La première (richesse naturelle), étant de beaucoup la
plus libérale et la plus avantageuse, rend la population sans
souci, orgueilleuse et adonnée à tous les excès ; tandis que la seconde développe et affermit l’activité, la vigilance, les arts, la littérature et la civilisation. » ( England’s Treasure by Foreign Trade, or.the Balance of our Foreign Trade is the Rule of our Treasure. Written by Thomas Mun, of London, Merchant, and now published for the common good byhisson John Mun. Lond., 1669, p. 181, 182.) « Je ne conçois pas de plus grand malheur pour un peuple, que d’être jeté sur un morceau de terre où les productions qui concernent la subsistance et la nourriture sont en grande proportion spontanées, et où le climat n’exige ou ne réclame que peu de soins pour le vêtement.... 11 peut y avoir un extrême dans un sens opposé. Un sol incapable de produire, même s’il est travaillé, est tout aussi mauvais qu’uD sol qui produit tout en abondance sans le moindre travail. » {An Inquiry into the présent high Price of Provisions. Lond., 1767, p. 10.)
naturelle, de s’en servir, de l’économiser, de se l’approprier en grand par des œuvres d’art, en un mot de la dompter, qui joue le rôle décisif dans l’histoire de l’industrie. Telle a été la nécessité de régler et de distribuer le cours des eaux, en Égypte 1 , en Lombardie, en Hollande, etc. Ainsi en est-il dans l’Inde,dans la Perse,etc., où l’irrigation au moyen de canaux artificiels fournit au sol non-seulement l’eau qui lui est indispensable, mais encore les engrais minéraux qu’elle détache des montagnes et dépose dans son limon. La canalisation, tel a été le secret de l’épanouissement de l’industrie en Espagne et en Sicile sous la domination arabe 2 .
La faveur des circonstances naturelles fournit, si l’on veut, la possibilité, mais jamais la réalité du surtravail, ni conséquemment du produit net ou de la plus-value. Avec le climat plus ou moins propice, la fertilité de la terre plus ou moins spontanée, etc., le nombre des premiers besoins et les efforts que leur satisfaction impose, seront plus ou moins grands, de sorte que, dans des circonstances d’ailleurs analogues, le temps de travail nécessaire variera d’un pays à l’autre s ; mais le surtravail ne peut commencer qu’au point où le travail nécessaire finit. Les influences physiques, qui déterminent la grandeur relative de celui-ci, tracent donc une limite naturelle à celui-là. A mesure que l’industrie avance, cette limite naturelle recule. Au milieu de notre société européenne, où le travailleur n’achète la permission de travailler pour sa propre existence que moyennant surtravail, on se figure facilement que c’est une qualité innée du travail humain de fournir un produit net 4 . Mais qu’on prenne par exemple l’ha-
1. C’est la nécessité de calculer les périodes des débordements du Nil qui a créé l’astronomie égyptienne et en même temps la domination de la caste sacerdotale à titre de directrice de l’agriculture. « Le solstice est le moment de l’année où commence la crue du Nil, et celui que les Égyptiens ont dû observer avec le plus d’attention.... C’était cette année tropique qu’il leur importait de marquer pour se diriger dans leurs opérations agricoles. Ils durent donc chercher dans le ciel un signe apparent de son retour. » {Cuvier : Discours sur les révolutions du globe, édit. Hœfer. Paris, 1863, p. 141.)
2. La distribution des eaux était aux Indes une des bases matérielles du pouvoir central sur les petits organismes de production communale, sans connexion entre eux. Les conquérants mahométans de l’Jnde ont mieux compris cela que les Anglais leurs successeurs. Il suffit de rappeler la famine de 1866, qui a coûté la vie à plus d’un million d’indiens dans le district d’ürissa, au Bengale.
3. « Il n’y a pas deux contrées qui fournissent un nombre égal de choses nécessaires à la vie, en égale abondance et avec la même quantité de travail. Les besoins de l’homme augmentent ou diminuent en raison de la sévérité ou de la douceur du climat sous lequel il vit. La proportion des travaux de tout genre auxquels les habitants de divers pays sont forcés de se livrer ne peut donc être la même. Et il n’est guère possible de déterminer le degré de cette différence autrement que par les degrés de température. On peut donc en conclure généralement que la quantité de travail requise pour une population donnée atteint son maximum dans les climats froids et son minimum dans les climats chauds. Dans les premiers en effet l’homme n’a pas seulement besoin de plus de vêtements; mais la terre elle-même a besoin d’y être plus cultivée que dans les derniers. » {An Essay on the Governinu Cuuses of the Natural Rate of Interest. Lond., 1750, p. 60.) L'auteur de cet écrit qui a fait époque est J. Massey. Hume lui ti emprunté sa théorie de l’intérêt.
4. « Tout travail doit laisser un excédant. » P'oudhon (on dirait que cela fait partie des droits et devoirs du citoyen).
bitant des îles orientales de l’archipel asiatique, où le palmier sagou pousse en plante sauvage dans les forêts. « Quand les habitants, en perçant un trou dans l’arbre, se sont assurésque la moelle est mûre, aussitôt le tronc est abattu et divisé en plusieurs morceaux et la moelle détachée. Mêlée avec de l’eau et filtrée, elle donne une farine parfaitement propre à être utilisée. Un-arbre en fournit communément trois cents livres et peut en fournir de cinq à~six cents. On va donc là dans la forêt et on y coupe son pain comme chez nous on abat son bois à brûler 1 . » Supposons qu’il faille à un de ces insulaires douze heures de travail par semaine pour satisfaire tous ses besoins ; on voit que la première faveur que lui accorde la nature, c’est beaucoup de loisir. Pour qu’il l’emploie productivementpour lui-même, il faut tout un enchaînement d’incidents historiques; pour qu’il le dépense en surtravail pour autrui, il doit être contraint par la force. Si la production capitaliste était introduite dans son île, ce brave insulaire devrait peut-être travailler six jours par semaine pour obtenir la permission de s’approprier le produit d’une seule journée de son travail hebdomadaire. La faveur de la nature n’expliquerait point pourquoi il travaille maintenant six jours par semaine, ou pourquoi il fournit cinq jours de surtravail. Elle expliquerait simplement pourquoi son temps de travail nécessaire peut être réduit à une seule journée par semaine.
Le travail doit donc posséder un certain degré de productivité avant qu’il puisse être prolongé au delà du temps nécessaire au producteur pour se procurer son entretien ; mais ce n’est jamais cette productivité, quel qu’en soit le degré, qui est la cause de la plus-value. Cette cause, c’est toujours le surtravail, quel que soit le mode de l’arracher.
Ricardo ne s’occupe jamais de la raison d’être de la plus-value. Il la traite comme une chose inhérente à la production capitaliste, qui pour lui est la forme naturelle de la production sociale. Aussi, quand il parle de la productivité du travail, il ne prétend pas y trouver la cause de l’existence de la plus-value, mais seulement la cause qui en détermine la grandeur. Son école, au contraire, a hautement proclamé la force productive du travail comme la raison d’être du profit (lisez plus-value). C’était certainement un progrès vis-à-vis des mercantilistes, qui, eux, faisaient dériver l’excédant du prix des produits sur leurs frais, de l’échange, de la vente des marchandises au-dessus de leur valeur. Néanmoins c’était escamoter le problème et non le résoudre. En fait, ces économistes bourgeois sentaient instinctivement qu’il « y avait péril grave et grave péril », pour parler le langage emphatique de M. Guizot, à vouloir trop approfondir cette question brûlante de l’origine de la plus-value. Mais que dire quand, un demi-siècle après Ricardo, M. John Stuart Mill vient doctoralement constater sa supériorité sur les mercantilistes en répétant mal les fauxfuyants des premiers vulgarisateurs de Ricardo?
M. Mill dit : « La cause du profit [the cause of < profit ), c’est que le travail produit plus qu’il ne faut
1. F. Shouw : « Die Erde, die Pflanze und der Mensch, » 2' édit. Leipzig, 1854, p. 148.
pour son entretien.» Jusque-là, simple répétition de la vieille chanson ; mais, voulant y mettre du sien, il poursuit : « Pour varier la forme du théorème: la raison pour laquelle le capital rend un profit, c’est que nourriture, vêtements, matériaux et instruments durent plus de temps qu'il n'en faut pour les produire ». M. Mill confond ici la durée du travail avec la durée de ses produits. D’après cette doctrine, un boulanger, dont les produits ne durent qu’un jour, ne pourrait tirer de ses salariés le même profit qu’un constructeur de machines, dont les produits durent une vingtaine d’années et davantage. D’ailleurs, il est très-vrai que si un nid ne durait pas plus de temps qu’il n’en faut à l’oiseau pour ïe faire, les oiseaux devraient se passer de nids.
Après avoir constaté cette vérité fondamentale, M. Mill constate sa supériorité sur les mercantilistes.
« Nous voyons ainsi, s’écrie-t-il, que le profit provient, non de l 'incident des échanges , mais de la force productive du travail, et le profit général d’un pays est toujours ce que la force productive du travail le fait, qu’il y ait échange ou non. S’il n’y avait pas division des occupations, il n’y aurait ni achat ni vente, mais néanmoins il y aurait toujours du profit ». Pour lui, les échanges, l’achat et la vente, les conditions générales de la production capitaliste, n’en sont qu’un incident , et il y aurait toujours du profit sans l'achat et la vente de la force de travail !
« Si, poursuit-il, les travailleurs d’un pays produisent collectivement vingt pour cent au-dessus de leurs salaires, les profits seront de vingt pour cent quels que soient les prix des marchandises. »
C’est d’un côté une Lapalissade des plus réussies ; en effet, si des ouvriers produisent une plus-value de vingt pour cent pour les capitalistes, les profits de ceux-ci seront certainement aux salaires de ceuxlà comme 20 est à 100. De l’autre côté, il est absolument faux que les profits seront « de vingt pour cent ». Ils seront toujours plus petits, parce que les profits sont calculés sur la somme totale du capital avancé. Si, par exemple, l’entrepreneur avance cinq cents liv. st., dont quatre cinquièmes sont dépensés en moyens de production, un cinquième en salaires, et que le taux de la plus-value soit de vingt pourcent, le taux de profit sera comme 20 est à 500, c’est-à-dire de quatre pour cent, et non de vingt pour cent.
M. Mill nous donne pour la bonne bouche un échantillon superbe de sa méthode de traiter les différentes formes historiques de la production sociale.
« Je présuppose toujours, dit-il, l’état actuel des choses qui prédomine universellement à peu d’exceptions près, c’est-à-dire que le capitaliste fait toutes les avances y inclus la rémunération du travailleur ». Etrange illusion d’optique de voir universellement un état de choses qui n’existe encore que par exception sur notre globe I Mais passons outre. M. Mill veut bien faire la concession « que ce n’est pas une nécessité absolue qu’il en soit ainsi. » Au contraire, « jusqu’à la parfaite et entière confection de l’ouvrage, le travailleur pourrait attendre.... même le payement entier de son salaire,