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CHAPITRE XV

Si minces que paraissent dans leur ensemble les articles delà loi de fabrique sur l'éducation, ils proclament néanmoins l’instruction primaire commè condition obligatoire du travail des enfants 1 . Leur succès était la première démonstration pratique de la possibilité d’unir l’enseignement et la gymnastique avec le travail manuel et vice, versa le travail manuel avec l’enseignement et la gymnastique 2 . En consultant les maîtres d’école, les inspecteurs de fabrique reconnurent bientôt que les enfants de fabrique qui fréquentent l’école seulement pendant une moitié du jour, apprennent tout autant que les élèves réguliers et souvent même davantage. « Et la raison en est simple. Ceux qui ne sont retenus qu’une demi-journée à l’école sont toujours frais, dispos et ont plus d’aptitude et meilleure volonté pour profiter des leçons. Dans le système mi-travail et mi-école, chacune des deux occupations repose et délasse de l’autre, et l’enfant se trouve mieux que s’il était cloué constamment à l’une d’elles. Un garçon qui est assis sur les bancs depuis le matin de bonne heure, et surtout par un temps chaud, est incapable de rivaliser avec celui qui arrive tout dispos et allègre de son travail 3 ». On trouve de plus amples renseignements sur ce sujet dans le discours de Senior au congrès sociologique d’Edimbourg en 1863. Il y démontre combien la journée d’école longue, monotone et stérile des enfants des classes supérieures augmente inutilement le travail des maîtres « tout en faisant perdre aux enfants leur temps, leur santé et leur énergie, non-seulement sans fruit mais à leur absolu préjudice 4 . » Il suffit

t. D’après la loi de fabrique, les parents ne peuvent envoyer leurs enfants au-dessous de quatorze ans dans les fabriques « contrôlées » sans leur faire donner en même temps l’instruction élémentaire. Le fabricant est responsable de l’exécution de la loi. « L’éducation de fabrique est obligatoire, elle est une condition du travail. » ( Rep. of Insp. of Fact., 31 oct. 1865 p. 11.)

2. Pour ce qui est des résultats avantageux de l’union de la gymnastique (et des exercices militaires pour les garçons) avec l’instruction obligatoire des enfants de fabrique et dans les écoles des pauvres, voir le discours de W. N. Senior au septième congrès annuel de la « National Association for the Promotion of social science, » dans les ■ Reports of Proceedings, » etc. (London, 1863, p. 63, 64), de même le rapport des inspecteurs de fabrique pour le 31 oct. 1865, p. 118, 119, 120, 126 et suiv.

3. « Rep. of Insp. of Fact. (L. c. p. 118.) Un fabricant de soie déclare naïvement aux commissaires d’enquête de la Child. Empl. Comm'. : « Je suis convaincu que le vi’ai secret de la production d’ouvriers habiles consiste à faire marcher ensemble dès l’enfance le travail et l’instruction. Naturellement le travail ne doit ni exiger trop d’efforts, ni être répugnant ou malsain. Je désirerais que mes propres enfants pussent partager leur temps entre l’école d’un côté et le travail de l’autre. » (Child. Empl. Comm. VRep.,.g. 82, n. 36.)

4. Pour juger combien la grande industrie, arrivée à un certain développement, est susceptible, par le bouleversement qu’elle produit dans le matériel de la production et dans les rapports sociaux qui en découlent, de bouleverser également les têtes, il suffit de comparer le discours de N. W. Senior en 1863 avec sa pbilippique contre l’acte de fabrique de 1833, ou de mettre en face des opinions du congrès que nous venons de citer ce fait que , dans certaines parties de l’Angleterre, il est encore défendu à des parents pauvres de faire instruire leurs enfants sous peine d’être exposés à mourir de faim. Il est d’usage, par exemple, dans le Somersetshire, ainsi que le rapporte M. Snell, que toute personne qui réclame des secours de la paroisse doive retirer ses enfants de l’école. M. Wollaston,

de consulter les livres de Robert Owen, pour être convaincu que le système de fabrique a le premier fait germer l’éducation de l’avenir, éducation qui unira pour tous les enfants au dessus d un certain âge le travail productif avec l'instruction et la gymnastique, et cela non-seulement comme méthode d’accroître la production sociale, mais comme la seule et unique méthode de produire des hommes complets.

On a vu que tout en supprimant au point de vue technique la division manufacturière du travail où un homme tout entier est sa vie durant enchaîne à une opération de détail, la grande industrie, dans sa forme capitaliste, reproduit néanmoins cette division plus monstrueusement encore, et transforme l’ouvrier de fabrique en accessoire conscient dune machine partielle. En dehors de la fabrique,- elle amène le même résultat en introduisant dans presque tous les ateliers l’emploi sporadique de machines et de travailleurs à la machine, et en donnant partout pour base nouvelle à la division du travail l’exploitation des femmes, des enfants et des ouvriers à bon marché 1 .

La contradiction entre la division manufacturière du travail et la nature de la grande industrie se manifeste par des phénomènes subversifs, entre autres par le fait qu’une grande partie des enfants employés dans les fabriques et les manufactures modernes reste attachée indissolublement, dès l’âge le plus tendre et pendant des années entières, aux manipulations les plus simples, sans apprendre le moindre travail qui permette de les employer plus tard n’importe où, fût-ce dans ces mêmes fabriques et manufactures. Dans les imprimeries anglaises, par exemple, les apprentis s’élevaient peu à peu, conformément au système de l’ancienne manufacture et du métier, des travaux les plus simples aux travaux les plus complexes. Us parcouraient plusieurs stages avant d’être des typographes achevés. On exigeait de tous qu’ils sussent lire et écrire. La machine à imprimer a bouleversé tout cela. Elle emploie deux sortes d’ouvriers : un adulte qui la surveille et deux jeunes garçons âgés , pour la plupart, de onze à dix-sept ans, dont la besogne se borne à étendre sous la machine une feuille de papier et à l’enlever dès qu’elle est imprimée. Ils s’acquittent de cette opération fastidieuse, à Lon-

pasteur à Feltham, cite des cas où tout secours a été refusé à certaines familles parce qu’elles faisaient instruire leurs enfants !

1. Là où des machines construites pour des artisans et mues par la force de l’homme sont en concurrence directe ou indirecte avec des machines plus développées et supposant par cela même une force motrice mécanique, un grand changement a lieu par rapport au travailleur qui meut la machine. A l’origine, la machine à vapeur remplaçait l’ouvrier; mais dans les cas mentionnés, c’est lui qui remplace la machine. La tension et la dépense de sa force deviennent conséquemment monstrueuses, et combien doivent-elles l’être pour les adolescents . condamnés à cette torture ! Le commissaire Longe a trouvé i Coventry et dans les environs des garçons de dix à quinze ans employés à tourner des métiers à rubans, sans parler d’enfants plus jeunes qui avaient à tourner des métiers de moindre dimension. « C’est un travail extraordinairement pénible • le garçon est un simple remplaçant de la force de la vapeur. » (Child. Empl. Comm. V Rep., 1866, p. 114, n. 6.) Sur les conséquences meurtneres « de ce système d’esclavage , » ainsi que le nomme le rapport officiel, V. 1 % c. pages suiv.

d.res notamment, quatorze, quinze et seize heures de suite, pendant quelques jours de la semaine, et souvent trente-six heures consécutives avec deux heures seulement de répit pour le repas et le sommeil'. La plupart ne savent pas lire. Ce sont, en général, des créatures informes et tout à fait abruties. « H n’est besoin d’aucune espèce de culture intellectuelle pour les rendre aptes à leur ouvrage ; ils ont peu d’occasion d’exercer leur habileté et encore moins leur jugement; leur salaire, quoique assez élevé pour des garçons de leur âge, ne croît pas proportionnellement à mesure qu’ils grandissent, et peu d’entre eux ont la perspective d’obtenir le poste mieux rétribué et plus digne de surveillant, parce que la machine ne réclame pour quatre aides qu’un surveillant*. » Dès qu’ils sont trop âgés pour leur besogne enfantine, c’est-à-dire vers leur dix-septième année, on les congédie et ils deviennent autant de recrues du crime. Leur ignorance, leur grossièreté et leur détérioration physique et intellectuelle ont fait échouer les quelques essais tentés pour les occuper ailleurs.

Ce qui est vrai de la division manufacturière du travail à l’intérieur de l’atelier l’est également de la division du travail au sein de la société. Tant que le métier et la manufacture forment la base générale de la production sociale, la subordination du travailleur à une profession exclusive, et la destruction de la variété originelle de ses aptitudes et de ses occupations 8 peuvent être considérées comme des nécessités du développement historique. Sur cette base chaque industrie s’établit empiriquement, se perfectionne lentement et devient vite stationnaire, après avoir atteint un certain degré de maturité. Ce qui de temps en temps provoque des changements, c’est l’importation de marchandises étrangères par le commerce et la transformation successive de l’instrument de travail. Celui-ci aussi, dès qu’il a acquis une forme plus ou moins convenable, se cristallise et se transmet souvent pendant des siècles d’une génération à l’autre.

Un fait des plus caractéristiques, c’est que jusqu’au dix-huitième siècle les métiers portèrent le nom de mystères. Dans le célèbre Livre des métiers d’Étienne Boileau, on trouve entre autres prescriptions celle-ci : « Tout compagnon lorsqu’il est reçu dans l’ordre des maîtres, doit prêter serment d’aimer fraternellement ses frères, de les soutenir, chacun dans l’ordre de son métier, c’est-à-dire de ne point divulguer volontairement les secrets du métier \ »

3. D’après le Statistical Account, od vit Jadis, dans quelques parties de la haute Écosse, arriver avec femmes et enfants un grand nombre de bergers et de petits paysans chaussés de souliers qu’ils avaient faits eux-mêmes après en avoir tanné le cuir, vêtus d’habits qu’aucune autre main que la leur n’avait touchés, dont la matière était empruntée à la laine tondue par eux sur les moutons ou au lin qu’ils avaient eux-mêmes cultivé. Dans la confection des vêtements, il était à peine entré un article acheté, à l’exception des alênes, des aiguilles, des dés et de quelques parties de l’outillage en fer employé pour le tissage. Les femmes avaient extrait elles-mêmes les couleurs d’arbustes et de plantes indigènes, etc. (Dugald Stewart, 1. c. p. 327.)

4. Il doit aussi jurer qu’il ne fera point connaître à l’ache-

En fait, les différentes branches d’industrie, issues spontanément de la division du travail social, formaient les unes vis-à-vis des autres autant d’enclos qu’il était défendu au profane de franchir. Elles gardaient avec une jalousie inquiète les secrets de leur routine professionnelle dont la théorie restait une énigme même pour les initiés.

Ce voile, qui dérobait aux regards des hommes le fondement matériel de leur vie, la production sociale, commença à être soulevé durant l’époque manufacturière et fut entièrement déchiré à l’avénement de la grande industrie. Son principe qui est de considérer chaque procédé en lui-même et de l’analyser dans ses mouvements constituants, indépendamment de leur exécution par la force musculaire ou l’aptitude manuelle de l’homme, créa la science toute moderne de la technologie. Elle réduisit les configurations de la vie industrielle, bigarrées, stéréotypées et sans lien apparent, à des applications variées de la science naturelle, classifiées d’après leurs différents buts d’utilité.

La technologie découvrit aussi le petit nombre de formes fondamentales dans lesquelles, malgré la diversité des instruments employés, tout mouvement productif du corps humain doit s’accomplir, de même que le machinisme le plus compliqué ne cache que le jeu des puissances mécaniques simples.

L’industrie moderne ne considère et ne traite jamais comme définitif le mode actuel d’un procédé. Sa base est donc révolutionnaire, tandis que celle de tous les modes de production antérieurs était essentiellement conservatrice *. Au moyen de machines, de procédés chimiques et d’autres méthodes, elle bouleverse avec la base technique de la production les fonctions des travailleurs et les combinaisons sociales du travail, dont elle ne cesse de révolutionner la division établie en lançant sans interruption des masses de capitaux et d’ouvriers d’une branche de production dans une autre.

Si la nature même de la grande industrie nécessite le changement dans le travail, la fluidité des fonctions, la mobilité universelle du travailleur, elle reproduit d’autre part, sous sa forme capitaliste, l’ancienne division du travail avec ses particularités ossifiées. Nous avons vu que cette contradiction absolue entre les nécessités techniques de la grande industrie et les caractères sociaux qu’elle

teur, pour faire valoir ses marchandises, les défauts de celles mal confectionnées, dans l’intérêt commun de la corporation.

t. • La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de travail et par cela même les rapports de la production et tout l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien de leur mode traditionnel de production était au contraire la première condition d’existence de toutes les classes industrielles antérieures. Ce qui distingue donc l’époque bourgeoise de toutes les précédentes, c’est la transformation incessante de la production, l’ébranlement continuel des situations sociales, l’agitation et l’incertitude éternelles. Toutes les institutions fixes, rouillées, pour ainsi dire, se dissolvent avec leur cortège d’idées et de traditions que leur antiquité rendait respectables, toutes les nouvelles s’usent avant d’avoir pu se consolider. Tout ce qui paraissait solide et fixe s’évapore, tout ce qui passait pour saint est profané, et les hommes sont enfin forcés d’envisager d’un œil froid leurs diverses positions dans la vie et leurs rapports réciproques. » (F. Engels und Karl Marx : Manifest der Kommunistischen Partei. London, 1848, p. 5,)

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