne ne les fréquente. Il faudrait pourtant le savoir.

Enfin ils en débitèrent tant, que les nouveaux venus passèrent sinon pour de mauvaises gens, du moins pour des gens fort suspects.

A cette époque si glorieuse pour la France, Napoléon se livrait quelquefois au plaisir de la chasse dans le bois de Vincennes, et Ton sait qu'aux alentours des domaines de la couronne destinés à cette distraction impériale, la police exerçait une surveillance dont les traditions ne «ont pas perdues. Les maisons de campagne rapprochées de la limite des endroits de chasse étaient de sa part l'objet d'une vigilance perpétuelle. Elle connaissait le passé, les mœurs, les opinions des propriétaires circonvoisins. Les bons habitants de Saint-Mandé eurent l'habileté de faire partager à la police impériale leur mauvaise opinion sur les étrangers qui occupaient depuis six mois les deux maisons si rapprochées du bois de Yincennes. L'éveil fut donné. 11 y eut des soupçons, des espionnages ; des rapports furent dressés. Cela vint jusqu'aux oreilles du ministre

delapoli»e. On n'y allait pas de main morte en ce temps-là.

Le ministre de la police se rend à Saint-Mandé, sonne h la grille et se fait aussitôt introduire, quoiqu'il fut à peine trois heures du matin, dans l'une des doux maisons, qu'occupait jadis la famille du marquis de Rétal. Devant lui est un colonel de gendarmerie ; les portes de tous les appartements s'ouvrent. Ils ne voient rien qu'un ordre parfait dans chaque pièce. Us entrent dans la chambre à coucher de Constance ; le lit n'était pas défait. — On s'est donc enfui, se dirent le ministre de la police et le colonel de gendarmerie, qu'il n'y a personne ici? Les domestiques ne répondent pas. Ils montent aux greniers ; une lumière dont les rayonstraversent les fentes d'une vieille porte les frappe ; ils poussent du pied cette porte, et que voient-ils?

Deux femmes à genoux, en costume de sœur grise, priant devant un petit autel sur lequel veillait la lampe dont la lueur avait été aperçue.

Surprises, Constance et Louisiane se lèvent avec effroi et suspendent leurs prières.

— Que faites-vous là ? leur demande le ministre de la police.

— Vous le voyez, nous prions.

— A cette heure I

1£4 LE CAPITAINE MAUBEiU'

— Nous prions toute la nuit, monsieur, mon amie, pour suivre l'exemple que je lui donne; moi, monsieur, parce que j'ai fait vœu, en 1788, de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. J'accomplis ce vœu sur la terre.

— Mais vous êtes ici avec une autre personne, un homme ? dit enfin le ministre de la police.

— Oui, monsieur, avec mon mari, M. Francis de Cramayenne, qui habite cette maison en face de la nôtre.

— De Cramayenne ! s'écria le colonel de gendarmerie, le brave Maubert, n'est-ce pas?

— Vous le connaissez donc, colonel ? demanda le ministre de la police.

— Si je le connais?... jun des plus braves soldats de la République.

— Un prêtre, monsieur, murmura tout bas Constance.

— Je le sais, madame, je le sais.

— Venez, monsieur le ministre, je \ous raconterai toute cette histoire, dit le colonel de gendarmerie. Et, se retournant vers Constance :

— Dites au brave Maubert, madame, que le camarade de Bapaume vit encore !

Quelques bons vieillards, mais bien vieux, par exemple, se souviennent encore de|^raspect riche et solennel qu'oflrait Versailles, le dimanche, après les vêpres, au commencement du règne de Louis XVI. La dignité un peu froide de cette cité royale, que Paris n'était pas encore parvenu à éclipser, s'augmentait de la gravité du saint jour consacré à l'universel repos. Silence dans les rues, sur les places, boutiques fermées ; mais, en revanche, foule parée le long des boulevards, boulevards du Roi et boulevards de la Reine, multitude soyeuse, chamarrée et dorée dans le parc, autour du Tapis vert, au pied de l'Orangerie, parmi les charmilles et sur tous les degrés qui se déroulent jusqu'aux bords de la superbe pièce d'eau des Suisses. Trente mille oisifs, les yeux tournés vers le château, s'occupaient de ce qui se disait et se faisait à la cour, .Ceux-ci parlaient des charges et des honneurs qu'ils en avaient

reçus; ceux-là, des honneurs et des charges qu'ils en attendaient; car, si Versailles était, par excellence, la ville des gens satisfaits, Versailles était aussi la ville des gens qui espéraient l'être, soit grâce à leur mérite, soit grâce à leur importunité. La foule était donc immense, bruyante, intarissable, autour de la ruche royale. De tous les points de la monarchie, on accourait pour remercier et pour solliciter, pour solliciter surtout. Tout partait, en France, de ce foyer, comme toute lumière part du soleil.

Eh bien, sous le règne de Louis XV, où se place l'histoire que nous allons raconter, le calme et la solennité de Versailles étaient encore plus saisissants que sous Louis XVI, le dernier roi de France qui ait habité Versailles.

Dans la grande allée qui va du château à Trianon, parallèlement au canal, allée de sablon doux, de gazon tendre, de fraîcheur embaumée, peuplée de statues rêveuses ou souriantes, se promenait, les mains dans les goussets de sa culotte char) lois, un jeune officier de marine, qu'on distinguait facilement pour appartenir au corps royal des enseignes, à son habit bleu sombre, aux larges revers jaunes semés d'ancres marines d'argent. Sous son petit tricorne, posé mélancoliquement, brillaient deux yeux vifs et inquiets

qui disaient assez haut que l'âme, dont ils étaient l'expression vraie mais affaiblie, brûlait d'ambition. Et, en effet, notre jeune marin se sentait de force à posséder, comme tous ces promeneurs qu'il semblait fuir, une belle voiture à la grille, une chaise armoriée à son service, des valets galonnés derrière lui, une jeune et jolie femme de naissance à son bras. Pourquoi ne les aurait-il pas? disait sa démarche, tantôt rapide, comme s'il eût voulu pénétrer de vive force dans le château, malgré les murs et les sentinelles ; tantôt lente et mesurée comme la résignation. Quand c'était la résignation qui l'emportait, il se repliait sur sa taille élancée et souple de marin, il enfonçait son bras droit dans la grande ouverture de son habit déboutonné à demi, se prenait le cœur, froissait et pétrissait son linge, et des soupirs à effrayer les oiseaux aristocratiques du parc, perchés sur les épaules des statues, s'exhalaient de sa poitrine haletante.

Roland de Fonteuil, c'est le nom de notre jeune promeneur, attendait l'heure où il lui serait permis de se présenter à M. le comte de Villegrain, secrétaire intime du ministre de la marine, qui lui avait donné rendez-vous dans le château, galerie d'Apollon, entre la fin des vêpres et le dîner de Sa Majesté. Les jours précédents.

il n'avait jamais pu parvenir à être reçu chez M. de Villegrain, bien qu'il eût pour ce grand personnage les meilleures lettres de recommandation, bien qu'il fût excellent gentilhomme de la vieille roche du Poitou, cette province où l'on est si noble, qu'il était dit autrefois en manière de proverbe, que les souris et les araignées de certaines maisons de cette province ne quittaient jamais ces maisons de peur de se mésallier.

Quand notre jeune officier de marine crut le moment arrivé de se présenter à son audience,' il raffermit son chapeau sur son front, boutonna son habit, secoua ses souliers à boucles d'acier et marcha vers le château en se dirigeant par l'allée du Tapis vert et le parterre d'eau, émaillés, en ce moment, de promeneurs et de belles paresseuses à demi étendues sur le gazon.

Ce n'était pas chose aisée de rencontrer M. de Villegrain dans cette interminable galerie d'Apollon, encombrée de marquis et de marquises, de comtes et de comtesses, de ducs et de duchesses, attendant la minute suprême où le roi et la reine sortiraient de la chapelle pour se rendre dans leurs appartements. Comme il était marin, par conséquent très peu enclin à la patience, il retenait un mot vif, quelquefois même il ne le retenait pas, quand il lui arrivait de recevoir un coup

d'éventail sur l'épaule ou une bourrade dans le dos.

Après une heure d'attente, on lui dit enfin que M. et M"" de Villegrain entraient dans la galerie, pour aller, selon leur usage, se placer le plus près possible de la chapelle. On ne tarda pas à les lui désigner. M. de Villegrain, qu'il avait déjà entrevu depuis son arrivée à Versailles, était un homme jeune encore, très grand, très brun, très sec, aux regards sinistres, aux traits durs, modifiés plutôt qu'adoucis par ce sourire presque de naissance qui flottait sur tous les visages des gens de cour sous le règne de Louis XV, ainsi qu'en font foi leurs nombreux portraits. Quant à jyjms (jg Villegrain, notre marin allait la connaître et la voir pour la première fois.

Ce ne fut pas l'affaire d'un instant d'attendre la fin des vêpres, la fin du sermon, la fia de toutes ces choses pieuses qui semblent ne jamais devoir finir, surtout lorsqu'on attend avec impatience qu'elles finissent.

Pourtant au bout d'une heure et demie de station au pied d'une colonne azurée et dorée, il aperçut une ondulation de têtes et d'épaules du côté par où devait déboucher le cortège royal au sortir de la chapelle. Son espoir ne fut pas trompé : les vêpres étaient terminées. Il fit alors

quelques pas vers ce point plus agile ; mais dans ce même mouvement qu'opèrent deux ou trois cents courtisans aussi empressés que lui, il cessa tout à fait de distinguer le groupe de M. le comte de Villegrain et de la comtesse sa femme. Il se sentit comme envahi, soulevé par les flots de cette marée montante ; il fut ensuite emporté, ballotté d'angle d'encoignure en angle d'encoignure, jeté de banquette de velours en banquette de velours ; il eut beau porter ses bras en avant pour se maintenir au-dessus de la foule bouillonnante, il eut beau se roidir sur la pointe des pieds afin de retrouver, à l'extrémité de son regard, la personne pour laquelle il subissait cet ouragan, Fouragan fut le plus fort; le jeune officier de marine cessa, après quelques minutes de lutte contre ces écueils et cette écume, de voir M, de Villegrain. La tempête les avait séparés. Dire s'il fut contrarié, dire s'il fut vexé, dire s'il se monta îa tête, s'il maudit Versailles et ses salons, s'il fut sur le point de passer sur 1 e corps de toute cette mullilude bigarrée, dorée et poudrée pour gagner les portes de sortie, ce serait écrire ce que chacun suppose, le caractère de notre gentilhomme maval étant connu maintenant. Il eut un autre mouvement, et celui-là fut beaucoup plus raisonlaable.

— Monsieur, demanda-t-il au premier visage flottant qu'il avisa dans les plis de la vague qui le roulait avec deux ou trois autres victimes de ce naufrage de salon ; monsieur, pourriez-vous me dire si vous voyez M. de Villegrain?

Cette réponse s'éleva au-dessus des vagues ;

— Monsieur qui?...

— M. le comte de Villegrain.

— Je ne le connais pas,

— Le secrétaire du ministre de la marine. Cette seconde réponse sortit des flots :

— Le ministre de la marine est à la gauche du roi en ce moment; après lui est monseigneur l'archevêque de Paris; tenez I ce gros, ce grand, ce rouge...

— Je ne vous parle pas du ministre de la marine, je vous demande simplement...

— Que demandez-vous alors ?

— Si son secrétaire, M. le comte de Villegrain... Le visage où s'était ouvert la bouche qui avait

parlé n'était pkis à la même place ; un autrB visage se rencontra, dans la mêlée, joue à joue avec celui de M. de Fonteuil. Il reprit sa queston :

— Pourriez-vous me dire si vous voyez M. da Villegrain?

— Je connais M. de Villegrain, monsieur.

— Très bien!... le secrétaire du ministre de Ja marine...

— Le secrétaire du ministre de la marine, monsieur.

— Le voyez-vous? Où est-il? Indiquez-moi...

— Je le vois, je sais où il est, monsieur.

— Dites-moi vite, en ce cas...

— Si monsieur était de Versailles, monsieur serait instruit aux manières de Versailles, et monsieur n'ignorerait pas que, lorsqu'on prend une information auprès de quelqu'un, on ne mange pas en lui parlant le mot de monsieur, monsieur!

Le marin ne lança que cette réponse dans les yeux et dans le nez de son puriste de cour :

— Et moi, si nous étions à la mer, je vous ferais manger à l'instant même par les poissons, mossieu!

II regarda le seco'nd visage... Ce n'était déjà . plus le même, c'était un troisième, ou un quatrième, ou un cinquième visage ; mais celui-là lui épargna la peine de recommencer sa demande déjà si souvent renouvelée.

— Voilà M. le comte et M'"^ la comtesse de Villegrain, dit-il à M. de Fonteuil, qui respira, si toutefois il se donna même le temps de respirer.

11 s'élança comme une (lèche...

— Monsieur le comte, dit-il aussitôt en se plaçant le chapeau à la main devant le secrétaire du ministre de la marine, vous avez eu la bonté extrême de me faire dire que vous me permettriez de vous voir aujourd'hui dans la galerie d'Apollon, entre les vêpres et le dîner de Sa Majesté, et je viens...

La première réponse faite à ces premières paroles de M. de Fonteuil, un peu ému de son prologue, fut, de la comtesse de Villegrain, un mouvement de sourcils qui trahit sa profonde contrariété de se voir ainsi arrêtée au passage par un simple petit officier de marine; et de la part du comte, au contraire, un sourire encourageant et qui semblait dire : « Oui, je me souviens de vous avoir autorisé à me parler de l'objet pour lequel vous venez à ma rencontre. » Malheureusement, ces bonnes dispositions ne se trouvèrent pas précisément en harmonie avec les paroles dont se servit le secrétaire du ministre de la marine après le courtois établissement de ce beau sourire large et blanc, clair de lune des grands seigneurs à toutes les époques.

— Ah ! oui, c'est vous, monsieur deMérouanne dit M. de Villegrain, qui m'avez écrit pour obtenir la sous-direction de l'arsenal de Rochefort.

— Pardon, monseigneur, je ne suis pas M. de Mérouanne; je me nomme...

Les sourcils de la comtesse de Villegrain continuèrent à se rapprocher dans une double courbe circonflexe toujours bien peu favorable au petit officier de marine. Ce point d'arrêt, placé sur son chemin, la contrecarrait horriblement. Son bras s'appuya même avec force sur celui de son mari, et dans tous les pays du monde cela veut dire : «Voyons, terminez, finissez au plus vite. »

Que le comte de Villegrain eût compris ou non le sens de cette pression, il dit à M, de Fonteuil, qui n'eut pas le temps d'achever sa phrase :

— J'estime beaucoup votre famille, cher monsieur de Mérouanne, — toujours de Mérouanne! — et vous ne doutez pas que je mettrai tout mon zèle à appuyer auprès de Son Excellence votre demande de sous-directeur de l'arsenal de Roche fort.

Une seconde fois M. de Fonteuil se préparait à dire : « Pardon, monseigneur, je ne suis pas M. de Mérouanne'; je me nomme... » La comtesse sut l'en empêcher : elle adressa à M. de Fonteuil, déjà fort décontenancé de l'obstiné quiproquo du comte, un regard où elle ne le priait pas absolument de persister dans l'éclaircissement qu'il tenait à fournir sur sa propre individualité, trop

confondue avec celle de M. de Mérouanne-

— Mais que me veut la comtesse? pensa-t-iL Quel ordre prétend-elle m'enjoindre enm'examinant avec cette autorité?... Ah bahl se reprit-il^ il ne s'agit pas de tout cela : le comte deVillegrain commet une erreur, il s'agit de le faire revenir de son erreur. S'il m'échappe, qui sait quand je pourrai le rattraper !

Immédiatement le jeune officier s'exprima ainsi :

— Monseigneur, je suis le chevalier Roland de Fonteuil, officier, comme je n'ai pas besoin de vous l'apprendre, dans la marine du roi ; j'ai déjà fait sur la frégate la Coquille plusieurs stations navales pour le service de S.a Majesté; mais ces stations, monseigneur, ont toujours eu lieu dans les parages des Iles-sous-le-Vent. Ce service^ monseigneur, est fort honorable sans doute, et je suis loin de m'en plaindre; mais il n'offre^ permettez-moi de le dire, aucune chance sérieuse d'avancement.

Le visage du comte, quoique toujours bienveillant, paraissait exprimer quelque embarras: trouvait-il le discours trop long?... La comtesse lui pressait-elle le bras plus fort pour s'en aller?...

Roland de Fonteuil poursuivit :

— Monseigneur, en ce moment, nos escadres se battent dans Tlnde avec les flottes anglaises pour la possession de nos colonies; je vous demande la faveur de quitter la Coquille, qui va de nouveau se rendre aux Iles-sous-le-Vent, et d'être embarqué avec mon grade d'enseigne sur la frégate le Météore, qui achève à Brest ses préparatifs dedépart pour Madras. Je vousdevrais une grande reconnaissance, monseigneur, si vous m'accordiez cette faveur, qui est peut-être celle, et je ne la sollicite pas moins, de me faire tuer dans les eaux du Bengale pour le pavillon de Sa Majesté.

Ce ne fut pas sans une forte émotion que M. de Fonteuil put dérouler ses idées sous les regards fixes et de moins en moins miséricordieux de jVlme (jg Yiiiegrain, plus impatiente à chaque minute de s'éloigner, de suivre le cortège se rendant dans les appartements où allait dîner le roi.

Après l'explosion silencieuse d'un nouveau sourire, mais infiniment moins lunairequeles précédents, M. de Villegrain répondit à M. de Fonteuil:

— Je suis forcé, mon cher monsieur de Mérouanne, de vous répéter ce que je vous ai déjà dit : Je nepuis personnellement vous accorder ce que vous désirez ; mais je puis...

Cette fois, ce fut le chevalier Roland de Fon-

teuil qui, à bout de patience, interrompit sèchement le comte par ces mots clairs et brusques :

— Et moi, je suis forcé de vous dire, monsieur le comte, que je tiens de mes aïeux le nom de Fonteuil, et que je n'ai aucune raison pour autoriser qui que ce soit au monde à y substituer, quand on me parle, un nom qui n'est pas le mien.

Chose bizarre, le comte laissa répondre pour lui la comtesse de Villegrain, dont la réponse ne fut ni embarrassée ni en retard.

— Monsieur, dit-elle à l'officier de marine, que vous soyez de Fonteuil ou de Mérouanne, ici peu importe; car la faveur que vous sollicitez d'aller dans l'Inde sur la frégate le Météore ne vous est pas accordée. Si M. le comte n'a pas osé vous le dire, je vous le dis. Maintenant j'ajouterai qu'il n'est pas d'usage, monsieur de Fonteuil, de retenir si obstinément les gens au passage, quand on a l'honneur de les rencontrer dans les salons de la cour.

Puis, la comtesse de Villegrain entraîna son mari et passa, les narines pâles et courroucées, devant Roland de Fonteuil, en lui jetant un salut comme on jette une aumône à un importun.

Roland de Fonteuil resta confondu à la place où il venait de recevoir ce magnifique camouflet

ne rencontrant pas sur ses lèvres, tirées par la colère, un seul mot à répondre à la superbe comtesse de Villegrain.

Superbe, en effet : c'était une des beautés de la cour de Louis XV, où, h cause de son teint éclatant, de son grand front de déesse, fait de grâce et de majes té, de ses yeux bleus bautains, agressifs comme s'ils eussent été noirs, de ses cbcveux blonds sous la rosée cendrée derrière laquelle ils ondoyaient, on la désignait parle surnom flatteur de Junon. Elle justifiait encore ce baptême mythologique, tout à fait dans les mœurs littéraires du temps, par ses épaules de statue, des bras de baigneuse antique, une taille imposante et une démarche souple et altière.

Sur le moment, Roland de Fonteuil fut moins frappé de tous ces charmes particuliers et de toutes ces beautés réunies que par un incident bien léger en apparence, mais dont les conséquences ne furent pas légères, il s'en faut. Dans le mouvement trop peu mesuré qu'elle fit pour s'éloigner, son bracelet s'accrocha à la chaîne d'or qu'elle portait passée à son cou. Cette chaîne se brisa sans doute, ou quelques-uns des anneaux se défirent, car il s'e n détacha une clef qui tomba sur le tapis. La chute de cette clef ne produisit aucun bruit. La comtesse ne s'aperçut de rien; du

reste, personne ne s'aperçut de rien. Roland de Fonteuil, après avoir ramassé cette clef, eut la pensée naturelle de courir après la comtesse pour la lui rendre. Un sentiment de colère, le souvenir de la scène qui venait d'avoir lieu le retint cloué au tapis : il se borna à appeler de sa place le comte de Villegrain. A plusieurs reprises, il appela donc :

— Monsieur le comte 1 monsieur le comte! monsieur le comte !

Un valet du château, qui entendit cet appel beaucoup trop familier dans un tel endroit, — élever si fort la voix dans le palais de Versailles! — courut scandalisé vers le chevalier de Fonteuil et lui dit :

— Maismonsieurrofflcier ! monsieur l'officier I que faites-vous ?... Vous n'y songez pas!... Versailles!... la cour!... le roi!... D'ailleurs, M. le comte de Villegrain ne vous répondra pas : inutile.

— Pourquoi est-ce inutile? Pourquoi, s'il vous plaît, ne me répondra-t-il pa.« '

— Parce qu'il est sourd.

— Sourd?

— Oui, monsieur, sourd a ne pas entendre le bruit du canon; il ne répond que lorsqu'il a son.

cornet, qu'il ne met guère que chez lui... Gomment voulez-vous qu'il vous entende?

Après cet^éclaircissement, le valet de chambre se retira, tout en murmurant contre ces jeunes officiers de marine, si peu au courant des usages de la cour.

— Je comprends, ah! je comprends à merveille maintenant, se dit le chevalier de Fonteuil^ pourjquoi le comte m'a si singulièrement accueilli tantôt, et je m'explique parfaitement le langage qu'il m'a tenu; il m'a pris pour M. deMérouanne et il n'a jamais pu revenir de son erreur, étant dans l'impossibilité d'entendre ce que je lui disais, dans l'impossibilité absolue, le malheureux! d'entendre mon véritable nom. La confusion, est des plus naturelles.., oui, des plus simples à comprendre sans doute... Mais la comtesse de Villegrain n'est pas sourde, elle! Pourquoi m'a-t-elle reçu aussi impoliment?... pourquoi m'a-t-elle déclaré avec un ton si aigre et si cassant que je n'avais rien à espérer, que la permission ne me serait pas accordée d'aller dans l'Inde? Pourquoi m'a-t-elle pour ainsi dire chassé de sa présence? Je la gênais donc bien?... Elle était donc bien pressée d'aller faire sa cour au roi ? Ces grandes dames !... Je saurai le motif... oh! oui, je le saurai !

Roland de Fonteuil faillit se briser une dent en mordant avec rage la clef perdue par la ravissante et impérieuse comtesse de Villegrain.

En exhalant ainsi sa colère par petites phrases saccadées, comme on avale par petites gorgées quand la boisson est trop chaude, Roland de Fonteuil aperçut au loin le comte et la comtesse entourés d'une douzaine d'officiers supérieurs de marine et de quelques jeunes enseignes de son âge empressés de faire leur cour. Parmi ces derniers, il distingua, avec ses bons yeux de vingt ans, quelques connaissances de l'École navale, et il les félicita en lui-même d'approcher plus facilement que lui les dispensateurs des places et des grades. 11 s'occupait de cette scène où il ne jouait le rôle que d'observateur triste et résigné, quand il vit revenir vivement sur ses pas la comtesse de Villegrain : elle s'était dégagée un instant du bras de son mari pour prendre celui d'un lieutenant de frégate. Elle avait l'air de parler avec beaucoup d'animation en désignant à trente ou quarante pas devant elle, c'est-à-dire à la distance où se trouvait le chevalier Roland de Fonteuil, un point particulier du riche et long tapis étendu d'un bout à l'autre de la galerie. Gomme elle accompagnait ce signe d'indication d'un autre signe par lequel elle montrait la chaînepassée

autour de son cou, il fut aisé au marin, attentif à la suivre dans sa pantomime, il lui fut aisé de comprendre qu'il s'agissait de la clef. Au bout de quelques minutes, la comtesse quitta le bras du lieutenant de frégate, et lui et tous les officiers dont il était entouré se dirigèrent du côté de M. de Fonteuil : mais en retournant vers son mari, la comtesse, après s'être assurée que personne ne la voyait, s'arrêta, et, d'un mouvement de tête combiné avec un mouvement d'éventail, elle salua le lieutenant dont elle avait pris le bras. Pour rapide que fut le double mouvement, il n'échappa pas à M. de Fonteuil, qui, à tort ou à raison, crut voir la comtesse poser un baiser sur le faîte de l'éventail et l'envoyer ensuite à M. de Rétigny ; c'était le nom du lieutenant de frégate.

Dès que M. de Fonteuil fut convaincu que les officiers de marine s'approchaient du point qu'il occupait dans le but de chercher la clef perdue par la comtesse, il résolut, puisqu'elle tenait tant à cette clef, de s'en servir comme moyen de la punir d3 sa manière d'agir envers lui.

— Il sera toujours temps de la lui rendre, se ditil. Oui, cherchez ! mes bons ca marades, cherchez I ajouta-t-il en les voyant déjà inclinés vers le tapis afin de découvrir la clef de la belle impertinente ; cherchez et vous ne trouverez pas.

Il sortit ensuite de la galerie, descendit, plein de colère, de dépit et d'indignation, le grand escalier de marbre, et regagna, une fois dans le jardin, l'allée où il s'était déjà tant et tant promené les mains fourrées dans les poches de sa culotte chamois, à l'heure des vêpres. Le grand air aurait dû le calmer : il n'en fut pas du tout ainsi; il agit sur son cerveau absolument comme ilagit sur le cerveau des personnes prises d'ivresse, il augmenta l'inflammation mentale au lieu de l'abattre. Il se mit à parler seul, il s'adressa, avec d'étranges vivacités de regard, de paroles et d'attitudes, aux bancs de gazon, aux statues, aux poissons du canal, aux oiseaux, aux passants, et il y en avait beaucoup en ce moment-là dans le parc, et, quoiqu'il fût dans un grand accès de colère et de rage, il ne pouvait s'empêcher en même temps par un travail d'esprit dont nous ne nous rendons pas bien compte, de s'exlasier sur la rare beauté de M""* de Villegrain. «

— Vous l'aurez, cette clef!... disait-il en marchant à grands pas; nous verrons, nous verrons celai... Parce que cette auguste dame avait donné rendez-vous à ce beau lieutenant de frégate, était-ce une raison pour me traiter de cette manière?... Elle l'aurait vu cinq minutes plus tard 1... Mais non, son amour la pressait, l'étran-

144 LA GLEl' DE CRISTAL

glait. ,. Jeune et belle, sans doute... Parbleu? qui le nie? Quelle ravissante coupe de visage!... Méchante créature I... J'ai vu les plus belles créoles de la Martinique et de Saint-Domingue, aucune d'elles n'approche de cette abominable femme! et quels bras! quelles épaules!... Et son mari est sourd I oui, mais il n'est pas aveugle... mais si! il l'est, puisqu'il ne voit pas... Je voudrais que quelqu'un le lui dît, et qu'il vous enfermât, madame, dans quelque bon couvent bien noir pendant quelques années... je serais charmé de l'apprendre. Cette femme est l'impudence même, l'orgueil, la cruauté... Qu'est-ce que je lui demandais? D'aller mourir dans l'Inde de la fièvre jaune, d'une hépatite aiguë ou d'une balle anglaise dans le ventre... Et elle me bafoue... elle m'expulse... Non! non! vous n'aurezpas celte clef... Mais que je suis sot! se reprit Roland de Fonteuil en palpant la clef au fond de son gousset ; que je suis un bien grand sot I Parbleu ! si je ne lui rends pas sa clef, elle en fera faire une autre demain, et j'aurai gardé là un beau moyen de vengeance par devers moi... Si ce canal avait plus de profondeur, dit-il ensuite s'approchant du bord de la large pièce d'eau, je m'y jetterais, je m'y noierais, et tout serait dit; mais il serait ridicule de mourir là où les poissons rouges ont

à peine assez de place pour se retourner... Se suicider dans un bocal!

— Hél que fais-tu donc là, Fonteuil? lui crièrent les camarades qu'il avait laissés dans la galerie d'Apollon, occupés à chercher la clef de M"* de Villegrain : vas-tu t'embarquer pour Pondichéry ?

Fonteuil, en levant soucieusement la tête :

— Ah! oui, vous sortez de ce beau palais enchanté, vous aussi, répondit-il, je vous ai aperçus. Vous faisiez votre cour au soleil.

— Tu y étais donc?

— Pour mes péchés! et ils doivent être bien gros !

— Que t'est-il donc arrivé? Tu nous parles d'un ton...

— Rien de fort agréable, mes chers camarades. J'ai été éclaboussé des pieds à la tête par la disgrâce.

— Que veux-tu! on n'a pas toujours vent arrière sur fond de sable d'or quand on navigue sur ces mers-là.

— Ah! certes non ! Je viens d'essuyer un grain des mieux conditionnés, puisque nous parlons en marins.

— Eh bien, cher, nous avons été plus heureux que toi : M. de Villegrain nous a présentés au mi-

nistre de la marine; monseigneur nous a présentés au roi, le roi à la reine ; nous sommes ravis de l'accueil.

— Ravis probablement aussi de M™* de Villegrain?

— D'elle surtout, mon ami ! N'est-ce pas qu'elle est la reine de beauté de Versailles ?

Roland de Fonteuil fit une horrible grimace.

— Son caractère est peut-être moins accompli que sa beauté, ajouta-t-il ironiquement; mais on n'est pas parfait, même à la cour de Versailles.

— Son caractère est vraiment délicieux.

Comme tu es maussade aujourd'hui ! — Que t'at-elle donc fait? Ah! diable! tu l'as peut-être rencontrée au moment où elle venait d'éprouver une grande contrariété... c'est cela ! Elle a perdu une clef à laquelle elle tenait beaucoup... Je ne sais pas à ce sujet tout ce qu'elle ne nous a pas dit : une clef en acier, en or et en cristal, la clef d'un coffre pareillement en cristal... Enfin, quoi qu'il en soit, la perte de cette clef la vexait beaucoup, énormément; et, sans doute, c'est là, je le répète, la cause de cette mauvaise humeur dont tu as reçu les éclats.

— Oui, c'est sans doute là la cause de sa mauvaise humeur con're moi, acheva de Fonteuil en

cherchant ensuite à s'éloigner dans les massifs (|ui bordent le canal.

Ses camarades le retinrent.

— Que veut dire?... Nous quitter ainsi! mais non! mais non!

— Laissez-moi, je vous prie ; je pars à l'instant même en poste pour Toulon, où je vais me rembarquer sur ma frégate la Coquille, et je retourne aux Antilles pour la troisième fois. Une belle expédition, ma foi ! Je tuerai des albatros le matin et je pécherai des requins le soir. Tandis que vous autres... Mais laissez-moi partir.

— Oh ! nous autres ! nous autres ! D'abord, nous ne savons pas encore où nous irons... Ah l mais si, nous le savons! ce soir, nous allons au bal; là, mon ami, au bal de la cour... entends-tu? au bal de la cour! Ouvre la bouche I il paraît qu'il sera étourdissant. Tu verras, de Fonteuil! tu verras!

— Comment, je verrai? Je ne verrai rien du tout.

— Allons donc; tu viendras avec nous à ce bal

— Moi!... Ah çà! quand je vous dis que je vais partir pour Toulon.

— Tu partiras pour Toulon demain, aprèsdemain, dans trois jours.

— C'est cela, je retarderai mon voyage exprès pour avoir le bonheur incomparable de revoir M™" de Villegrain!

— Mais on en a retardé pour de moins beaux motifs.

— Je ne dis pas le contraire... Mais adieu, messieurs!

Sesjeunes camarades empêchèrent de nouveau Roland de Fonteuil de s'esquiver.

— On assure qu'à la dernière fête de la cour, lui dit l'un d'eux avec enthousiasme, M™« de Villegrain s'est présentée avec une robe de gaze si fine, si claire, si transparente, que M. de Ghoiseul lui a dit tout bas : « Ah ! madame, c'est trop ! » Et elle de répondre à M. de Ghoiseul : « Au prochain bal, rassurez-vous, je serai un peu plus vêtue., — Mais ce n'est pas comme cela que je l'entends, quand je vous dis, madame, que c'est trop, » a objecté en souriant M. de Ghoiseul.

— Il ne la trouvait donc pas assez nue ? Tous les jeunes officiers se mirent à rire.

— Nous verrons au bal de ce soir comment elle aura compris la chose. Est-ce que cela ne te tente pas, voyons, Fonteuil?

— Quand cela me tenterait, est-ce que j'ai une lettre d'invitation pour me présenter au bal de la cour ?

Tu n'as pas de lettre d'invitation ? Si ce n'est que cela, la difficulté est levée. Béric de Saint-Maur est malade; voici sa lettre, dont il

nous a priés de disposer ; disposes-en pour toi.

— Mais...

— Tu hésites encore, loup de mer I Mais voilà Marcelino, voilà Spiriadec, voilà moi, voilà nous tous qui y allons : la compagnie ne te semble-telle pas assez choisie?... Songe 1 qui sait si nous reverrons jamais Versailles !

Tous les jeunes officiers de marine soupirèrent. Glermont, celui qui parlait, continua ainsi :

— La guerre avec l'Angleterre est une guerre acharnée. Un boulet peut nous mutiler, nous emporter :

— Un bras ! dit l'un.

— Un nez ! ajouta l'autre.

— Une jambe 1

— Deux jambes !

— Eh bien, reprit Glermont, dansons, tandis que nous avons encore notre nez et nos deux jambes.

La lettre fut enfoncée avec violence dans la poche de Fonteuil.

Tous les jeunes officiers de marine crièrent ensuite en s'éloignant :

— Au revoir I à neuf heures !

— A neuf heures, quoi ? demanda Fonteuil.

— Eh bien, à neuf heures, trouve-toi là, sous

ia voûte : nous nous réunirons tous pour faire notre entrée ensemble. Ce sera superbe !

— Solennel ! ajoutèrent d'autres jeunes voix qui se joignirent h celle de Glermont.

— Majestueux !

— Et présomptueux !

— Ah ! encore un mot 1 cria plus fort, pour être entendu, (Glermont, déjà hors de la portée de la voix. Tu trouveras des chaises à porteurs sur la place Dauphine. Au revoir! au revoir!

Peu décidé à céder à ses camarades, mais à demi entraîné par leur soif de plaisir, et, d'ailleurs, jeune comme eux, c'est à-dire vite ou- ])lieux des contrariétés de la vie à l'idée d'une joie promise, Roland de Fonteuil regagna son hôtel, où, après avoir légèrement dîné, il songea à sa toilette de bal. C'est en vidant les poches de la culotte chamois qu'il quittait pour en mettre une plus officielle, que la clef de madame la comtesse de Villegrain vint de nouveau sous ses doigts. Il éprouva à ce contact une sensation désagréable. L'entrevue de la galerie d'Apollon se retraça à sa mémoire avec tous ses détails déplaisants ; il fut sur le point de lancer la clef dans le -Jardin placé sous les croisées de l'hôtel. Ce mouvement nerveux, par l'effet d'une réaction aussi prompte, la lui fit regarder avec quelque atten-

tion ; un instant après, ses yeux et sa réflexion s'y attachèrent fixement. L'anneau auquel s'adaptait fortement la tige de la clef était en or ouvré et ciselé, mais ouvré et ciselé à jour, en forme d'étoile rayonnante comme l'orfèvrerie des Etats romains et particulièrement l'orfèvrerie filigrane d'Ancône, merveilleuse, on le sait, de finesse et de légèreté ; quant à la tige elle-même elle était formée de plusieurs morceaux cylindriques alternativement d'argent mat et de cristal de rochejusqu'aux deux tiers ; le dernier tiers de la lige, celui qui se continuait avec le pavillon de la clef, était d'acier, mais du plus pur acier anglais, jetant des reflets sombres et bleus comme certains diamants noirs du Thibet. Ce pavillon, partie dentée, celle qui sert à ouvrir la serrure, méritait qu'on s'y arrêtât autant que sur le reste de la clef, à cause de l'originalité de sa forme. Sa figure offrait les contours d'un trèfle allongé, et les deux morceaux de cette fleur se repliaient au besoin sur le troisième, qui était fixe, au moyen d'une charnière tout à fait invisible pratiquée dans les bords adhérents. Et quand ces deux morceaux se déployaient et venaient de nouveau former le trèfle ou le pavillon de la clef, ce mouvement d'éventail poussait à l'extrémité même de la tige une olive en diamant façonnée à angles

correspondants d'une précision inouïe. Enfin cette clef, faite de plusieurs métaux mariés au cristal, présentait un modèle de mécanique savante, de serrurerie secrète, de bijouterie précieuse; enfin, c'était un vrai chef-d'œuvre.

Si la clef était si extraordinairement remarquable, que devait-être la serrure ? que devait être le coffre? que pouvait contenir ce coffre ?

Roland de Fonteuil comprit alors que M™' de Villegrain devait être très contrariée et fort inquiète de l'avoir perdue, et il s'en voulut sincèrement de n'avoir pas apporté plus de bonne volonté à la lui rendre. En la glissant dans sa poche, il se promit de la remettre le soir même à quelque garde, valet de chambre, concierge ou hallebardier du château, qui la remettrait à son tour, mais sans dire de quelle part, à cette belle et si peu indulgente dame de Villegrain.

Roland de Fonteuil, sa toilette achevée, se rendit ensuite à la place Dauphine en marchant avec le plus de précaution possible, sur la pointe du pied, afin de ne pas ternir le beau cirage à l'œuf de sa chaussure. Là, comme les jeunes officiers ses camarades le lui avaient dit, il trouva des chaises à porteurs. Il en choisit une des plus élégantes et se fit conduire par ses porteurs sous

LA CLEF DE CRISTAL ib'S

la voûte du château, où ses camarades lui avaient donné rendez-vous ; ils l'attendaient déjà.

Ils partirent ensuite ensemble pour le bal, à travers des nuées d'invités plus occupés les uns que les autres de la fragilité de leurs toilettes, dont nos costumes d'aujourd'hui ne peuvent donner la plus faible idée, sous le rapport de la composition, de la grâce, de la fraîcheur, de la variété, de la fantaisie, de la richesse, du pimpant, de l'esprit, de la splendeur. La poudre faisait un nuage, une auréole de vapeur à toutes ces femmes au pastel. Nous avons la liberté du costume aujourd'hui, dira-t-on, et la simplicité de l'indépendance. Merci 1 la liberté des singes et la simplicité de la misère...

Si nos jeunes gens ne produisirent pas la sensation dont ils s'étaient flattés, ils furent euxmêmes éblouis de l'aspect magnifique de la salle de bal, au momentoti ils y entrèrent. L'Orient, ce fabuleux Orient si vanté, eût semblé une boutique de verroterie à quatre sous à côté de ce fleuve qui charriait des diamants; c'étaient des coiffures où serpentaient des émeraudes , des oreilles où se balançaient des perles, dont une seule eût donné une indigestion à Gléopâtre, des épaules auxquelles s'attachaient des torsades de toute sorte de pierreries, des robes qui criaient

elles-mêmes de se voir si riches, et des lumières ajoutant leur pluie de feu à ce fourmillement. EnQn c'était un bal de la cour.

Il n'y avait pas dix minutes que Roland deFonteuil se promenait à travers ces merveilles, dont il évoquerait peut-être un jour le souvenir brillant sur le banc de quart, que sa bonne ou mauvaise étoile (la suite de l'histoire vous dira laquelle des deux) lui fit rencontrer M""^ de Villegrain et les mit brusquement face à face. Elle était au bras du jeune prince de Gonti, qu'on disait singulièrement épris d'elle... Mais qui n'était pas épris d'elle à la cour? Le premier mouvement de Roland de Fonteuil fut de s'inchner; quand il releva la tête, il entendit un éclat de rire qui lui fit monter le sang du cœur à la gorge. Cet éclair de dédain était donc pour lui ! il en fut comme aveuglé.

— Bon! après tout, se dit-il, si c'est la guerre qu'elle me déclare, je n'aurai pas longtemps à la soutenir : je partirai dimanche pour Toulon, où m'attend la Coquille; Oh! la Coquille! la Coquille! ne pourra-t-elle donc pas sombrer sur place.

La même et double impression que Roland de Fonteuil avait éprouvée dans la matinée à la vue de M"" de Villegrain, il la ressentit de nouveau à

celte soirée du bal de la cour, mais dans des proportions plus fortes encore. Plus sa haine pour elle augmentait, plus illatrouvait belle; il ressemblait à ces gens qui, à force de goûter à un vin pour se convaincre qu'il est mauvais, finissent par se griser. Elle n'avait jamais été, il est vrai, plus séduisante; mais on murmurait autour d'elle qu'elle avait suivi de trop près le conseil à double entente de M. de Choiseul... On va voir si elle était peu habillée. Derrière elle, deux vieux gentilshommes échangeaient entre eux ce dialogue. L'un disait :

— Je vous as5ure qu'à travers sa robe, on les voit.

— Parions qu'on ne les voit pas !

— Cent louis, qu'on les voit !

— Cent louis, qu^07i ne les voit pas !

— Pardon, dit Roland de Fonteuil en s'adressant aune dame d'âge qui souriait, et à qui l'on pouvait tout demander à cause même de son ige; pardon, madame, seriez-vous assez obligeante pour me dire ce que prétendent voir ces messieurs à travers la robe de M""^ de Villegrain?

— Oh! c'est bien simple, monsieur... ses jarretières .

La musique se fit entendre, et les quadrilles se formèrent. Aces sons délicieux, l'âme du che-

valier se détendit; elle se laissa aller au courant de la joie génér aie. Il vit ses camarades inviter autour de lui de jolies danseuses empressées d'accepter ; l'envie de les imiter l'entraîna; il alla aussitôt proposer à une jeune dame d'être son cavalier. On sourit, on lui tendit la main; le voilà en place pour danser la royale polonaise. danse apportée de Varsovie par la charmante Marie Leckzinska, à l'époque de son mariage avec Louis XV. Il y a, dans cette danse, une figure oti tous les quadrilles se réunissent, et oii les danseurs des groupes les plus éloignés les uns des autres se joignent entre eux et forment une mêlée générale. Dans cette confusion universelle, il arriva que Roland de Fonteuil et la comtesse se trouvèrent en présence. Quelle rencontre? ou plutôt quel ch oc ! Ils eurent la même pensée : ils allaient se voir obligés de danser ensemble ! Danser ensemble ! Comment échapper à cette incroyable, à cette impossible, à cette monstrueuse nécessité ?

La sueur perla au front courroucé de M™® de Villegrain. Cruelle minute d'indicible angoisse I Et l'hésitation n'était pas même possible! On meurt à la cour, mais on n'y donne pas de scandale, on n'y est pas ridicule ! Le péril inspira la belle implacable; elle se souvint de la plus grande

maxime des grands : dissimuler. Elle accepta en souriant — quel sourire! — la main gauche de Fonteuil, el se laissa conduire à la place exigée par la figure. Mais le jeune marin, prévoyant le moment où, dans une ronde générale, il allait avoir à lui offrir la main droite, prit lestement au fond de sa poche, avec cette main restée libre, la fameuse clef de cristal. Un moment se préparait, il arrive : alors la main droite du chevalier presse la main de la comtesse, et la comtesse pousse un cri. Elle a "déjà senti dans cette rapide étreinte le contact de la clef, de sa précieuse clef, de cette clef pour laquelle elle eût peut-être donné tous les diamants dont elle était parée. Après avoir jeté ce cri d'étonnement et de bonheur, qui se perd dans les bruits de la danse, elle veut prendre la clef dans la main de Roland de Fonteuil. La main résiste doucement; M™^ de Villegrain s'étonne de cette résistance; elle ne peut y croire, elle s'impatiente. De nouveau elle tente, mais avec plus de volonté et de force, de s'empa rer de la clef de cristal : la résistance qu'on lui oppose est plus énergique. Une troisième fois/ elle cherche avec violence à l'arra-' cher: même obstacle invincible. Alors, la colère dans les yeux, elle veut parler, elle veut réclamer... elle n'ose pas.. . Comment oserait-elle? Le

as LA CLEF DE CRISTAL

monde ! la cour i son nom ! son mari 1 sa dignité 1 Ah! c'est une lutte superbe, mais une lutte muette, acharnée, sourde, impitoyable, couverte par les sons de la royale polonaise. Il faut qu'elle enrage, qu'elle soufi're, mais qu'elle se taise ; il faut plus, il faut qu'elle sourie, la danse l'exige. Elle sourit; ses ongles sont ensanglantés. Bref, Roland de Fonteuil ne céda ni aux doux regards, car on y eut recours, ni aux regards irrités, ni à la main qui avait supplié, ni à la main qui avait rugi, qui avait déchiré; il ne céda pas. La danse finie, il reconduisit î\ sa place la comtesse, qui souriait encore, qui souriait toujours sous sa rage et sa férocité, et il remit froidement la clef de cristal dans sa poche; puis il se mêla à la foule en disant :

— Je me suis fait une furieuse, une impitoyable ennemie; mais, Dieu merci ! je me suis vengé, bien vengé, délicieusement vengé, et je sens que j'avais besoin de cela. D'ailleurs, se dit-il encore, comme il s'était déjà dit le matin, j'ai un moyen bien simple de l'apaiser : après le bal, je remettrai cette clef à un valet de chambre du château, qui la lui rendra. Je ferai mieux, se reprit-il, je la déposerai en sortant d'ici au suisse de son hôtel.

Il achevait à peine son monologue, que ses camarades, les jeunes officiers de marine venus

avec lui au bal, accoururent, tout haletants de joie, lui dire :

— Tu ne sais pas, Fonteuil ? tu ne sais pas ?

— Quoi ?

— Ah ! mon ami !

— Parlez... vous m'effrayez !

— Tu ne vas plus à Toulon.

— M'enverrait-on à la Bastille ?

— Gomment , à la Bastille ? Tu pars pour Brest.

— On me conduit au bagne?...

— Tu te rends dans l'Inde !

— Allons donc, messieurs, la plaisanterie...

— C'est très sérieux, tu vas dans l'Inde sur le Météore.

— Voyons, ne vous moquez pas de moi?

— Ta demande est accordée.

— Ma demande est accordée?... Mais enfin comment le savez-vous? qui vous l'a dit ?

— M. de Rétigny.

— M. de Rétigny?...

Roland de Fonteuil chercha dans sa mémoire, il réfléchit ; il se dit :

— Mais c'est celui à qui M°"= de Villegrain a envoyé un baiser ce matin... Voilà qui est étrange !...

— Et M. de Rétigny le tient de M. de Villegrain,

continuèrent les jeunes amis de notre de plus en plus ébahi Roland de Fonteuil.

— M. de Villegrain ! murmura l'enseigne ; quand je quitte à l'instant M""^ de Villegrain, et dans quelles dispositions pour moi !

— Tu n'y crois pas encore?

— Que voulez-vous!

— Enfin, cela est, rien n'est plus vrai, rien n^'est plus réel.

— Nous te le j urons tous.

— Alors, je veux croire... je dois croire...

— Tu ne sais donc pas, reprit Glermont, l'orateur de la troupe, que M. de Rétigny est très bien accueilli, mais très bien, à l'hôtel de Villegrain ?

— Ah 1 je ne veux rien savoir. Laissez-moi tout entier à mes rêves, à mes étonnements, tout entier à mon bonheur, à ce bonheur qui me tombe des nues. — Pas tout à fait des nues, se dit de Fonteuil quand ses amis l'eurent laissé un instant seul. C'est la clef de cristal que je dois remercier, ma bonne petite clef enchantée. Allons, ]\lme de Villegrain me paye d'avance ; elle veut racheter sa clef de cristal. Comme elle y tient!... Est-ce au point de vue de l'art seulement?... Mais qu'ouvre donc cette clef ?... Peu importe 1 comme je ne le saurai jamais, inutile de se casser

la tête à cette borne ; mais puisqu'elle y tient tant que ça, elle l'aura cette nuit même, après le bal ; c'est trop juste; elle s'est trop généreusement conduite pour que je reste en arrière... Oui, elle va avoir sa clef.

Roland de Fonteuil aurait pu même ajouter que M'"" de Villegrain aurait sa clef dans quelques minutes, car le bal allait finir... il finissait... il était fini : le roi était rentré dans ses appartements; les princes quittaient leur place.

On sortait.

Les voitures s'ébranlaient hors des grilles.

Coup d'oeil majestueux : tous les hommes se rangeaient pour laisser passer les grands dignitaires et les grandes dames attachées au château, et regagnant leurs équipages pressés sur six rangs dans la cour royale, dans la cour d'honneur et sur la place d'Armes.

Gest dans la cour d'honneur même qu'un officier de marine, M. de Rétigny, aborda le chevalier Roland de Fonteuil et lui dit :

— Pardon, monsieur de Fonteuil, vous étiez aujourd'hui, celte après-midi, pendant les vêpres dans la galerie d'Apollon ?

— A qui ai-je l'honneur de parler? demanda Rola,nd de Fonteuil, un peu étonné de la rencontre.

— Mon nom importe peu ici, répliqua sèchement le lieutenant de frégate, qui oubliait qu'à terre les différences de grade ne signifient pas grand'chose, et qu'il n'y en a point en France qui dispense d'être poli, surtout quand on interroge.

Quoi qu'il en soit, M. de Rétigny froissa de prime abord le jeune enseigne, qui lui répondit :

— Soit ! ne me dites pas votre nom, mais ditesmoi du moins...

— Vous avez trouvé une clef; veuillez me la rendre.

Le ton gâtait singulièrement la chanson ; et l'on sentait que le ton et la chanson venaient d'être communiqués à l'instant même par M™^ de Villegrain au beau lieutenant de frégate.

— Oui, j'ai trouvé une clef dans la galerie d'Apollon, répondit de Fonteuil, oui, je veux la rendre ; mais au nom de qui la réclamez-vous ?

— Encore une fois, que vous importe ?

— Ni votre nom, ni celui de la personne qui vous envoie... J'aurais l'air de céder à une menace. Est-ce une prière ou une menace?

— Ce sera ce que vous voudrez, monsieur.

— Pardon, monsieur, mais maintenant il importe à mon honneur de savoir positivement si c'est l'un ou l'autre-

— Ce ne sera pas une prière, monsieur.

— Alors, monsieur, vous n'aurez pas cette clef.

— Ce soir, c'est possible.

— Et demain?...

— Demain, j'irai la chercher.

— Oîi, je vous prie? Je ne serai peut-être pas chez moi...

— A l'extrémité de la pièce d'eau des Suisses.

— A l'entrée du bois de Satory?

— A l'entrée du bois de Satory, comme vous dites.

— J'y serai, monsieur,

— A sept heures, n'est-ce pas ?

— A sept heures.

— Puis-je maintenant demander à votre discrétion et à votre délicatesse, dit le lieutenant do frégate sur le point de se retirer, qu'aucun nom de femme ne sera prononcé à propos de ce duel, dont la véritable cause doit rester entre nous? Vous m'aurez salué, je n'aurai pas répondu à votre courtoisie : cela doit suffire...

Après une seconde de réflexion, Fonteuil fit un signe affirmatif.

M. de Rétigny salua, et, franchissant la grille dorée, passa de la cour d'honneur à la place d'Armes, où sa voiture probablement l'attendait.

— Allons ! j'ai mon duel, dit Roland de Fonteuil en cherchant à retrouver ses jeunes compagnons parmi la foule, mais M""' de Villegrain n'a •pas encore sa clef ; oh î non ! oh ! non !

— Monsieur ! monsieur ! appela le jeune enseigne, qui venait d'être subitement frappé d'une idée.

M. de Rétigny se rapprocha de la grille.

— Vous avez quelque chose à me dire ?

— Le bois de Satory est une terre du roi.

— Eh bien?

— Eh bien, il n'est pas permis de se battre sur les terres du roi.

— Aussi ce n'est point pour nous battre que nous nous rencontrerons demain.

— Ah!...

— C'est pour nous luer.

M. de Rétigny ayant pris rendez-vous pour le lendemain matin même, afin de vider son duel avec son adversaire, il passa le reste de la nuit à se procurer deux témoins. Ce n'était pas pour lui une besogne aussi facile qu'elle le parait au premier abord, au milieu d'une ville où il ne venait guère que pour des motifs sérieux, de loin en loin, et uniquement pour les besoins du service. A cette difficulté, il convient de joindre aussi une condition qui n'était pas moins embarrassante,

mais à laquelle il a été dérogé depuis en matière de duel, et qui consistait à ne prendre ses témoins que parmi des gens de sa profession. Les gens de la profession de M, de Rétigny n'abondaient pas à Versailles comme dans un port de mer.

Tandis que M. de Rétigny se livrait à cette recherche avec toutes les précautions possibles et à travers tous les obstacles imaginables, car ne consentant pas à dire à ceux dont il demandait Tassislance comme témoins la véritable cause de son duel, beaucoup reculaient devant ce mystère, Roland deFonteuil, rendu à ses camarades, choisissait avec infiniment moins de peine deux témoins parmi une dizaine de jeunes enseignes et aspirants de première classe. Ses deux témoins furent deux enseignes comme lui : Clermont et Spiriadec, que nous avons déjà vus l'un et l'autre dans le parc de Versailles et au bal de la cour. Ceux-là se contentèrent de faciles raisons pour accepter d'être les témoins de leur ami ; au besoin, ils n'en auraient exigé aucune ; c'eût été bien plus original ! Ils crurent, à cet égard, tout ce qu'il plut à Roland de Fonteuil de leur dire : Il s'était croisé avec le beau lieutenant de frégate sur le grand escalier de marbre, à la sortie du bal ; il l'avait salué et celui-ci n'aurait pas daigné

répondre ou répondu si faiblement, que cela équivalait à un déni de salut. Explications immédiates, mots aigres échangés, reparties dures, et enfin rencontre à l'épée pour le lendemain. De la clef de cristal, il n'en fut pas question ; Ponteuil avait promis sur ce point à son adversaire la plus complète discrétion.

Cette discrétion fut, à vrai dire, la seule qui fut observée dans cette affaire, car l'affaire elle-même fut, avant le jour connue de bien des personnes dans Versailles. Comment en eût-il été autrement? c'est dans un cabaret ouvert à tous venants que nos jeunes officiers, réunis pour souper ensemble après le bal de la cour, connurent le duel de leur camarade et en devisèrent jusqu'au matin. Et puis, un duel est-il une chose dont on parle à mi-lèvres à vingt ans ? C'est beau comme une intrigue d'amour ; c'est plus beau peut-être, par la raison qu'on peut en parler. Et puis un duel, entre un simple enseigne et un lieutenant de frégate, cela est grave ; il en sera question pendant toute la campagne prochaine. Qu'on ajoute les liqueurs bues à l'heureuse issue du duel, l'exaltation des jeunes têtes qui toutes épousent la querelle de leur ami, quelle qu'elle soit, et l'on admettra sans peine, que, entre deux heures du matin et le jour, le bruit de ce duel

dut un peu filtrer à travers les planches toujours si mal jointes d'un cabaret.

La nuit ne tarda pas à pâlir ; une lueur tendre et violette venue de l'horizon éclaira peu à peu le beau parc de Le Nôtre et les bois nombreux qui le pressent de tous côtés, depuis Saint-Gloud jusqu'à Rambouillet, depuis Saint-Germain jusqu'à Meudon. Un air frais prenait, en passant, l'amertume forte des chênes et des mélèzes et s'en imprégnait. La clarté des eaux, les senteurs sauvages de mille plantes, cachées sous ces amas d'arbres, annonçaient une de ces belles matinées dont Versailles a la faveur, et il n'y en a pas de plus belles, de plus roses, de plus parfumées au monde, même sous l'équateur. Les matinées de Versailles sont un bouquet de roses le printemps, et une branche de pêches l'été. Trois personnes ne tardèrent pas à sortir par une de ces sombres allées du bois de Satory qui viennent côtoyer l'ancienne route de Chartres, et regardèrent à droite et à gauche avec l'inquiétude' mystérieuse de gens en attente. Elles n'eurent pas à subir un long retard. Presque en même temps, trois autres personnes débouchèrent un peu plus bas par une autre ouverture de la forêt. Les deux groupes» après s'être arrêtés un instant sur le même point, rentrèrent ensemble sous les arbres et se dirigé-

rentvers le carrefour de la Pyramide. Ils cachaient des épées sous des manteaux.

Les deux témoins de M. de Réligny étaient, l'un un capitaine de corvette, l'autre un employé supérieur dans l'administration de la marine. Ceux de iloland de Fonteiiil, beaucoup plus jeunes que les témoins de son adversaire, étaient Clermont et Spiriadec, les deux enseignes du parc et du bal de la cour.

Le plus grave des trois seconds, par son âge et par son grade, le capitaine de corvette, demanda à Clermont, le moins jeune des deux témoins de Roland de Fonteuil, s'il ne conviendrait pas d'essayer d'empêcher une rencontre qu'on n'avait pas été assez heureux, faute de temps, de mieux régler ailleurs. Le terrain était ?ans doute un fort mauvais cabinet de conciliation. Mais, au fond, de quoi s'agissait-il? d'un salut auquel on n'avait pas répondu. Eh bien, M. de Rétigny conviendrait que c'était uniquement par distraction qu'il aurait failli à cette forme essentielle de courtoisie ; de son côté, M. de Fonteuil avouerait que rien n'était plus naturel qu'une pareille distraction, la nuit, à la sortie confuse d'un bal. Les deux adversaires, réciproquement édifiés sur leurs intentions, s'aborderaient en se saluant, pour se serrer ensuite la main, comme deux braves et

LA CLEF DE CRISTAL lt)9

loyaux marins qu'ils étaient, l'un et l'autre.

Clermont et Spiriadec ne f^oùtèrent que médiocrement la proposition du capitaine de corvette. Ne voulant pas cependant prendre en entier suieux la responsabilité d'un refus, ils dirent qu'ils allaient la communiquer à leur ami ; mais il restait bien convenu que, s'il ne l'approuvait pas, il n'en serait pas formulé de nouvelle, et que les deux adversaires n'en référeraient plus qu'à leurs épées.

Deux minutes après cette convention, M. de Hétigny et Roland de Fonteuil venaient l'un vers l'autre, l'épée nue, la poitrine découverte.

Une voix s'écria au même instant :

— Arrêtez ! arrêtez !

Les deux épées s'éloignèrent l'une de l'autre. C'était M. de Villegrain qui entrait dans le carrefour de la Pyramide.

— Lui! dit M. de Rétigny, qui parut tout bouleversé en le voyant.

— Allons, pensa-t-il, tout est découvert !

— Le mari ! dit de son côté Roland de Fonteuil. Qu'est-ce donc? Pourquoi vient-il?

— Messieurs, dit M. de Villegrain à Fonteuil et à son adversaire, je connais la cause de votre rencontre. Eh bien, on nese bat pas pourdes raisons aussi futiles.

— Monsieur le comte, répondit M. de Fonteuil, songez que le combat a déjà commencé, que nos épées se sont touchées, que toute explication arrive trop tard.

— Ces raisons sont desplus futiles, répéta M. de Villegrain, qui ne répliqua à peu près juste que par hasard, et l'on sait pourquoi, à l'objection de Roland de Fonteuil. Sa formidable surdité avait rencontré par miracle cet à peu près. Voici ce qui prouve, reprit-il, combien j'ai raison. Il déploya une feuille de papier. — C'est le rapport, dit-il, du chef de la police du château. Il y est constaté que la querelle est née entre vous d'une simple question de bienséance dans la cour d'honneur, et qu'elle n'a pas même été aggravée, comme il arrive souvent en pareil cas, par des paroles grossières. Ainsi, messieurs, je vous invite à remettre vos épées au fourreau, à cesser sur-le-champ ce duel.

Le haut rang de M. de Villegrain donnait sans doute à ses paroles une grande autorité, surtout aux yeux des témoins qui n'avaient pas la plus légère raison pour croire que le rapport de police ne dît pas exactement la vérité sur l'origine de la rencontre; mais, auxyeux de Roland de Fonteuil, qui savait le contraire, qui savait que la véritable cause était la clef de cristal dont il n'avait pas

voulu se dessaisir ; mais, aux yeux de M. de Rétigny, venu sur le terrain pour le même motif, qui avait peut-être dit en outre à M™" de Villegrain : « J'aurai votre clef, je vous le jure, ou j'aurai la vie de ce jeune insolent qui vous a jouée, torturée, désespérée toute la nuit au bal de la cour! » les paroles ds M. de Villegrain, le poids de son intervention, son rapport de police, n'avaient pas la même portée. D'un autre côté, comment M. de Rétigny pouvait-il dire à M. de Villegrain : « Vous avez raison. Je ne me bats pas pour une question de courtoisie, je me bats pour une clef dérobée à votre femme ; en d'autres termes, je me bats pour M°' de Villegrain, quij est ma maîtresse ?»

— Allons, messieurs, qu'il soitfait, je vousprie, comme j'ai eu l'honneur de vous le proposer, dit M. de Villegrain, dont le ton fut beaucoup moins mesuré que la première fois.

Les deux adversaires ne quittèrent pas davantage leur position agressive.

— Messieurs, dit alors M. de Villegrain, après avoir prié en mon nom, j'ordonne, au nom de M. le ministre de la marine, que je représente partout où la marine est en cause, que ce duel n'ai pas lieu. Monsieur de Fonteuil, vous partirez dans une demi-heure pour Brest, où vous avez

obtenu d'aller et où vous vous embarquerez sur /eMéféore pour les Indes. Monsieur de Rétigny, vous vous tiendrez prêt à quitter pareillement Versailles dans une demi-heure, pour aller occuper votre poste. Obéissez tous les deux, messieurs!

— Sur mon honneur, sur celui de M. de Fonteuil, dit alors M. de Rétigny, ce rapport de police est inexact.

— Inexact ? dirent tous les témoins.

M. de Villegrain écoutait ou faisait plutôt semblant d'écouter, comptant toujours sur la logique de ses yeux, qui jusqu'ici ne l'avaient pas trompé, pour suppléer à la logique murée de ses deux oreilles.

— Ce rapport est faux, ajouta d'un ton encore plus affirmatifle lieutenant de frégate. Nous nous battons, M. de Fonteuil et moi, pour un motif beaucoup plus sérieux que celui qui est consigné dans ce rapport.

M. de Villegrain avait vu remuer des lèvres ; mais il n'avait rien entendu. Que lui avait-on dit pour se permettre de ne pas lui obéir ?

Le capitaine de corvette, témoin de M. de Rétigny, voulant terminer une scène qui n'aurait jamais eu d'issue, devant la surdité du comte de Villegrain, sans l'intervention d'un tiers, — in-

tervenlion délicate, difficile et même dangereuse ainsi qu'on va le voir, — prit doucement M. de Yillegrain par le bras et l'entraîna à une cinquantaine de pas environ dans le plus épais du bois, loin de tous les autres personnages.

Là, il lui cria dans l'oreille avec le plus de force qu'il le put : '

— Ces messieurs se battent pourun motif beaucoup plus sérieux, monseigneur, que celui que vous supposez.

M. de Yillegrain, après avoir reculé d'un bond à trois pas de son trop officieux interlocuteur ;

— Ah çà ! me prenez-vous, par hasard, pour un sourd, demanda-t-il tout pourpre, tout violet de colère et en saisissant le capitaine par ses broderies, que vous criez ainsi à mes oreilles? A-t-on jamais vu ! a-t-on jamais vu !

Le malheureux capitaine de corvette, qui ne savait pas que l'horreur de passer pour sourd était si profonde chez M. de Villegrain, s'abîma dans sa honte et dans sa confusion à cette violente prise à partie. Il rougit, il pâlit, il bégaya des excuses qu'on n'entendit naturellement pas; il ne sut que dire, que devenir.

— Il ne peut pas entendre, pensa-t-il, si l'on ne crie pas à tue-tête à ses oreilles, ainsi que je viens de le faire, et, si je crie, il entre en fu-

reur, il se croit insulté. Que faire alors? que lui

dire maintenant?

Impérieux de geste, stupide de colère, exigeant qu'on parlât, le comte continuait à regarder avec rage le capitaine de corvette.

C'était véritablement à se pendre à la première branche venue. Le capitaine eut plus d'esprit que ça. M. de Villegrain lui ayant dit sèchement :

— Eh bien, monsieur, quelle est cette cause si sérieuse, cette cause beaucoup plus sérieuse que celle que j'ai supposée? Je veux la savoir... Parlez!

Bien embarrassé de la produire, cette cause, puisqu'il ne la connaissait pas, le capitaine de corvette dit aussi bas que possible la première chose qui lui passa par la tête, supposant... Mais on va voir s'il supposait juste et s'il se tira en homme miraculeusement habile de l'horrible guêpier où il avait aventuré sa personne.

~ Figurez-vous, monseigneur, dit-il à demivoix, que j'étais l'an dernier, à la même époque, avec mon vaisseau par le travers des Açores.

M. de Villegrain, ayant vu remuer des lèvres, pensa que le capitaine de corvette venait de lui dire la cause qu'il voulait savoir, la cause enfin du duel.

— Très bien, répondit-il, à merveille I je com-

prends maintenant ces messieurs aiment la môme femme ; elle aura montré une préférence trop marquée pour l'un des deux, la nuit dernière au bal de la cour ; et la jalousie aura éclaté. Vous voyez que vous n'aviez pas besoin de hurler pour me communiquer cela.

Le capitaine de corvette, voyant sa ruse réussir, fît de la tête un signe d'affirmation et poursuivit ;

— Commenous étions, disais-je àmonseigneur, par le travers des Açores, nous reçûmes entre minuit et trois heures du matin un grain terrible : — pluie, grêle, vent, — la foudre tomba à bord.

Ayant encore vu remuer les lèvres du capitaine de corvette, M. de Villegrain reprit avec la même confiance :

— Allez toujours ! je comprends de mieux en mieux : oui, c'est parce que la belle a dansé une fois de plus avec l'un qu'avec l'autre, ainsi que vous le dites, capitaine, que la querelle aura eu lieu.

Ainsi que vous le dites était colossal de surdité non résignée !

L'illustre sourd, de plus en plus convaincu de sa perspicacité, reprit :

— Tous les duels viennent maintenant de là.

capitaine. Mais arrêtons-nous au nôtre. Des injures, on sera peut-être allé plus loin.... plus loin...

M. deVillegrain attendit encore d'avoir vu remuer les lèvres du capitaine pour achever avec plus de certitude ce qu'il avait à dire.

Le capitaine de corvette, devinant de son côté l'intention de M. de Villegrain, reprit aussitôt après avoir fait un nouveau signe de tête affirmatif:

— La foudre étant tombée à bord, comme je vous le disais, nous fûmes témoins des singuliers effets des ravages électriques. Elle mit d'abord le grand mât à la place du mât de misaine; ensuite, elle prit mes épaulettes de capitaine et alla les placer sur les épaules du mousse ; enfin elle enleva l'ancre, qui pèse deux mille, et alla l'accrocher à la girouette.

— Puisqu'il en est ainsi, acheva M. de Villegrain après avoir suivi le va-et-vient des lèvres du capitaine jusqu'à ce qu'elles devinssent immobiles, puisque des injures on est passé aux voies de fait, c'est différent, oh 1 c'est bien différent, capitaine. Rien alors n'est plus sérieux... l'honneur du corps... je n'empêche plus rien, je ne m'oppose plus à rien. Allez dire cela de ma part

à ces messieurs ; allez ! Je me rends au château, où je suis attendu.

M. de Villegrain s'éloigna aussitôt; et, prenant une étroi te allée du bois de Satory, il regagna sa voiture, qui l'attendait sur l'ancienne route de Chartres.

Heureux de s'être si bien tiré de sa lutte corps à corps avec la redoutable et malfaisante surdité de M. de Villegrain, le capitaine de corvette courut tout d'une haleine vers l'endroit du combat :

— Messieurs, cria-t-il en se découvrant, l'épée à la main et faites en gens de cœur que vous êtes!...

Trois minutes après ce signal, M. de Rétigny recevait un coup d'épée si ferme et si droit dans la poitrine, que la moitié du fer sortit par le dos. Il tomba contre terre avec la lourdeur mate d'un cadavre. Pourtant il n'était pas mort ; car, par le mouvement de sa respiration, le sang sortait comme un jet d'eau du trou de la blessure. Mais, s'il n'était pas mort, on voit qu'il y avait fort peu de chances d'espoir pour qu'il vécût longtemps encore.

Ses témoins l'entourèrent, et, après lui avoir donné les premiers soins exigés en pareil cas, ils se disposèrent à l'emporter.

Les témoins de Roland de Fonteuil lui disaient tous deux avec le même effroi, en l'entraînant loin du carrefour ensanglanté :

— Pas d'illusion, tu as tué l'amant d'une femme vindicative, puissante, très courtisée du roi, d'une femme qui te hait; va-t'en vite, très vitel Tu n'es pas du tout en sûreté ici, quelque loyal que tu aies été dans ce malheureux duel. Tu disparaîtrais dans quelque trou de bastille... on n'entendrait plus parler de toi... Pars donc ! Va i\ Brest, va aux Indes, va aux lles-sous-le-Vent, va où tu voudras, mais ne rentre plus dans Versailles ! Tiens, prends, voilà notre bourse; prends encore cet or... Du reste, nous t'enverrons tes malles, tes papiers... Tu nous feras savoir secrètement... Maintenant, prends des chevaux de poste àViroflay, et cours... et ne t'arrête pas ! ne t'arrête jamais !

— Merci, mes bons amis, dit Fonteuil, qui avait de la peine à suivre ces conseils d'une extrême prudence, qu'il fallait violenter pour l'éloigner de Versailles et lui faire gagner par les méandres du bois le village de Virotlay, oti se trouvait alors et où exista encore longtemps après une célèbre poste aux chevaux. Merci, mes bons camarades, merci! Mais, avant de quitter Versailles, pour toujours, j'aurais bien voulu...

— Qu'aurais-tu voulu?... Hâte-toi, parle!

— J'aurais voulu la voir encore une fois.

— La voir?... demanda l'un des témoins.

— Mais qui ?... demanda l'autre.

— Elle ! elle !

— Elle ?... Nous ne savons pas de qui tu veux parler... mais n'importe ! En ce moment, tous ces regrets... Tu la reverras plus tard.

— Ohl non, je ne la reverrai plus... Ce cadavre que je viens de mettre entre elle et moi...

— Ah 1 mon Dieu! mais de qui parles-tu?... serait-ce de M""' de Villegrain, par hasard?

— Oui...

— Tu l'aimes donc, toi ?

— Vous ne l'avez donc pas vue, pour en douter ?

— Non, ce n'est pas possible!... tu n'as pas toute ta raison.

— Je vous dis que je l'aime en désespéré !

— Ah ! malheureux I malheureux ! Mais elle aura bien plus de plaisir alors à t'envoyer pourrir dans quelque cachot... Ah ! toutes ces raisons... toutes ces paroles dévorent le temps ! Tu devrais être déjà à trois lieues d'ici... Prends cette longue allée... au bout, c'est Viroflay... A cheval et au galop !

— Vous la reverrez, vous autres 1

— Fou, va-t'en et sois heureux !

— Celui qui est heureux, dit Roland de Foii' teuil en se décidant enfin à s'éloigner, c'est celui qui est mort pour elle !

Quelques jours se sont écoulés depuis ces graves événements.

M. de Rétigny est étendu sur son lit de douleur, enproie à son mal et aux médecins d'une époque bien peu éclairée encore sur le traitement à employer dans ces sortes de blessures violentes et considérées alors comme désespérées. Roland de Fonteuil court, de toute la vitesse de trois chevaux de poste, du côté de Brest, le nom de ]^me (jg villegrain toujours sur les lèvres, se souvenant des moindres beautés de son visage, des sons les plus fugitifs de sa voix, se souvenant de tout ce qui se rattachait à cette méchante et délicieuse femme, excepté pourtant de la clef de cristal, qu'il emportait avec lui à travers villes, villages, hameaux, forêts, campagnes, routes poudreuses.

Il est temps de dire que cette clef qu'elle regrettait tant d'avoir perdue, ou plutôt de n'avoir plus entre les mains, car elle savait mamtenant en possession de qui elle était, que cette clef^ déjà

tachée du sang d'un duel funeste, ouvrait un cofFret de cristal haut d'un pied environ, cerclé de lames d'or sur ses six faces, et hérissé alternativement de topazes, d'émeraudes et de grenats ; un coffret à renfermer le soleil la nuit. Le comte de Villegrain l'avait offert à sa femme, la veille de son mariage, pour qu'elle y mît ses bijoux les plus fins, ses tissus les plus rares, ses parures en diamants, enfin tout ce que possède de précieux une femme de son rang, jeune, belle, souverainement coquette, immensément riche, allant à la cour. Le chagrin qu'elle ressentait à la privation de cette clef était aussi grand que celui qu'elle aurait éprouvé à la perte d'un parent, à la perte d'un amant. La comparaison ne choquera personne, car personne ne se demandera si elle avait un amant, après la scène tragique du bois de Satory, et si cet amant était M. de Réligny, lieutenant de frégate, un des plus beaux officiers de la marine française sous Louis XV. Au premier abord, il semble que rien n'était plus facile, au lieu de tant se tourmenter de la perte de cette clef, que d'envoyer chercher un serrurier et de faire ouvrir le coffret ; et il semble que cela était d'autant plus facile que la serrure, or et acier, aurait dû. être fabriquée par un de ces habiles artistes, moitié orfèvres, moitié serruriers, qu'une

liSi2 LA CLEF DE GHISTAL

célèbre manufacture d'armes entretenait à grands frais, depuis Louis XV, au centre même de Versailles, et entretient encore aujourd'hui pour ne pas laisser déchoir l'incontestable supériorité de notre main-d'œuvre française.

Cette facilité d'envoyer chercher un serrurier n'était qu'apparente. D'abord ce coffret, à ravir un roi de Perse ou un empereur du Mogol, ne contenait pas que les écrins de madame la comtesse Hélène de Villegrain, ni que l'or destiné à ses dépenses du mois ; il contenait aussi des lettres, et ces lettres ne traitaient pas que des affaires d'intérêt ; beaucoup de ces lettres commençaient — c'est plus que probable — par ces mots : Ame de ma vie ! et finissaient par ceux-ci : Vie de m.on âme! Je crois que cela s'appelle des lettres d'amour.

Or, quel danger n'y avait-il pas à faire ouvrir ce coffret devant M. de Villegrain, veuf de deux fois, — notez ceci — marié en troisièmes noces à la belle comtesse et passant pour n'avoir jamais ramené de son château de Villegrain — notez encore cela — ses deux premières femmes, dont il avait eu quelque raison de soupçonnerla fidélité, quand il leur proposa cette retraite sentimentale. C'était une espèce de Barbe-Bleue sans barbe. Il y en avait beaucoup de ce temps-là; il y en a encore

aujourd'hui ; méfiez-vous, mesdames ! Perrault ne les a pas tous racontés dans ses Contes de fées. M. de Villegrain n'eût donc pas accepté la découverte de ces lettres, à l'ouverture du cofTret, avec l'impassibilité du serrurier.

Puis, sans trop s'avancer, on peut supposer et dire qu'avec ces lettres se trouvaient, sans doute, des bouquets fanés, des cheveux blonds et noirs — la couleur n'y fait rien, — des portraits ; mettez un seul portrait, un seul est aussi compromet • tant que plusieurs, plus compromettant peut-être n'est-ce pas?

Mais quel besoin, objectera l'inflexible logique du lecteur, quel besoin, dira-t-il, avait la comtesse de Villegrain de faire ouvrir ce coffret devant son mari? Pourquoi ne pas choisir le moment où il serait absent? La femme la plus naïve, l'ingénue la plus rosière, la rosière la plus ingénue, aurait attendu ce moment, et... Pardon, voici pourquoi M""* de Villegrain ne pouvait pas faire appeler un serrurier pendant l'absence de son mari. Elle avait déjà consulté, sans affectation, l'horloger de l'hôtel, le jour où il était venu monter les pendules, et celui-ci qui, en sa qualité de mécanicien, avait eu plusieurs fois occasion d'admirerle coffret, lui avait dit :

— Madame, votre clef était une énigme d'or.

d'acier et de cristal ; il n'y a guère que le serrurier prodigieusement habile, merveilleusement inventif qui l'a imaginée, qui pourrait en faire une pareille.

C'était donc le même serrurier qu'il importait de trouver, et M. deVillegrain seul le connaissait, si toutefois il le connaissait encore ; car il n'avait attaché qu'une importance bien secondaire, lui, un grand seigneur, à l'accessoire d'une serrure et d'une clef, quand il avait offert le coffret en cristal en cadeau de noces à sa femme. Lorsqu'il les avait commandés à l'ouvrier, il n'avait eu dans la pensée que le désir de compléter par un chefd'œuvre de serrurerie un chef-d'œuvre d'orfèvrerie. L'artiste s'était piqué d'honneur, et, comme tous les vrais artistes, il était allé plus loin que les indications fournies; il était allé très loin dans la complication de son travail, si loin que... Mais continuons à peindre les tortures d'esprit de jyjme Hélène de Villegrain, réduite enfin à dire à son mari, à qui elle n'avait pas encore parlé de la perte de la clef de cristal, de peur de se jeter dans cet océan sans fond de difficultés où elle avait prévu qu'elle se noierait :

— Mon cher comte...

Le comte s'était hâté de coller son magnifique

cornet acoustique à son oreille. Chez lui, il consentait i\ être sourd.

— Vous m'avez dit : « Mon cher comte? »

— Mais vous entendez comme un rossignol.

— Trop bonne, en vérité.

— Mon cner comte, le prince de Conti, en venant l'autre jour m'apportor un joli bouquet de tulipes de ses parterres de Chantilly, a beaucoup admiré ce coffret en cristal.

— Le prince a du goût.

— Vous dites bien, car il a désiré en avoir un tout pareil.

— Voudriez-vous lui donner le vôtre?

— Donner ce qui vient de vous?... Non, mais je prévois qu'il me demandera à sa prochaine visite...

— A propos, il vous fait souvent des visites.

— Allons, voyons, ôles-vous jaloux maintenant du prince de Conti ?

— Mais...

— Nous ne parlons jamais q ue du roi quand nous sommes ensemble.

Le comte s'inclina en disant :

— On n'est pas jaloux du roi.

La comtesse regarda son mari jus qu'au fond des yeux, en entendant proclamer cette exception, qui pouvait, à bon droit, être prise pour une

superbe ironie ; car le roi de France régnant n'avait pas attendu M. de Villegrain pour rendre plus d'un mari jaloux.

Mais le comte ne laissa rien voir.

— Je prévois, reprit la comtesse, qu'à sa prochaine visite, le prince de Gonli s'informera auprès de moi du marchand qui vous a vendu le coffret, dans l'intention d'en faire faire un tout pareil.

— Eh bien, chère comtesse, vous direz au prince de Conti que je l'ai acheté à Vienne en Autriche, chez un brocanteur juif qui l'avait acheté luimôme à Bude en Hongrie, il y avait soixante ans, dans la boutique d'un antiquaire persan. Sérieusement, est-ce que ces choses-là se font faire? Il y a au monde de plus belles pièces peut-être, mais de pareille à votre coffret, non! oh non!

La comtesse se pinça les lèvres de contrariété. Elle reprit :

— Cependant ne m'avez-vous pas parlé quelquefois d'un mécanicien de Versailles qui avait travaillé à ce coffret? Si fait! vous m'en avez parlé, et à tel point que vous m'avez dit le nom de ce serrurier; vous le nommez?... vous lenommez ?... Je ne connais que ce nom-là.

— Je vous ai parlé du serrurier qui a fait la serrure et la clef, oui, mais non pas le cofl'ret.

Oh ! le coffret! Quant à son nom...

L'âme de la comtesse courut au bord de ses oreilles pour recueillir ce nom.

- — Ma foi ! je ne me souviens plus de son nom ; et franchement...

Le second geste de contrariété de la comtesse n'échappa pas à son mari.

— Gomment me souviendrais-je, au bout de dix ans, du nom obscur d'un serrurier, car il y a bien dix ans que je lui fis faire cette clef? D'ailleurs, quand je le saurais, vous ne voudriez pas, Je présume, lui commander une serrure et une clef pour un coffret qui n'existe pas.

— Vous avez raison, ditensouriantlacomtesse, qui avait intérêt à ne pas démentir trop ouvertement le signe de dépit aperçu parle comte. Vous avez raison ; mais vous savez, mon ami, quand j'ai une idée, c'est une folie. D'ailleurs, puisque vous ne connaissez ni le nom ni la demeure de ce serrurier, si le prince de Gonti me parle encore...

— Pardon, pardon... Je n'ai pas dit que je ne connaissais pas la demeure de ce mécanicien, j'ai dit seulement...

— Il y vient! il connaît sa demeure! pensa la comtesse qu'un rayon de joie illumina intérieurement, mais qui n'en laissa passer qu'une faible lueur par ses yeux. — Oh! interrompit-elle, vous

comprenez que ni le nom ni la demeure de cet ouvrier ne m'intéressent plus du moment où il est impossible de procurer un coffret pareil au nôtre ; n'en parlons plus.

La conversation, en effet, en resta là; mais elle convainquit la comtesse et de la difficulté d'agir seule dans les démarches à tenter pour ouvrir le coffret ou pour avoir une clef pareille à la clef perdue, et de la possibilité pourtant d'avoir cette clef, puisque celui qui l'avait faite existait et habitait Versailles.

Une heure après celte tentative, risquée auprès de son mari avec une prudence dontelle ne devait jamais se départir à rencontre de ce terrible et sinistre sourd, M""^ de Villegrain, en petit costume de ville, voilée de noir, sor tit.de chez elle, à pas de loup, à la nuit tombante, et alla, par les ruelles désertes, par les clos à demi ouverts, par lesjardins, frapper aune toute petite porte, cachée dans un mur, voilée elle aussi par des brassées de lierre, — une porte adultère.

M. de Rétigny avait été blessé grièvement, mais non d'une façon mortelle, du moins jusqu'ici espérait-on qu'elle n'était pas mortelle ; et cela très heureusement, car c'était un officier de marine des plus distingués ; dans l'Inde, il avait été cité plusieurs fois à l'ordre du jour de l'armée par

le brave Dupleix; Dupleix, qui n'a pas encore sa statue en France, et il faut s'en étonner, surtout à notre époque où le marbre va bientôt manquer à nos grands hommes. Dupleix en mériterait une dans chaque ville maritime de l'empire.

— Toute la question, lui dit le malade, est de n'avoir pas votre mari pour témoin quand vous ferez ouvrir ce meuble?

— Oui, et je ne sais comment sortir de là.

— Eh bien, employez une ruse fort naturelle : arrangez-vous sibien, qu'on vienne chercher votre mari de la part du ministre de la marine pour les besoins du service, au moment môme où le serrurier sera sur le pointde commencer sabesogne. Vous saurez que cette phrase: Pour les besoins du service, dit tout. Il partira aussitôt. Pendant son absence, l'ouvrier opérera. Il y a loin de la rue Saint- Louis au château; le temps de voir le ministre, le temps de revenir chez vous, c'est au moins uneheure. Pendant cette heure, vousaurez tout le loisir de vous emparer de vos lettres ou plutôt des mienne s, et tout sera sauvé. — Qu'avezvous à sourire du conseil que je vous donne ?

— Mais je souris, parce que vous me conseillez, pour éloigner M. de Villegrain, un moyen...

— Un moyen qui n'est peut-être pas trèssubtil ; mais quelquefois les plus simples... C'est

que vous n'avez pas le choix des moyens.,. D'ailleurs, pourvu qu'il réussisse...

— Il peut réussir et ne pas être b )n.

— Comment cela?

— Vous savez, mon cher malade, que je suis la troisième femme de mon mari, que les deux pre mières ont disparu on ne sait trop comment. La facilité avec laquelle il se laisse tromper, — il est vrai que je ne l'ai jamais trompé que pour vous, — cette facilité n'est peut-être que superficielle. Tachons qu'il ne se marie pas une quatrième fois.

— Mais enfin, le moyen que je vous propose ?. ..

— Est bon, mais il est mortel. Mon mari s'éloignera, sans doute, si je le fais soudainement appeler par le ministre ; mais je n'irai pas mettre M. de Praslin dans la confidence ; mon mari apprendra au ministère de la marine qu'il n'a nullement été demandé, et alors, au retour, que pensera-t-il? que soupçonnera-t-il en se disant avec raison que j'ai voulu être seule à l'ouverture du coffret?...

— C'est vrai, c'est dangereux, très dangereux.

— Ah! ce maudit petit enseigne ; lui seul est cause!...

— N'en dites pas de mal. c'est un noble adversaire.,. Tous les torts étaient de mon côté...

— Avait-il besoin, après s'être battu avec vous, d'emporter encore cette clef, qui ne lui servira à rien du tout ?

— Savez-vous une chose? puisque vous me parlez de lui en ce moment...

— Quelle chose ? Dites !

— Il est mon rival.

— Votre rival!... Et auprès de quelle femme, monsieur?

— Vous êtes charmante de le demander.

— Quoi I il m'aimerait?

— Comme un fou. Ses amis n'en font pas un mystère. Ils ont eu toutes les peines du monde à l'éloigner d'ici après son duel. Il voulait vous voir, il voulait mourir à vos pieds.

— Ah ! ceci l'achève. Et il espérait, sans doute, qu'il obtiendrait... pour récompense honnête, en me rapportant ma clef... Est-ce que vous êtes tous aussi fats dans le noble^corps de la marine royale ?

— Vous me faites peur; ne le haïssez pas tant que ça ! vous finiriez par...

— Par l'aimer ? Tenez ! plutôt que de l'aimer, j'aimerais mieux aimer... Qu'est-ce que je pourrais bien aimer que je déteste?...

M""* de Villegrain se pencha sur les lèvres du malade, et lui dit aussi près que possible :

— J'aimerais mieux aimer mon mari! — Mais vous êtes toujours bien pensif?

— C'est que...

— C'est que?... Voyons vitel

— C'est que je crois avoir trouvé... oui, j'ai trouvé le moyen d'éloigner votre mari pendant que vous ferez ouvrir le coffret I C'est à peu près celui que je vous ai déjà proposé; mais le côté faible et périlleux est évité. Voici : écoutez-moi bien.

j^jme ^e Villegrain se rapprocha du lit et appuya sur elle la tête pâle du blessé.

— Je vous écoute.

— Eh bien, dès que M. de Villegrain aura fait venir chez vous le serrurier et que vous serez tous les trois en présence, envoyez immédiatement chez moi un de vos valets ou Nanine, votre femme de chambre, avec le dernier roman de Voltaire. Je comprendrai ce aue cela veut dire.

— Oui ; mais, moi, je ne comprends pas, mon cher logogriphe.

— L'envoi du livre sera pour moi un avertissement. Aussitôt j'enverrai mon domestique à votre hôtel pour prier M. de Villegrain de se rendre chez moi. Ma position, position dans laquelle je ne puis ni lui écrire ni aller chez lui, rendra bien

naturel et bien excusable le dérangement que j'oserai lui causer,

— Et que lui direz-vous quand il sera rendu chez vous? car enfin...

— Que je sollicite de sa justice le commandement de la corvette la Diane, qui doit appareiller de Brest pour aller rejoindre l'escadre destinée à brûler les établissements anglais dans l'Inde. Cela m'a été promis... Cela m'est dû...

— Mais, s'il vous l'accordait, vous partiriez donc?... vous me quitteriez? — Quel moyen vou^ avez encore trouvé là I

— Rassurez-vous, je lui adresserai ma demande d'un ton qui lui fera penser que je sui> plus propre à aller dans l'autre monde qu'aux grandes Indes. Je n'aurai plus que le souffle ei lui parlant. Il s'en ira convaincu que je ne passerai pas la soirée.

— Je ne veux pas de ce moyen-là, dit la comtesse effrayée, je n'en veux pas ! Votre santé mêlée à cette comédie... Non ! non ! non !

— La comédie réussira.

— Sans doute ; mais...

— Faites, je vous en conjure, comme je vou le dis. Dès que vous aurez pu décider votre mar. à aller chercher dans Versailles cb .'Serrurier don. lui seul connaît la demeure, expédiez à la minute

même chez moi votre camériste Nanine;etde mon côté, comme je vous l'ai encore dit, je vous débarrasserai sur-le-champ de M. de Villegrain. Une fois chez moi, je le retiendrai, je vous l'assure, au moins une grande heure.

Il ne s'agissait plus maintenant pour M'"^ de Villegrain que de décider adroitement son mari à aller chercher le serrurier. Quelques jours s'écoulèrent avant le moment opportun. Ce moment arrivé, elle vint vers le comte avec des mines charmantes; elle passa son bras voluptueux autour du cou de son mari, et elle lui dit, avec ses beaux yeux bleus tirant sur l'enfer, avec son doux sourire, avec toute sa grâce de couleuvre bien plus encore qu'avec sa bouche, connaissant l'inutilité de cet intermédiaire :

— J'ai une confidence à vous faire.

Habitué à ces préliminaires, et devinant qu'il était appelé à prêter une grande attention à l'en- Iretien si affectueusement commencé, il fit signe à la comtesse d'attendre qu'il eût pris son cornet acoustique.

Pendant qu'il allait chercher sur son secrétaire le précieux instrument, — précieux à tous les titres, car, fabriqué en Angleterre, il était d'une rare perfection mécanique dans le travail, et, quand le comte ne l'avait pas, sa surdité l'isolait

LA CLEF DE CRISTAL l9o

complètement du monde réel pour le reléguer dans le monde fermé de la matière, — la comtesse se sentit pâlir sous le nuage de s^n rouge. Elle suivit le comte d'un regard qui ne rayonnait pas d'une conscience azurée. Il y avait autour de ses traits des ombres et des plissements d'inquiétude; elle sentit que sa respiration se retirait... Mais le comte, tout joyeux, revenait prendre sa place en essuyant avec le coin de son mouchoir la petite ouverture du cornet acoustique, afin de faire arriver avec toute leur pureté, à son [tympan, les ondes sonores. Il la plaça ensuite dans le pavillon de son oreille, et, cette opération achevée, il exhala avec satisfaction un A/i/ qui voulait dire : « Maintenant, je puis entendre voler une mouche : parlez. »

Ici commença une scène qui fut la contre-partie exacte de la scène du capitaine de corvette dans le bois de Satory: seulement celle-ci, comme on le verra plus loin, combinée à loisir par une femme, avait un caractère infernal de supériorité sur l'autre.

— Mon cher époux, commença-t-elle par dire à haute voix, vous n'êtes pas beau, vous n'êtes plus jeune, mais vous êtes sourd ; avec cela, vous êtes jaloux comme un poignard empoisonné, que vous m'enfonceriez dans la poitrine, si vous sa-

viez... Je veux que VOUS sachiez quelque chose.

— Que veut dire ceci? s'écria le comte après cette première phrase de sa femme. Vous m'avez parlé et parlé d'un ton élevé, j'ai pu "^ en juger par le mouvement accentué de vos joues, et pourtant je n'ai pas entendu un seul mot. Serais-je plus sourd que je ne l'étais déjà? que m'est-il arrivé? que m*arrive-t-il ? mon Dieul que m'arrive t-il?

Le trouble du comte agitait tous ses membres.

— Calmez-vous, mon cher comte, écrivit la comtesse sur une feuille de papier qu'elle mit sous les yeux de son mari, moyen qu'elle employait quelquefois quand il n'avait pas son cornet acoustique sous la main : — ne vous démoralisez pas ainsi tout de suite. C'est sans doute ma faute si vous n'avez pas entendu ; je n'aurai pas parlé assez haut. Je vais recommencer.

— Je vous en prie, chère comtesse... Ahl mais c'est bien extraordinaire ! bien affligeant I

D'un air désolé, le comte plaça une seconde fois le cornet acoustique à son oreille.

Doublant le volume de sa voix, la comtesse, après avoir rapproché ses lèvres de la conque du cornet, dit de façon à être entendue à cinquante pas :

— En honnête femme, je dois vous prévenir que le roi Louis XV, me trouvant fort à son goût,

m'adresse depuis deux mois une cour assidue. D'abord, il m'a envoyé son portrait, puis un magnifique diamant, pareil à celui qu'avait au front M™® du Barry le jour de sa présentation. Il est de mon devoir de vous inquiéter de toutes ces confidences, afin que vous ne me reprochiez pas un jour de ne^vous avoir pas prévenu.

Le comte, airès s'être pris la tête à deux mains, ce qui l'obligea à lâcher le cornet, qui alla rouler sur le tapis, s'écria;

— Décidément, je suis sourd comme une pierre, sourd comme une huître, sourd comme on n'a jamais été sourd I Vous avez crié comme une véritable éperdue; vos joues sont en sueur, les veines de votre cou sont gonflées; et pas un son n'est arrivé à mon cerveau. Ah ! mon Dieu 1 quel malheur 1 ma carrière est perdue ! J'avais déjà bien du mal à me maintenir à mon poste avec mon infirmité: si je n'entends plus du tout, que vais-je devenir? Je suis un homme perdu 1 je suis un homme mort!

Le comte était désespéré. C'est là que sa femme l'attendait.

— Voyons, — écrivit-elle encore sur la feuille de papier, qu'il lut en tremblant, — ce n'est peut-être pas vous qui ne recevez plus les sons qu'on vous transmet.

— Qui serait-ce donc ?

— C'est peut-être...

— Quoi?... Parlez!

— C'est peut-être le cornet qui s'est dérangé, qui ne va plus... que sais-je ?

Sur cette vague mais adroite indication, le comte ramassa bien vite le cornet acoustique, et se mit, le malheureux, à souffler dedans avec une exaspération des plus folles, mais, hélas ! des plus comiques aussi. Manquant de sang-froid, il soufflait à côté, il rugissait au lieu d'envoyer de l'air ; enfin, en nage, violet comme un sonneur de trompe, l'été, au moment de l'hallali, il dit :

— Oui, comtesse, il me semble que ce cornet est engorgé ; l'air ne circule plus. Je crois que vous avez raison... Ah ! si vous aviez raison !

— Il est un moyen bien simple de vous en assurer, écrivit la comtesse.

— Lequel ?

— Envoyer chercher sur-le-champ, écrivaitelle encore, celui qui vous a fabriqué ce cornet acoustique.

— Il est à Londres !

La comtesse, qui savait bien qu'il était à Londres, continua à écrire :

— Ah ! si à Versailles on savait qu'il y eût quelqu'un,,.

— A Versailles, je ne connais aucun mécanicien...Mais, oui, j'en connais un I... oh! oui, j'en connais un I

— Ah bah ! dit le visage de la comtesse. L'espoir et lajoie avaient élargi celui du comte.

— Parbleu ! s'écria-t-il, celui qui a fait la clef du coffret de cristal ; — un habile homme, ma foi I Quelle idée ! j'y cours ! ma voiture ! ma voiture !

La comtesse sonna.

— Adieu, comtesse,jevaischerçher cet ouvrier, lui seul peut me rendre la vie.

— Et à moi donc ! pensa la comtesse.

Un valet vint dire :

— La voiture de monseigneur est prête 1 Le comte le suivit en courant.

— Enfln, j'ai réussi! dit la comtesse en tombant dans un fauteuil ; dans une heure, ce coffret sera ouvert.

Elle sonna de nouveau, mais celte fois d'un autre côté de la cheminée.

Nanine, la jeune camérisle, parut.

— Nanine !

— Madame la comtesse ?

— Prenez le volume qui est sur ma toilette ; dès que vous aurez vu rentrer M. le comte avec

une personne qu'il est allé chercher, vous porterez ce volume... où vous savez.

— Oui, madame la comtesse.

En se retirant, Nanine ouvrit curieusement le petit volume.

— Tiens I dit-elle, c'est le dernier volume de contes de M. de Voltaire ; Ce qui plaît aux dames ! Ce doit être illisible...

— Allez donc, petite sotte ; ces livres ne sont pas faits pour vous.

— Oh ! pardon, madame, et la preuve, c'est que je sais déjà celui-ci par cœur.

— Sortez !

Qu'y avait-il devrai dans cette histoire débitée par M™" de Villegrain à son mari , pendant qu'elle le persuadait de la recrudescence de sa surdité? Quelle part fallait-il faire au roman dans ce qu'elle lui avait raconté des galanteries du roi pour elle? Etait-elle impertinemment sérieuse dans cette confession qu'elle était seule à entendre, ou bien tout cela était-il invention, fantaisie de son esprit? C'est là, sans doute, ce que l'ouverture du coffret de cristal nous apprendra dans quelques instants, à l'arrivée de l'ouvrier à la recherche duquel M. de Villegrain est allé.

Lui et l'ouvrier ne tardèrent pas à se montrer dans l'appartement où la comtesse les attendait

:.vec impatience; impatience qu'elle n'eut pas besoin de dissimuler, car on pouvait la mettre sur le compte de son extrême désir de voir le mécanicien décider si le cornet acoustique était ou non dérangé.

Celui-ci, après l'avoir examiné avec soin, prit une baleine dans sa trousse et essaya de l'y introduire. 11 éprouva une résistance, la baleine se courba ; il tenta ensuite avec une tige moins flexible, et le même obstacle l'arrêta.

— Ce cornet est complètement bouché, dit-il à M™* de Villegrain.

La comtesse se bâta d'écrire ce que venait de dire l'ouvrier, et elle le montra au comte.

Une jubilation immense, radieuse, éclata dans ses regards, qui articulèrent immédiatement ce cri interrogatif :

— Eh bien?

— Eh bien, dit l'ouvrier, pour aller plus avant, je suis obligé de briser cet obstacle; mais je ne vous cacherai pas que, s'il est trop tenace et que je force, je puis fausser le cornet. Que faut-il faire ?

— Faites ! dit la comtesse.

— Faites ! dit en même temps le comte. L'ouvrier enfonça aussitôt une branche d'acier

terminée par un foret dans les circonvolutions

du cornet acoustique, et, après deux vigoureux coups de poignet, suivis d'un craquement dans l'intérieur de l'instrument, on vit deux moitiés de perle tomber sur le tapis.

— Voilà ce qui bouchait le cornet, dit l'ouvrier.

Le comte avait déjà saisi le cornet avec frénésie, et, se l'appliquant à l'oreille, il disait à sa femme :

— Parlez! que je sache vite si j'entends... parlez I

La comtesse lui dit :

— Mais comment, cher comte, cette perle s'estelle introduite dans le cornet?

— J'entends ! interrompit d'abord le comte, eu metttant une bourse pleine d'or dans la main de l'ouvrier; j'entends ! j'entends I

Puis, se frappant le front :

— Cette perle, s'écria-t-il, est une des perles de votre collier, qui se brisa l'autre soir, — vous devez vous en souvenir, — au bal de la cour. Je les ramassai, je les mis dans ma poche où était le cornet : une des perles se sera introduite dans l'instrument: et voilà ! Quelle fatalité 1

Le collier s'était en effet brisé, mais la perle ne s'était pas placée là si profondément toute seule. C'est la comtesse qui avait été à loisir la fatalité.

Au milieu des flammes, des embrasements, des

pétillements de sa joie, le comte de Villegrain reçut un billet de M. de Rétigny. Il décacheta, et après avoir lu, il dit:

— M. de Rétigny me prie instamment de passer au plus vite chez lui, de ne pas perdre une minute. Eh 1 mon Dieu ! il est peut-être plus mal... Oui, il doit être plus mal, car ce billet n'est pas de sa main. Il a une volonté dernière à me confier... Je cours chez lui,

— Allez, mon ami ; allez, dit la comtesse ; c'est un devoir.

— Oui, j'y cours à l'instant... Pauvre jeune homme !

Et il partit.

La comtesse et le serrurier restèrent donc seuls dans l'appartement.

Sans perdre le temps au vagabondage des hésitations, dès que la comtesse eut entendu rouler la voiture du comte et s'éloigner, elle dit au serrurier, en lui montrant le coifret de cristal :

— J'ai perdu la clef de ce meuble, ouvrez-lemoi tout de suite avec vos instruments ; vous vous chargerez ensuite de me faire une autre clef.

Après avoir jeté un coup d'oeil sur le coifret, l'ouvrier, ébloui comme par un éclat du soleil sur un mur blanc, s'arrêta, et son regard ne vit plus

â04 LA CLEF DE CRISTAL

rien autour de lui. Il contempla, il rêva, il demeura en extase. Cette adoration se prolongeant un peu trop pour l'impatience de la comtesse, elle dit au serrurier enthousiaste:

— Je vous ai prié d'ouvrir ce coffret : qu'attendez-vous donc ? Est-ce que vous adorez votre propre ouvrage, votre serrure ?

— Ce n'est pas moi que j'adore, madame la comtesse.

— Et qui donc ?

— Celui qui a fait cette serrure.

— Gomment ! ce n'est pas vous qui l'avez faite ?

— Non, madame, oh! non.

— Mais alors?...

— C'est défunt mon père, le plus savant serrurier de Versailles, celui qui eut l'honneur de donner au petit-fils de Sa Majesté Louis XV les premières leçons de serrurerie.

— Eh bien, que ce soit ou non votre père, ouvrez-moi sans plus tarder ce coffret.

L'ouvrier hocha la tête.

— Exécutez donc mes ordres 1

Il s'approcha du coffret ; mais sa main trembla en introduisant à regret un de ces crochets dans la serrure paternelle. 11 n'eut pas fait faire un

demi-tour au crochet, qu'il s'arrêta avec une espèce de scrupule mêlé de terreur.

— Eh bien, continuez ! continuez donc !

— Madame la comtesse, dit l'ouvrier d'une voix émue, non seulement je ne puis pas, mais encore je ne veux pas pousser plus loin la tentative de forcer cette serrure.

— Et pourquoi cela ?

— D'abord, je croirais insulter à la mémoire de mon père, l'homme de génie qui en a créé et forgé les mystérieux ressorts ; ensuite, je suis convaincu que, si je faisais faire un tiers de tour de plus à mon crochet, je ferais éclater votre coffret de cristal. Je doutais d'un pareil malheur pour le cornet acoustique, mais ici, je ne doule plus. Le désastre est certain.

— Qu'est-ce que cela vous fait? dit impérieusement la comtesse ; je veux, j'exige que vous ouvriez sur-le-champ ! — A la fin !

— Vous voulez briser votre coffret ! faites, madame ; vous êtes la maîtresse ; mais vous n'avez pas besoin de moi pour un pareil crime. Appelez un de vos domestiques, et avec un marteau...

— Mais voyons, dit la comtesse, dont la contrariété prenait un caractère de rage verte devant celte difficulté si inattendue pour elle ; voyons,

est-ce qu'on ne force pas toutes les serrures à l'aide de vos instruments ?

— Presque toutes, mais toutes, non ! surtout celles qu'a créées mon illustre père.

— Que le diable l'emporte, ton père ! dit la comtesse entre ses dents.

— C'est que mon père, madame, n'était pas, il s'en faut, un ouvrier ordinaire !

— "Vous l'avez déjà dit !

— Il savait à fond les mathématiques, la géométrie, la physique.

— Que n'en savait-il un peu moins, et que n'a-t-il fait des serrures qu'on pût ouvrir!

— Il a inventé là une serrure, — il désignait celle du coffret, — qui ne peut s'ouvrir qu'avec une clef exactement forgée et outillée pour cette serrure.

La comtesse frappa violemment du pied.

— Eh bien, faites-en une à l'instant

— A l'instant... à l'instant. . . Oh ! non, madame.

— Prenez un jour.

— Je ne la ferais ni en un jour, ni en dix, ni en vingt. Du reste, je ne veux pas me charger d'un pareil travail.

— Vous ne voulez pas ! et pourquoi ne voulezvous pas, si je vous paye le prix que vous demanderez I

— Je ne veux aucun prix, parce qu'à aucun prix il ne m'est possible de m'en charger. Il n'y a, d'ailleurs, personne, à Versailles, assez fort, assez versé dans la haute serrurerie pour fabriquer une clef aussi difficile.

— Personne, dites-vous ?

— Personne. A Paris seulement, vous trouverez un ouvrier assez habile pour s'en tirer.

— C'est bien heureux ! dit la comtesse en poussant du pied la trousse du trop modeste ouvrier.

— Madame la comtesse n'a plus besoin de mes services? demanda-t-il.

— Non, répondit sèchement M""" de Villegrain, hébétée du coup que lui donnait dans la poitrine cette barrière qui était venue la frapper quand elle croyait toucher au but.

L'ouvrier s'en alla, laissant la comtesse de Villegrain dans la plus noire anxiété.

A quoi avait servi, en effet, la ruse combinée par elle et son amant? A rien. Et encore si elle n'eût servi qu'à rien ! mais elle tourna contre eux d'une manière bien perfide et l'on saura comment, si l'on veut prendre la peine de poursuivre.

Au bout de deux heures, quand le comte fut revenu chez lui, il dit à sa femme :

— M. de Rétigny est perdu ; je l'ai trouvé dans un accès de délire des plus alarmants. Le croiriezvous ? il veut aller aux Indes, et il n'a pas vingtquatre heures h vivre ; il n'a pas même douze heures devant lui, et il m'a demandé le commandement de la corvette la Diane.

— Et naturellement, vous avez refusé ?

— Du tout ! à quoi bon refuser ? c'était un désir de mourant. J'ai fait plus : pour le convaincre de la certitude où j'étais qu'il se rétablirait en quelques jours, je lui ai signifié un ordre de départ immédiat pour Madras, parfaitement convaincu cependant que le pauvre garçon ne sera plus de ce monde bien avant le jour indiqué sur sa feuille.

Nous allons dire maintenant le danger auquel s'était exposé M. de Rétigny en demandant à M. de Villegrain le commandement d'une corvette destinée à aller dans l'Inde, et en comptant que le comte lui refuserait cette faveur qui, on l'a vu, et l'on a vu pourquoi, ne lui avait pas été refusée.

Le jeune lieutenant de frégate n'avait pas cru devoir mettre ses amis dans la confidence de cette comédie, parce qu'il eût fallu aussi leur en donner les motifs suivis d'explications, le tout aux dépens de la réputation d'une femme.

Mais ce qu'il ne put leur cacher, c'est l'amélioration survenue dans son état. Plus forte que les médecins, la nature l'avait tiré de danger. Aucun organe essentiel à la vie n'ayant souffert, il fut presque rétabli en quelques heures. Les épanchements cessèrent, la fièvre disparut, l'appétit revint, et quand ses camarades se présentèrent le lendemain pour savoir s'il fallait tout à fait désespérer de lui, ils le trouvèrent levé

Le mort déjeunait.

Maintenant, arrivons aux conséquences de ce bonheur. Quelques jours après, quand le gouverneur des Indes demanda de prompts secours, et qu'il fut décidé, en conseil du roi, que l'escadre mouillée à Brest ferait voile sans retard pour Madras, avec ordre de réduire en cendres cette ville, cette reine de l'Asie, M. de Rétigny, qui avait sollicité avec instance un commandement, fut forcé de se joindre aux jeunes officiers de jnarine, ses amis, demandant à grands cris de faire partie do l'expédition, expédition formidable dont le comte d'Aché reçut le commandement en chef. Ainsi, d'un côté, il avait prié avec chaleur : M de Villegrain de le comprendre dans cette campagne ; de l'autre côté, ses amis déclaraient qu'il était assez valide pour affronter la mer. Quel moyen lui restait-il donc pour reculer? Aucun.

Lui avait compté sur la maladie et la convalescence pour ne pas quitter Versailles ; M. de Villegrain, sur la mort pour le dégager de la promesse d'un commandement qu'il lui aurait faite. Ni la convalescence, ni la maladie, ni la mort, n'avaient tenu à ratifier les espérances de celui-ci et les craintes de celui-là. Il fallut donc livrer le commandement, il fallut le prendre, il fallut partir.

La douleur de la comtesse et du lieutenant de frégate était d'autant plus poignante, qu'ils l'avaient créée eux-mêmes, cette douleur, au milieu d'une béatitude amoureuse qu'un peu d'habileté eût indéfiniment prolongée.

On eût trouvé à M. de Rétigny, après sa convalescence, une place dans le conseil d'amirauté ; il n'aurait pas quitté Versailles. Tout cela, par leur faute, n'était plus possible.

On se désola beaucoup, on pleura beaucoup ; la destinée des choses ne bougea pas. Il fut accordé vingt-quatre heures à M. de Rétigny pour faire ses préparatifs de départ.

C'est dans sa dernière entrevue avec la comtesse que celle-ci lui dit : «

— Il faut pourtant que nous prenions un parti relativement à ce coffret, qui ne peut décidément être ouvert, vous le savez, qu'avec une clef exécutée par un ouvrier de Paris, sans parler de bien

d'autres difficultés; car, vous absent, vous parti, par exemple, quel moyen d'éloigner M. de Villegrain? Je commence à perdre la tête; il me semble que ce maudit coffret sera la cause de quelque grand malheur auquel je cours sans pouvoir l'éviter, quoi que je fasse, quoi que vous fassiez. Par moments, je le croirais animé; il me regarde, il me raille, il m'exaspère.

— Parbleu! brisons-le et que tout soit finil Vous prendrez mes lettres, mon portrait, tous mes souvenirs, et je vous promets de jeter tout cela en pleine mer en me rendant aux Indes.

— Le briser? Vous ne savez pas, grand Dieul quelle rude besogne nous entreprendrions là! c'est un rocher de cristal. Et les débris répandus partout, sans pouvoir dire qu'il s'est brisé en tombant! Gomment parvenir à faire admettre à mon mari que quelque cause que ce soit ait déplacé cette masse et l'ait jetée à terre?

— Alors...

— Alors vous ne trouvez rien, vous êtes comme moi, dit la comtesse à bout de voie.

— Pas tout à fait !

— Ah ! auriez-vous une idée ! entrevoyezvous?...

— Pour vous voir délivrée de l'inquiétude oii vous plonge la présence de tous ces objets renfer-

mes dans le coffret de cristal, consentiriez-vous à en faire le sacrifice?

— Oui.

— Eh bien, alors... Cependant s'il contient, comme je le suppose, se reprit le lieutenant de marine, des choses de prix, de grande valeur...

— Certainement, il en contient! Des colliers de diamants, des parures de perles... Mais qu'importe I qu'importe 1 au prix de leur perte, je consentirais..-

— Consentiriez-vous à ce qu'il fût perdu pour vous avec toutes ces richesses?

— Sans doute!... Pourtant, dites-moi par quel moyen?...

— Il vous aura été volé.

— Volé?

— Oui.

— Mais qui donc me l'aura-pris?

— Des voleurs. On vole assez à Versailles depuis quelque temps, pour que l'événement ne dépasse pas toute croyance.

— Non. Mais ce n'est là qu'un moyen fictif : en réalité, qui l'auia emporté ?

— Moi?

— Vous? Mais...

— Je quitte Versailles demain, après l'audience du ministre. Cette nuit, vous laisserez vos croi-

sées ouvertes, celles qui donnent sur la rue de la Chancellerie, toujours déserte; la saison est assez avancée pour que cette particularité ne soit pas plus tard expliquée naturellement. A l'aide d'une échelle, moi et quelques amis sur la discrétion et la résolution desquels j'ai le droit de compter, nous nous introduirons dans votre chambre, tandis que d'autres veilleront jau pied de l'échelle, et nous enlèverons, en dix minutes, ce redoutable embarras, dont vous n'entendrez plus parler.

La comtesse réfléchissait beaucoup, et ce n'était pas peut-être le danger d'être mêlée à cette expédition nocturne qui la rendait si soucieuse et si lente à se décider.

Le lieutenant de frégate, s'étant aperçu de cette hésitation :

— Si ce sont vos parures de prix que vous craignez de perdre dans ce coup de main, dit-il, oh ! rassurez-vous , vous ne les perdrez pas. Elles vous seront rendues plus tard, à mon retour. Je ne vous ai pas dit ce qui suivrait l'enlèvement du coffret, si rien ne met obstacle à notre expédition. Je l'emporterai avec moi à Brest, je l'embarquerai sur ma corvette, et, quand la Diane sera en plein Océan, je le ferai ouvrir à coups de ciseau ou de marteau. Je prends alors mes lettres

que je brûle ou que je noie; je retire ensuite vos

bijoux, et...

— Qui vous parle de mes bijoux ? En vérité, je croyais, mon ami, que vous me supposiez assez délicate, assez désintéressée pour les placer infiniment au-dessous du prix inestimable que j'attache à votre correspondance.

— Mais alors?...

— Voilà ce qui me rend si pensive en- ce moment : c'est tout le contraire de ce que vous avez imaginé, mon ami; c'est dépenser qu'un jour, hélas ! ces cinq ou six cent mille francs de diamants peuvent bêtement me revenir et que je ne reverrai plus les lignes charmantes, délicieuses, divines, où vous avez si tendrement exprimé, jour par jour, votre amour pour moi.

L'amant de M""^ de Villegrain demeura confondu en recevant cette explication si vraie et si •simple, si flatteuse à la fois pour sa passion et pour son amour-propre.

— Voulez-vous m'ôter tout chagrin de l'esprit, •et toute inquiétude du cœur? reprit-elle. Ne faites qu'un seul sacrifice de tout ce que renferme le coffret. Écoutez-moi : quand vous serez en pleine mer, ainsi que vous venez de le dire, au lieu de le briser, précipitez-le dans l'Océan. Ah! ce sera une grande belle tombe pour de si doux souve-

nirs! Ils vivront toujours dans cette enveloppe solide que le temps ne pourra jamais détruire ni entamer. Me le promettez-vous, mon ami?

— Noyer tant de précieuses choses I

— Je le veux 1 je le veux !

— Cependant...

— Non! je ne consens à entrer dans votre idée que si vous acceptez la mienne.

— Puisqu'il en est ainsi...

— Vous me promettez donc?

— Je vous promets...

— Ce n'est pas assez : jurez-moi, sur votre épée et sur votre honneur, de précipiter dans l'Océan mon coffret de cristal avec tout ce qu'il renferme et sans avoir fait auparavantla moindre tentative pour l'ouvrir. Jurez-le moi.

— Je vous le jure, madame, sur mon épée et sur mon honneur.

Un homme moins, naïf qu'un marin aurait eu l'attention singulièrement éveillée par la précision bien détaillée, bien rigoureuse apportée par M™* de Yillegrain à la formule du serment exigé. La comtesse savait à qui elle parlait.

Après tout, c'est nous seul qui allons peut-être trop loin^en soupçonnant, derrière ses paroles, des idées qu'elle n'avait pas.

Elle était jeune, elle était femme, elle aimait;

pourquoi n'eût-elle pas été romanesque? Et puis J. J. Rousseau avait publié la Nouvelle Héloïse il n'y avait pas bien longtemps; son influence durait encore. Son héros Saint-Preux, aussi, allait aux Indes ; Saint-Preux jetait aussi je nesais plus quoi à la mer. La vraisemblance était donc eu faveur de la sincérité de la comtesse. Cependant... Quoi qu'il en soit, le serment avait été prêté, il n'y avait plus à y revenir. Le coffret serait lancé, lettres et bijoux, dans les profondeurs de l'océan Atlantique ou Indien.

Quelques heures après cette entrevue, dont nous n'avons indiqué que les détails essentiels à l'histoire du coffret, laissant dans l'ombre les cris d'adieu, les mouchoirs baignés de larmes, les promesses de ne pas permettre aune minute, à une seconde, de s'écouler sans penser ardemment l'un à l'autre, les serments les plus terribles d'une fidélité mise à l'épreuve de toutes les séductions, la nuit était venue ; le lieutenant de frégate et ses amis se rendirent deux à deux, à ras des murs, avec une échelle, dans la rue de la Chancellerie, aussi silencieuse aujourd'hui que sous Louis XV; une rue où il est toujours minuit, même à midi. Il est vrai qu'au moment de l'escalade il n'était guère loin de minuit, ce qui représentait deux ou trois minuits pour la rue de la Chancellerie.

LA CLEI' DK CRISTAL -J17

M. le comte dormait dans ses appartements, ou du moins tout porte à croire qu'il dormait; M™* de Villegrain ne dormait pas dans le sien, dont les six croisées entre-bâillées pouvaient s'ouvrir au moindre effort de la main. Nos jeunes marins, heureux de l'aventure, comme s'il se fût agi d'aller rosser les Anglais, ce qui leur arrivait souvent, mais jamais assez selon nous, placèrent l'échelle en parfait aplomb sous les fenêtres et grimpèrent comme à l'abordage, leur chef en tête.

En un clin d'oeil, ils furent dans les appartements de la comtesse. Elle avait croisé les rideaux de son lit, et elle regardait par l'ouverture, à la lueur d'une bougie, se consommer le vol nocturne pratiqué chez elle, avec le sang-froid qu'elle eût apporté à une action complètement étrangère à sa maison. Nos marins savaient leur métier. Avec les cordes minces et fortes dont ils s'étaient munis, ils lièrent le coffret, puis le soulevèrent et le posèrent sur l'appui de la croisée.

Il ne s'agissait plus que de le faire couler le long de l'échelle, de le poser à terre et de l'emporter ensuite jusqu'au bout de la rue. Au coin de la rue de la Chancellerie, qui n'avait pas sourcillé pendant toute l'opération, une chaise de

poste recevrait le précieux fardeau et son gardien M. de Rétigny; puis fouette cocher !

Les complices du lieutenant de marine quittèrent les premiers l'appartement et se placèrent l'un sous l'autre à chaque échelon pour accompagner le coffret de cristal, tandis que le lieutenant lui-même restait chargé de le pousser doucement sur leurs bras, tendus pour le recevoir. C'était le moment suprême.

De l'intérieur, on frappe à la porte de la chambre de la comtesse, qui écarte, effrayée, les rideaux de son lit.

— Qui est là? demande- t-elle après avoir laissé frapper plusieurs fois sans répondre.

— Moil

•^ Grand Dieu I mon mari ! dit-elle à demi-voix au jeune lieutenant, pétrifié à sa place.

— Qui, vous ?

— Votre charmant, ma charmante.

— Son charmant, murmura le lieutenant ; le misérable ! Il y a donc des maris qui osent s'appeler charmant !

— Vous ne reconnaissez donc pas ma voix, mon cœur?

— Ah ? oui ! Mais je dors,, dit la comtesse.

— Que faire? balbutia l'amant à cette voix qui renait empoisonner la dernière minute d'amour

qu'il avait encore espéré goûter auprès de la comtesse.

— ChutI lui fit la comtesse, il peut entendre, il a son cornet. Poussez vite le coffret au dehors, et allez-vous-en par cette échelle, ou nous sommes perdus.

— Si je l'attachais sur le coffret, et si je l'emportais avec moi ?

— Pour le jeter dans l'Océan?

— Mais sans doute !

— Ouvrez donc ! cria le comte, ouvrez donc!

— Mais vous êtes bien impatient...

— Oh ! très impatient!...

— Permettez du moins que je m'habille... Allez-vous-en donc, mon ami, jevous en conjure ! disait tout bas la comtesse à M. de Rétigny; allez-vous-en, je vous en supplie ! je suis forcée de lui ouvrir, il vous verrait... Partez! partez !

— Non, je ne veux pas !

— Hélène ! Hélène ! criait le comte de sa voix la plus impérieuse, ouvrez, ou bien je brise cette porte.

— Vous l'entendez ! — Me voilà, me voilà, mon ami!

— Tout de suite!

La comtesse sauta h bas du lit.

M. de Rétigny courut comme pour l'empêche

d'aller ouvrir; dans ce mouvement, le coffret qu'il ne retenait plus, fut enlevé par ses amis . La comtesse avait soufflé la bougie.

C'est dans l'obscurité qu'elle alla ouvrir à son mari.

— Allons ! dit le beau lieutenant, les mains, les dents, le cœur serrés, il faut partir.

11 passa par-dessus la croisée et posa les pieds sur les premiers échelons; puis il ferma derrière lui les deux côtés de la fenêtre. Mais, pour cela, il ne s'en alla pas encore. Appliquaa t son oreille à l'ouverture formée par les deux bords de la croisée, il entendit s'échanger ces paroles entre le comte et sa femme.

— J'ai une grande nouvelle à vous apprendre. Ah:

— Je vous croyais couché depuis longtemps, cher comte.

— Je reviens à l'instant du château. Ah ! si vous saviez !

— Voyons, quelle est cette grande nouvelle?

— Le roi, en récompense d'un grand service que je lui ai rendu, m'a nommé grand-croix de Saint-Louis.

— Grand-croix !

— Grand-croix; oui comme les ducs! comme

les pri nces 1 Jugez de ma joie ! j'ai tenu à vous la faire partager.

Le lieutenant se calma un peu, mais il ne fut pas moins étonné que le comte de cette distinction inouïe.

— Grand-croix ! répéta pour la vingtième fois le comte; mais dites-moi chère Hélène, quel grand service je puis avoir rendu au roi ? Moi, je l'ignore. Le soupçonnez-vous ? le devinez-vous?

— Non ! dit bravement la comtesse.

— Nous y penserons demain, dit le comte en entraînant sa femme dans la galerie qui menait à ses appartements.

— En effet, dit le lieutenant de frégate en descendant l'échelle et en allant rejoindre ses amis impatientés, pourquoi le roi l'a-t-il fait grand-croix de Saint-Louis! Une peut y en avoir que huit en France...

Maintenant, les événements vont nous transporter bien loin de la France, en Asie, sur la plage de Madras. Les Anglais occupaient alors cette grande cité, chef-lieu de leur commerce dans l'Inde, et les Français, qui ne possédaient que Pondichéry, voulaient s'emparer de Madras.

Le fameux Lally, roué plus tard en place de

Gfève, conçut cette expédition plus que téméraire et la dirigea.

Au nombre des bâtiments de guerre chargés de surveiller la plage de Madras, en attendant l'arrivée de la flotte du comte d'Aché, étaient le Météore, où se trouvait M. de Ponteuil, et la corvette la Diane, commandée par M. de Rétigny.

La fortune avait donc protégé M. de Fonteuil, puisque nous le voyons parvenu au comble de ses désirs : officier dans l'Inde et mêlé aux incidents d'une guerre d'extermination avec les Anglais. La peur de ses amis, après un duel dont les suites avaient été moins graves qu'ils ne le supposaient, leur en avait fait exagérer les conséquences. Fonteuil n'avait pas été poursuivi. Arrivé à Brest, il s'était embarqué sans obstacle sur le Météore, et c'est là qu'il écrivit à M""* de Villegrain, au moment de mettre sous voile, le billet suivant, qui parvint à la comtesse juste le lendemain du départ de M. de Rétigny. Ce billet disait :

« Madame la comtesse,

» Je n'ai aucun moyen de vous adresser directement votre clef. Dans la confusion de ma fuite, je n'ai pas eu la pensée de vous la renvoyer avant de quitter Versailles. Maintenant, il est trop tard, et c'est impossible. Mais, au bas de ce billet, j'ai

dessiné avec autant de fidélité que je l'ai pu la forme de cette clef. Je pense, madame, qu'à l'aide de mon dessin, il n'est pas d'ouvrier un peu habile qui ne parvienne à en forger une en tout semblable à la vôtre. C'est la seule réparation qui me soit permise envers vous.

» Vous promettre, madame la comtesse, que je vous rapporterai un jour votre clef, ce serait me donner à moi-même l'espoir que je reviendrai des Indes un jour, et je ne veux pas avoir cet espoir.

» Si quelqu'un jamais la retrouve, ce sera dans mon sang, près de mon cœur, et l'on ne saura pas plus à qui elle appartient que vous n'aurez su vous-même ce qu'il y avait dans ce cœur qui ne battra plus. » o

— C'est bien singulier, dit la comtesse après la lecture du billet : quand j'ai encore le coffret, la clef est partie ; quand la clef revient, le coffret s'en va. Il y a de la féerie dans tous ces événements. Et ce jeune homme qui m'aime, — je n'en puis plus douter I — qui m'aime tant et que je déteste... Est-ce que je le déteste?... Pourquoi le détesterais-je? Maintenant, le mal qu'il m'a fait n'existe plus : le coffret vogue ou ne tardera pas à voguer sur l'Océan ; dans quelques jours, il sera au fin fond de la mer, et ces lettres ne m'épou-

vanteront plus. Mon Dieu ! acheva la comtesse en brûlant le billet, quelle charmante écriture il a!

On commit une faute qui nous coûta cher, en commençant le siège de Madras avant que nos flottes fussent entièrement ralliées. Voici, du reste, comment les choses sont racontées par le meilleur historien de nos gloires et de nos défaites dans l'Inde. Voltaire a écrit ceci :

« Malgré l'éloignement de la flotte française, le général Lally reprit son projet favori d'assiéger Madras.

» Madras, comme on sait, est partagé en deux parties fort diff'érentes l'une de l'autre : la première, où est le fort Saint-Georges, était très bien fortifiée; la seconde, beaucoup plus grande, est peuplée de négociants de toutes les nations. On l'appelle la Ville noire. Cette grande ville, très riche, fut surprise et pillée par les Français.

» On imagine assez toutes les barbaries où s'emportèrent alors les soldats. Les officiers les continrent autant qu'ils le purent; mais ce qui les arrêta le plus, c'est qu'à peine ils furent entrés dans la ville basse, qu'il fallut s'y défendre. On se battit de rue en rue; maisons, jardins, temples chrétiens, indiens et maures, furent le théâtre d'autant de batailles. Le comte d'Estaing

accourut le premier contre une troupe anglaise qui marchait dans la grande rue. Son bataillon de Lorraine n'était pas encore rassemblé ; il combattait presque seul et fut fait prisonnier.

» L'espérance de prendre bientôt le fort Saint- Georges, ainsi que l'avait pris Labourdonnaye, anima tous les officiers française Mais ils furent repoussés vigoureusement. Leur général, le comte Lally, n'eut d'autres ressources que de tenter un assaut. Malheureusement, dans le temps mémo qu'on se préparait à une action si audacieuse, il parut dans le port de Madras six vaisseaux de guerre détachés de la flotte anglaise, qui était alors vers Bombay. »

Mais avant que cette fatale diversion vînt troubler les opérations di^ siège, les Français vainqueurs de la Ville noire célébrèrent leur conquête dans une grande réunion. Là, après avoir rendu une justice éclatante à la bravoure du comte d'Estaing, à un Grillon, arrière-petit-fils de ce Grillon surnommé le Brave par Henri IV, à un Montmorency, à un Conflans, à un La Fare, qui, tous avaient voulu se mesurer avec nos éternels ennemis les Anglais, il n'y eut qu'une voix pour louer Roland de Fonteuil. Entre la Ville noire et le fort Saint-Georges, on l'avait vu se défendre contre quatre dragons anglais, les tuer tous les

quatre, et quoique blessé à la main et au visage, chercher à arracher le comte d'Eslaing au bataillon qui venait de le faire prisonnier,

A cette réunion, le lie utenant de frégate Rétigny, devenu capitaine de corvette, alla, la main amicalement tendue, vers Roland de Fonteuil, et lui dit :

— Monsieur, j'ai plus de droits que personne à vous féliciter de votre bravoure ; non seulement je l'ai vue deux fois à l'œuvre, mais je suis chargé par notre général de vous annoncer quMl vous destine à aller, ?ous peu de jours, en France, avec une mission particulière auprès de Sa Majesté. Cette précieuse marque de confiance est la juste récompense bien due à votre dévouement, dont nous avons tous été témoins à l'assaut du fort Saint-Georges.

Roland de Fonteuil remercia avec effusion et modestie ; et, comme il arrive toujours en pareil cas, les deux adversaires étaient déjà plus liés au bout d'une heure que s'ils se fussent connus depuis dix ans.

Une fois l'intimité établie, les deux officiers de marine en vinrent peu à peu à parler presque gaiement, et avec la légèreté de leur âge et de leur époque, qui eut toujours vingt ans, des mêmes objets dont ils avaient si résolument pris

LA CLEF DE CKISTAL 2ïi7

le côté sérieux à Versailles. De cascade en cascade de conversation, M. de Rétigny dit à Roland de Fonteuil ;

— Et vous avez bravement em porté la clef dans votre poche?

— Oui, et c'est de quoi je me suis blâmé plus d'une fois, quoique ma mémoire, je vous le jure, ait seule été coupable.

— Vous auriez eu une occasion superbe d'amoindrir encorecette faute involontaire, quand vous auriez été dans trois mois de retour à Versailles, si le coffret...

— Oui, si le coffret n'avait été ouvert pendant mon absence, acheva Roland de Fonteuil.

— Oh! ce n'est pas précisément là ce que j'ai voulu dire; je veux dire qu'on vous eût été bien reconnaissant de la restitution de cette clef, si on l'eût encore, possédé ce coffret.

— Ah ! il n'existe donc plus?

— En France, à Versailles, non. J'avais promis de le jeter à la mer, et...

— Alors celte clef, dit de Fonteuil en prenant la clef qu'il avait toujours sur lui pour n'en être séparé que par la mort, celle clef ira retrouver le coffret : je la jetterai ce soir à la mer en regagnant mon vaisspsu.

T£tS LA CLEF DE CRISTAL

— Ne faites pas celai s'écria M. de Rétigny; ce coffret...

— Eh bien?

— Je n'ai pas eu le courage de le lancer dans l'Océan. Je ne m'en suis jamais séparé. Noyer les trésors de pierreries qu'il renferme, c'eût été de la barbarie, de l'extravagance, de la folie; et puis... Vous retournerez en France, vous remettrez tous ces riches écrins à celle qui les regrette beaucoup plus peut-être que certains témoignages d'amour... Du reste, comme ce sont là mes trésors à moi, je commencerai par les retirer...

Fonteuil sortit une seconde fois la clef de sa poche, et l'offrit à M. de Rétigny, qui l'écarta avec beaucoup de noblesse.

— J'aurai l'honneur, dit-il à Roland de Fonteuil, de vous recevoir demain à bord de ma corvette la Diane; pendant votre visite, nous ouvrirons le coffret, et nous procéderons ensemble à la séparation et au partage. Je prendrai mes lettres, et vous laisserai les perles et les diamants. En lui remettant ces magnifiques parures, vous lui direz que je me suis fait la part la plus large; vous lui direz que si je n'ai pas rempli ma promesse de jeter tout cela à la mer,c'estque... Maispardon!,.. je vais un peu trop loin... Je ne suis pas seul à l'aimer... Il est même cruel à moi de vous char

LA CLEF DE CRISTAL !i!29

ger d'une mission... Mais à quel autre? Demain une balle anglaise peut me tuer... demain...

— Demain, interrompit Roland de Fonteuil, je serai h bord de votre corvette, et, puisque vous le voulez, nous ouvrirons ensemble le coffret.

Pourquoi une épaisse amertume avait-elle trempé toutes les paroles de M. de Rétigny dans l'entretien sur M"* de Villegrain? Que savait-il? que prévoyait-il? Certains amants sont-ils comme certains oiseaux : pressentent-ils l'orage à deux rrtille lieues de distance? — Qui saiti

Le lendemain, dans la matinée, Fonteuil ainsi qu'il l'avait promis la veille à M. de Rétigny, se disposait à se rendre à bord de la Diane, quand la sentinelle lui apprit que la Diane avait levé l'ancre avant le jour et quitté la rade. Fonteuil sut en effet, quand il fut descendu à terre, que le général en chef, M. de Lally, effrayé de la vue d'une flotte anglaise qui portait des secours importants aux assiégés, avait donné l'ordre à la plupart des navires de l'expédition de quitter immédiatement Madras et de se rendre en toute hâte à Pondichéry, qu'il s'agissait de mettre à couvert d'un coup de main des Anglais. D'assiégeants, on devenait assiégés.

Les événements de cette grande guerre appartenant à l'histoire, et ne nous intéressant ici que

par le rôle qu'y jouèrent un instant nos deux principaux personnages, nous les laisserons se mouvoir dans leur cadre, et nous nous attacherons à Roland d'^ Fonteuil, qui se rend à Versailles — on le sait — avec une mission auprès de la cour.

Voici ce qui s'est passé à Versailles après l'enlèvement du coffret. M'"° de Villegrain se plaignit tant et avec de si lamentables cris de ce vol, que M. de Villegrain fut réduit au rôle de consolateur.

— C'est votre faute, lui répétait-elle; si vous n'étiez pas venu chez moi cette nuit-là pour m'emmener dans vos appartements, je serais restée dans les miens, et les voleurs ne s'y seraient pas introduits...

A cela le comte répondait :

— Calmez-vous; je vous donnerai des diamants autant et plus qu'il s'en trouvait dans le coffret. Seulement, je vous ferai observer, charmante, que c'est vous, le soir du vol, qui ne voulûtes pas rester dans vos appartements, sous prétexte que la chaleur y était intolérable...

La comtesse couvrait d'ordinaire cette phrase de ses profonds gémissements.

L'arrivée à Versailles du jeune enseigne, qui allait bientôt échanger ce titre honorable mais modeste contre les plus glorieux, fut saluée; avec enthousiasme. Présenté au roi, à la reine, il fut,

comme d'usage, applaudi en plein théâtre. Comme il était d'usage aussi qu'il fût invité à dîner par les hauts fonctionnaires de la marine, il ne manqua pas de l'être par M. de Villegrain dès le troisième jour de son arrivée à Versailles. Il se trouva assis à table à côté de la comtesse.

— Madame, lui dit-il à demi-voix, et à un moment où la précaution est presque inutile, tant il y a de mouvement et de bruit autour du dessert; madame, j'ai à vous donner des nouvelles d'un objet qui vous est sans doute resté cher...

Roland de Fonteuil arrêta la demi-pâleur qui allait s'étendre sur les joues de la comtesse en se hâtant d'ajouter :

— Des nouvelles de votre coffret.

La comtesse devint pourpre, de pâle qu'elle était; un faible intérêt venait d'être remplacé par la plus ardente des contrariétés.

— Ah ! M. de Uétigny...

— N'a pas eu le courage de le jeter à la mer.

— Il m'avait pourtant promis, juré, juré sur son épée, sur son honneur...

— Si son amour était plus fort, plus impérieux...

— Non, monsieur, dit la comtesse, qui brisait et broyait sa colère entre les dents pour que les éclats ne se répandissent pas autour d'elle ; non,

monsieur, je n'admets pas cette raison, elle est mauvaise, elle est détestable, elle est flétrissante pour celui qui l'emploie ; et je gage que, si vous m'eussiez juré sur l'honneur de précipiter dans la mer...

— Ne me mettezpas en cause, madame, jevous prie; car je ne sais ce que j'aurais fait moi-même à la place de M. de Rétigny, si c'est par excès d'amour pour vous qu'il s'est conduit de cette manière.

— Vous le défendez, vous !

— Oui, parce que je crois... parce qu'il me semble...

— Achevez, dit M™" de Villegrain en tendant son verre à M. de Fonteuil, pour que celuici, en versant à boire, pût parler de plus près et par conséquent plus bas.

— Parce qu'il me semble, répéta alors de Fonteuil, que vous l'aimez encore.

En portant le verre à ses lèvres, la comtesse y laissa tomber ces paroles :

— Je ne l'aime plus.

Ce premier entretien avec la comtesse ne fut pas immédiatement suivi d'un autre plus intime, comme on serait en droit de l'attendre de la marche ascensionnelle de la passion de Fonteuil, venant prendre la place de celle de M. de Rétigny. Il

y eut une bonne raison pour cela. Quelquesjours après le dîner officiel auquel nous venons d'assister, M. de Villegrain emmena brusquement sa femme à son château. Elle disparut. Quelques-uns tremblèrent ; ils craignirent pour elle le sort des deux premières femmes du comte. Avait-il découvert l'intrigue avec M. de Rétigny? — ce qui n'avait jamais été plus probable, car c'est ordinairement lorsque ces sortes de liaisons se rompent ou sont tout à fait rompues, que les maris enfin s'en aperçoivent ; — avait-il soupçonné l'amour de M. de Fonteuil et compris que sa femme y répondrait ou y avait même déjà répondu?

Pendant un mois, les propos furent fort animés à la cour. Par moments, on assurait que la comtesse avait déjà été enterrée dans son parc par les mains pieuses de son excellent époux, qui l'aurait étranglée.

Laissons mûrir ces événements et retournons une dernière fois dans l'Inde. M. de Rétigny n'arriva devant Pondichéry que pour voir la ville tomber au pouvoir des Anglais et être fait prisonnier lui-même, ainsi que M. de Lally. La Diane fut capturée.

<( Accablé de chagrins, dit Voltaire, et de maladies, Lally demanda vainement qu'on différâtson

transport en Angleterre ; il ne put obtenir celle grâce. On le nniena de force à bord d'un vaisseau marchand, dont le capitaine le traita inhumainement pendant toute la traversée. Bientôt les officiers, le conseil de Pondichéry et les principaux employés furent obligés de le suivre. »

Au nombre de ces officiers était M. deRétigny, qui fut enfermé avec le général Lally, en arrivant en Angleterre, dans une affreuse prison de Porlsmoulh. Il est juste d'ajouter qu'ils n'y restèrent pas longtemps. Ils furent relâchés sur parole, et obtinrent de l'amirauté d'Angleterre de repasser en France. M. de Lally eut la permission d'emporter les objets nécessaires à sa défense, car il était accusé d'avoir vendu Pondichéry aux Anglais.

A l'occasion de ce procès, M. de Villegrain fut obligé de quitter son château pour revenir à Versailles. Au grand contentement de toute la jeune noblesse, il ramena saine et sauve sa femme sur le sort de laquelle il avait couru tant de sinistres bruits.

— C'est remis à plus tard, disait-on.

— Il attend le jour de sa fête ! disaient d'autres.

Sa haute position au ministère de la marine lui imposa en grande partie le débrouillement de

cet horrible procès de M. de Lally. Il voyait souvent ce malheureux général, fou mais non coupable, fou h coup sûr puisqu'il était Irlandais, et qu'il n'a jamais existé un Irlandais qui ne fût un peu fou. Il voyait pareillement M. de Rétigny, qui, pour le monde, avait été forcé de reprendre ses assiduités auprès de la comtesse. Les deux officiers de marine, les deux rivaux, se voyaient chez elle, se promenaient chaque jour avec elje au parc ou se rencontraient fréquemment à sa table. Ils s'observaient avec un sentiment de défiance hostile que ne contribuait pas peu à augmenter M""^ de Yillegrain , en évitant de rompre la glace avec M. de Rétigny, dont elle sentait bien être encore passionnément aimée. Elle aigrissait à plaisir sa jalousie par les attentions qu'elle avait pour M. de Fonteuil, qu'aufond elle préférait, mais qu'elle rendait malheureux autant que son rival en ne congédiant pas celui-ci ouvertement.

M. de Yillegrain, comme tous les maris, marchait avec tranquillité sous ces nuages qui seformaient autour de lui; il ne voyait rien, il ne soupçonnait encore rien; mais toutefois c'était lui qui était destiné à soutirer l'électricité qui s'amassait dans les flancs de ces orages balancés sur sa tôle.

Un jour, au sortir du conseil, il accourut tout joyeux vers sa femme, et, en lui prenant les mains et enles lui baisant, il lui dit :

— J'ai passé deux heures avec M. de Lally, l'ex-gouverneur des Indes.

— Ah!...A-t-on quelque espoir qu'il sera acquitté ?

— II s'agit bien de cela !

. — Et de quoi s'agirait-il ?

— De vous, mes délices !

— Vous avez l'humeur gaie aujourd'hui, monsieur le comte.

— Je ne ris pas. Au surplus, je m'explique. Il ne s'est pas précisément agi de vous dans l'entretien que je viens d'avoir avec M. de Lally; mais, dans cet entretien, j'ai recueilli pour vous une joie... une joie bien grande... bien, extraordinaire... bien inattendue... et je vous l'apporte.

— Voyons-la tout de suite, cette joie?

— Non... patientez, mon adorée.

— Alors, je n'y crois pas.

— Vous y croirez plus tard...

— Plus tard, c'est jamais.

— Aujourd'hui même.

— A l'instant !

— Dans deux heures.

— Pourquoi ces deux heures? Sommes-nous

au théâtre, où l'on remet à l'acte suivant ce qui pourrait si facilement être dit au premier?

— Nous ne sommes pas au théâtre; mais j'ai affaire à un public incrédule, sceptique, fantasque, qui ne croit que sur bonnes preuves. Ce public, c'est vous, et mes preuves ne seront ici qu'à six heures. 11 en est quatre, vous n'avez donc que deux heures à languir; et encore I peut-on appeler languir, attendre à table, car c'est bientôt l'heure de votre dîner, auprès d'un mari qui vous idolâtre et...

— M. de Fonteuilet M, de Rétigny ! — annonça le valet.

— La phrase a été singulièrement terminée, pensa M""® de Villegrain en saluant ces deux messieurs, qui venaient, invités de la veille, s'asseoir à la table du secrétaire intime de leur ministre.

Après qu'on eut beaucoup parlé à ce dîner du procès de M. de Lally, que ses ennemis osaient traiter de voleur, lui qui avait laissé dans l'Inde sa fortune, son sang et presque sa raison, la conversation, de voleur en voleur, passa tout naturellement aux vols commis dans Paris, malgré toute la vigilance du lieutenant de police.

— Eh ! mon Dieu ! dit la comtesse, qui avait jugé favorable le moment de lâcher sa vengeance, comme, à la chasse au faucon, on lâche l'oiseau

en l'air pour qu'il tue en descendant; eh! mon Dieu 1 bien souvent on met sur le compte banal du vol des disparitions d'objets qui n'ont pas été pris.

— Que vous avez raison 1 dit M. de Villegrain, dont l'approbation parut au premier abord une déférence habituelle pour les opinions de sa femme, laquelle reprit:

— Un beau jour, l'objet perdu se retrouve, et l'on est alors tout honteux d'avoir soupçonné et accusé au hasard.

— Que vous avez raison ! répéta M. de Villegrain.

— Ainsi, moi, continua la comtesse, j'ai perdu une clef d'un prix inestimable, puisque mes clforts pour la remplacer ont été vains ; j'ai pu croire qu'elle m'avait été volée, arrachée dans la foule, à l'une des cérémonies de la cour. Quelle erreur n'était pas la mienne ! Cette clef, m'a été rapportée fidèlement par une main loyale, digne, pure, irréprochable, que je ne récompenserai jamais assez.

— Pas possible ! s'écria M. de Villegrain. Votre clef!...

— La voici ! dit la comtesse en montrant la clef à son mari, et en la mettant sous les yeux pétrifiés de M. de Réligny.

Le capitaine recevait en plein le châtiment que lui tenait en réserve la comtesse de Villegrain, qui continua ainsi à l'écraser sous son talon :

— Vous savez tous, messieurs, que cette clef ouvrait un coffret auquel j'attachais pareillement un grand prix et que je dirais m'avoir été volé, si je n'étais pas destinée peut-être à le voir reparaître un jour rapporté par les oiseaux du ciel ou par les poissons de l'Océan.

— Et qui sait? vous avez peut-être encore raison, reprit le comte en souriant et en regardant M. de Fonteuil et M. de Rétigny, fort loin l'un et l'autre d'avoir envie de rire en ce moment.

— Cette clef, continua la comtesse en l'élevant toujours à la hauteur du regard de M. de Rétigny, pâle comme si cette clef eût été celle de son tombeau, m'est plus chère maintenant cent fois que ce coffret, dont je ne veux plus entendre parler.

— Vous n'êtes pas sérieuse, dit le comte. Pourquoi mépriseriez-vous tant ce coffret, que vous teniez de moi ?...

La comtesse comprit alors combien elle était allée trop loin.

— Un coffret qui renferme, après tout, vos parures de noces et de bal.

— Cher comte, interrompit-elle, j'ai voulu dire

que je n'attachais aucun prix, non pas au coffret en lui-même, puisque c'est de vous que je le tiens, mais à ce qu'il renfermait. Je ne tendrais pas seulement la main pour reprendre ces parures dont vous parlez.*^ — (Elle fit un'geste imperceptible de dédain du côté de M. de Rétigny.) — Et je me jetterais au feu pour celui qui m'a rendu cette clef et mise, par conséquent, dans la possibilité de rouvrir mon coffret, si jamais il m'était rendu. Vous voyez, cher comte, que vous m'avez mal comprise et mal jugée.

— Puisqu'il en est ainsi, dit le comte, passezmoi cette clef, je vous prie.

— Que voulez-vous en faire ?

— Ce qu'on fait d'une clef.

Le comte se leva.

La comtesse, M. de Rétigny et M. de Fonteuil se levèrent aussi, et se regardèrent avec étonnement ; cet étonnement devint une inquiétude fort agitée lorsque le comte, d'une voix sombre, eut ajouté :

— Il y avait dans ce coffret, je le suppose, des trésors que je ne me figurais pas. Il est vrai qu'il revient des Indes, où se font de grosses fortunes.

Ces mots seuls : Il revient des Indes, suffisaient pour annoncer aux trois personnes qui écou-

LA CLIiF DE CKISTAL 241

taient le comte la terrible surprise qu'il leur réservait.

— Passons dans mon cabinet, ajouta-t-il.

Sur le seuil de son cabinet, M. de Villegrain s'arrêta pour dire :

— Ce matin, en déjeunant à la Bastille avec M. de Lally, qui n'en sortira plus, je crois, que pour aller ;\ l'échaPaud, le général m'a dit : « Parmi les objets qui m'ont été rendus par les Anglais, beaucoup ne m'appartiennent pas, entre autres, une espèce de meuble rare, — vous verrez, — un coffret en cristal. Il a dû appartenir, je présume, à quelque officier tué ou fait prisonnier dans l'Inde, à Madras ou à Pondichéry. Je vous le confie avec prière de le restituer aux parents de celui à qui il appartient, si le hasard vous les fait jamais rencontrer. Cet objet est à l'hôtel oh je suis descendu ; prenez-le et emportez-le chez vous. » J'ai vu ce coffret, continua M. de Villegrain en poussant devant lui la porte de son cabinet ; je n'ai pas besoin d'ajouter que je l'ai reconnu pour être celui de ma femme ; d'ailleurs, jugez vous-même, madame.

Posé sur un marbre, le coffret vint glacer les regards des trois assistants. M. de Villegrain ne doutait plus, après les paroles imprudentes de sa femme, qu'il ne dût y trouver des preuves de ses

relations peu légitimes avec l'un ou l'autre des deux jeunes officiers de marine, peut-être avec tous les deux ; M. de Rétigny ne doutait pas, lui non plus, de la présence de ses lettres au fond de ce coffret, qu'il s'en voulait à la mort de n'avoir pas laissé couler au fond de l'Océan ; de Fonteuil tremblait pour la comtesse à cause de ces mômes lettres ; et la comtesse avait bien d'autres motifs peut-être pour avoir d'autres pensées et d'autres craintes.

Le sourire aux lèvres, le comte examina ensuite la clef comme s'il la voyait pour la première fois, et il se mit à la polir avec un coin de son mouchoir brodé, afin de mieux admirer, eût-on dit, la finesse et la beauté du travail. Dans cet exercice où il se complaisait, il semblait aiguiser la lame d'un poignard oriental et s'assurer d'avance de la certitude du coup qu'il allait porter. Chacun des trois spectateurs de cette scène muette paraissait, en effet, sentir la clef de cristal s'approcher de son cœur, y pénétrer, y fouiller et l'ouvrir.

Le comte ouvrit le coffret.

Sur un lit de perles et de diamants se trouvait une seule lettre, une seule. — Que voulait dire cela ? — Une seule lettre, quand Fonteuil et de Rétigny s'attendaient à en voir des monceaux !

M. de Villegrain ouvrit celte lettre et la lut pour

lui devant les trois visages décomposés qui l'entouraient.

— Messieurs, dit-il ensuite après avoir lu, rentrons au salon, le café refroidit.

Le lendemain, M. de Villegrain envoya sa démission au roi.

Le surlendemain, il quittait Versailles et il cou. rait se renfermer dans son château, oti avaient disparu ses deux premières femmes.

— Vous croyez peut-être que, plus tard, il en sortit seul... Du tout! il en sortit, le mois suivant, ambassadeur... avec sa femme.

Il avait dit autrefois ces belles paroles, que nous avons transcrites : On n'est pas jaloux du roi!

Page 1