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CHAPITRE III

cours même de la monnaie. Le mouvement du moyen de payement au contraire exprime un ensemble de rapports sociaux préexistants.

La simultanéité et contiguïté des ventes (ou achats), qui fait que fa quantité des moyens de circulation ne peut plus être compensée par la vitesse de leur cours, forme un nouveau levier dans l’économie des moyens de payement. Avec la concentration des payements sur une même place se développent spontanément des institutions et des méthodes pour les balancer les uns par les autres. Tels étaient, par exemple, à Lyon, au moyen âge, les virements. Les créances de A sur B, de B surC, de C sur A, et . ainsi de suite, n’ont besoin que d’être confrontées pour s’annuler réciproquement, dans une certaine mesure, comme quantités positives et négatives. Il ne reste plus ainsi qu’une balance de compte à solder. Plus est grande la concentration des payements, plus est relativement petite leur balance, et par cela même la masse des moyens de payement en circulation.

La fonction de la monnaie comme moyen de payement implique une contradiction sans moyen terme. Tant que les payements se balancent, elle fonctionne seulement d’une manière idéale, comme monnaie de compte et mesure des valeurs. Dès que les payements doivent s’effectuer réellement, elle ne se présente plus comme simple moyen de circulation, comme forme transitive servant d’intermédiaire au déplacement des produits, mais elle intervient comme incarnation individuelle du travail social, seule réalisation de la valeur d’échange, marchandise absolue. Cette contradiction éclate dans le moment des crises industrielles ou commerciales auquel on a donné le nom de crise monétaire *.

Elle ne se produit que là où l’enchaînement des payements et un système artificiel destiné à les compenser réciproquement se sont développés. Ce mécanisme vient-il, par une cause quelconque, à être dérangé, aussitôt la monnaie, par un revirement brusque et sans transition, ne fonctionne plus sous sa forme purement idéale de monnaie de compte. Elle est réclamée comme argent comptant et ne peut plus être remplacée par des marchandises profanes. L’utilité de la marchandise ne compte pour rien et sa valeur disparaît devant ce qui n’en est que la forme. La veille encore, le bourgeois, avec la suffisance présomptueuse que lui donne la prospérité, déclarait que l’argent est une vaine illusion. La marchandise seule est argent, s’écriait-il. L’argent seul est marchandise ! Tel est maintenant le cri qui retentit sur le marché du monde. Comme le cerf altéré brame après la source d’eau vive, ainsi son âme appelle à grands cris l’argent, la seule et

1. Il faut distinguer la crise monétaire dont nous parlons ici, et qui est une phase de n’imporle quelle crise, de cette espèce de crise particulière, à laquelle on donne le même nom, mais qui peut former néanmoins un phénomène indépendant, de telle sorte que son action n’influe que par contre-coup sur l’indus trie et le commerce. Les crises de ce genre ont pour pivôt le capital-argent et leur sphère immédiate est aussi celle de ce capital, — la Banque, la Bourse et la Finance.

unique richesse i . L’opposition qui existe entre la. marchandise et sa forme valeur est, pendant la crise, poussée à l’outrance. Le genre particulier de la monnaie n’y fait rien. La disette monétaire reste la même, qu’il faille payer en or ou en monnaie de crédit, en billets de banque, par exemple *.

Si nous examinons maintenant la somme totale de la monnaie qui circule dans un temps déterminé, nous trouverons qu’étant donnée la vitesse du cours des moyens de circulation et des moyens de payement, elle est égale à la somme des prix des marchandises à réaliser, plus la somme des payements échus, moins celle des payements qui se balancent, moins enfin l’emploi double ou plus fréquent des mêmes pièces pour la double fonction de moyen de circulation et de moyen de payement. Par exemple, le paysan a vendu son froment moyennant 2 liv. st. qui opèrent comme moyen de circulation. Au terme d’échéance, il les fait passer au tisserand. Maintenant elles fonctionnent comme moyen de payement. Le tisserand achète avec elles une bible, et dans cet achat elles fonctionnent de nouveau comme moyen de circulation, et ainsi de suite.

Étant donnés, la vitesse du cours de la monnaie, l’économie des payements et les prix des marchandises, on voit que la masse des marchandises en circulation ne correspond plus à la masse de la monnaie courante dans une certaine période, un jour, par exemple. Il court de la monnaie qui représente des marchandises depuis longtemps dérobées à la circulation. Il court des marchandises dont l’équivalent en monnaie ne se présentera que bien plus tard. D’un autre côté, les dettes contractées et les dettes échues chaque jour sont des grandeurs tout à fait incommensurables s .

1. « Le revirement subit du système de crédit en système monétaire ajoute l’effroi théorique à la panique pratique, et les agents de la circulation tremblent devant le mystère impénétrable de le ;rs propres rapports. » (Karl Marx, 1. c., p. 126.) — « Le pauvre resie inorne et étonné de ce que le riche n’a plus d’argent pour le faire travailler, et cependant le même sol et et les mêmes mains qui fournissent la nourriture et les vêtements, sont toujours là — et c’est là ce qui constitue la véritable richesse d’une nation, et non pas l’argent. » (John Béliers, Proposais for raising a Colledge of lndustry, London, 1G96, p. 33.)

2. Voici de quelle façon ces moments là sont exploités : « Un jour (1839), un vieux banquier de la cité causant avec un de ses amis dans son cabinet, souleva le couvercle du pupitre devant lequel il était assis et se mit à déployer des rouleaux de billets de banque. En voilà, dit-il d’un air tout joyeux, pour cent mille livres sterling. Ils sont là en réserve pour tendre la situation monétaire (to make the money tight) et ils seront tous dehors àtrois heures, cette après midi.» (The Theory of the Exchanges, the Bank Charter Act of 1844, London, 1864, p. 81.) L’organè semi-officiel, l 'Observer, publiait à la date du 28 avril 1864 : « Il court certains bruits vraiment curieux sur les moyens auxquels on a eu recours pour créer ur.e disette de billets de banque. Bien qu’il soit fort douteux, qu’on ait eu recours à quelque artifice de ce genre, la rumeur qui s’en est répandue a été si générale qu’elle mérite réellement d’être mentionnée. »

3. « Le montant des ventes ou achats contractés dans le cours d’un jour quelconque n’affectera en rieq la quantité de la monnaie en circulation ce jour-là même, mais pour la plupart des cas, il se résoudra en une multitude de traites sur la quantité d argent qui peut se trouver en circulation à des dates ultérieures plus ou moins éloignées. — Il n’est pas nécessaire que

La monnaie de crédit a sa source immédiate dans la fonction de l’argent comme moyen de payement. Des certificats constatant les dettes contractées pour des marchandises vendues circulent eux-mêmes à leur tour pour transférer à d’autres personnes les créances. A mesure que s’étend le système de crédit, se développe de plus en plus la fonction que la monnaie remplit comme moyen de payement. Comme tel, elle revêt des formes d’existence particulières dans lesquelles elle hante la sphère des grandes transactions commerciales, tandis que les espèces d’or et d’argent sont refoulées principalement dans la sphère du commerce de détail 1 .

Plus la production marchande se développe et s’étend, moins la fonction de la monnaie comme moyen de payement est restreinte à la sphère de la circulation des produits. La monnaie devient la marchandise générale des contrats 2 . Les rentes, les impôts, etc., payés jusqu’alors en nature, se payent désormais en argent. Un fait qui démontre, entre autres, combien ce changement dépend des conditions générales de la production, c’est que l’empire romain échoua par deux fois dans sa tentative de lever toutes les contributions en argent. La misère énorme de la population agricole en France sous Louis XIV, dénoncée avec tant d’éloquence par Boisguillebert, le maréchal Vauban, etc., ne pro¬

ies billets signés ou les crédits ouverts aujourd’hui aient un rapport quelconque relativement, soit à la quantité, au montant ou à la durée, avec ceux qui seront signés ou contractés demain ou après-demain; bien plus, beaucoup de billets et de crédits d’aujourd’hui se présentent à l’échéance avec une masse de payements, dont l’origine embrasse une suite de dates antérieures absolument indéfinies ; ainsi, souvent des billets à 12 , 6 , 3 et 1 mois, réunis ensemble, entrent dans la masse commune des payements à effectuer le même jour. « (The Currency question reviewed; a lelter to the Scotch people by a banker in England, Ëdinburgh, 1845, p. 29, 30. passim.)

1. Pour montrer par un exemple dans quelle faible proportion l’argent comptant entre dans les opérations commerciales proprement dites, nous donnons ici le tableau des recettes et des dépenses annuelles d’une des plus grandes maisons de commerce de Londres. Ses transactions dans l’année 1856, lesquelles comprennent bien des millions de livres sterling, sont ici ramenées à l’échelle d’un million :

Recettes.

Traites de banquiers et de marchands,

payables à terme. , . L. st. 533 596

Chèques de banquiers, etc., payables à

vue. » 357 715

Billets des banques provinciales. ...... » 9627

Billets de la* Banque d’Angleterre. » 68 554

Argent et cuivre. » 14 gg

Mandats de poste. . . . .. „ 933

Total. L. st. 1 000 000

Dépenses.

Traites payables à terme. L. st, 302 674

Chèques sur des banquiers de Londres. . » 663 672

Billets de la Banque d’Angleterre. » 22 743

Total . L. st. 1 000 000

{Report from the select Committee on the Banli-acts juillet J 858, p. 71.)

2. « Dès que le' train du commerce est ainsi changé, qu’on n’échange plus marchandise contre marchandise, mais qu’on vend et qu’on paie, tous les marches s’établissent sur le pied d’un prix en monnaie. « (An Essay upon Publick Crédit 3 e ed., London, 1710, p. 8 .) ’

venait pas seulement de l’élévation de l’impôt, mais aussi de la substitution de sa forme monétaire à sa forme naturelle 1 . En Asie, la rente foncière constitue l’élément principal des impôts et se paye en nature. Cette forme de la rente, qui repose là sur des rapports de production stationnaires, entretient par contre-coup l’ancien mode de production. C’est un des secrets de la conservation de l’empire turc. Que le libre commerce, octroyé par l’Europe au Japon, amène dans ce pays la conversion de la rente-nature en rente-argent, et c’en'est fait de son agriculture modèle soumise à des conditions économiques trop étroites pour résister à une telle révolution.

Il s’établit dans chaque pays certains termes généraux où les payements se font sur une grande échelle. Si quelques-uns de ces termes sont de pure convention, ils reposent en général sur les mouvements périodiques et circulatoires de la reproduction liés aux changements périodiques des sai sons, etc. Ces termes généraux règlent également l’époque des payements qui ne résultent pas directement de la circulation des marchandises, tels que ceux de la rente, du loyer, des impôts, etc. La quantité de monnaie qu’exigent à certains jours de l’année ces payements disséminés sur toute la périphérie d’un pays occasionne des perturbations périodiques, mais tout à fait superficielles ®.

Il résulte de la loi sur la vitesse du cours des moyens de payement, que pour tous les payements périodiques, quelle que soit leur source, la masse ' des moyens de payement nécessaire est en raison inverse de la longueur des périodes 3 .

1. « L’argent est devenu le bourreau de toutes choses. » — « La finance est l’alambic qui a fait évaporer unè quantité effroyable de biens et de denrées pour faire ce fatal précis. — L’argent déclare la guerre à tout le genre humain. » (Boisguillebert, Dissertation sur la nature des richesses, de l'argent et des tributs, édit. Daire; Économistes financiers, Paris, 1843, p. 413, 417, 419.)

2. « Le lundi de la Pentecôte 1824, raconte M. Kraig à la commission d’enquête parlementaire de 1826, il y eut une demande si considérable de billets de banque à Edimbourg, qu’à onze heures du matin nous n’en avions plus un seul dans notre portefeuille. Nous en envoyâmes chercher dans toutes les banques, les unes après les autres, sans pouvoir en obtenir, et beaucoup d’affaires ne purent être conclues que sur des morceaux de papier. A trois heures de l’après-midi, cependant tous les billets étaient de retour aux banques d’où ils étaient partis; ils n’avaient fait que changer de mains. » Bien que la circulation effective moyenne des billets de banque en Écosse n’atteigne pas trois millions de livres sterling, il arrive cependant qu’à certains termes de payement dans l’année, tous les billets qui se trouvent entre les mains des banquiers, à peu près sept millions de livres sterling, sont appelés à l’activité.

« Dans les circonstances de ce genre, les billets n’ont qu’une seule fonction à remplir, et dès qu’ils s’en sont acquittés, ils reviennent aux différentes banques qui les ont émis. » (John Fullarton, Régulation of Currcncies, 2 e éd., Lond.on, 1845, p. 86 , note.) Pour faire comprendre ce qui précède, il-est bon d’ajouter qu’au temps de Fullarton les banques d’Écosse donnaient contre les dépôts, non des chèques, mais des billets.

3. « Dans un cas où il faudrait 40 millions par an, les mêmes 6 millions (en or) pourraient-ils suffire aux circulations et aux évolutions commerciales? » — . Oui, répond Petty avec sa supériorité habituelle. Si les évolutions se font dans des cercles rapprochés, chaque semaine par exemple, comme cela a lieu pour les pauvres ouvriers et artisans qui reçoivent et payent tous les samedis, alors 40/52 de 1 million en monnaie, permettront d’atteindre le but. Si les cercles d’évolution sont

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