CHAPITRE XXIII
près labeurs et ses propres épargnes des trésors qui J a mettaient en état d’avancer les subsistances de l’ouvrier sous forme de monnaie ? Provisoirement nous voulons bien accepter cette solution du problème, en nous réservant d’y regarder de plus près dans le chapitre sur la soi-disant accumulation primitive.
Toutefois, en ne faisant que perpétuer le fonctionnement du même capital, ou répéter sans cesse le procès de production sur une échelle permanente, la reproduction continue opère un autre changement, qui altère le caractère primitif et de la partie variable et de la partie constante du capital avancé.
Si un capital de 1000 1. st. rapporte périodiquement; soit tous les ans, une plus-value de 200 1. st. que le capitaliste consomme chaque année, il est clair que le procès de production annuel ayant été répété cinq fois, la somme de la plus-value sera égale à 5 X 200 ou 1000 1. st., c’est à-dire à la valeur totale du capital avancé. Si la plus-value annuelle n’était consommée qu’en partie, qu’à moitié par exemple, le même résultat se produirait au bout de dix ans, car 10 X 100 = 1000. Généralement parlant : En divisant le capital avancé par la plus-value annuellement consommée , on obtient le nombre d’années ou de périodes de production après Vécoulement desquelles le capital primitif a été consommé par le capitaliste, et a, par conséquent, disparu.
Le capitaliste se figure sans doute qu’il a consommé la plus-value et conservé la valeur-capital, mais sa manière de voir ne change rien au fait, qu’après une certaine période la valeur-capital qui lui appartenait égale la somme de plus-value qu’il a acquise gratuitement pendant la même période, et que la somme de valeur qu’il a consommée égale celle qu’il a avancée. De l’ancien capital qu’il a avancé de son propre fonds, il n’existe donc plus un seul atome de valeur.
Il est vrai qu’il tient toujours en main un capital dont la grandeur n’a pas changé et dont une partie, bâtiments, machines, etc., était déjà là lorsqu’il mit son entreprise en train. Mais il s’agit ici de la valeur du capital et non de ses éléments matériels. Quand un homme mange tout son bien en contractant des dettes, la valeur de son bien ne représente plus que la somme de ses dettes. De même, quand le capitaliste a mangé l’équivalent de son capital avancé, la valeur de ce capital ne représente plus que la somme de plus-value qu’il a accaparée.
Abstraction faite de toute accumulation proprement dite, la reproduction simple suffit donc pour transformer tôt ou tard tout capital avancé en capital accumulé ou en plus-value capitalisée. Ce capital, fût-il même, à son entrée dans le procès de production, acquis par le travail personnel de l’entrepreneur, devient, après une période plus ou moins longue, valeur acquise sans équivalent, matérialisation du travail d’autrui non payé.
Au début de notre analyse (deuxième section), nous avons vu qu’il ne suffit pas de la production et de la circulation des marchandises pour faire naître le capital. Il fallait encore que l’homme aux 12303
écus trouvât sur le marché d'autres hommes, libres, mais forcés à vendre volontairement leur forcé de travail, parce que d’autre chose à vendre ils n'avaient miette. La séparation entre produit et producteur, entre une catégorie de personnes nanties de toutes les choses qu’il faut au travail pour se réaliser, et une autre catégorie de personnes dont tout l’avoir se bornait à leur propre force de travail, tel était le point de départ de la production capitaliste.
Mais ce qui fut d’abord point de départ devient ensuite, grâce à la simple reproduction, résultat constamment renouvelé. D’un côté le procès de production ne cesse pas de transformer la richesse matérielle en capital et moyens de jouissance pour le capitaliste ; de l’autre, l’ouvrier en sort comme il y est entré — source personnelle de richesse, dénuée de ses propres moyens de réalisation. Son travail, déjà aliéné, fait propriété du capitaliste et incorporé au capital, même avant que le procès commence, ne peut évidemment durant le procès se réaliser qu’en produits qui fuient de sa main. La production capitaliste, étant en même temps consommation de la force de travail par le capitaliste, transforme sans cesse le produit du salarié non-seulement en marchandise, mais encore en capital, en valeur qui pompe la force créatrice de la valeur, en moyens de production qui dominent le producteur, en moyens de subsistance qui achètent l’ouvrier lui-même. La seule continuité ou répétition périodique du procès de production capitaliste en reproduit et perpétue donc la base, le travailleur dans la qualité de salarié *.
La consommation du travailleur est double. Dans l’acte de production il consomme par son travail des moyens de production afin de les convertir en produits d’une valeur supérieure à celle du capital avancé. Voilà sa consommation productive qui est en même temps consommation de sa force par le capitaliste auquel elle appartient 8 . Mais l’argent donné pour l’achat de cette force est dépensé par le travailleur en moyens de subsistance, et c'est ce qui forme sa consommation individuelle.
La consommation productive et la consommation individuelle du travailleur sont donc parfaitement distinctes. Dans la première il agit comme force motrice du capital et appartient au capitaliste : dans la seconde il s’appartient à lui-même et accomplit des fonctions vitales en dehors du procès de production. Le résultat de l’une, c’est la vie du capi-
1. « Il est absolument certain qu’une manufacture, dès qu’elle est établie, emploie beaucoup de pauvres ; mais ceux-ci ne cessent pas de rester dans le même état et leur nombre s’accroît, si l’établissement dure. * ( Reasons for a Limited. Exportation of Wool. Lond., 1677, p. 19.) « Le fermier est assez absurde pour affirmer aujourd’hui qu’il entretient les pauvres. Il les entretient en réalité dans la misère. ■ ( Reasons for the late lncrease of the Poor Rates : or a comparative view of the prices of labour and provisions. Loiid., 1777, p. 37.)
2. * C’est là une propriété particulièrement remarquable de la consommation productive. Ce qui est consommé produclivement est capital et devient capital par la consommation. » (James Mill, 1. c., p. 242.) Si J. Mill avait compris la consommation productive, il n’aurait trouvé rien d’étonnant dans « cette propriété particulièrement remarquable. »
tal; le résultat de l’autre, c’est la vie de l’ouvrier lui-même.
Dans les chapitres sur « la journée de travail » et « la grande industrie » des exemples nombreux, il est vrai, nous ont montré l’ouvrier obligé à faire de sa consommation individuelle un simple incident du procès de production. Alors les vivres qui entretiennent sa force jouent le même rôle que l’eau et le charbon donnés en pâture à la machine à vapeur. Ils ne lui servent qu’à produire, ou bien sa consommation individuelle se confond avec sa consommation productive. Mais cela apparaissait comme un abus dont la production capitaliste saurait se passer à la rigueur 1 .
Néanmoins, les faits changent d’aspect si l’on envisage non le capitaliste et l’ouvrier individuels, mais la classe capitaliste et la classe ouvrière, non des actes de production isolés, mais la production capitaliste dans l’ensemble de sa rénovation conti- T " \ie et dans sa portée sociale.
En convertissant en force de travail une partie de son capital, le capitaliste pourvoit au maintien et à la mise en valeur de son capital entier. Mais ce n’est pas tout. Il fait d’une pierre deux coups. Il profite non-seulement de ce qu’il reçoit de l’ouvrier, mais encore de ce qu’il lui donne.
Le capital aliéné contre la force de travail est échangé par la classe ouvrière contre des subsistances dont la consommation sert à reproduire les muscles, nerfs, os, cerveaux, etc., des travailleurs existants et à en former de nouveaux. Dans les limites du strict nécessaire la consommation individuelle de la classe ouvrière est donc la transformation des subsistances qu’elle achète par la vente de sa force de travail, en nouvelle force de travail, en nouvelle matière à exploiter par le capital. C’est la production et la reproduction de l’instrument le plus indispensable au capitaliste, le travailleur lui-même. La consommation individuelle de l’ouvrier qu’elle ait lieu au dedans ou au dehors de l’atelier, forme donc un élément de la reproduction du capital, de même que le nettoyage des machines, qu’il ait lieu pendant le procès de travail ou dans les intervalles d’interruption.
Il est vrai que le travailleur fait sa consommation individuelle pour sa propre satisfaction et non pour celle du capitaliste. Mais les bêtes de somme aussi aiment à manger, et qui a jamais prétendu que leur alimentation en soit moins l’affaire du fermier ? Le capitaliste n’a pas besoin d’y veiller ; il peut s’en fier hardiment aux instincts de conservation et de propagation du travailleur libre.
Aussi est-il à mille lieues d’imiter ces brutaux exploiteurs de mines de l’Amérique méridionale qui forcent leurs esclaves à prendre une nourriture
1. Les économistes qui considèrent comme normale cette coïncidence de consommation individuelle et de consommation productive, doivent nécessairement ranger les subsistances de l’ouvrier au nombre des matières auxiliaires, telles que l’huile, le charbon, etc., qui sont consommées par les instruments de travail et constituent par conséquent un élément du capital productif. Rossi s’emporte contre cette classification, en oubliant fort à propos que si les subsistances de l’ouvrier n’entrent pas dans le capital productif, l’ouvrier lui-même en fait partie.
plus substantielle à la place de celle qui le serait moins 1 ; son unique souci est de limiter la consommation individuelle des ouvriers au strict necessaire.
C’est pourquoi l’idéologue du capital, 1 économiste politique, ne considère comme productive que la partie de la consommation individuelle qu’il faut à la classe ouvrière pour se perpétuer et s’accroître, et sans laquelle le capital ne trouverait pas de force de travail à consommer ou n’en trouverait pas assez. Tout ce que le travailleur peut dépenser pardessus le marché pour sajouissance, soit matérielle, soit intellectuelle, est consommation improductive 2 . Si l’accumulation du capital occasionne une hausse de salaire qui augmente les dépenses de l’ouvrier sans mettre le capitaliste à même de faire une plus large consommation de forces de travail, le capital additionnel est consommé improductivement 3 . En effet, la consommation du travailleur est improductive pour lui-même, car elle ne reproduit que l’individu nécessiteux ; elle est productive pour le capitaliste et l’État, car elle produit la force créatrice de leur richesse 4 .
Au point de vue social, la classe ouvrière est donc, comme tout autre instrument de travail, une appartenance du capital, dont le procès de reproduction implique dans certaines limites même la consommation individuelle des travailleurs. En retirant sans cesse au travail son produit et le portant au pôle opposé, le capital, ce procès empêche ses instruments conscients de lui échapper. La consommation individuelle, qui les soutient et les reproduit, détruit en même temps leurs subsistances, et les force ainsi à reparaître constamment sur le marché. Une chaîne retenait l’esclave romain ; ce sont des fils invisibles qui rivent le salarié à son propriétaire. Seulement ce propriétaire, ce n’est pas le capitaliste individuel, mais la classe capitaliste.
Il n’y a pas longtemps que cette classe employait encore * la contrainte légale pour faire valoir son droit de propriété sur le travailleur libre. C’est ainsi que jusqu’en 1815 il était défendu, sous de fortes peines, aux ouvriers à la machine d’émigrer de l’Angleterre.
1. « Les ouvriers des mines de l’Amérique du Sud, dont la besogne journalière (peut-être la plus pénible du monde) consiste à charger sur leurs épaules un poids de 180 à 200 livres de minerai et à le porter au dehors d’une profondeur de 450 pieds, ne vivent que de pain et de fèves. Ils prendraient volontiers du pain pour toute nourriture; mais leurs maîtres se sont aperçus qu’ils ne peuvent pas travailler autant s’ils ne mangent que du pain, et les forcent de manger des fèves. Les fèves sont proportionnellement plus riches que le pain en phosphate de chaux. » (Liebig, 1. c. l ro partie, p. 194, note.)