‹ Le capitalChapitre 56 sur 356 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

toute autre marchandise, en réalise la valeur échangeable et en aliène la valeur usuelle.

Il ne saurait obtenir l’une sans donner l’autre. La valeur d’usage de la force de travail, c’est-àdire le travail, n’appartient pas plus au vendeur que n’appartient à l’épicier la . valeur d’usage de l’huile vendue. L’homme aux écus a payé la valeur journalière de la force de travail; son usage pendant le jour, le travail d’une journée entière Lui appartient donc. Que l’entretien journalier de cette force ne coûte qu’une demi-journée de travail, bien qu’elle puisse opérer ou travailler pendant la journée entière, c’est-à-dire que la valeur créée par son usage pendant un jour soit le double de sa propre valeur journalière, c’est là une chance particulièrement heureuse pour l’acheteur, mais qui ne lèse en rien le droit du vendeur.

Notre capitaliste a prévu le cas, et c’est ce qui le fait rire. L’ouvrier trouve donc dans l’atelier les moyens de production nécessaires pour une journée de travail non pas de six mais de douze heures. Puisque 10 livres de coton avaient absorbé six heures de travail et se transformaient en 10 livres de filés, 20 livres de coton absorberont 12 heures de travail et se transformeront en 20 livres de filés. Examinons maintenant le produit du travail prolongé. Les 20 livres de filés contiennent cinq journées de travail dont quatre étaient réalisées dans le coton et les broches consommés, une absorbée par le coton pendant l’opération du filage. Or l’expression monétaire de cinq journées de travail est 30 sh. Tel est donc le prix des 20 livres de filés. La livre de filés coûte après comme avant 1 sh. 6 d. Mais la somme de valeur des marchandises employées dans l’opération ne dépassait pas 27 sh. et la valeur des filés atteint 30 sh. La valeur du produit s’est accrue de 1/9 sur la valeur avancéepour sa production. Les 27 sh. avancés se sont donc transformés en 30 sh. Ils ont enfanté une plus-value de 3 sh. Le tour est fait. -L’argent s’est métamorphosé en capital.

Le problème est résolu dans tous ses termes. La loi des échanges a été rigoureusement observée, équivalent contre équivalent. Sur lç marché, le capitaliste achète à sa juste valeur chaque marchandise — coton, broches, force de travail. Puis il fait ce que fait tout autre acheteur, il consomme leur valeur d’usage. La consommation de la force de travail, étant en même temps production de marchandises rend un produit de 20 livres de filés, valant 30 sh. Alors le capitaliste qui avait quitté le marché comme acheteur y revient comme vendeur. Il vend les filés à 1 sh. 6 d. la livre, pas un liard audessus ou au-dessous de leur valeur et cependant il retire de la circulation 3 sh. de plus qu’il n’y avait mis. Cette transformation de son argent en capital se passe dans la sphère de la circulation, et ne s’y passe pas. La circulation sert d’intermédiaire. C’est là sur le marché, que se vendla force de travail, pour être exploitée dans la sphère de la production, où elle devient source de plus-value, et tout est ainsi pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Le capitaliste, en transformant l’argent en marchandises qui servent d’éléments matériels d’un

nouveau produit, en leur incorporant ensuite la force de travail vivant, transforme la valeur — du travail passé, mort, devenu chose — en capital, en valeur grosse de valeur, monstre animé qui se met à travailler comme s'il avait le diable au corps.

La production de plus-value n’est donc autre chose que la production de valeur, prolongée audelà d’un certain point. Si le procès de travail ne dure que jusqu’au point où la valeur de la force de travail payée par le capital est remplacée par un équivalent nouveau, il y a simple production de valeur; quand il dépasse cette limite, il y a production de plus-value.

Comparons maintenant la production de valeur avec la production de valeur d’usage. Celle-ci consiste dans le mouvement du travail utile. Le procès de travail se présente ici au point de vue de la qualité. C’est une activité qui, ayant pour but de satisfaire des besoins déterminés, fonctionne avec des moyens de production conformes à ce but, emploie des procédés spéciaux, et finalement aboutit à un produit usuel. Par contre, comme production de valeur, le même procès ne se présente qu’au point de vue de la quantité. Il ne s’agit plus ici que du temps dont le travail a besoin pour son opération, ou de la période pendant laquelle le travailleur dépense sa force vitale en efforts utiles. Les moyens de production fonctionnent maintenant comme simples moyens d’absorption de travail .et ne représentent eux-mêmes que la quantité de travail réalisé en eux. Que le travail soit contenu dans les moyens de production ou qu’il soit ajouté par la force de travail, on ne le compte désormais que d’après sa durée ; il est de tantd’heures, de tant de jours, etainsi de suite.

Et de plus il ne compte qu’autant que le temps employé à la production de la valeur d’usage est le temps socialement nécessaire. Cette condition présente plusieurs aspects différents. La force de travail, doit fonctionner dans des conditions normales. Si dans le milieu social donné, la machine à filer est l’instrument normal de la filature, il ne faut pas mettre un rouet entre les mains du fileur. De plus le coton doit être de bonne qualité et non de la pacotille se brisant à chaque instant. Sans cela le travailleur emploierait dans les deux cas plus que le temps nécessaire à la production d’une livre de filés, et cet excès de temps ne créerait ni valeur ni argent. Mais le caractère normal des facteurs matériels du travail dépend du capitaliste et non pas de l’ouvrier. D’autre part, le caractère normal de la force de travail elle-même est indispensable. Elle doit posséder dans la spécialité à laquelle on l’emploie le degré moyen d’habileté, d’adresse et de célérité ; aussi notre capitaliste a pris bien garde de l’acheter telle sur le marché. Cette force doit déplus fonctionner avec le degré d’intensité habituel. Aussi le capitaliste veille-t-il anxieusement à ce que l’ouvrier ne ralentisse pas ses efforts et ne perde pas son temps. Il a acheté cette force pour un temps déterminé ; il tient à avoir son compte. Il ne veut pas être volé. Enfin la consommation des moyens de production doit se faire d’uiiê manière normale, parce que le gaspillage des instruments et des matières premières représente une dépense inutile en travail déjà

réalisé, lequel, par conséquent, n’est pas compté dans le produit et ne lui ajoute pas de valeur 1 .

On le voit, la différence entre le travail utile et le travail source de valeur que nous constations au commencement de nos recherches par l’analyse de la marchandise, vient de se manifester comme différence entre les deux faces de la production marchande. Dès qu’elle se présente non plus simplement comme unité du travail utile et du travail créateur de valeur, mais encore comme unité du Iravail utile et du travail créateur de plus-value, la production marchande devient production capitaliste, c’est-à-dire production marchande sous la forme capitaliste.

En examinant la production de la plus-value, nous avons supposé que le travail, approprié par le capital, est du travail simple moyen. La supposition contraire n’y changerait rien. Admettons, par exemple, que, comparé au travail du lileur, celui du bijoutier est du travail à une puissance supérieure, que l’un est du travail simple et l’autre du travail complexe où se manifeste une force plus difficile à former et qui rend dans le même temps plus de valeur. Mais quel que soit le degré de différence entre ces deux travaux, la portion do travail où le bijoutier produit de la plus-value pour son maître ne diffère

1. Cette circonstance est une de celles qui renchérissent la production fondée sur l’esclavage. Là, d’après l’expression frappante des anciens, le travailleur est censé se distinguer seulement comme instrumenlum vocale de Yinstrumentum semi-vocale, l’animal, et de Yinstrumentum mutum, les instruments inanimés. Mais l’esclave lui-même fait bien sentir a animaux et aux instruments de travail qu’ils sont loin d’être ses égaux, qu’il est homme. Pour se donner cette jouissance, il les maltraite con a more. Aussi est-ce un principe économique, accepté dans ce mode de production, qu’il faut employer les instruments de travail les plus rudes et les plus lourds, parce que leur grossièreté et leur poids les rendent plus difficiles à détériorer. Jusqu’à l’explosion de la guerre civile, on trouvait dans les Etats à esclaves situés sur le golfe du Mexique des charrues de construction chinoise qui fouillaient le sol comme le porc et la taupe, sans le fendre ni le retourner. V. J. C. Cairns : The Slave Power, London 1862, p. 46 et suiv. — Voici en outre ce que raconte Olmsted dans son ouvrage intitulé Sea Doard Slave States : « On m’a montré ici des instruments que chez nous nul homme sensé ne voudrait mettre entre les mains d’un ouvrier; car leur poids et leur grossièreté rendraient le travail de dix pour cent au moins plus difficile qu’il ne l’est avec ceux que nous employons. Et je suis persuadé qu’il faut aux esclaves des instruments de ce genre parce que ce ne serait point une économie de leur en fournir de plus légers et de moins grossiers. Les instruments que nous donnons à nos ouvriers et avec lesquels nous trouvons Ou profit, ne dureraient pas un seul jour dans les champs de blé de la Virginie, bien que la terre y soit plus légère et moins pierreuse que chez nous. De même, lorsque je demande pourquoi les mules sont universellement substituées aux chevaux dans la ferme, la première raison qu’on me donne, et la meilleure assurément, c’est que les chevaux ne peuvent supporter les traitements auxquels ils sont en butte de la part des nègres. Ils sont toujours excédés de fatigue ou estropiés, tandis que les mules reçoivent des volées de coups et se passent de manger de temps à autre sans être trop incommodées. Elles ne prennent pas froid et ne deviennent pas malades quand on les négligé ou qu’on les accable de besogne Je n’ai pas besoin d’aller plus loin que la fenêtre de la chambre ou j’ecns pour être témoin à chaque'instant des mauvais traitements exercés sur les bêtes de somme, tels qu’aucun fermier du nord ne pourrait les voir, sans chasser immédiatement le valet de ferme. » *

en rien qualitativement de la portion de travail où il ne fait que remplacer la valeur de son propre salaire. Après comme avant, la plus-value ne provient que de la durée prolongée du travail, qu’il soit celui du fileur ou celui du bijoutier 1 .

D’un autre côté,. quand il s’agit de production de valeur, le travail supérieur doit toujours être réduit à la moyenne du travail social, une journée de travail complexe, par exemple, à deux journées de travail simple 2 . Si des économistes comme il faut se sont récriés contre cette « assertion arbitraire, » n’est-ce pas le cas de dire, selon le proverbe allemand, que les arbres les empêchent de voir la forêt ! Ce qu’ils accusent d’être un artifice d’analyse, est tout bonnement un procédé qui se pratique tous les jours dans tous les coins du monde. Partout les valeurs des marchandises les plus diverses sont indistinctement exprimées en monnaie, c’est-à-dire dans une certaine masse d’or ou d’argent. Par cela même, les différents genres de travail, représentés par ces valeurs, ont été réduits, dans des proportions différentes, à des sommes déterminées d’une seule et même espèce de travail ordinaire, le travail qui produit l’or ou l’argent.

1. La distinction entre le travail complexe et le travail simple (skilled and unskilled labour) repose souvent sur de pures illusions, ou du moins sur des différences qui ne possèdent depuis longtemps aucune réalité et ne vivent plus que par une convention traditionnelle. C’est aussi souvent une manière de parler qui prétend colorer le fait brutal que certains groupes de la classe ouvrière, par exemple, les laboureurs, sont plus mal placés que d’autres pour arracher la valeur de leur force de travail. Des circonstances accidentelles jouent même ici un si grand rôle que l’on peut voir des travaux du même genre changer tour à tour de place. Là où, par exemple, la constitution physique des travailleurs est affaiblie ou relativement épuisée par le régime industriel, des travaux réellement brutaux, demandant beaucoup de force musculaire, montent sur l’échelle, tandis que des travaux bien plus délicats descendent au rang de travail simple. Le travail d’un maçon (bricklayer) occupe en Angleterre un rang bien plus élevé que celui d’un damassier. D’un autre côté, le travail d’un coupeur de futaine (fustian cutter) figure comme travail simple, bien qu’il exige beaucoup d’efforts corporels et de plus qu’il soit très-malsain. D’ailleurs il ne faut pas s’imaginer que le travail prétendu supérieur œ sküled » occupe une large place dans le travail national. D’après le calcul de Laing, il y avait en 1843, en Angleterre, y compris le pays de Galles, 11 millions d’habitants dont l’existence reposait sur le travail simple. Déduction faite d’un million d’aristocrates et d’un million correspondant de pauvres, de vagabonds, de criminels, de prostituées, etc., sur les 17 millions qui composaient la population au moment où il écrivait, il reste 4 millions pour la classe moyenne, y compris les petits rentiers, les employés, les écrivains, les artistes, les instituteurs, etc. Pour obtenir ces 4 millions il compte dans la partie travailleuse de la classe moyenne, outre les banquiers, les financiers, etc., les ouvriers de fabrique les mieux payés! Les maçons eux-mêmes figurent parmi les travailleurs élevés à la seconde puissance; il lui reste alors les 11 millions sus-mentionnés qui tirent leur subsistance du travail simple. (Laing : National distress,etc. London, 1844). « La grande classe qui n’a à donner pour sa nourriture que du travail ordinaire, forme ia grande masse du peuple. » (James Mill. Art. Colony , supplément of lhe Encyclop. Bril. 1831).

2. ■ Quand on s’en rapporte au travail pour mesurer la valeur, on enlend nécessairement un travail d’une certaine espece.... dont la proportion avec les autres espèces est aisément déterminée. » ( Outlines of Polit. Econ. London 1832, p. 22, 23).

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