Dans le livre quatrième
2. « Le travail, qui est le temps économique de la société, est une quantité donnée, soit 10 heures par jour d’un million d’hommes, ou 10 millions d’heures.... Le capital a sa limite d’accroissement. Cette limite peut, à toute période de l’année, etre atteinte dans l’extension actuelle du temps économique employé. » An Essay on the political Economy of nations London* 1821, p, 48. ^9.
de travailler le temps nécessaire pour payer ses moyens de subsistance, mettons huit heures par jour. Il n’aurait également besoin de moyens de production que pour huit heures de travail; tandis que le capitaliste qui, outre ces huit heures, lui fait exécuter un surtravail de quatre heures, par exemple, a besoin d’une somme d’argent supplémentaire pour fournir le surplus des moyens de production. D après nos données, il devrait déjà employer deux ouvriers, pour pouvoir vivre comme un seul ouvrier, de la plus-value qu’il empoche chaque jour, c’est-à-dire satisfaire sesbesoins de première nécessite. Dans ce cas, le but de sa production serait tout simplement l’entretien de sa vie, et non l’acquisition de richesse ; or celleci est l’objet sous-entendu de la production capitalistè. Pour qu’il vécût seulement deux fois aussi bien qu’un ouvrier ordinaire, et transformât en capital la moitié de la plus-value produite, il lui faudrait augmenter de 8 fois le capital avancé, en même temps que le nombre des ouvriers. Assurément, il peut lui-même, comme son ouvrier, mettre la patte à l’œuvre ; mais alors il n’est plus qu’un être hybride, qu’une chose intermédiaire entre capitaliste et travailleur, un « petit patron. » A un certain degré de développement, il faut que le capitaliste puisse employer à l’appropriation et à la surveillance du travail d’autrui et à la vente des produits de ce travail tout le temps pendant lequel il fonctionne comme capital personnifié *. L’industrie corporative du moyen âge cherchait à empêcher le maître, le chef de corps de métier, de se transformer en capitaliste, en limitant à un maximum très restreint le nombre des ouvriers qu’il avait le droit d’employer. Le possesseur d’argent ou de marchandises ne devient en réalité capitaliste que lorsque la somme minima qu’il avance pour la production dépasse déjà, de beaucoup le maximum du moyen âge. Ici, comme dans les sciences naturelles , se confirme la loi constatée par Hegel dans sa Logique, loi d’après laquelle de simples changements dans la quantité, parvenus à un certain degré, amènent des différences dans la qualité 2 .
Le minimum de la somme de valeur dont un possesseur d’argent ou de marchandise doit pouvoir disposer pour se métamorphoser en capitaliste, varie suivant les divers degrés de développement de la production. Le degré de développement donné ,
1. « Le fermier ne peut pas compter sur son propre travail; et s’il le fait, je maintiens qu’il y perdra. Sa fonction est de tout surveiller. Il faut qu’il ait l’œil sur son batteur en grange, ses faucheurs, ses moissonneurs, etc. Il doit constamment faire le tour de ses clôtures et voir si rien n’est négligé, ce qui aurait lieu certainement s’il se confinait en une place quelconque. » [An Enquiry inio the Connection between the Price of Provisions, and the Size of Farms, etc. by a Farmer. London 1773, p. 12). Cet écrit est très intéressant. On peut y étudier la genèse du « capitalist farmer » ou « merchant farmer » comme il est appelé en toutes lettres et y lire sa glorification vis-à-vis du « petit fermier » qui n’a qu’un souci, celui de sa subsistance. — « La classe des capitalistes est d’abord en partie et finalement tout à fait délivrée de la nécessité du travail manuel. » Textbook of Lectures on the Polit. Economy of Nations, by the. Rev. Richard Jones, Hertford 1852, lecture III.
2. La théorie moléculaire de la chimie moderne, développée pour la première fois scientifiquement par Laurent et Gerhard t, a pour base cette loi»
il varie également dans les différentes industries, suivant leurs conditions techniques particulières. A l’origine même de la production capitaliste, quelques-unes de ces industries exigeaient déjà un minimum de capital qui ne se trouvait pas encore dans les mains de particuliers. C’est ce qui rendit nécessaires les subsides d’État accordés à des chefs d’industrie privée, — comme en France du temps de Colbert, et comme de nos jours cela se pratique encore dans plusieurs principautés de l’Allemagne, — et la formation de sociétés avec monopole légal pour l’exploitation de certaines branches d’industrie et de commerce 1 , autant d’avant-coureurs des sociétés modernes par actions.
Le capital, comme nous l’avons vu, se rend maître du travail, c’est-à-dire parvient à courber sous sa loi la force de travail en mouvement ou le travailleur lui-même. Le capitaliste veille à ce que l’ouvrier exécute son ouvrage soigneusement et avec le degré d’intensité requis.
Le capital s’offre en outre comme rapport coercitif obligeant la classe ouvrière à exécuter plus de travail que ne l’exige le cercle resserré de ses besoins. Gomme producteur et metteur en œuvre de l’activité d’autrui, comme exploiteur de la force de travail et soutireur de travail extra, le système capitaliste dépasse en énergie, en efficacité et en puissance illimitée tous les sytèmes précédents de production fondés directement sur les différents systèmes de travaux forcés.
Le capital s’empare d’abord du travail dans les conditions techniques données par le développement historique. Il ne modifie pas immédiatement le mode de production. La production de plus-value, sous la forme considérée précédemment, par simple prolongation de la journée, s’est donc présentée indépendante de tout changement dans le mode de produire. De nos jours elle n’est pas moins active dans les boulangeries où s’appliquent encore des procédés primitifs, que dans les filatures automatiques. Quand nous examinions la production au simple point de vue de la valeur d’usage, les moyens de production ne jouaient point vis-à-vis de l’ouvrier le rôle de capital, mais celui de simples moyens et matériaux de son activité productive. Dans une tannerie, par exemple, il tanne le cuir et non le capital.
Il en a été autrement dès que nous avons considéré la production au point de vue de la plus-value. Les moyens de production se sont transformés immédiatement en moyens d’absorption du travail d’autrui. Ce n’est plus le travailleur qui les emploie, mais ce sont au contraire eux qui emploient le travailleur. Au lieu d’être consommés par lui comme éléments matériels de son activité productive, ils le consomment lui-même comme ferment indispensable à leur propre vie ; et la vie du capital ne consiste que dans son mouvement comme valeur perpétuellement en voie de
1. « Compagnie monopolia. » Tel est le nom que donne Martin Luther à ce genre d’institutions.
multiplication. Les hauts-fourneaux et les bâtiments de fabrique qui se reposent la nuit et n’absorbent aucun travail vivant;*sont perte pure (a mere loss) pour le capitaliste. Voilà pourquoi les hautsfourneaux et les bâtiments de fabrique constituent «un titre, un droit au travail de nuit» des ouvriers. Inutile pour le moment d’en dire davantage. Montrons seulement par un exemple comment cette interversion des rôles qui caractérise la production capitaliste, comment ce renversement étrange du rapport entre le travail mort et le travail vivant entre la valeur et la force créatrice de valeur, se reflète dans la conscience des seigneurs du capital.
Pendant la révolte des fabricants anglais de 1848-1860, le chef de la filature de lin et de coton de Paisley, une des raisons sociales les plus anciennes et les plus respectables de l’Écosse occidentale, de la société Carlisle et fils, qui existe depuis 1752, et, de génération en génération, est toujours dirigée par la même famille, — ce gentleman possesseur d’une intelligence hors ligne, écrivit dans la « Glasgow Daily Mail » du 25 avril 1849 une lettre 1 intitulée : « Le système des relais, » où se trouve, entre autres, le passage suivant, d’un grotesque naïf : « Considérons les maux qui découlent d’une réduction du temps de travail de 12 heures à 10,... ils portent le plus sérieux préjudice aux prérogatives et à la propriété du fabricant. Si, après avoir travaillé 12 heures (il veut dire : fait travailler ses bras), il ne travaillait plus que 10, alors chaque 12 machines ou broches , par exemple, de son établissement se rapetisseraient à 10 (then every 12 machines or spindles, in his etablishment, shrink to 10), et s’il voulait vendre sa fabrique, on ne les estimerait que 10 en réalité, de sorte que chaque fabrique, dans tout le pays, perdrait un sixième de sa valeur 2 . »
Pour cette forte tête d’Écosse, la valeur des instruments de production se confond entièrement, comme on le voit, avec la propriété qu’ils possèdent, en tant que capital, de se faire valoir ou de s’assimiler chaque jour un quantum déterminé de travail gratuit ; et ce chef de la maison Carlisle et Cie s’illusionne au point de croire que, dans la vente de sa fabrique, il lui est payé non-seulement la valeur de ses machines, mais encore, par-dessus le marché, leur mise en valeur; non-seulement le travail qu’elles recèlent, et qui est nécessaire à la production de machines semblables, mais encore le surtravail qu’elles servent à soutirer chaque jour des braves Écossais de Paisley : et voilà pourquoi, selon lui, une réduction de deux heures delà jour née de travail ferait réduire le prix de vente de ses machines. Une douzaine n’en vaudrait plus qu’une dizaine!