‹ Le capitalChapitre 18 sur 356 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

que le reflet des rapports de valeur de toute sorte de marchandises dans une seule espèce de marchandise. Que l’argent lui-même soit marchandise, cela ne peut donc être une découverte que pour celui qui prend pour point de départ sa forme tout achevée pour en arriver à son analyse ensuite A Le mouvement des échanges dbnne à la marchandise qu’il transforme en argent non pas sa valeur, mais sa forme valeur spécifique. Confondant deux choses aussi disparates, on a été amené à considérer 1 argent et l’or comme des valeurs purement imaginaires 2 . Le fait que l’argent dans certaines de ses fonctions peut être remplacé par de simples signes de lui-même, a fait naître cette autre erreur qu’il n’est qu’un simple signe.

D’un autre côté, il est vrai, cette erreur faisait pressentir que sous l’apparence d’un objet extérieur, la monnaie déguise en réalité un rapport social. Dans ce sens toute marchandise serait un signe, parce qu’elle n’est valeur que comme enveloppe matérielle du travail humain dépensé dans sa production 3 .

1. « L’argent et l’or eux-mêmes, auxquels nous pouvons donner le nom général de lingots, sont des marchandises dont la valeur hausse et baisse. Le lingot a une plus grande valeur là où, avec un moindre poids, on achète une plus grande quantité de marchandises du pays. » (A. Discourse of thegeneral notions of Money , Trade and Exchange, as they stand in relations to cach other. By a Merchant. London, 1695, p. 7.) « L’argent et l’or, monnayés ou non, quoiqu’ils servent de mesure à toutes les choses, sont des marchandises tout aussi bien que le vin, l’huile, le tabac, le drap et les étoffes. » (As Discourse concerning Trade, and that in particular of the East Indies, etc. London, 1689, p. 2). « L’or et l’argent ne doivent pas être exclus du nombre des marchandises. » (The East India Trade a most Profitable Trade. London, 1677, p. 4.)

2. « L’or et l’argent ont leu^valeur comme métaux avant qu’ils deviennent monnaie. » (Galiani, 1. c.) Locke dit : « L’argent a reçu du consentement universel des hommes une valeur imaginaire, à cause de ses qualités qui le rendaient propre à remplir le rôle de monnaie. » Law, au contraire : « Comment diverses nations pourraient-elles donner une valeur imaginaire à une chose quelconque.... ou comment cette valeur imaginaire aurait-elle pu se maintenir? » Mais il. n’entendait rien luimême à cette question, car ailleurs il s’exprime ainsi : « L’argent s’est échangé d’après la valeur d’usage qu’il possédait, c’est-à-dire d’après sa valeur réelle; par son adoption comme monnaie il a acquis une valeur additionnelle. » (Jean Law : Considérations sur le numéraire et le commerce , Daire. Édition des Économistes financiers du dix-huitième siècle, p.470.)

3. » L’argent en (des denrées) est le signe. » (F. de Forbonnais : Eléments de commerce. Nouv. édit. Leyde, 1766, t. II, p. 143.) « Comme signe il est attiré par les denrées. » (L. c., p. 155.) « L’argent est un signe d’une chose et la représente. » (Montesquieu, Esprit des lois.) « L’argent n’est pas simple signe, car il est lui-même richesse ; il ne représente pas les valeurs, il les équivaut. (Le Trosne, 1. c. p. 910.) Longtemps avant les économistes, les juristes avaient mis en vogue cette idée que l’argent n’est qu’un simple signe et que les métaux précieux n’ont qu’une valeur imaginaire. Valets et sycophantes du pouvoir royal, ils ont pendant tout le moyen âge appuyé le droit des rois à la falsification des monnaies sur les traditions de l’empire romain et sur le concept du rôle de l’argent tel qu’il se trouve dans les Pandectes. « Qu’aucun puisse ni doive faire doute, dit leur habile disciple Philippe de Valois dans un décret de 1346, que à nous et à notre majesté royale n’appartienne seulement....le mestier, le fait, l’état, la provision et toute l’ordonnance des monnaies, de donner tel cours, et pour tel prix comme il nous plaît et bon nous semble. » C’était un dogme du droit romain que l’empereur décrétât la valeur de l’argent. Il était défendu expressément de le traiter comme une marchandise. « Pecunias vero nulli emere fas erit, nam inusu publico constitutas oportet non esse mercem. » On trouve d’excellents commentaires

Mais dès qu’on ne voit plus que de simples signes dans les caractères sociaux que revêtent les choses, ou dans les caractères matériels que revêtent les déterminations sociales du travail sur la base d’un mode particulier de production, on leur prête le sens de fictions conventionnelles, sanctionnées par le soi-disant consentement universel des hommes. C’était là le mode d’explication en vogue au dixhuitième siècle; ne pouvant encore déchiffrer ni l’origine ni le développement des formes énigmatiques des rapports sociaux, on s’en débarrassait en déclarant qu’elles étaient d’invention humaine et non pas tombées du ciel.

Nous avons déjà fait la remarque que la forme équivalent d’une marchandise ne laisse rien savoir sur le montant de sa quantité de valeur. Si l’on sait que l’or est monnaie, c’est-à-dire échangeable avec toutes les marchandises, on ne sait point pour cela combien valent par exemple 10 livres d’or. Comme toute marchandise, l’argent ne peut exprimer sa propre quantité de valeur que relativement, dans d’autres marchandises. Sa valeur propre est déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production, et s’exprime dans le quantum de toute autre marchandise qui a exigé un travail de même durée L Cette fixation de sa quantité de valeur relative a lieu à la source même de sa production dans son premier échange. Dès qu’il entre dans la circulation comme monnaie, sa valeur est donnée. Déjà dans les dernières années du dix-septième siècle, on avait bien constaté que la monnaie est marchandise ; l’analyse n’en était cependant qu’à ses premiers pas. La difficulté ne consiste pas à comprendre que la monnaie est marchandise, mais à savoir comment et pourquoi une marchandise devient monnaie 2 .

là-dessus dans G. F. Pagnini : Saggio sopra il giuslo pregio dellerosc, 1741. « Custodi, parte moderna, t. IL Dans-la seconde partie de son écrit notamment, Pagnini dirige sa polémique contre les juristes.

1. « Si un homme peut livrer à Londres une once d’argent extraite des mines du Pérou, dans le même temps qu’il lui faudrait pour produire un boisseau de grain, alors l’un est le prix naturel de l’autre. Maintenant, si un homme, par l’exploitation de mines plus nouvelles et plus riches, peut se procurer aussi facilement deux onces d’argent qu’auparavant une seule, le grain sera aussi bon marché à 10 shillings le boisseau qu’il était auparavant à 5 shillings, cæteris paribus. » (William Petty : A Treatise on Taxes and Contributions, London, 1667, p. 31.)

2. Maître Roscher, le professeur, nous apprend d’abord : « Que les fausses définitions de l’argent peuvent se diviser en deux groupes principaux : il y a celles d’après lesquelles il est plus et celles d’après lesquelles il est moins qu’une marchandise. » Puis il nous fournit un catalogue des écrits les plus bigarrés sur la nature de l’argent, ce qui ne jette pas la moindre lueur sur l’histoire réelle de la théorie. A la fin arrive la morale : « On De peut nier, dit-il, que la plupart des derniers économistes ont accordé peu d’attention aux particularités qui distinguent l’argent des autres marchandises (il est donc plus ou moins?)... En ce sens la réaction mi-mercantiliste de Ganilh, etc., n’est pas tout à fait sans fondement. » (Wilhem Roscher : Les fondements de l’économie nationale, 3 e édit., 1858, p. 207 et suiv.) Plus — moins — trop peu — en ce sens — pas tout à fait — quelle clarté et quelle précision dans les idées et le langage ! Et c’est un tel fatras d’éclectisme professoral que maître Roscher baptise modestement du nom de » méthode anatomico-physiologique de l’économie politique ! » On lui doit cependant une découverte, à savoir que l’argent est « une marchandise agréable. »

Nous ayons déjà vu que dans l’expression de valeur la plus simple : x marchandise A — y marchandise B, l’objet dans lequel la quantité de valeur d un autre objet est représentée, semble posséder sa forme équivalent, indépendamment de ce rapport, comme une propriété sociale qu’il tire de la nature. Nous avons poursuivi cette fausse apparence jusqu au moment de sa consolidation. Cette consolidation est accomplie dès que la forme équivalent general s est attachée exclusivement à une marchandise particulière ou s’est cristallisée sous forme argent. Une marchandise ne paraît point devenir argent parce que les autres marchandises ex¬

priment en elle réciproquement leurs valeurs ; tout au contraire, ces dernières paraissent exprimer en elle leurs valeurs parce qu’elle est argent. Le mouvement qui a servi d’intermédiaire s’évanouit dans son propre résultat et ne laisse aucune trace. Les marchandises trouvent, sans paraître y avoir contribué. en rien, leur propre valeur représentée et fixée dans le corps d’une marchandise qui existe à côté et en dehors d’elles. Ces simples choses, argent et or, telles qu’elles sortent des entrailles de la terre, figurent aussitôt comme incarnation immédiate de tout travail humain. De là la magie de l’argent.

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