CHAPITRE XXYII
En lin une dernière métamorphose s accomplit. Une portion des terres converties en pâturages va être reconvertie en réserves de chasse.
On sait que l’Angleterre n’a plus de forêts sérieuses. Le gibier élevé dans les parcs des grands n’est qu’une sorte de bétail domestique et constitutionnel, gras comme les aldermen de Londres. L’Ecosse est donc forcément le dernier asile de la noble passion de la chasse.
« Dans les Highlands, » dit Robert Somers, « on a beaucoup étendu les forêts réservées aux fauves [deer forests) 1 . Ici, du côté de Gaick, vous avez la nouvelle forêt de Glenfeshie, et là, de l’autre côté, la nouvelle forêt d’Ardverikie. Sur la même ligne, vous rencontrez le Bleak-Mount, immense désert de création nouvelle. De l’est à l’ouest, depuis les environs d’Aberdeen jusqu’aux rochers d’Oban, il y a maintenant une longue file de forêts, tandis que dans d’autres parties des Highlands se trouvent les forêts nouvelles de Loch Archaig, de Glengarry, de Glenmoriston, etc.... La conversion de leurs champs en pâturages a chassé les Gaëls vers des terres moins fertiles ; maintenant que le gibier fauve commence à remplacer le mouton, leur misère devient plus écrasante. Ce genre de forêts improvisées et le peuple ne peuvent point exister côte à côte; il faut que l’un des deux cède la place à l’autre. Qu’on laisse croître le chiffre et l’étendue des réserves de chasse dans le prochain quart de siècle comme cela s’est fait dans le dernier, et l’on ne trouvera plus un seul Gaël sur sa terre natale. D’un côté cette dévastation artificielle des Highlands est une affaire de mode qui flatte l’orgueil aristocratique des landlords et leur passion pour la chasse, mais de l’autre, ils se livrent au commerce du gibier dans un but exclusivement mercantile. Il n’y a pas de doute que souvent un espace de pays montagneux rapporte bien moins comme pacage que comme réserve de chasse. L’amateur à la recherche d’une chasse ne met, en général, d’autre limite à ses offres que la longueur de sa bourse 2 .... Les Highlands ont subi des souffrances tout aussi cruelles que celles dont la politique des rois normands a frappé l’Angleterre. Les bêtes fauves ont eu le champ de plus en plus libre, tandis que les hommes ont été refoulés dans un cercle de plus en plus étroit.... Le peuple s’est vu ravir toutes ses libertés l’une après l’autre.... Aux yeux des landlords, c’est un principe fixe, une nécessité agronomique que de purger le sol de ses indigènes comme l’on extirpe arbres et broussailles dans les contrées sauvages de l’Amérique ou de
poissons dans le Portfolio de M. David Urquhart, New Sériés. — Nassau W. Senior, dans son ouvrage posthume déjà cité, signale l’exécution des Gaëls dans le Sutherlandshire comme un des « clearings » les plus bienfaisants que l’on ait vu de mémoire d’homme.
^ 1. Il faut remarquer que les « deer forests » de la haute Écosse ne contiennent pas d’arbres. Après avoir éloigné les moutons des montagnes, on y pousse les daims et les cerfs, et l’on nomme cela une « deer forest ». Ainsi pas même de culture forestière 1
2. Et la bourse de l’amateur anglais est longue! Ce ne sont pas seulement des membres de l’aristocratie qui louent ces chasses, mais le premier parvenu enrichi se croit un M’Callum More lorsqu’il peut vpus donner à entendre qu’il a son « lodge » dans les highlands.
l’Australie, et l’opération va son train tout tranquillement et régulièrement 1 . »
Le livre de M. Robert Somers, dont nous venons de citer quelques extraits, parut d’abord dans les colonnes du Times sous forme de lettres sur la famine que les Gaëls, succombant devant la concurrence du gibier, eurent à subir en 1847. De savants économistes anglais en tirèrent la sage conclusion qu’il y avait trop de Gaëls, ce qui faisait qu’ils ne pouvaient qu’exercer une « pression » malsaine sur leurs moyens de subsistance.
Vingt ans après cet état de choses avait bien empiré, comme le constate entre autres le professeur Leone Levi dans un discours prononcé en avril 1866 devant la Société des Arts. « Dépeupler le pays, » dit-il, « et convertir les terres arables en pacages, c’était en premier lieu le moyen le plus commode d’avoir des revenus sans avoir de frais.... Bientôt la substitution des deer forests aux pacages devint un événement ordinaire dans les Highlands. Le daim en chassa le mouton comme le mouton en avait jadis chassé l’homme. Eu partant des domaines du comte de Dalhousie dans le Forfarshire, on peut monter jusqu’au John O’Groats sans jamais quitter les prétendues forêts. Le renard, le chat sauvage, la martre, le putois, la fouine, la belette et le lièvre des Alpes, s’y sont naturalisés il y alongtemps ; le lapin ordinaire, l’écureuil et le rat, en ont récemment trouvé le chemin. D’énormes districts, qui figuraient dans la statistique de l’Ecosse comme des prairies d’une fertilité et d’une étendue exceptionnelles, sont maintenant rigoureusement exclus de toute sorte de culture et d’amélioration, et consacrés aux plaisirs d’une poignée de chasseurs, et cela ne dure que quelques mois de l’année. »
Vers la fin de mai 1866, une feuille écossaise rappelait le fait suivant dans ses nouvelles du jour :
« Une des meilleures fermes à moutons du Sutherlandshire, pour laquelle, à l’expiration du bail courant, on avait tout récemment offert une rente de douze cent mille 1. st., va être convertie en deer forest. L ’Economist de Londres, du 2 juin 1866, écrit à cette occasion :
« Les instincts féodaux se donnent libre carrière" aujourd’hui comme au temps où le conquérant normand détruisait trente-six villages pour créer la Forêt Nouvelle (New Forest).... Deux millions d’acres, comprenant les terres les plus fertiles de l’Ecosse, sont tout à fait dévastés. Le fourrage naturel de Glen Tilt passait pour un des plus succulents du comté de Perth ; la deer forest de Ben Aulden était la meilleure prairie naturelle dans les vastes touffes de Badenoch ; une partie de la forêt de Black- Mount était le meilleur pâturage d’Ecosse pour les moutons àlaine noire. Le sol ainsi sacrifié au plaisir de la chasse s’étend sur une superficie plus grande que le comté de Perth debeaucoup. La perte en sources de production, que cette dévastation artificielle a causée au pays, peut s’apprécier par le fait que le sol de la forêt de Ben Aulden, capable de nourrir quinze mille moutons, ne forme que le gL du
1. Robert Somers : Letters from the Highlands, or the Fa~ mine of 1847. Lond., 1848, p. 12-28, passim.
territoire de chasse écossais. Tout ce terrain est devenu improductif.... On l’aurait pu tout aussi bien engloutir au fond de la mer du Nord. Il faut que le bras de la loi intervienne pour donner le coup de grâce à ces solitudes, à ces déserts improvisés. Tout -fois, ce même Economist de Londres publie aussi des plaidoyers en faveur de cette fabrication de déserts. On y prouve, à l’aide de calculs rigoureux, que le revenu net des landlords s’en est accru, et, partant, la richesse nationale des Highlands *.
1. En Allemagne, c’est surtout après la guerre de Trente Ans que les propriétaires nobles se mirent à exproprier leurs paysans de vive force. Ce procédé, qui provoqua plus d’une révolte (dont une des dernières éclata encore en 1790 dans la Hesse-Électorale), infestait principalement l’Allemagne orientale. Dans la plupart des provinces de la Prusse proprement dite, Frédéric II fut le premier à protéger les paysans contre ces entreprises. Après la conquête de la Silésie, il força les propriétaires fonciers à rétablir les huttes, les granges, qu’ils avaient démolies, et à fournir aux paysans le bétail et l’outillage agricole. 11 avait besoin de soldats pour son armée, et de contribuables pour son trésor. Du reste, il ne faut pas s’imaginer que les paysans menassent une vie agréable sous son régime, mélange de despotisme militaire, de bureaucratie, de féodalisme et d’exaction financière. Qu’on lise, par exemple, le passage suivant, emprunté à son admirateur, le grand Mirabeau : « Le lin, dit-il, fait donc une des grandes richesses du cultivateur dans le nord de l’Allemagne. Malheureusement pour l’espèce humaine, ce n’est qu’une ressource contre la misère, et non un moyen de bien-être. Les impôts directs, les corvées, les servitudes de tout genre, écrasent le cultivateur allemand, qui paye encore des impôts indirects dans tout
La spoliation des biens d’église, l’aliénation frauduleuse des domaines de l’État, le pillage des terrains communaux, la transformation usurpatrice et terroriste de la propriété féodale ou même patriarcale en propriété moderne privée, la guerre aux chaumières, voilà les procédés idylliques de l’accumulation primitive. Ils ont conquis la terre à l’agriculture capitaliste, incorporé le sol au capital et livré à l’industrie des villes les bras dociles d’un prolétariat sans feu ni lieu.
ce qu’il achète.... et, pour comble de ruine, il n’ose pas vendre ses productions où et comme il veut ; il n’ose pas acheter ce dont il a besoin aux marchands qui pourraient le lui livrer au meilleur prix. Toutes ces causes le ruinent insensiblement, et il se trouverait hors d’état de payer les impôts directs à l’échéance sans la filerie ; elle lui offre une ressource en occupant utilement sa femme, ses enfants, ses servantes, ses valets, et lui-même : mais quelle pénible vie même aidée de ce secours 1
En été, il se couche à neuf heures et se lève à deux pour suffire aux travaux; en hiver, il devrait réparer ses forces par un plus grand repos, mais il manquera de grains pour le pain et les semailles, s’il se défait des denrées qu’il faudrait vendre pour payer les impôts. Il faut donc filer pour suppléer à ce vide.... il y faut apporter la plus grande assiduité. Aussi le paysan se couche-t-il en hiver à minuit, une heure, et se lève à cinq ou six; ou bien il se couche à neuf et se lève à deux, et cela tous les jours de sa vie, si ce n’est le dimanche. Cet excès de veille et de travail use la nature humaine, et de là vient que hommes et femmes vieillissent beaucoup plus tôt dans les campagnes que dans les villes. » (Mirabeau, 1. c., t. III, p. 212 et suiv.)
LÉGISLATION SANGUINAIRE CONTRE LES EXPROPRIÉS A PARTIR DE LA FIN DU QUINZIÈME SIÈCLE. - LOIS SUR LES SALAIRES
La création du prolétariat sans feu ni lieu — licenciés des grands seigneurs féodaux et cultivateurs victimes d’expropriations violentes et répétées — allait nécessairement plus vite que son absorption par les manufactures naissantes. D’autre part, ces hommes brusquement arrachés à leurs conditions de vie habituelles ne pouvaient se faire aussi subitement à la discipline du nouvel ordre social. Il en sortit donc une masse de mendiants, de voleurs, de vagabonds. De là vers la fin du quinzième siècle et pendant tout le seizième, dans l’ouest de l’Europe, une législation sanguinaire contre le vagabondage. Les pères de la classe ouvrière actuelle furent châtiés d’avoir été réduits à l’état de vagabonds et de pauvres. La législation les traita en criminels volontaires ; elle supposa qu’il dépendait de leur libre arbitre de continuer à travailler comme par le passé et comme s’il n’était survenu aucun changement dans leur condition.
En Angleterre, cette législation commence sous le règne de Henri VII.
Henri VIII , 1530 : les mendiants âgés et incapables de travail obtiennent des licences pour demander la charité. Les vagabonds robustes sont condamnés au fouet et à l’emprisonnement. Attachés derrière une charrette, ils doivent subir la fustigation jusqu’à ce que le sang ruisselle de leur corps ; puis ils ont à s’engager par serment à retourner, soit au lieu de leur naissance, soit à l’endroit qu’ils ont habité dans les trois dernières années, et à « se remettre au travail » (to put himself to labour ). Cruelle ironie I Ce même statut fut encore trouvé trop doux dans la vingt-septième année du règne d’Henri VIH. Le Parlement aggrava les peines par des clauses additionnelles. En cas de première réci¬
dive, le vagabond doit être fouetté de nouveau et avoir la moitié de l’oreille coupée ; à la deuxième récidive il devra être traité en félon et exécuté comme ennemi de l’Etat.
Dans son Utopie, le chancelier Thomas Morus dépeint vivement la situation des malheureux qu’atteignaient ces lois atroces. « Ainsi il arrive, » ditil, « qu’un glouton avide et insatiable, un vrai fléau pour son pays natal, peut s’emparer de milliers d’arpents de terre en les entourant de pieux ou de haies, ou en tourmentant leurs propriétaires par des injustices qui les contraignent à tout vendre. De façon ou d’autre, de gré ou de force, « il faut qu’ils déguerpissent tous, pauvres gens, cœurs simples, hommes, femmes, époux, orphelins, veuves, mères avec leurs nourrissons et tout leur avoir; peu de ressources, mais beaucoup de têtes, car l’agriculture a besoin de beaucoup de bras. Il faut, dis-je, qu’ils traînent leurs pas loin de leurs anciens foyers, sans trouver un lieu de repos. Dans d’autres circonstances, la vente de leur mobilier et de leurs ustensiles domestiques eût pu les aider, si peu qu’ils valent; mais, jetés subitement dans le vide, ils sont forcés de les donner pour une bagatelle. Et, quand ils ont erré çà et là et mangé jusqu’au dernier liard, que peuvent-ils faire autre chose que de voler, et alors, mon Dieu! d’être pendus avec toutes les formes légales, ou d’aller mendier? Et alors encore on les jette en prison comme des vagabonds, parce qu’ils mènent une vie errante et ne travaillent pas, eux auxquels personne au monde ne veut donner de travail, si empressés qu’ils soient à s’offrir pour tout genre de besogne. » De ces malheureux fugitifs, dont Thomas Morus, leur contemporain, dit qu’on les força à vagabonder et à voler,
« soixante-douze mille furent exécutés sous le règne de Henri VIII 1 . »
Edouard VI : un statut de la première année de son règne (1547) ordonne que tout individu réfractaire au travail sera adjugé pour esclave à la personne qui l’aura dénoncé comme truand. (Ainsi, pour avoir à son profit le travail d’un pauvre diable, on n’avait qu’à le dénoncer comme réfractaire au travail.)
Le maître doit nourrir cet esclave au pain et à l’eau, et lui donner de temps en temps quelque boisson faible et les restes de viande qu’il jugera convenable. Il a le droit de l’astreindre aux besognes les plus dégoûtantes à l’aide du fouet et de la chaîne. Si l’esclave s’absente une quinzaine de jours, il est condamné à l’esclavage à perpétuité et sera marqué au fer rouge de la lettre S sur la joue et le front; s’il a fui pour la troisième fois, il sera exécuté comme félon. Le maître peut le vendre, le léguer par testament, le louer à autrui à l’instar de tout autre bien meuble ou du bétail. Si les esclaves machinent quelque chose contre les maîtres, ils doivent être punis de mort. Les juges de paix ayant reçu information sont tenus à suivre les mauvais garnements à la piste. Quand on attrape un de ces va-nu-pieds, il faut le marquer au fer rouge du signe V sur la poitrine et le ramener à son lieu de naissance où, chargé de fers, il aura à travailler sur les places publiques. Si le vagabond a indiqué un faux lieu de naissance, il doit devenir, pour punition, l’esclave à vie de ce lieu, de ses habitants ou de sa corporation; on le marquera d’une S. Le premier venu a le droit de s’emparer des enfants des vagabonds et de les retenir comme apprentis, les garçons jusqu’à vingt-quatre ans, les filles jusqu’à vingt. S’ils prennent la fuite, ils deviennent jusqu’à cet âge les esclaves des patrons, qui ont le droit de les mettre aux fers, de leur faire subir le fouet, etc., à volonté. Chaque maître peut passer un anneau de fer autour du cou, des bras ou des jambes de son esclave, afin de mieux le reconnaître et d’être plus sûr de lui 2 . La dernière partie de ce statut prévoit le cas où certains pauvres seraient occupés par des gens ou des localités qui veuillent bien leur donner à boire et à manger et les mettre au travail. Ce genre d’esclaves de paroisse s’est conservé en Angleterre jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle sous le nom de roundsmen (hommes qui font les rondes).
Elisabeth, 157 2 : Les mendiants sans permis et âgés de plus de quatorze ans devront être sévèrement fouettés et marqués au fer rouge à l’oreille gauche, si personne ne veut les prendre en service pendant deux ans. En cas de récidive, ceux âgés de plus de dix-huit ans doivent être exécutés, si personne ne veut les employer pendant deux années. Mais, pris une troisième fois, ils doivent être mis à