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CHAPITRE III

d’une même chose, l’or, elles se comparent et se mesurent entre elles, et ainsi se développe la nécessité technique de les rapporter à un quantum d’or fixé et déterminé comme unité de mesure. Cette unité- de mesure se développe ensuite elle-même et devient étalon par sa division en parties aliquotes. Avant de devenir monnaie, l’or, l’argent, le cuivre possèdent déjà dans leurs mesures de poids des étalons de ce genre, de telle sorte que la livre, par exemple, sert d’unité de mesure, unité qui se subdivise ensuite en onces, etc., et s’additionne en quintaux et ainsi de suite*. Dans toute circulation métallique, les noms préexistants de l’étalon de poids forment ainsi les noms d’origine de l’étalon monnaie.

Comme mesure des valeurs et comme étalon des prix, l’or remplit deux fonctions entièrement différentes. Il est mesure des valeurs en tant qu’équivalent général, étalon des prix en tant que poids de métal fixe. Comme mesure de valeur il sert à transformer les valeurs des marchandises en prix, en quantités d’or imaginées. Comme étalon des prix il mesure ces quantités d’or données contre un quantum d’or fixe et subdivisé en parties aliquotes. Dans la mesure des valeurs, les marchandises expriment leur valeur propre : l’étalon des prix ne mesure au contraire que des quanta d’or contre un quantum d’or et non la valeur d’un quantum d’or contre le poids d’un autre. Pour l’étalon des prix, il faut qu’un poids d’or déterminé soit fixé comme unité de mesure. Ici comme dans toutes les déterminations de mesure entre grandeurs de même nom, la fixité de l’unité de mesure est chose d’absolue nécessité. L’étalon des prix remplit donc sa fonction d’autant mieux que l’unité de mesure et ses subdivisions sont moins sujettes au changement. De l’autre côté, l’or ne peut servir de mesure de valeur, que parce qu’il est lui-même un produit du travail, c’est-à-dire une valeur variable.

Il est d’abord évident qu’un changement dans la valeur de l’or n’altère en rien sa fonction comme étalon des prix-- Quels que soient les changements de la valeur de l’or, différentes quantités d’or restent toujours dans le même rapport les unes avec les autres. Que cette valeur tombe de 100 %, 12 onces d’or vaudrontraprès comme avant 12 fois plus qu’une once, et dans les prix il ne s’agit que du rapport de diverses quantités d’or entre elles. D’un autre côté, attendu qu’une once d’or ne change pas le moins du monde de poids par suite de la hausse ou de la baisse de sa valeur, le poids de ses parties aliquotes ne change pas davantage ; il en résulte que l’or comme étalon fixe des prix, rend toujours le même service de quelque façon que sa valeur change.

Le changement de valeur de l’or ne met pas non plus obstacle à sa fonction comme mesure de va-

1. Ce fait étrange que l’unité de mesure de lamonnaie anglaise, l’once d’or, n’est pas subdivisée en parties aliquotes, s’explique de la manière suivante : « A l’origine notre monnaie était adaptée exclusivement à l’argent, et c’est pour cela qu’une once d’argent peut toujours être divisée dans un nombre de pièces aliquotes ; mais l’or n’ayant été introduit qu’à une période postérieure dans un système de monnayage exclusivement adapté à l’argent, une once d'or ne saurait pas être monnayée en un nombre de pièces aliquotes » (Maclaren : History of the Currency, etc., p. 16. London, 1858.)

leur. Ce changement atteint toutes les marchandises à la fois et laisse par conséquent, cæteris paribus , leurs quantités relatives de valeur réciproquement dans le même état 1 .

Dans l’estimation en or des marchandises, on suppose seulement que la production d’un quantum déterminé d’or coûte, à une époque donnée, un quantum donné de travail. Quant çtux fluctuations des prix des marchandises, elles sont réglées par les lois de la valeur rela tive simple développées plus haut.

Une hausse générale des prix des marchandises exprime une hausse de leurs valeurs, si la valeur de l’argent reste constante, et une baisse de la valeur de l’argent si les valeurs des marchandises ne varient pas. Inversement, une baisse générale des prix des marchandises exprime une baisse de leurs valeurs si la valeur de l’argent reste constante et une hausse de la valeur de l’argent si les valeurs des marchandises restent les mêmes. Il ne s’ensuit pas le moins du monde qu’une hausse de la valeur de l’argent entraîne une baisse proportionnelle des prix des marchandises et une baisse de la valeur de l’argent une hausse proportionnelle des prix des marchandises. Cela n’a lieu que pour des marchandises de valeur immuable. De telles marchandises, par exemple, dont la valeur monte et baisse en même temps et dans la même mesure que la valeur de l’argent, conservent les mêmes prix. Si la hausse ou la baisse de leur valeur s’opère plus lentement ou plus rapidement que celles de la valeur de l’argent, le degré de hausse ou de baisse de leur prix dépend de la différence entre la fluctuation de leur propre valeur et celle de l’argent, etc., etc.

Revenons à l’examen de la forme prix.

On a vu que l'étalon en usage pour les poids des métaux sert aussi avec son nom et ses subdivisions comme étalon des prix. Certaines circonstances historiques amènent pourtant des modifications ; ce sont notamment : 1 0 l’introduction d’argent étranger chez des peuples moins développés, comme lorsque, par exemple, des monnaies d’or et d’argent circulaient dans l’ancienne Rome comme marchandises étrangères. Les noms de cette monnaie étrangère diffèrent des noms de poids indigènes ; 2° le développement de la richesse qui remplace dans sa fonction de mesure des valeurs le métal le moins précieux par celui qui l’est davantage, le cuivre par l’argent et ce dernier par l’or, bien que cette succession contredise la chronologie poétique. Le mot livre était, par exemple, le nom de monnaie employé pour une véritable livre d’argent. Dès que l’or remplace l'argent comme mesure de valeur, le même nom s’attache peut-être à ^ de livre d’or suivant la valeur proportionnelle de l’or et de 1 argent. Livre comme nom de monnaie et livre comme nom ordinaire de'poids d’or, sont maintenant distincts 2 ; 3° la falsification de l’argent par

1. « L’argent peut continuellement changer de valeur et neanmoins servir de mesure de valeur aussi bien que s’il restait parfaitement stationnaire. » (Bailey : Money and its vicissitudes. London, 1837, p. 11.)

2. « Les monnaies qui sont aujourd’hui idéales, sont les plus anciennes de toute nation, et toutes étaient à une certaine période réelles (cette dernière assertion n’est pas juste dans une

les rois et roitelets prolongée pendant des siècles, falsification qui du poids primitif des monnaies d’argent n’a en fait conservé que le nom 1 .

La séparation entre le nom monétaire et le nom ordinaire des poids de métal est devenue une habitude populaire par suite de ces évolutions historiques. L’étalon de la monnaie étant d’un côté purement conventionnel et de l'autre ayant besoin de validité sociale, c’est la loi qui le règle en dernier lieu. Une partie de poids déterminée du métal précieux, une once d’or, par exemple, est divisée officiellement en parties aliquotes qui reçoivent des noms de baptême légaux tels que livre, écu, etc. Une partie aliquote de ce genre employée alors comme unité de mesure proprement dite, est à son tour subdivisée en d’autres parties ayant chacune leur nom légal, Shilling, Penny, etc. 2 Après comme avant ce sont des poids déterminés de métal qui restent étalons de la monnaie métallique. Il n’y a de changé que la subdivision et la nomenclature.

Les prix ou les quanta d’or, en lesquels sont transformées idéalement les marchandises, sont maintenant exprimés par les noms monétaires de l’étalon d’or. Ainsi, au lieu de dire, le quart de froment est égal à une once d’or, on dirait en Angleterre: il est égal à 3 liv. 17 sch. 10 1/2 d. Les marchandises se disent dans leurs noms d’argent ce qu’elles valent, et la monnaie sert comme monnaie de compte toutes les fois qu’ils’agit de fixer une chose comme valeur, et par conséquent sous forme monnaie 3 .

Le nom d’une chose est complètement étranger à sa nature. Je ne sais rien d’un homme quand je sais qu’il s’appelle Jacques. De même, dans les noms d’argent: livre, thaler, franc, ducat, etc., disparaît toute trace du rapport de valeur. L’embarras et la confusion causés par le sens que l’on croit caché sous ces signes cabalistiques sont d’autant plus grands que les noms monétaires expriment en même temps la valeur des marchandises et des parties aliquotes d’un poids d’or 4 . D’un autre côté, il est

aussi large mesure), et parce qu’elles étaient réelles, elles servaient de monnaie de compte. » ( Galiani , 1. c. p. 153).

1. C’est ainsi que la livre anglaise ne désigne à peu près que 1/4 de son poids primitif, la livre écossaise avant l’Union de 1701 1/36 seulement, la livre française 1/94, le maravédi espagnol moins de 1/100, le réis portugais une fraction encore bien plus petite. M. David Urquhart remarque dans ses « Familial - Words, » à propos de ce fait qui le terrifie, que la livre anglaise (L. St.) comme unité de mesure monétaire ne vaut plus que 1/4 d’once d’or : « C’est falsifier une mesure et non pas établir un étalon. » Dans cette fausse dénomination de l’étalon monétaire il voit, comme partout, la main falsificatrice de la civilisation.

2. Dans différents pays, l’étalon légal des prix est naturellement différent. En Angleterre, par exemple, l’once comme poids de métal est divisée en Pennyweights, Grains et Karats Troy; mais l’once comme unité de mesure monétaire est divisée en 3 £ sovereigns, le sovereign en 20 shillings, le shilling en 12 pence, de sorte que 100 livres d’or à 22 karats (1200 onces) = 4672 sovereigns et 10 shillings.

3. « Comme on demandait à Anacharsis, de quel usage était l’argent chez les Grecs, il répondit : ils s’en servent pour compter. » (Athenæus, Deipn., 1. IV.)

4. L’or possédant comme étalon des prix les mêmes noms que les prix des marchandises, et de plus étant monnayé suivant les parties aliquotes de l’unité de mesure, que ces noms désignent, de l’once, par exemple, de sorte qu’une once d’or

nécessaire que la valeur, pour se distinguer des corps variés des marchandises, revête cette forme bizarre, mais purement sociale 1 . ",

Le prix est le nom monétaire du travail réalisé dans la marchandise. L’équivalence de la marchandise et de la somme d’argent exprimée dans son prix, est donc une tautologie 2 , comme en général l’expression relative de valeur d une marchandise, est toujours l’expression de l’équivalence de deux marchandises. Mais si le prix comme exposant de la grandeur de valeur de la marchandise est l’exposant de son rapport d’échange avec la monnaie, il ne s’ensuit pas inversement que l’exposant de son rapport d’échange avec la monnaie soit nécessairement l’exposant de sa grandeur de valeur. Supposons que 1 quart de froment se produise dans le même temps de travail que 2 onces d’or, et que 2 liv. st. soient le nom de 2 onces d’or. Deux liv. st. sont alors l’expression monnaie de la valeur du quart de froment, ou son prix. Si maintenant les circonstances permettent d’estimer le quart de froment à 3 liv. st., ou forcent de l’abaisser à 1 liv. st., dès lors 1 liv. st. et 3 liv. st., sont des expressions qui diminuent ou exagèrent la valeur du froment, mais elles restent néanmoins ses prix, car premièrement elles sont sa forme monnaie et secondement elles sont les exposants de son rapport d’échange avec la monnaie. Les conditions de production ou la force productive du travail demeurant constantes, la reproduction du quart de froment exige après comme avant la même dépense en travail. Cette circonstance ne dépend ni de la volonté du producteur de froment ni de celle des possesseurs des autres marchandises. La grandeur de valeur exprime donc un rapport de production,, le lien intime qu’il y a entre un article quelconque et la portion du travail social qu’il faut pour

peut être exprimée tout aussi bien que le prix d’une tonne de fer par 3 1. 17 s. 10 1/2 d., on a donné à ces expressions le nom de prix de monnaie. C’est ce qui a fait naître l’idée merveilleuse que l’or pouvait être estimé en lui-même, sans comparaison avec aucune autre marchandise, et qu’à la différence de toutes les autres marchandises il recevait de l’État un prix fixe. On a confondu la fixation des noms de monnaie de compte pour des poids d’or déterminés avec la fixation de la valeur de ces poids. La littérature anglaise possède d’innombrables écrits dans lesquels ce quiproquo est délayé à l’infini. Us ont inoculé la même folie à quelques auteurs de l’autre côté du détroit.

1. Comparez « 'théories sur l’unité de mesure de l’argent » dans l’ouvrage déjà cité, Critique de l’économie politique, p. 53 et suiv.). — Les fantaisies à propos de l’élévation ou de l’abaissement du « prix de monnaie » qui consistent de la part de l’État à^ donner les noms légaux déjà fixés pour des poids déterminés d’or ou d’argent à des poids supérieurs ou inférieurs, c’est-à-dire, par exemple, à frapper J/4 d’once d’or en 40 sh. au lieu de 20, de telles fantaisies, en tant qu’elles ne sont point de maladroites opérations financières contre les créanciers de l’État ou des particuliers, mais ont pour but d’opérer des « cures merveilleuses » économiques, ont été traitées d’une manière si complète par W. Petty, dans son ouvrage : « Quantulumcumque concerning money. To the Lord Marquis of Halifax, » 1682, que ses successeurs immédiats, Sir Dudley North et John Locke, pour ne pas parler des plus récents, n’ont pu que délayer et affaiblir ses explications. « Si la richesse d’une nation pouvait être décuplée par de telles proclamations, il serait étrange que nos maîtres ne les eussent pas faites depuis longtemps, » dit-il entre autres, 1. c. p. 36.

2. « Ou bien il faut consentir à dire qu’une valeur d’un million en argent vaut plus qu’une valeur égale en marchandises. » (Le Trosne, 1. c. p. 922), ainsi qu’une valeur vaut plus qu’une valeur égale

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